‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 52 sur 146 · LIVRE DIXIÈME lOÔ · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME lOÔ

dans les Asturies, et lui dans le royaume de Valence, il faut qu'il vous fasse une pension de cent pistoles que je vous apporterai ici tous les ans. Par ce moyen, la mère et le fils vivront fort satisfaits à deux cents lieues l'un de l'autre. Les deux parties intéressées approuvèrent la convention proposée; après quoi je payai la première année d'avance; et je sortis d'Oviédo le lendemain avant le jour, de peur d'être traité par la populace comme un saint Etienne. Telle fut la réception que l'on me fit dans ma patrie. Belle leçon pour les hommes du commun, lesquels, après s'être enrichis hors de leur pays, y veulent retourner pour y faire les gens d'importance! Plus ils y feront briller de richesses, plus ils seront haïs dejeurs compatriotes.

1. — Gil Blas prend la route du royaume de Valence, et arrive enfln à Lirias; description de son château; comment il y fut reçu, et quelles gens il y trouva.

Nous prîmes le chemin de Léon, ensuite celui de Palencia ; et continuant notre voyage à petites journées, nous arrivâmes au bout de la dixième à la ville de Ségorbe, d'où le lendemain dans la matinée nous nous rendîmes à ma terre, qui n'en est éloignée que de trois lieues. A mesure que nous nous en approchions, je prenais plaisir à voir mon secrétaire observer avec beaucoup d'attention tous les châteaux qui s'oflraient à sa vue, à droite et à gauche dans la campagne. Lorsqu'il en apercevait un de grande apparence, il ne manquait pas de me dire, en me le montrant du doigt : Je voudrais bien que ce fût là notre retraite.

Je ne sais, lui dis-je, mon ami, quelle idée tu as de notre habitation ; mais si tu t'imagines que c'est une maison magnifique, une terre de grand seigneur, je t'avertis que tu te trompes furieusement. •

Si tu veux n'être pas la dupe de ton imagination, représente- • i la petite maison qu'Horace avait dans le pays des Sabins, jrès de Tibur, et qui lui fut donnée par Mécénas; don Alphonse m'a fait à peu près le même présent. Tant pis, s'écria Scipion; je ne dois donc m'attendre qu'à voir une chaumière. Ce n'en est ])as tout à fait une, lui répondis-je; mais souviens-toi que je fen ai toujours fait une description très modeste; et, dès ce moment, lu peux juger par toi-même si j'en ai fait une fidèle peinture, l^tte les yeux du côté du Guadalaviar, et regarde sur ses bords, luprès de ce hameau de neuf à dix feux, cette maison qui a quatre petits pavillons; c'est mon château.

Gomment diable! dit alors mon secrétaire d'un ton de voix admiratif, c'est un bijou que cette maison. Outre Tair de noblesse que lui donnent ses pavillons, on peut dire qu'elle est bien située, bien bâtie, et entourée de pays plus charmants que les environs mêmes de Séville, appelés par excellence le paradis terrestre. Quand nous aurions choisi ce séjour, il ne serait pas plus de mon goût; en vérité, je le trouve charmant; une rivière l'arrose de ses eaux : un bois épais prête son ombrage quand on veut se promener au milieu du jour. L'aimable solitude! Ah! mon cher maître, nous avons bien la mine de demeurer ici longtemps! Je suis ravi, lui dis-je, que tu sois content de notre asile, dont tu ne connais pas encore tous les agréments.

En nous entretenant de cette sorte, nous nous avançâm'^s vers la maison, dont la porte nous fut ouverte, aussitôt que Scipion eut dit que c'était le seigneur Gil Blas de Santillane qui venait prendre la possession de son château. A ce nom, si respecté des personnes qui l'entendirent prononcer, on laissa entrer ma chaise dans une grande cour où je mis pied à terre; puis, m'appuyant pesamment sur Scipion, et faisant le gros dos, je gagnai une salle où je fus à peine arrivé, que sept ou huit domestiques parurent. Ils me dirent qu'ils venaient me présenter leurs hommages comme à leur nouveau patron : que don César et don Alphonse de Leyva les avaient choisis pour me servir, l'un en qualité de cuisinier, l'autre d'aide de cuisine, un autre de marmiton, celui-ci de portier, et ceux-là de laquais; avec défense de recevoir de moi aucun argent, ces deux seigneurs prétendant faire tous les frais de mon ménage. Le cuisinier, nommé maître Joachim, était le principal de ces domestiques, et portait la parole; il faisait l'agréable; il me dit qu'il avait fait une ample provision de toutes sortes d'excellents vins; et que, pour la bonne chère, il espérait qu'un garçon comme lui, qui avait été six ans cuisinier de Mgr l'archevêque de Valence, saurait composer des ragoûts qui piqueraient ma sensualité. Je vais, ajoutat-il, me préparer à vous donner un échantillon de mon savoirfaire : Promenez-vous, seigneur, en attendant le dîner; visitez votre château ; voyez si vous le trouvez en état d'être habité par Votre Seigneurie.

Je laisse à penser si je négligeai cette visite ; et Scipion, encore plus curieux que moi de la faire, m'entraîna de chambre en chambre. Nous parcourûmes toute la maison, depuis le haut jusqu'en bas; il n'échappa pas, du moins à ce que nous crûmes, le moindre endroit à notre curiosité intéressée; et j'eus partout occasion d'admirer la bonté que don César et son fils avaient pour moi. Je lus frappé, entre autres choses, de deux apparte-

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