‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 61 sur 146 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

de la part do ce seigneur, à Samuel Simon les trois mille ducats que nous lui avions volés, Lamela m'interrompit; et adressant la parole à Raphaël : Père Hilaire, lui dit-il, à ce compte-là ce bon marchand ne doit plus se plaindre d'un vol qui lui a été restitué avec usure, et nous devons tous deux avoir la conscience bien eu repos sur cet article. Effectivement, dit le saint procureur, le frère Ambroise et moi, avant que d'entrer dans ce couvent, nous fîmes secrètement tenir quinze cents ducats à Samuel Simon, par un honnête ecclésiastique qui voulut bien se donner la peine d'aller à Xelva faire cette restitution : tant pis pour Samuel s'il a été capable de toucher cette somme, après avoir été remboursé du tout par le seigneur de Santillane! Mais, leur dis-je, vos quinze cents ducats lui ont-ils été fidèlement remis? Sans doute, s'écria don Raphaël, je répondrais de l'intégrité de l'ecclésiastique comme de la mienne. J'en serais aussi la caution, dit Lamela; c'est un saint prêtre accoutumé à ces sortes de commissions, et qui a eu, pour des dépôts à lui confiés, deux ou trois procès qu'il a gagnés avec dépens. Gela étant, repris-je, il ne faut pas douter que la restitution n'ait été faite avec une scrupuleuse fidélité.

Notre conversation dura quelque temps encore; ensuite nous nous séparâmes, eux en m'exhortant à avoir toujours devant les yeux la crainte du Seigneur, et moi en me recommandant à leurs bonaes prières. J'allai sur-le-champ trouver don Alphonse. Vous ne devineriez jamais, lui dis-je, avec qui je viens d'avoir un long entretien. Je quitte deux vénérables chartreux de votre connaissance; l'un se nomme le père Hilaire, et l'autre le frère Ambroise. Vous vous trompez, me répondit don Alphonse; je ne connais aucun chartreux. Pardonnez-moi, lui répliquai-je, vous avez vu à Xelva, le frère Ambroise commissaire de l'inquisition, et le père Hilaire greffier. Oh ciel! s'écria le gouverneur avec surprise, serait-il possible que Raphaël et^Lamela fussent devenus chartreux? Oui vraiment, lui répondis-je : il y a déjà quelques années qu'ils ont fait profession. Le premier est procureur de la maison, et le second est portier. L'un est maître de la caisse, et l'autre de la porte.

Le fils de don César rêva quelques moments, puis branlant la tête : M. le commissaire de l'inquisition et son greffier, dit-il, m'ont bien la mine déjouer ici une nouvelle comédie. Gela peut être," lui répondis-je; pour moi, qui les ai entretenus, je vous avouerai que je juge d'eux plus favorablement. Il est vrai qu'on ne voit point le fond des cœurs; mais, selon toutes les apparences, ce sont deux fripons convertis. Gela se peut, reprit don Alphonse ! H y a bien des libertins qui après avoir scandalisé le

monde par leurs dérèglements, s'enferment dans les cloîtres pour en faire une rigoureuse pénitence : je souhaite que nos deux moines soient de ces libertins-là.

Eh! pourquoi, lui dis-je, n'en seraient-ils pas? Ils ont volontairement embrassé l'état monastique, et il y a déjà longtemps qu'ils vivent en bons religieux. Vous me direz tout ce qu'il vous plaira, me repartit le gouverneur, je n'aime pas que la caisse du couvent soit entre les mains de ce père Hilaire dont je ne puis m'empêcher de me défier. Quand je me souviens de ce beau récit qu'il nous fit de ses aventures, je tremble pour les charreux. Je veux croire avec vous qu'il a pris le froc de très bonne loi; mais la vue de l'or peut réveiller sa cupidité. Il ne faut pas mettre dans une cave un ivrogne qui a renoncé au vin.

La défiance de don Alphonse fut pleinement justifiée peu de jours après : le père procureur et le frère portier disparurent avec la caisse. Cette nouvelle, qui se répandit aussitôt dans la ville, ne manqua pas d'égayer les railleurs, qui se réjouissent toujours du mal qui arrive aux moines rentes. Pour le gouverneur et moi, nous plaignîmes les chartreux, sans nous vanter de connaître les deux apostats.

VII. — Gil Blas retourne à son château de Lirias; de la nouvelle agréable que Scipion lui apprit, et de la réforme qu'ils firent dans leur domestique.

Je passai huit jours à Valence dans le grand monde, vivant comme les comtes et les marquis. Spectacles, bals, concerts, festins, conversations avec les dames, tous ces amusements me furent procurés par monsieur et par madame la gouvernante, auxquels je fis si bien ma cour qu'ils me virent à regret partir pour m'en retourner à Lirias. Ils m'obligèrent même auparavant de leur promettre de me partager entre eux et ma solitude. Il fut arrêté que je demeurerais pendant l'hiver à Valence et pendant l'été dans mon château. Après cette convention, mes bienfaiteurs me laissèrent la liberté de les quitter pour aller jouir de leurs bienfaits. Je repris donc le chemin de Lirias, fort satisfait de mon voyage.

Scipion, qui attendait impatiemment mon retour, fut ravi de me revoir; et je redoublai sa joie par la fidèle relation que je lui fis de tout ce qui m'était arrivé. Et toi, mon ami, lui dis-je ensuite, quel usage as-tu fait ici des jours de mon absence? T'es-tu bien diverti? Autant, répondit-il, que le peut faire un serviteur (jui n'a

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