LIVRE DIXIEME
figures aussi plates que mal vôtues. J'aperçus des dames titrées, qui descendaient de leurs carrosses pour aller occuper les loges qu'elles avaient fait retenir, et des aventurières qui allaient amorcer des dupes. Ce concours confus de toute sorte de spectateurs m'inspira l'envie d'en augmenter le nombre. Comme je me disposais à prendre un billet pour entrer, le gouverneur et son épouse arrivèrent. Ils me démêlèrent dans la foule, et m'ayant fait appeler, ils m'entraînèrent dans leur loge, oii je me plaçai derrière eux, de manière que je pouvais facilement parlera l'un et à l'autre.
Je trouvai la salle remplie de monde depuis le haut jusqu'en bas, un parterre très serré, et un théâtre chargé de chevaliers des trois ordres militaires. Voilà, dis-je à don Alphonse, une nombreuse assemblée. Il ne faut pas vous étonner, me réponditil; la tragédie qu'on va représenter est de la composition de don Gabriel Triaquero, surnommé le poète à la mode. Dès que l'affiche des comédiens annonce une nouveauté de cet auteur, toute la ville de Valence est en l'air. Les hommes ainsi que les femmes ne s'entretiennent que de cette pièce; toutes les loges sont retenues; et le jour de la première représentation on se tue à la porte pour entrer, quoique toutes les places soient au double *, à la réserve du parterre, qu'on respecte trop pour oser le mettre de mauvaise humeur. Quelle rage! dis-je au gouverneur. Cette vive curiosité du public, cette furieuse impatience qu'il a d'entendre tout ce que don Gabriel produit de nouveau, me donne une haute idée du génie de ce poète. N'allez pas si vite, répondit don Alphonse; il faut être en garde contre la prévention; le public s'aveugle quelquefois sur des pièces où il y a de faux brillants; et il n'en connaît le prix qu'après l'impression.
Dans cet endroit de notre conversation, les acteurs parurent. Nous cessâmes aussitôt de parler, pour les écouter avec attention. Les applaudissements commencèrent dès la protase; à chaque vers, c'était un brouhaha^ et à la fin de chaque acte un battement de mains à faire croire que la salle s'abîmait. Après la pièce, on me montra l'auteur, qui allait de loge en loge présenter modestement sa tête aux lauriers dont les seigneurs et les dames se préparaient à la couronner 2.
1. C'est ce qui fut fait pour les représentations de Zaïre (1732), d'Adélaïde du Guesclin (1734), et d'Alzire (1736). C'est donc bien Voltaire que Lesage entend viser.
2. 1! n'est pas permis de douter qu'il s'agit de Voltaire. Il fut le premier poète appelé sur la scène par le public. Mais, il se contenta de paraître dans les premières loges.
Nous retournâmes au palais du gouverneur, où bientôt arrivèrent trois ou quatre chevaliers. Il y vint aussi deux vieux auteurs estimés dans leur genre, avec un gentilhomme de Madrid qui avait de l'esprit et du goût. Ils avaient tous été à la comédie. II ne fut question, pendant le souper, que de la pièce nouvelle. Messieurs, dit un chevalier de Saint-Jacques, que pensez-vous de cette tragédie? N'en êtes vous pas affectés comme moi? N'est-ce pas là ce qui s'appelle un ouvrage achevé? Pensées sublimes, tendres sentiments, versilication virile, rien n'y manque. En un mot, c'est un poème sur le ton de la bonne compagnie. Je ne crois pas que personne en puisse penser autrement, dit un chevalier d'Alcantara. Cette pièce est pleine de tirades qu'Apollon semble avoir dictées, et de situations filées avec un art infini. Je m'en rapporte à monsieur, ajouta-t-il en adressant la parole au gentilhomme castillan, il me paraît connaisseur; je parie qu'il est de mon sentiment. Ne pariez point, monsieur le chevalier, lui répondit le gentilhomme avec un souris malin. Je ne suis pas de ce pays-ci : nous ne décidons point à Madrid si promptement. Bien loin déjuger d'une pièce que nous entendons pour la première fois, nous nous défions de ses beautés tant qu'elle n'est que dans la bouche des acteurs; quelque bien affectés que nous en soyons, nous suspendons notre jugement jusqu'à ce que nous l'ayons lue ; et véritablement elle ne nous fait pas toujours, sur le papier, le même plaisir qu'elle nous a fait sur la scène.
Nous examinons donc scrupuleusement, poursuivit-il, un poème avant que de l'estimer; la réputation de son auteur, quelque grande qu'elle puisse être, ne peut nous éblouir. Quand Lope de Vega même et Galderon donnaient des nouveautés, ils trouvaient des juges sévères dans leurs admirateurs, qui ne les ont élevés au comble de la gloire qu'après avoir jugé qu'ils en étaient dignes.
Oh! parbleu! interrompit le chevalier de Saint-Jacques, nous ne sommes pas si timides que messieurs les Castillans. Nous n'attendons point, pour décider, qu'une pièce soit imprimée. Dès la première représentation nous en connaissons tout le prix. Il n'est pas même besoin que nous l'écoutions fort attentivement. Il suffit que nous sachions que c'est une production de don Gabriel, pour être persuadés qu'elle est sans défaut. Les ouvrages de ce poète doivent servir d'époque à la naissance du bon goût. Les Lope et les Galderon n'étaient que des apprentis en comparaison de ce grand maître du théâtre. Le gentilhomme qui regardait Lope et Calderon comme les Sophocle et les Euripide des Espagnols, fut choqué de ce discours téméraire. II s'échauffa. Quel sacrilège dramatique ! s'écria-t-il d'un ton animé.