‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 72 sur 146 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

voir cette capitale de l'Andalousie. Qui n'a pas vu Séville, dit le proverbe, na rien vu. Je lui témoignai que j'étais prêt à le suivre partout. Dès le même jour, le messager de Séville vint prendre, à riiôlel garni, un grand coffre où étaient toutes les nippes de mon maître, et le lendemain nous partîmes pour l'Andalousie,

Le seigneur don Abel était si heureux au jeu, qu'il ne perdait que quand il 'voulait; ce qui l'obligeait à changer souvent de lieu pour se dérober au ressentiment des dupes, et ce qui était la cause de notre voyage. Étant arrivés à Séville, nous prîmes un logement dans un hôtel garni auprès de la porte de Cordoue, et nous recommençâmes à vivre comme à Tolède. Mais mon patron trouva de la différence entre ces deux villes. Il rencontra des joueurs qui jouaient aussi heureusement que lui dans les tripots de Séville; de sorte qu'il en revenait quelquefois chagrin. Un matin, qu'il était encore de mauvaise humeur d'avoir perdu cent pistoles le jour précédent, il me demanda pourquoi je n'avais pas porté son linge sale chez une dame qui avait soin de le blanchir et de le parfumer. Je répondis que je ne m'en étais pas souvenu. Là-dessus, se mettant en colère, il m'appliqua sur le visage une demi-douzaine de soufflets si rudement, qu'il me fit voir plus de lumières qu il n'y en avait dans le temple de Salomon. Tenez, petit malheureux, me dit-il, voilà pour vous apprendre à devenir attentif à vos devoirs. Faudra-t-il donc que je sois après vous sans cesse pour vous avertir de ce que vous avez à faire? Pourquoi n'êtes-vous pas aussi habile à servir qu'à manger ? Ne sauriez-vous, puisque vous n'êtes pas une bête, prévenir mes ordres et mes besoins? A ces mots, il sortit de son appartement, où il me laissa très mortifié d'avoir reçu des soufflets pour une faute si légère, et bien résolu d'en tirer vengeance si l'occasion s'en présentait.

Je ne sais quelle aventure lui arriva peu de temps après dans un tripot; mais un soir il revint fort écfiauffé. Scipion, me dit-il, j'ai résolu d'aller en Italie, et je dois m'embarquer aprèsdemain sur un vaisseau qui s'en retourne à Gênes. J'ai mes raisons pour faire ce voyage; je crois que tu voudras bien m'accompagner, et profiter d'une si belle occasion de voir le plus charmant pays qu'il y ait au monde. Je fis réponse que je ne demandais pas mieux; je témoignai même de l'impatience devoir l'Italie; mais, en même temps, je me promis bien de disparaître au moment qu'il faudrait partir. Je m'imaginais par là me venger de mon maître, et je trouvais ce projet très ingénieux. J'en étais si content, que je ne pus m'empêcher de le communiquer à un vaillant de profession que je rencontrai dans la rue. Depuis que j'étais à Séville, j'avais fait quelques mauvaises

connaissances, et principalement celle-là. Je lui contai de quelle manière et pourquoi j'avais été souffleté, ensuite je lui dis le dessein que j'avais de quitter don Atel lorsqu'il serait prêt à s'embarquer, et je lui demandai ce qu'il pensait de ma résolution.

Le brave fronça les sourcils en m'écoutant, et releva les crocs de sa moustache; puis, blAmant gravement mon maître : Petit bonhomme, me dit-il, vous êtes un garçon déshonoré pour jamais si vous vous en tenez à la frivole vengeance que vous méditez. Il ne suffit pas de laisser don Abel partir tout seul, ce ne serait point assez le punir; il faut proportionner le châtiment à l'outrage. Il n'y a point à balancer, enlevons-lui ses bardes et son argent, que nous partagerons en frères après son départ. Quoique j'eusse un penchant naturel à dérober, je fus effrayé de la proposition d'un vol de cette importance.

Cependant l'archifripon qui me la faisait ne laissa pas de me persuader; et voici quel fut le succès de notre entreprise. Le brave, qui était un homme grand et robuste, vint le lendemain, sur la fin du jour,me trouver à l'hôtel garni. Je lui montrai le coffre où mon maître avait déjà serré ses nippes, et je lui demandai s'il pourrait lui seul porter un coffre si pesant. Si pesant! me dit-il; apprenez que, lorsqu'il s'agit d'enlever le bien d'autrui, j'emporterais l'arche de Noé. En achevant ces paroles, il s'approcha du coffre, le mit sans peine sur ses épaules, et descendit Tescalier d'un pas léger. Je le suivis du même pas; et nous étions près d'enfiler la porte de la rue, quand don Abel, que son heureuse étoile amena là si à propos pour lui, se présenta tout à coup devant nous. Où vas-tu avec ce coffre? me dit-il. Je fus si troublé que je demeurai muet; et le brave, voyant le coup manqué, jeta le coffre à terre et prit la fuite pour éviter les éclaircissements. Où vas-tu donc avec ce coffre? me dit mon maître pour la seconde fois. Monsieur, lui répondis-je plus mort que vif, je vais le faire porter au vaisseau sur lequel vous devez demain vous embarquer poui" ritalie. Eh! sais-tu, me répliqua-t-il, sur quel vaisseau je dois faire ce voyage? Non, monsieur, lui repartis-je; mais qui a langue va à Rome ; je m'en serais informé sur le port, et quelqu'un me l'aurait appris. A cette réponse, qui lui fut suspecte, il me lança un regard furieux. Je crus qu'il m'allait encore souffleter. Qui vous a commandé, s'écria-t-il, de faire emporter mon coffre hors de cet hôtel? G est vous-même, lui dis-je. Qui, moi? répondit- il avec surprise, je t'ai donné cet ordre? Assurément, repris-je; souvenez-vous du reproche que vous me fîtes il y a quelquesjours. Ne me dîtes-vous pas, en me maltraitant, que vous vouliez que je prévinsse vos ordres et fisse de mon

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