‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 58 sur 146 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

Puisque vous m'obligez, messieurs, à juger sur une première représentation, je vous dirai que je ne suis pas content de la tragédie nouvelle de votre don Gabriel. Loin de la regarder comme un chef-d'œuvre, je la trouve fort défectueuse. C'est un poème farci de traits plus brillants que solides. Les trois quarts des vers sont mauvais et mal rimes, les caractères mal formés ou mal -outenus, et les pensées souvent très obscures. -^

Les deux auteurs qui étaient à table, et qui, par une retenue aussi louable que rare, n'avaient rien dit de peur d'être soupçonnés de jalousie, ne purent s'empêcher d'applaudir des yeux au sentiment du gentilhomme; ce qui me fit juger que leur silence était moins un effet de la perfection de l'ouvrage que de leur politique. Pour les chevaliers, ils recommencèrent à louer don Gabriel; ils le placèrent même parmi les dieux. Cette apothéose extravagante et cette aveugle idolâtrie firent perdre patience au Castillan, qui, levant les mains au ciel, s'écria tout à coup par enthousiasme : 0 divijri Lope de Vega, rare et sublime liénie, qui avez laissé un espace immense entre vous et tous les Gabriels qui voudront vous atteindre * ! et vous, moelleux Calderon, dont la douceur élégante et purgée d'épique est inimitable, ne craignez point tous deux que vos autels soient abattus par ce nouveau nourrisson des muses! Il sera bien heureux si la postérité, dont vous ferez les délices comme vous faites les nôtres, entend parler de lui.

Cette plaisante apostrophe, à laquelle personne ne s'était attendu, fit rire toute la compagnie, qui se leva de table en belle humeur et s'en alla. On me conduisit, par ordre de don Alphonse, à l'appartement qui m'avait été préparé. J'y trouvai un bon lit, où ma seigneurie s'étant couchée s'endormit en déplorant, aussi bien que le gentilhomme castillan, l'injustice que les ignorants faisaient à Lope et à Calderon.

VI. — Gil Blas, en se promenant dans les rues de Valence, rencontre un religieux qu'il croit reconnaître; quel homme c'était que ce religieux.

Comme je n'avais pu voir toute la ville le jour précédent, je me levai et je sortis le lendemain dans l'intention de m'y promener encore. J'aperçus dans la rue un chartreux qui sans doute allait vaquer aux affaires de sa communauté. Il marchait

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