‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 71 sur 146 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

Tavoue, ilo quoi je ne m'inquiétais guère. Le curé qui avait son dessein, n'en demeura pas là. Mon enfant, poursuivit-il, je veux m'intéresser pour vous, et vous procurer une bonne condition. Je vous enverrai dès demain, par un muletier, à mon neveu le chanoine de la cathédrale de Tolède. Il ne refusera pas, à ma prière, de vous recevoir au nombre de ses laquais, qui sont chez lui comme autant de bénéficiers qui vivent grassement du revenu de sa prébende t.vous serez là parfaitement bien; c'est une chose dont je puis vous assurer.

Cette assurance fut si consolante pour moi, que je ne songeai plus ni à mon sac ni aux coups de fouet que j'avais reçus. Je ne m'occupai l'esprit que du plaisir de vivre en bénéficier. Le jour suivant, tandis qu'on me faisait déjeûner, il arriva, selon les ordres du curé, un muletier au presbytère avec deux mules bâtées et bridées. On m'aida à monter sur l'une, le muletier s'élança sur l'autre, et nous prîmes la route de Tolède. Mon compagnon de voyage était un homme de belle humeur, et qui ne demandait qu'à se réjouir aux dépens du prochain. Mon petit cadet, me dit-il, vous avez un bon ami dans M. le curé de Galves. Il vous le fait bien voir. Il ne pouvait vous donner une meilleure preuve de son affection que de Vous placer auprès de son neveu le chanoine, que j'ai Fhonneur de connaître, et qui, sans contredit, est la perle de son chapitre. Ce n'est point un de ces dévots dont le visage pâle et maigre prêche la mortification : c'est une grosse face, un teint fleuri, une mine réjouie, un vivant qui ne se refuse point au plaisir qui se présente, et qui surtout aime la bonne chère. Vous serez dans sa maison comme un petit coq en pâte.

Le bourreau de muletier, s'apercevaiit que je t'écoutais avec une grande satisfaction, continua de me vanter le bonheur dont je jouirais quand je serais valet du chanoine. Il ne cessa de m'en parler jusqu'à ce que, étant arrivés au village d'Obisa, nous nous y arrêtâmes pour faire un peu reposer nos mules. Là, par le plus grand bonheur du monde pour moi, j'appris qu'on me trompait. Voici de quelle façon je fis cette découverte. Le muletier, allant et venant dans l'hôtellerie, laissa tomber par hasard de sa poche un papier que j'eus l'adresse de ramasser sans qu'il y prît garde, et que je trouvai moyen de lire pendant qu'il était à l'écurie. C'était une lettre adressée aux prêtres de l'hôpital des orphelins, et conçue dans ces termes :

« Messieurs, j'ai cru que la charité m'obligeait à remettre entre vos mains un petit fripon qui s'est échappé de votre hôpital; il me paraît avoir de l'esprit, et mériter que vous ayez la bonté de le tenir enfermé chez vous. Je ne doute point que, h force de

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corrections, vous n'en fassiez un garçon raisonnable. Que Dieu conserve Vos pieuses et charitables Seigneuries! »

« Le curé de Galves ;>.

Lorsque j'eus achevé de lire cette lettre, qui m'apprenait les bonnes intentions de M. le curé, je ne demeurai pas incertain du parti que j'avais à prendre : sortir de l'hôtellerie et gagner les bords du Tage à plus d'une lieue de là, fut l'ouvrage d'un moment. La crainte me prêta des ailes pour fuir les prêtres de l'hôpital des orphelins, où je ne voulais point absolument retourner, tant j'étais dégoûté de la manière dont on y enseignait le latin. J'entrai dans Tolède aussi gaiement que si j'eusse su où aller boire et manger. Il est vrai que c'est une ville de bénédiction, et dans laquelle un homme d'esprit, réduit à vivre aux dépens d'autrui, ne saurait mourir de faim. Mais j'étais encore bien jeune pour pouvoir me promettre de trouver moyen d'y subsister; néanmoins, la fortune me favorisa. Je fusa peine dans la grande place, qu'un cavalier bien vêtu, auprès de qui je passai, me retint par le bras et me dit : Petit garçon, veux-tu me servir? Je serais bien aise d'avoir un laquais tel que toi. Et moi, lui répondis-je, un maître comme vous. Cela étant, reprit-il, tu es à moi dès ce moment, et tu n'as qu'à me suivre ; ce que je fis sans répliqner.

Ce cavalier, qui pouvait avoir trente ans, se nommait don Abel; il logeait dans un hôtel garni, où il occupait un assez bel appartement. C'était un joueur de profession; et voici de quelle sorte nous vivions ensemble : le matin, je lui hachais du tabac pour fumer cinq ou six pipes; je lui nettoyais ses habits, et j'allais lui chercher un barbier pour le raser et redresser sa moustache; après quoi il sortait pour courir les tripots, d'où il ne revenait au logis qu'entre onze heures et minuit. Mais tous les matins, avant que de sortir, il avait soin de tirer de sa poche trois réaux qu'il me donnait à dépenser par jour, me laissant la liberté de faire ce qu'il me plairait jusqu'à dix heures du soir, pourvu que je fusse à l'hôtel quand il y rentrait, il était fort content de moi. 11 me fit faire un pourpoint et un haut-dechausses de livrée, avec quoi j'avais tout l'air d'un petit commissionnaire de coquettes. Je m'accommodais bien de ma condition, et certainement je n'en pouvais trouver une plus convenable à mon humeur.

Il y avait déjà près d'un mois que je menais une vie si heureuse, lorsque mon patron me demanda si j'étais satisfait de lui; et, sur la réponse que je fis qu'on ne pouvait l'être davantage : Eh bien, reprit-il, nous partirons donc demain pour Séville, où mes affaires m'appellent. ïu ne seras pas fâché de

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