LIVRE DIXIÈME
n'épargna rien pour la rendre magnifique. On construisit dans la plus grande salle du palais un théâtre qui fut bien décoré. On lit dans les ailes un lit de gazon, sur lequel je devais paraître endormi quand les Maures viendraient se jeter sur moi pour me faire prisonnier. Lorsque les acteurs furent en état de réprésenter la pièce, Tarchevêque fixa le jour de la représentation, et se fit un plaisir de prier les seigneurs et les dames les plus considérables de la ville de s'y trouver.
Ce jour venu, chaque acteur ne s'occupa que de son habillement. Pour le mien, il me fut apporté par un tailleur accompagné de notre majordome, qui, s'étant donné la peine de me faire répéter mon rôle, se faisait un devoir de me voir habiller. Le tailleur me revêtit d'une riche robe de velours bleu garnie de galons et de boutons d'or, avec des manches pendantes ornées de franges du même métal; et le majordome lui-même me posa sur la tête une couronne de carton parsemée de quantité de perles fines mêlées de faux diamants. De plus, ils me mirent une ceinture de soie couleur de rose à fleurs d'argent; et à chaque chose dont ils me paraient il me semblait qu'ils me prêtaient des ailes pour m'envoler et m'en aller. Enfin la comédie commença sur la fin du jour. Le jeune roi de Léon paraît d'abord dans la pièce et fait un long monologue; comme c'était moi qui faisais ce personnage, j'ouvris la scène par une tirade de vers qui aboutissait à dire que, ne pouvant me défendre des charmes du sommeil, j'allais m'y abandonner. En même temps, je me retirai dans les coulisses, et je me jetai sur le lit de gazon qui m'y avait été préparé; mais, au lieu de m'y endormir, je me mis à rêver au moyen de pouvoir gagner la rue, et me sauver avec mes habits royaux. Un petit escalier dérobé, par où l'on descendait sur le théâtre et dans la salle, me parut propre à l'exécution de mon dessein. Je me levai légèrement; et, voyant que personne ne prenait garde à moi, j'enfilai cet escalier, qui me conduisit dans la salle, dont je gagnai la porte en c^'iant : Place! place! je vais changer d'habit! Chacun se rangea pour me laisser passer; de sorte qu'en moins d'une minute je sortis impunément du palais à la faveur de la nuit, et me rendis à la maison du vaillant, mon ami.
Il fut dans le dernier étonnement de me voir vêtu comme j'étais. Je le mis au fait, et il en rit de tout son cœur. Puis, m'embrassant avec d'autant plus de joie qu'il se flattait de la douce espérance d'avoir part aux dépouilles du roi de Léon, il me félicitait d'avoir fait un si beau coup, et me dit que, si je ne me démentais pas dans la suite, je ferais un jour du bruit dans le monde par mon esprit. Après nous être égayés tous deux et
Inen épanoui la rate, je dis au brave : Que ferons-nous de ce riche habillement? Que cela ne vous embarrasse point, me répondit-il. Je connais un honnête fripier qui, sans témoigner la moindre curiosité, achète tout ce qu'on veut lui vendre, pourvu qu'il y trouve bien son compte. Demain matin j'irai le chercher, et je vous l'amènerai ici. En effet, le jour suivant, le brave sortit de grand matin de sa chambre, où il me laissa au lit, et revint deux heures après avec le fripier, qui portait un paquet de toile jaune. Mon ami, me dit-il, je vous présente le seigneur Ybagnez de Ségovie, fripier plein d'honneur et de bonne foi s'il en fut jamais, et qui, malgré le mauvais exemple que ses confrères lui donnent, se pique de la plus scrupuleuse intégrité; Il va vous dire au juste ce que vaut l'habillement dont vous voulez vous défaire, et vous pourrez vous en tenir à son estimation. Ohl pour cela oui, dit le fripier. Il faudrait que je fusse un grand misérable pour priser une chose au-dessous de sa valeur. C'est ce qu'on ne m'a point encore reproché, Dieu merci, et ce qu'on ne reprochera jamais à Ybagnez de Ségovie. Voyons un peu, ajouta-t-il, les hardes que vous avez envie de vendre; je vous dirai en conscience ce qu'elles valent. Les voici, lui dit le brave en les lui montrant; convenez que rien n'est plus magnifique; remarquez la beauté de ce velours de Gênes et la richesse de cette garniture. J'en suis enchanté, répondit le fripier après avoir examiné l'habit avec beaucoup d'attention; rien n'est plus beau. Et que pensez-vous des perles fines qui sont à cette couronne? reprit mon ami. Si elles étaient plus rondes, repartit Ybagnez, elles seraient inestimables; cependant, telles qu'elles sont, je les trouve fort belles, et j'en suis aussi content que du reste. J'en demeure d'accord, continua-t-il, et j'aime à rendre justice. Un fourbe de fripier, à ma place, affecterait de mépriser la marchandise pour l'avoir à vil prix, et n'aurait pas honte d'en offrir vingt pistoles; mais moi, qui ai de la morale, j'en donnerai quarante.
Quand Ybagnez aurait dit cent, il n'eût pas encore été un juste estimateur, puisque les perles seules en valaient bien deux cents. Le brave, qui s'entendait avec lui, me dit : Voyez le bonheur que vous avez d'être tombé entre les mains d'un honnête homme. Le seigneur Ybagnez apprécie les choses comme s'il était à l'article de la mort. Gela est vrai, dit le fripier; aussi n'y a-t-il pas une obole à rabattre ou à augmenter avec moi. Eh bien, ajouta-t-il, est-ce une affaire finie? N'y a-t-il qu'à vous compter l'espèce? Attendez, lui répondit le brave, il faut auparavant que jiion petit ami essaye l'habit que je vous ai fait apporter ici pour lui; je suis bien trompé s'il n'est pas conve-