‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 55 sur 146 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

Je les remerciais de m'avoir accordé cette liberté, sans laquelle je ne pouvais être heureux, lorsque don Alphonse m'interrompit en me disant : Mon cher Gil Blas, je veux vous présenter à une dame qui sera bien aise de vous voir. En parlant de cette sorte, il me prit par la main, et me mena dans l'appartement de Séraphine, qui poussa un cri de joie en m'apercevant. Madame, lui dit le gouverneur, je crois que l'arrivée de notre ami Santillane à Valence ne vous est pas moins agréable qu'à moi. C'est de quoi, répondit-elle, il doit être bien persuadé; le temps ne m'a point fait perdre le souvenir du service qu'il m'a rendu; et j'ajoute à la reconnaissance que j'en ai celle que je dois à un homme à qui vous avez obligation. Je dis à madame la gouvernante que je n'étais que tcop payé du péril que j'avais partagé avec ses libérateurs en exposant ma vie pour elle; et, après force compliments de part et d'autre, don Alphonse m'emmena hors de l'appartement de Séraphine. Nous rejoignîmes don César, que nous trouvâmes dans une salle avec plusieurs personnes de qualité qui venaient dîner chez lui.

Tous ces messieurs me saluèrent fort poliment : ils me firent d'autant plus de civilités, que don César leur dit que j'avais été un des principaux secrétaires du duc de Lerme. Peut-être même que la plupart d'entre eux n'ignoraient pas que c'était par mon crédit que don Alphonse avait obtenu le gouvernement du royaume de Valence, car tout se sait. Quoi qu'il en soit, quand nous fûmes à table, on ne parla que du nouveau cardinal. Les uns en faisaient ou affectaient d'en faire de grands éloges : et les autres ne lui donnaient que des louanges ironiques. Je jugeai bien qu'ils voulaient par là m'engager à me répandre sur le compte de Son Eminence, et à les égayer à ses dépens. Je me l'imaginai du moins, et je ne fus pas peu tenté de dire ce que j'en pensais; mais je retins ma langue, et cette petite victoire que je remportai sur moi me fit passer dans l'esprit de la compagnie pour un garçon fort discret. ,

Les convives, après le dîner, se retirèrent chez eux pour faire la sieste ; don César et son fils pressés de la même envie, s'enfermèrent dans leurs appartements.

Pour moi, plein d'impatience de voir une ville dont j'avais souvent entendu vanter la beauté, je sortis du palais du gouverneur dans le dessein de me promener dans les rues. Je rencontrai à la porte un homme qui vint, d'un air respectueux, m'aborder en me disant : Le seigneur de Santillane veut-il bien me permettre de le saluer? Je lui demandai qui il était. Je suis, me répondit-il, valet de chambre de don César; j'étais un de ses laquais dans le temps que vous étiez son intendant; je vous

faisais régulièrement tous les matins ma cour, et vous aviez bien des bontés pour moi. Je vous informais de ce qui se passait au logis. Vous souvient-il, par exemple, qu'un jour je vous appris que le chirurgien du village de Leyva s'introduisait secrètement dans la chambre de la dame Lorença Sephora? C'est ce que je n'ai point oublié, lui répliquai-je. Mais à propos de cette duègne, qu'est-elle devenue? Hélas! repartit-il, la pauvre créature après votre départ tomba en langueur, et mourut plus regrettée de Séraphine que de don Alphonse, qui parut peu touché de sa mort.

Le valet de chambre de don César, m'ayant instruit ainsi de la triste fin de Séphora, me fit des excuses de m'avoir arrêté, et me laissa continuer mon chemin.' Je ne pus m'empêcherde soupirer en me rappelant cette duègne infortunée; et, m'attendrissant sur son sort, je m'imputai son malheur, sans songer que c'était plutôt à son cancer qu'à mon mérite qu'on devait l'attribuer.

J'observais avec plaisir tout ce qui me semblait digne d'être remarqué dans la ville. Le palais de marbre de l'Archevêché occupa mes yeux agréablement, aussi bien que les beaux portiques de la Bourse ; mais une grande maison que j'aperçus, et dans laquelle il entrait beaucoup de monde, attira toute mon attention. Je m'en approchai pour apprendre pourquoi je voyais là un si grand concours d'hommes et de femmes et bientôt je fus au fait en lisant ces paroles écrites en lettres d'or sur une table de marbre noir qu'il y avait au-dessus de la porte : La posadade los représentantes ^ Et les comédiens marquaient dans leur affiche qu'ils joueraient ce jour-là pour la première fois une tragédie nouvelle de don Gabriel Triaquero 2.

V. — Gii Blas va à la comédie, où il voit jouer une tragédie nouvelle. Succès de la pièce. Génie du public de Valence.

Je m'arrêtai quelques moments à la porte pour considérer les personnes qui entraient. J'en remarquai de toutes les façons. Je vis des cavaliers de bonne mine et richement habillés, et des

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