LIVRE DIXIÈME
ments qui étaient aussi bien meublés qu'ils pouvaient l'être sans magnificence. Dans l'un, il y avait une tapisserie des Pays-Bas, avec un lit et des chaises de velours, le tout propre encore, quoique faits du temps que les Maures occupaient le royaume de Valence. Les meubles de l'autre appartement étaient dans le même goût, c'était une vieille tenture de damas de Gênes jaune, avec un lit et des fauteuils de la même étoffe, garnis de franges de soie bleue. Tous ces effets, qui dans un inventaire auraient été peu prisés, paraissaient là très considérables.
Après avoir bien examiné toutes ces choses, nous revînmes, mon secrétaire et moi, dans la salle où était dressée une table sur laquelle étaient deux couverts; nous nous y assîmes, et dans le moment on nous servit une olla podrida si délicieuse, que nous plaignîmes l'archevêque de Valence de n'avoir plus le cuisinier qui l'avait faite. Nous avions à la vérité beaucoup d'appétit, ce qui ne nous la faisait pas trouver plus mauvaise. A chaque morceau que nous mangions, mes laquais de nouvelle date nous présentaient de grands verres qu'ils remplissaient jusqu'aux bords d'un vin de la Manche exquis. Scipion en était charmé; mais n'osant devant eux faire éclater la satisfaction intérieure qu'il ressentait, il me le témoignait par des regards parlants, et je lui faisais connaître par les miens que j'étais aussi content que lui. Un plat de rôti, composé de deux cailles grasses, qui flanquaient un petit levraut d'un fumet admirable, nous fit quitter le potpourri, et acheva de nous rassasier. Lorsque nous eûmes mangé comme deux affamés, et bu à proportion, nous nous levâmes de table pour aller au jardin faire voluptueusement la sieste dans quelque endroit frais et agréable.
Si mon secrétaire avait paru jusque-là fort satisfait de ce qu'il avait vu, il le fut encore davantage quand il vit le jardin. Il le trouva comparable à celui de l'Escurial. Il ne pouvait se lasser de le parcourir des yeux. II est vrai que don César, qui venait de temps en temps à Lirias, prenait plaisir à fe faire cultiver et embellir. Toutes les allées bien sablées et bordées d'orangers, un grand bassin de marbre blanc, au milieu duquel un lion de bronze vomissait de l'eau à gros bouillons, la beauté des fleurs, la diversité des fruits, tous ces objets ravirent Scipion; mais il fut particulièrement enchanté d'une longue allée qui conduisait, en descendant toujours, au logement du fermier, et que des arbres touffus couvraient de leur épais feuillage. En faisant l'éloge d'un lieu si propre à servir d'asile contre la chaleur, nous nous y arrêtâmes et nous nous assîmes au pied d'un ormeau où le sommeil eut peu de peine à surprendre deux gaillards qui venaient de bien diner.
Nous nous réveillâmes en sursaut deux heures après, au bruit de plusieurs coups d'escopette, lesquels se firent entendre si près de nous, que nous en fûmes effrayés. Nous nous levâmes brusquement; et pour nous informer de la cause de ce bruit, nous nous rendîmes à la maison du fermier. Nous y trouvâmes huit ou dix villageois, tous habitants du hameau, qui, s'étant assemblés là, tiraient et dérouillaient leurs armes à feu pour célébrer mon arrivée, dont ils venaient d'être avertis. Ils me connaissaient la plupart pour m'avoir vu plus d'une fois dans le château exercer l'emploi d'intendant. Ils ne m'aperçurent pas plus tôt, qu'ils crièrent tous ensemble : Vive notre nouveau seigneur! qu'il soit le bienvenu à Liriasî^Eusuite ils rechargèrent leurs escopettes, et me régalèrent d'une décharge générale. Je leur fis l'accueil le plus généreux qu'il me fut possible, avec gravité pourtant, ne jugeant pas devoir trop me familiariser avec eux. Je les assurai.de ma protection; je leur lâchai même une vingtaine de pistoles; et ce ne fut pas, je crois, celle de mes manières qui leur plut le moins. Après cela je leur laissai la liberté de jeter encore de la poudre au vent, et je me retirai avec mon secrétaire dans le bois, où nous nous promenâmes jusqu'à la nuit, sans nous lasser de voir des arbres; tant la possession d'un bien nouvellement acquis a d'abord de charmes pour nous!
Le cuisinier, l'aide de cuisine et le marmiton n'étaient pas oisifs pendant ce temps-là; ils travaillaient à nous préparer un repas supérieur à celui que nous avions fait; et nous fûmes dans le dernier étonnement, lorsque, étant entrés dans la même salle où nous avions dîné, nous vîmes mettre sur la table un plat de quatre perdreaux rôtis, avec un civet de lapin d'un côté, et un chapon en ragoût de l'autre. Ils nous servirent ensuite pour entremets des oreilles de cochon, des poulets marines et du chocolat à la crème. Nous bûmes copieusement du vin de Lucène et de plusieurs autres sortes de vins délicieux; et quand nous sentîmes que nous ne pouvions boire davantage sans exposer notre santé, nous songeâmes à nous aller coucher. Alors mes laquais, prenant des flambeaux, me conduisirent au plus bel appartement, où ils s'empressèrent de me déshabiller; mais quand ils m'eurent donné ma robe de chambre et mon bonnet de nuit, je les renvoyai en leur disant d'un air de maître ;. Retirez-vous, messieurs, je n'ai pas besoin de vous pour le reste.
Je les fis sortir tous, et, retenant Scipion pour m'entretenir un momentaveclui, nous commençâmes par nous réj ouir de l'heureux état où nous nous trouvions. On ne peut exprimer la joie que mon secrétaire fit éclater. Eh bien, lui dis-je, mon ami, que penses-tu