‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 60 sur 146 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

Vous ne vous êtes point trompé, me dit Lamela, c'est don Raphaël lui-même que vous avez vu; et quant au détail que vous demandez, le voici : Après nous être séparés de vous auprès de Ségorbe, nous prîmes, le fils de Lucinde et moi, la route de Valence, dans le dessein d'y faire quelque nouveau tour de notre métier. Le hasard voulut un jour que nous entrassions dans l'église des Chartreux dans le temps que les religieux psalmodiaient dans le chœur. Nous nous attachâmes à les considérer, et nous éprouvâmes que les méchants ne peuvent se défendre d'honorer la vertu. Nous admirâmes la ferveur avec laquelle ils priaient Dieu, leur air mortifié et détaché des plaisirs du siècle, de même que la sérénité qui régnait sur leurs visages, et qui marquait si bien le repos de leurs consciences.

En faisant ces observations, nous tombâmes l'un et l'autre dans une rêverie qui nous devint salutaire : nous comparâmes en nous-mêmes nos mœurs avec celles de ces bons religieux, et la différence que nous y trouvâmes nous remplit de trouble et d'inquiétude. Lamela, me dit don Raphaël lorsque nous fûmes hors de l'église, comment te sens-tu affecté de ce que nous venons de voir? Pour moi, je ne puis- te le celer, je n'ai pas l'esprit tranquille. Des mouvements qui me sont inconnus m'agitent,* et, pour la première fois de ma vie, je me reproche mes iniquités. Je suis dans la même disposition, lui répondis je, les mauvaises actions que j'ai faites se soulèvent dans cet instant contre moi, et mon cœur, qui n'avait jamais senti de remords, en est présentement déchiré. Ah! cher Ambroise, reprit mon camarade, nous sommes deux brebis égarées que le père céleste, par pitié, veut ramener au bercail! C'est lui, mon enfant, c'est lui qui nous appelle. Ne soyons point sourds à sa voix; renonçons aux fourberies, quittons le libertinage où nous vivons, et commençons dès aujourd'hui à travailler sérieusement au grand ouvrage de notre salut; il faut passer le reste de nos jours dans ce couvent et les consacrer à la pénitence.

J'applaudis au sentiment de Raphaël, continua le frère Ambroise, et nous formâmes la généreuse résolution de nous faire chartreux. Pour l'exécuter, nous nous adressâmes au père prieur, qui ne sut pas sitôt notre dessein, que pour éprouver notre vocation, il nous fit donner des cellules et traiter comme des religieux pendant une année entière. Nous suivîmes les règles avec tant d'exactitude et de constance, qu'on nous reçut parmi les novices. Nous étions si contents de notre état et si pleins d'ardeur, que nous soutînmes courageusement les travaux du noviciat. Nous fîmes ensuite profession ; après quoi don Raphaël, ayant paru doué d'un génie propre aux affaires, fut

choisi pour soulager un vieux père qui était alors procureur. \j (ils de Lucinde, qui ne respirait que le recueillement intérieur, aurait mieux aimé employer tout son temps à la prière; mais il fut obligé de sacrifier son goût pour l'oraison au besoin qu'on avait de lui. Il acquit une si parfaite connaissance des intérêts de la maison, qu'on le jugea capable de remplacer le vieux procureur, qui mourut trois ans après. Don Raphaël exerce actuellement cet emploi; et l'on peut dire qu'il s'en acquitte au grand contentement de tous nos pères, qui louent fort sa conduite dans l'administration de notre temporel. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que, malgré le soin dont il est chargé de recueillir nos revenus, il ne paraît occupé que de l'éternité. Les affaires lui laissent-elles un moment de repos, il se plonge dans de profondes méditations. En un mot c'est un des meilleurs sujets de ce monastère.

J'interrompis dans cet endroit Lamela par un transport de joie que je fis éclater à la vue de Raphaël qui arriva. Le voici, m'écriai-je, le voici ce saint procureur que j'attendais avec impatience! En même temps je courus au-devant de lui, et je le tins pendant quelques moments embrassé. Il se prêta de bonne grâce à l'accolade, et, sans témoigner le moindre étonnement de me rencontrer, il me dit d'un tob de voix plein de douceur : Dieu soit loué, seigneur de Santillane, Dieu soit loué du plaisir que j'ai de vous revoir! En vérité, repris-je, mon cher Raphaël, je prends toute la part possible à votre bonheur : le frère Ambroise m'a raconté l'histoire de votre conversion, et ce récit m'a charmé. Quel avantage pour vous deux, mes amis, de pouvoir vous flatter d'être de ce petit nombre d'élus qui doivent jouir d'une éternelle félicité!

Deux misérables tels que nous, repartit le fils de Lucinde d'un air qui marquait beaucoup d'humilité, ne devraient pas concevoir une pareille espérance; mais le repentir des pécheurs leur fait trouver grâce auprès du Père des miséricordes. Et vous, seigneur Gil Blas, ajouta-t-il, ne songez-vous pas aussi à mériter qu'il vous pardonne les offenses que vous lui avez faites? Quelles affaires vous amènent à Valence? N'y rempliriez-vous point par malheur quelque emploi dangereux? Non, Dieu merci, lui répondis-je : depuis que j'ai quitté la cour je mène une vie d'honnête homme; tantôt dans une terre que j'ai à quelques lieues de cette ville, je prends tous les plaisirs de la campagne; et tantôt je viens me réjouir avec le gouverneur de Valence, qui est mon ami et que vous connaissez tous deux parfaitement.

Alors je leur contai l'histoire de don Alponse de Leyva. Ils l'écoutèrent avec attention; et quand je leur dis que j'avais porté,

Page 1