‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 49 sur 146 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

une comédie qu'il fit représenter par des comédiens qui étaient dans cette ville; la pièce réussit, et la tête tourna dès ce moment à l'auteur. Il se crut un nouveau Lope de Véga; et préférant la fumée des applaudissements du public aux avantages réels que mon amitié lui préparait, il me demanda son congé. Je voulus, par compassion, lui faire changer de sentiment. Je lui remontrai vainement qu'il laissait l'os pour courir après l'ombre; je ne pus retenir ce fou que la fureur d'écrire entraînait. Il ne connaissait pas son bonheur, ajouta l'administrateur : le garçon que j'ai pris après lui pour me servir en peut rendre un bon témoignage : plus raisonnable que Fabrice avec moins d'esprit, il ne s'est appliqué qu'a bien s'acquitter de ses commissions et qu'à me plaire. Aussi l'ai-je poussé comme il le méritait; il remplit actuellement à l'hôpital deux emplois, dont le moindre est plus que suffisant pour faire subsister un honnête homme chargé d'une grossQ famille.

II. — Gil Blas continue son voyage et arrive heureusement à Oviédo. Dans quel état il retrouva ses parents. Mort de son père ; suites de nette mort.

De Valladolid nous nous rendîmes en quatre jours à Oviédo, sans avoir fait en chemin aucune mauvaise rencontre, malgré le proverbe qui dit que les voleurs sentent de loin l'argent des voyageurs. Il y aurait eu pourtant un assez beau coup à faire pour eux, et deux habitants seulement d'un souterrain nous auraient sans peine enlevé nos doublons ; car je n'avais pas appris à la cour à devenir brave ; et Bertrand, mon Moço de mulas, ne paraissait pas d'humeur à se faire tuer pour défendre la bourse de son maître. Il n'y avait que Scipion qui fût un peu spadassin.

Il était nuit quand nous arrivâmes dan« la ville. Nous allâmes loger dans une hôtellerie tout auprès de chez mon oncle le chanoine Gil Ferez. J'étais bien aise de m'informer dans quel état se trouvaient mes parents avant que de me présenter devant eux, et pour le savoir, je ne pouvais mieux m'adresser qu'à l'hôte 0}i qu'à l'hôtesse de ce cabaret, que je connaissais pour des gens qui ne pouvaient ignorer les affaires de leurs voisins. En effet l'hôte, m'ayant reconnu après ra'avoir envisagé avec attention, s'écria : Par saint Antoine de Pade! voici le fils du bon écuyer Blas de Santillane. Oui vraiment, dit l'hôtesse, c'est lui-même; je le reconnais bien; il n'a presque point changé; c'est ce petit éveillé de Gil Blas qui avait plus d'esprit qu'il n'était gros. Il mô

semble que je le vois encore qui vient, avec sa bouteille, chercher ici du vin pour le souper de son oncle.

Madame, lui dis-je, vous avez une heureuse mémoire ; mais, de grâce, apprenez-moi des nouvelles de ma famille. Mon père et ma mère ne sont pas sans doute dans une agréable situation. Ola n'est que trop véritable, répondit Thôte : dans quelque éi.it fâcheux que vous puissiez vous les représenter, vous ne sauri"z vous imaginer des personnes qui soient plus à plaindre. Lu bonhomme Gil Ferez est devenu paralytique de la moitié du corps, et n'ira pas loin, selon toutes les apparences; votre père, qui demeure depuis peu chez ce chanoine, a une fluxion de poitrine, ou, pour mieux dire, il est dans ce moment entre la vie et la mort; et votre mère, qui ne se porte pas trop bien, est obligée de servir de garde à l'un et à l'autre : telle est leur situation.

Sur ce rapport qui me fit sentir que j'étais fils, je laissai Bertrand avec mon équipage à l'hôtellerie : et, suivi de mon secrétaire, qui ne voulut point m'abandonner, je me rendis chez mon oncle. D'abord que je parus devant ma mère, une émotion que je lui causai lui annonça ma présence avant que ses yeux eussent démêlé mes traits. Mon fils, me dit-elle tristement après m'avoir embrassé, venez voir mourir votre père ; vous venez assez à temps pour être frappé de ce cruel spectacle. En achevant ces paroles, elle me mena dans une chambre oii le malheureux Blas de Santillane, couché dans un lit qui marquait bien la pauvreté d'un écuyer, touchait à son dernier moment. Quoique environné des ombres de la mort, il avait encore quelque connaissance. Mon cher ami, lui dit ma mère, voici Gil Blas, votre fils, qui vous prie de lui pardonner les chagrins qu'il vous a causés, et qui vous demande votre bénédiction. A ce discours, mon père ouvrit des yeux qui commençaient à se fermer pour jamais; il les attacha sur moi; et remarquant, malgré l'accablement oii il se trouvait, que j'étais touché de sa perte, il fut attendri de ma douleur. Il voulut parler, mais il n'en eut pas la force. Je pris une de ses mains; et, tandis que je la baignais de larmes, sans pouvoir prononcer un mot, il expira, comme s'il n'eût attendu que mon arrivée pour rendre le dernier soupir.

Ma mère était trop préparée à cette mort pour s'en affliger sans modération; j'en fus peut-être plus pénétré qu'elle, quoique mon père ne m'eût donné de sa vie la moindre marque d'amitié. Outre qu'il suffisait pour le pleurer que je fusse son fils, je rae reprochais de ne l'avoir point secouru; et, quand je pensais que j'avais eu cette dureté, je me regardais comme un monstre d'in- ^•atitude, ou plutôt comme un parricide.. Mon oncle, que je vis

Gil Blas prend une des mains de son pèro et tandis qu'il la baigne de larraeg, le vieil écuyer expire, comme s'il n'eût attendu que l'arrivée de son fils pour rendre le dernier soupir.

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