LIVRE DIXIEME
du traitemeiit qu'on me fait par ordre des seigneurs de Leyva? Ma foi, me répondit-il, je pense qu'on ne peut vous en faire un meilleur; je souhaite seulement que cela soit de longue durée. Je ne le souhaite pas, moi, lui répliquai-je; il ne me convient pas de souffrir que mes bienfaiteurs fassent pour moi tant de dépense; ce serait abuser de leur générosité. De plus, je ne m'accorderais point de valets aux gages d'autrui : je croirais n être pas dans ma maison. D'ailleurs, je ne suis point venu ici pour vivre avec tant de fracas. Quelle folie ! Avons-nous besoin d'un si grand nombre de domestiques? Non, il ne nous faut, avec Bertrand, qu'un cuisinier, un marmiton et un laquais ; cela nous suflira. Quoique mon secrétaire n'eût pas été fâché de subsister toujours aux dépens du gouvernement de Valence, il ne combattit point ma délicatesse là-dessus; et, se conformant à mes sentiments, il approuva la réforme que je voulais faire. Cela étant décidé, il sortit de mon appartement, et se retira dans le sien.
IV. — Il part pour Valence, et va voir les seigneurs de Leyva; de l'entretien (lu'il e'ut avec eux, et du bon accueil que lui fit Séraphino.
J'achevai de me déshabiller, et je me mis au lit, où, ne me montant aucune envie de dormir, je m'abandonnai à mes léflexions. Je me représentai l'amitié dont les seigneurs de Leyva payaient l'attachement que j'avais pour eux; et, pénétré des nouvelles marques qu'ils m'en donnaient, je pris la résolution de les aller trouver dès le lendemain, pour satisfaire l'impatience que j'avais de les en remercier. Je me faisais aussi par avance un plaisir de revoir Séraphine; mais ce plaisir n'était pas pur : je ne pouvais penser sans peine que j'aurais en même temps à soutenir les regards de la dame Lorença Séphora, qui, se souvenant peut-être encore de l'aventure &a soufflet, ne serait pas fort aise de me revoir. L'esprit fatigué de toutes ces idées différentes, je m'assoupis enfin, et ne me réveillai le jour suivant qu'après le lever du soleil.
Je fus bientôt sur pied; et, tout occupé du voyage que je méditais, je m'habillai à la hâte. Gomme j'achevais de m'ajuster, mon secrétaire entra dans ma chambre. Scipion, lui dis-je, tu vois un homme qui se dispose à partir pour Valence : je ne crois pas que tu désapprouves mon dessein; je ne puis aller trop tôt saluer les seigneurs à qui je dois ma petite fortune; Chaque moment que je diffère à m'acquitter de ce devoir semble m'accuser d'ingratitude. Pour toi, mon ami, je te dispense de m'ac-
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compagner; demeure ici pendant mon absence : je reviendrai te joindre au bout de huit jours. Allez, monsieur, répondit-il; faites bien votre cour à don Alphonse et à son père : ils me paraissent sensibles au zèle qu'on a pour eux, et très reconnaissants des services qu'on leur a rendus-: les personnes de qualité de ce caractère-là sont si rares, qu'on ne peut assez les ménager. Je fis avertir Bertrand^ de se tenir prêt à partir; et, tandis qu'il préparait les mules, je pris mon chocolat. Ensuite je montai dans ma chaise, après avoir recommandé à mes gens de regarder Scipion comme un autre moi-même, et de suivre ses ordres ainsi que les miens.
Je me rendis à Valence en moins de quatre heures. J'allai descendre tout droit aux écuries du gouverneur : j'y laissai mon équipage, et je me fis conduire à l'appartement de ce seigneur, qui y était alors avec don César son père. J'ouvris la porte sans façon, j'entrai; et, les abordant tous deux avec respect : Les valets, leur dis-je, ne se font point annoncer à leurs maîtres; voici un de vos anciens serviteurs qui vient vous rendre ses devoirs. A ces mots je voulus me prosterner devant eux;, mais ils m'en empêchèrent, et m'embrassèrent l'un et l'autre avec tous les témoignages d'une véritable affection. Eh bien, mon cher Santillane, me dit don Alphonse, avez-vous été à Li;ias prendre possession de votre terre? Oui, seigneur, lui répondis-je; et je vous prie de trouver bon que je vous la rende. Pourquoi donc cela? répliqua-t-il, a-t-elle quelque désagrément qui vous en dégoûte? Non par elle-même, lui repartis-je : au contraire, j'en suis enchanté : tout ce qui m'en déplaît, c'est d'y voir des cuisiniers d'archevêque, avec trois fois plus de domestiques qu'il ne m'en faut, et qui ne servent là qu'à vous faire faire une dépense aussi considérable qu'inutile.
Si vous eussiez, dit don César, accepté la pension de deux .mille ducats que nous vous offrîmes à Madrid, nous nous serions contentés de vous donner le château tel qu'il est; mais vous savez que vous la refusâtes, et nous avons cru devoir faire en récompense ce que nous avons fait. C'en est trop, lui répondis-je; votre bonté doit s'en tenir au don de cette terre, qui a de quoi combler mes désirs. Vous dirai-je tout ce que j'en pense? indépendamment de ce qu'il vous en coûte pour entretenir tant de monde, je vous proteste que ces gens-là me gênent et m'incommodent. En un mot, ajoutai-je, messeigneurs, reprenez votre bien, ou daignez m'en laisser jouir à ma volonté. Je prononçai d'un air si vif ces dernières paroles, que le père et le fils, qui ne prétendaient nullement me contraindre, me permirent enfin den user comme il me plairait dans mon château.