LIVRE DIXIÈME
poursiiivit-il, vous avez un rival. Un rival! m'écriai-je en pâlissant. Oue cela ne vous alarme point, me dit-il, ce rival ne vous enlèvera point le cœur de votre maîtresse; c'est maître Joachim votre cuisinier. Ah! le pendard, dis-je en faisant un éclat de rire; voilà donc pourquoi il a marqué tant de répugnance à quitter mon
orvice! Justement, répondit Scipion, il a ces joufs passés demandé eu mariage Antonia, qui lui a été poliment refusée. Sauf ton meilleur avis, lui répiiquai-je, il est à propos, ce me semble, de nous défaire de ce drôle-là avant qu'il apprenne que je veux épouser la fille de Basile; un cuisinier, comme tu sais, est un rival dangereux. Vous avez raison, repartit mon confident, il faut en purger notre domestique par précaution; je lui donnerai son congé dès demain matin, avant qu'il se mette à l'ouvrage, et vous n'aurez plus rien à craindre ni de ses sauces ni de son amour. Je suis pourtant, continua-t-il, un peu fâché de perdre un si bon cuisinier, mais je sacrifie ma gourmandise à votre sûreté. Tu ne dois pas, lui dis-je, tant le regretter; sa perte n'est point irréparable; je vais faire venir de Valence un
uisinier qui le vaudra bien. En effet, j'écrivis aussitôt à don
\lphonse; je lui mandai que j'avais besoin d'un cuisiner, et dès
jour suivant il m'en envoya un qui consola d'abord Scipion.
Quoique ce zélé secrétaire m'eût dit qu'il s'était aperçu
qu'Antonia s'applaudissait, au fond de son âme d'avoir fait la
' onquête de son seigneur, je n'osais me fier à son rapport. J'ap-
réhendais qu'il ne se fût laissé tromper par de fausses appalences. Pour en être plus sûr, je résolus de parler moi-même à la belle Antonia. Dans ce dessein, je me rendis chez Basile, à qui je confirmai ce que mon ambassadeur lui avait dit. Ce bon laboureur, homme simple et plein de franchise, après m'avoir •routé, me témoigna que c'était avec une extrême satisfaction
,a'il m'accordait sa fille. Mais, ajouta-t-il, ne croyez pas au moins que ce soit à cause de votre titre de «igneur de village. Huand vous ne seriez encore qu'intendant de don César et de
Ion Alphonse, je vous préférerais à tous les autres amoureux
jiii se présenteraient; j'ai toujours eu de l'inclination pour
ôus; et tout ce qui me fâche, c'est qu'Antonia n'ait pas une -rosse dot à vous apporter. Je ne lui en demande aucune, lui dis-je, sa personne est le seul bien où j'aspire. Votre serviteur très humble, s'écria-t-il, ce n'est point là mon compte; je ne suis point un gueux pour marier ainsi ma fille. Basile de Buenotrigo est en état, Dieu merci, de la doter; et je veux qu'elle vous
lonne à souper, si vous lui donnez à dîner. En un mot, le revenu de ce château n'est que de cinq cents ducats, je le ferai monter à mille en faveur de ce mariage.
J'en passerai par tout ce qu'il vous plaira, mon cher Basile lui répliquai -je; nous n'aurons point ensemble de dispute d'in térêt. Nous sommes tous deux d'accord; il ne s'agit plus qu* d'avoir le consentement de votre fille./ Vous avez le mien, me dit-il, est-ce que cela ne suffît point? Pas tout à fait, lui répondisje; si le vôtre m'est nécessaire, le sien l'est aussi.' Le sien dépemï du mien, reprit-il, je voudrais bien qu'elle osât souffler (levant moi! Antonia, lui repartis-je, soumise à l'autorité paternelle, est prête sans doute à vous obéir aveuglément; mais je ne sais si, dans cette occasion, elle le fera sans répugnance; et, pour peu qu'elle en eût, je ne me consolerais jamais d'avoir fait son malheur; enfin ce n'est pas assez que j'obtienne de vous sa main, il faut qu'elle souscrive au don que vous m'en faites. Oh dame! dit Basile, je n'entends pas toutes ces philosophies; parlez vous-même à Antonia, et vous verrez, ou je me trompe fort, qu'elle ne demande pas mieux que d'être votre femme. En achevant ces paroles il appela sa fille, et me laissa un moment avec elle.
Pour profiter d'un temps si précieux, j'entrai d'abord en matière ^elle Antonia, lui dis-je, décidez de mon sort. Quoique j'aie l'aveu de votre père, ne vous imaginez pas que je veuille m'en prévaloir pour faire violence à vos sentiments. Quelque charmante que soit votre possession, j'y renonce si vous me dites que je ne la devrai qu'à votre seule obéissance. C'est ce que je n'ai garde de vous dire, me répondit Antonia en rougissant un peu; votre recherche m'est trop agréable pour qu'elle me puisse faire de la peine, et j'applaudis au choix de mon père, au lieu d'en murmurer. Je ne sais, continua-t-elle, si je fais bien ou mal de vous parler ainsi; mais si vous me déplaisiez, je serais assez franche pour vous l'avouer; pourquoi ne pourrais-je pas vous dire le contraire aussi librement?
A ces mots, que je ne pus entendre sans en être charmé, je mis un genou à terre devant Antonia; et, dans l'excès de mon ravissement, lui prenant une de ses belles mains, je la baisai d'un air tendre et passionné. Ma chère Antonia, lui dis-je, votre franchise m'enchante; continuez, que rien ne vous contraigne; vous parlez à votre époux, que votre âme se découvre tout entière à ses yeux. Je puis donc me flatter que vous ne me verrez pas sans plaisir lier votre fortune à la mienne. JBasile, qui arriva dans cet instant, m'empêcha de poursuivre. Impatient de savoir ce que sa fille m'avait répondu, et prêt à la gronder si elle eût marqué la moindre aversion pour moi, il vint me rejoindre. Eh bien! me dit-il, êtes-vous content d'Antonia? J'en suis si satisfait, lui répondis-je, que je vais dès ce moment m'occuper