‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 66 sur 146 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

dont maître Joachim avait fait provision pour moi y furent prodigués; les convives commençaient à s'échauffer, l'allégresse régnait partout quand elle fut tout à coup troublée par un incident qui m'alarma. Mon secrétaire, étant dans la salle où je mangeais, avec les principaux officiers de don Alphonse et les femmes de Séraphine, tomba subitement en faiblesse et perdit toute connaissance. Je me levai pour aller à son secours; et, tandis que je m'occupais à lui faire reprendre ses esprits, une de ces femmes s'évanouit aussi. Toute la compagnie jugea que ce double évanouissement renfermait quelque mystère, comme en effet il en cachait un qui ne tarda guère à s'éclaircir; car bientôt après Scipion, étant revenu à lui, me dit tout bas : Faut-il que le plus beau de vos jours soit le plus désagréable des miens? On ne peut éviter son malheur, ajouta-t-il; je viens de retrouver ma femme dans une suivante de Séraphine.

Qu'entends-je! m'écriai-je, cela n'est pas possible. Quoi! tu serais l'époux de cette dame qui vient de se trouver mal en même temps que toi? Oui, monsieur, me répondit-il, je suis son mari; et la fortune, je vous jure, ne pouvait me jouer un plus vilain tour que de la présenter à mes yeux. Je ne sais, repris-je, mon ami, quelles raisons tu as de te plaindre de ton épouse; mais, quelque sujet qu'elle t'en ait donné, de grâce, contrainstoi; si je te suis cher, ne trouble point cette fête en laissant éclater ton ressentiment. Vous serez content de moi, repartit Scipion; vous allez voir si je ne sais pas bien dissimuler.

En parlant de cette sorte il s'avança vers sa femme, à qui ses compagnes avaient aussi rendu l'usage des sens; et l'embrassant avec autant de vivacité que s'il eût été ravi de la revoir : Ah! ma chère Béatrix, lui dit-il, le ciel enfin nous rejoint après dix ans de séparation! 0 moment plein de douceur pour moi! J'ignore, lui répondit son épouse, si vous avez effectivement quelque joie de me rencontrer; mais du moins suis-je bien persuadée que je ne vous ai donné aucun jffste sujet de m'abandonner. Quoi! vous me trouvez une nuit avec le seigneur don Fernand de Leyva, qui- était amoureux de Julie ma maîtresse et dont je servais la passion; vous vous mettez dans l'esprit que je l'écoute aux dépens de votre honneur et du mien; là- dessus, la jalousie vous renverse la cervelle; vous quittez Tolède, et me fuyez comme un monstre, sans me demander un éclaircissement! Qui de nous deux, s'il vous plaît, est le plus en droit de se plaindre? C'est vous, sans contredit, lui répondit Scipion. Sans doute, reprit-elle, c'est moi. Don Fernand, peu de temps après votre départ de Tolède, épousa Julie, auprès de qui j'ai demeuré tant qu'elle a vécu et depuis qu'une mort prématurée nous l'a

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ravie, je suis au service de madame sa sœur, qui peut voua répondre, aussi bien que toutes ses femmes, de la pureté de mes mœurs.

Mon secrétaire, à ce discours, dont il ne pouvait prouver la fausseté, prit son parti de bonne grâce. Encore une fois, dit-il à son épouse, je reconnais ma faute et je vous en demande pardon devant cette honorable assistance. Alors, intercédant pour lui, je priai Béatrix d'oublier le passé, l'assurant que son mari ne songerait désormais qu'à lui donner de la satisfaction. Elle se rendit à ma prière, et toute la compagnie applaudit à la réunion de ces deux époux. Pour mieux la célébrer, on les fit asseoir à table l'un auprès de l'autre; on leur porta des brindes; chacun leur fit fête; on eût dit que le festin se faisait plutôt à Toccasion de leur raccommodement que de mes noces.

La troisième table fut la première que l'on abandonna. Les jeunes villageois, préférant l'amour à la bonne chère, la quittèrent pour former des danses avec les jeunes paysannes, qui, par le bruit de leurs tambours de basque, attirèrent bientôt les personnes des autres tables, et leur inspirèrent l'envie de suivre leur exemple. Voilà tout le monde en mouvement : les officiers du gouverneur se mirent à danser avec les soubrettes de la gouvernante; les seigneurs mêmes se mêlèrent parmi les danseurs; don Alphonse dansa une sarabande avec Séraphine, et don César une autre avec Antonia, qui vint ensuite me prendre, et qui s'en acquitta pas mal pour une personne qui navait que quelques principes de danse qu'elle avait reçus, à Albarazin, chez une bourgeoise de ses parentes. Pour moi, qui, comme je l'ai déjà dit, avais appris à danser chez la marquise de Ghaves, je parus à l'assemblée un grand danseur. A l'égard de Béatrix et de Scipion, ils commencèrent à s'entretenir en particulier, pour se rendre compte mutuellement de ce qui leur était arrivé pendant qu'ils avaient été séparés; mais leur conversation fut interrompue par Séraphine, qui, venant d'être informée de leur reconnaissance, les fit appeler pour leur en témoigner sa joie. Mes enfants, leur dit-elle, dans ce jour de réjouissance, c'est un surcroît de satisfaction pour moi de vous voir tous deux rendus l'un à l'autre. Ami Scipion, ajouta-t-elle, je vous remets votre épouse en vous protestant qu'elle a toujours tenu une conduite irréprochable ; vivez ici avec elle en bonne intelligence. Et vous, Béatrix, attachez-vous à Antonia, et ne lui soyez pas moins dévouée que votre mari l'est au seigneur de Santillane. Scipion, ne pouvant plus après cela regarder sa femme que comme une autre Pénélope, promit d'avoir pour elle toutes les considérations imaginables.

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