‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 65 sur 146 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

des apprt^ts de mon mariage. En disant cela, je quittai le père et la tille pour aller tenir conseil là-dessus avec mon secrétaire.

1 \. — Noces de Gil Blas et de la belle Antouia; de quelle façon elles se lireiit; quelles personnes y assistèrent, et de quelles réjouissances elles furent suivies.

Quoique je n'eusse pas besoin de la permission des seigneurs de Leyva pour me marier, nous jugeâmes, Scipion et moi, que je ne pouvais honnêtement me dispenser de leur communiquer le dessein que j'avais d'épouser la fille de Basile, et de leur en demander même leur agrément par politesse.

Je partis aussitôt pour Valence, où l'on fut aussi surpris de me voir que d'apprendre le sujet de mon voyage. Don César et don Alphonse, qui connaissaient Antonia pour l'avoir vue plus d'une fois, me félicitèrent de l'avoir choisie pour femme. Don César surtout m'en fit compliment avec tant de vivacité, que, si je ne l'eusse pas cru un seigneur revenu de certains amusements, je l'aurais soupçonné d'avoir été quelquefois "à Lirias moins pour y voir son château que sa petite fermière. Pour peu que j'eusse été défiant et jaloux de mon naturel, j'aurais pu faire des réflexions désagréables là-dessus; ce que je ne fis point, tant j'étais persuadé de la sagesse de ma future. Séraphine, de son côté, après m'avoir assuré qu'elle prendrait toujours beaucoup de part à ce qui me regarderait, me dit qu'elle avait entendu parler d'Antonia très avantageusement. Mais, ajoutât-elle par malice, et comme pour me reprocher l'indifférence dont j'avais payé l'amour de Sephora, quand on ne m'aurait pas vanté sa beauté, je m'en fierais bien à votre goût, dont je connais la délicatesse. '

Don, César et son fils ne se contentèrent ^as d'approuver mon mariage, ils me déclarèrent qu'ils en voulaient faire tous les frais. Reprenez, me dirent-ils, le chemin de Lirias, et demeurez-y tranquille jusqu'à ce que vous entendiez parler de nous. Ne faites point de préparatifs pour vos noces; c'est un soin dont nous nous chargeons. Pour me conformer à leurs volontés, je retournai à mon château. J'avertis Basile et sa fille des intentions de nos protecteurs, et nous attendîmes de leurs nouvelles le plus patiemment qu'il nous fut possible. Nous n'en reçûmes point pendant huit jours. En récompense, le neuvième nous vîmes arriver un carrosse à quatre mulets, dans lequel il y avait des couturiers qui apportaient de belles étoffes de soie pour

luibillur la iiKiiit'e, et qu'escorlaient plusieurs gens de livrée, montés sur de très beaux chevaux. L'un d'entre eux me remit une lettre de la part de don Alphonse. Ce seigneur me mandait qu'il serait le lendemain à Lirias avec son père et son épouse, et que la cérémonie de mon mariage se ferait le jour suivant parle grand vicaire de Valence. Véritablement don César, son fils et Séraphine ne manquèrent pas de se rendre à mon château avec cet ecclésiastique, tous quatre dans un carrosse à six chevaux, précédé d'un autre à quatre où étaient les femmes de Séraphine, et suivi des gardes du gouverneur.

» Madame la gouvernante l'ut à peine arrivée au château, qu'elle témoigna une extrême impatience de voir Antonia, qui de son côté ne sut pas plus tôt la venue de Séraphine, qu'elle accourut pour la saluer et lui baiser la main, ce qu'elle fit de si bonne grâce, que toute la compagnie l'admira. Eh bien! madame, dit don César à sa belle-fille, que pensez-vous d'Anlonia? Santillane pouvait-il faire un meilleur choix? Non, répondit Séraphine; ils sont tous deux dignes l'un de l'autre; je ne doute pas que leur union ne soit très heureuse. Enfin chacun donna des louanges à ma future; et, si on la loua fort sous son habit de serge, on en fut encore plus charmé lorsqu'elle parut sous un plus riche habillement. Il semblait qu'elle n'en eût jamais porté d'autres, tant son air était noble et son action aisée.

,Le moment où je devais par un doux hymen voir attacher mon sort au sien étant arrivé, don Alphonse me prit par la main pour me conduire à l'autel, et Séraphine fit le même honneur à la mariée. Nous nous rendîmes tous deux dans cet ordre à la chapelle du hameau, où le grand vicaire nous attendait pour nous marier; et cette cérémonie se fit aux acclamations des habitants de Lirias et de tous les riches laboureurs que Basile avait invités aux noces d'Antonia. Ils avaient avec eux leurs filles, qui s'étaient parées de rubans et de fleurs, et qui tenaient dans leurs mains des tambours de basque. Nous retournâmes ensuite au château, où, par les soins de Scipion, l'ordonnateur du festin, il se trouva trois tables dressées, l'une pour les seigneurs, l'autre pour les personnes de leur suite, et la troisième, qui était la plus grande, pour tous ceux qui avaient été conviés. Antonia fut de la première, madame la gouvernante l'ayant ainsi voulu; je fis les honneurs de la seconde, et Basile se mit à celle d^s villageois. Pour Scipion, il ne s'assit à aucune table : il ne faisait qu'aller et venir de l'une à l'autre, donnant son attention à faire bien servir et contenter tout le monde.

C'était par les cuisiniers du gouverneur que le repas avait été préparé; ce qui suppose qu'il n'y manquait rien. Les bons vins

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