LIVRE HUIT! KM E 1 "J
famille don je parlerai dans la suite, et dont le duc était alors plus occupé que de celles du roi.
Pendantqu'ils étaient ensemble, j'entendis sonner midi. Gomme je savais que les secrétaires et les commis quittaientàcetteheurelà leurs bureaux pour aller dîner où il leur plaisait, je laissai là mon chef-d'œuvre et sortis pour me rendre non chez Monteser, parce qu'il m'avait payé mes appointements et que j'avais pris congé de lui, mais chez le plus fameux traiteur du quartier de la cour. Une auberge ordinaire ne me convenait plus. Songe que tu es présentement au roi : ces paroles, que le duc m'avait dites, s'offraient sans cesse à ma mémoire, et devenaient des semences d'ambition qui germaient d'instant en instant dans mon esprit.
1. — il apprend que son poste n'est pas sans désagrément. De l'inquié tude que lui cause cette nouvelle, et de la conduite qu'elle l'oblige ; tenir.
J'eus grand soin, en entrant, d'apprendre au traiteur que j'étais un secrétaire du premier ministre; et, en cette qualité, je ne savais que lui ordonner de m'apprêter pour mon dîner. J'avais peur de demander quelque chose qui sentît l'épargne, et je lui dis de me donner ce qu'il lui plairait. Il me régala bien, et l'on me servit avec des marques de considération qui me faisaient encore plus de plaisir que la bonne chère. Quand il fut question de payer, je jetai sur la table une pistole, dont j'abandonnai aux valets un quart pour le moins qu'il y avait de reste à me rendre. Après quoi je sortis de chez le traiteur en faisant des écarts de poitrine comme un jeune homme fort content de sa personne.
Il y avait à vingt pas de là un grand hôtel garni, où logeaient d'ordinaire des seigneurs étrangers. J'y louai un appartement de cinq ou six pièces bien meublées. Il semblait que j'eusse déjà deux à trois mille ducats de rente. Je donnai même le premier mois d'avance. Après cela je retournai au travail, et je m'occupai toute l'après-dînée à continuer ce que j'avais commencé le matin. Il y avait dans un cabinet v(fisin du mien deux autres secrétaires; mais ceux-ci ne faisaient que mettre au net ce que le duc leur portait lui-même à copier. Je fis connaissance avec eux dès ce soir-là même en nous retirant; et pour mieux gagner leur amitié, je les entraînai chez mon traiteur où j'ordonnai les meilleures viandes pour la saison, avec les vins les plus délicats et les plus estimés en Espagne.
Nous nous mîmes à table et nous commençâmes à nous entre-
tenir avec plus de gaieté que d'esprit; car, pour rendre justice à mes convives, je m'aperçus bientôt qu'ils ne devaient pas à leur génie les places qu'ils remplissaient dans leur bureau. Ils se connaissaient, à la vérité^ en belles lettres rondes et bâtardes; mais ils n'avaient pas la moindre teinture de celles qu'on enseigne dans les universités.
En récompense, ils entendaient à merveille leurs petits intérêts, et ils me firent connaître qu'ils n'étaient pas si enivrés de l'honneur d'être chez le premier ministre, qu'ils ne se plaignissent de leur condition. Il y a, disait l'un, déjà cinq mois que nous exerçons notre emploi à nos dépens. Nous ne touchons pas nos appointements, et, qui pis est, nos appointements ne sont pas réglés. Nous ne savons sur quel pied nous sommes. Pour moi, disait l'autre, je voudrais avoir reçu vingt coups d'étrivières pour appointements, et qu'on me laissât la liberté de prendre un parti ailleurs; car je n'oserais me retirer de moi-même ni demander mon congé, après les choses secrètes que j'ai écrites. Je pourrais bien aller voir la tour de Ségovie ou le château d'AIicante.
Comment faites-vous donc pour vivre? leur dis-je. Vous avez du bien apparemment? Ils me répondirent qu'ils en avaient fort peu, mais que, heureusement pour eux, ils étaient logés chez une honnête veuve qui leur faisait crédit et les nourrissait pour cent pistoles chacun par année. Tous ces discours, dont je ne perdis pas un mot, abaissèrent dans le moment mes orgueilleuses fumées. Je me représentai qu'on n'aurait pas sans doute plus d'attention pour moi que pour les autres; que, par conséquent, je ne devais pas être si charmé de mon poste; qu'il était moins solide que je ne l'avais cru, et qu'enfin je ne pouvais assez ménager ma bourse. Ces réflexions me guérirent de la rage de dépenser. Je commençai à me repentir d'avoir amené là ces secrétaires, à souhaiter la fin du repas ; et, lorsqu'il fallut compter, j'eus avec le traiteur une dispute pour l'écot.
Nous nous séparâmes à minuit, mes confrères et moi, parce que je ne les pressai pas de boire davantage. Ils s'en allèrent chez leur veuve, et je me retirai à mon superbe appartement, que j'enrageais pour lors d'avoir loué, et que je me promettais bien de quitter à la fin du moisi J'eus beau me coucher dans un bon lit, mon inquiétude en écafta le sommeil. Je passai le reste de la nuit à rêver aux moyens de ne pas travailler pour le roi généreusement. Je m'en tins là-dessus aux conseils de Monteser. Je me levai dans la résolution d'aller faire la révérence à don Rodrigue de Calderone. J'étais dans une disposition très propre à paraître devant un homme si fier, car je sentais