LIVRE DIXIÈME
nable à sa taille. Alors le fripier, ayant défait son paquet, me inonlra un pourpoint avec un haut-de-cluiusses d'un beau drap musc avec des boutons d'argent, le tout à demi usé. Je me levai pour essayer cet habillement, lequel, quoique trop large et trop long, parut à ces messieurs fait exprès pour moi. Ybagnez le prisa dix pistoles, et, comme il n'y avait rien à rabattre avec lui, il fallut en passer par là. De sorte qu'il tira de sa bourse trente pistoles qu'il étala sur la table; après quoi il fit un autre paquet ■ de ma robe royale et de ma couronne, qu'il emporta, «'applaudissant sans doute en lui-même d'avoir si bien commencé la Journée.
Lorsqu'il fut sorti, le vaillant me dit : Je suis très satisfait de ce fripier. Il avait bien raison de l'être : car je suis sûr qu'il tira de lui pour le moins une centaine de pistoles de bénéfice. Mais il ne se contenta point de cela, il prit sans façon la moitié de l'argent qui était sur la table, et me laissa l'autre en me disant : Mon petit ami Scipion, avec ces quinze pistoles qui vous restent, je vous conseille de sortir incessamment de cette ville, où vous jugez bien qu'on ne manquera pas de vous chercher par ordre de Mgr l'archevêque. Je serais au désespoir que, après vous être signalé par une action qui fera honneur à votre histoire, vous vous fissiez sottement mettre en prison. Je lui répondis que j'avais bien résolu de m'éloigner de Séville : comme, en effet, après avoir acheté un chapeau et quelques chemises, je gagnai la vaste et délicieuse campagne qui conduit, entre des vignes et des oliviers, à l'ancienne cité de Carmonn*».; et trois jours après j'arrivai à Gordoue.
J'allai loger dans une hôtellerie à l'entrée de la grande place où demeurent les marchands. Je me donnai pour un enfant de famille de Tolède qui voyageait pour son plaisir; j'étais assez proprement vêtu pour le faire croire, et quelques pistoles que j'affectai de laisser voir comme par hasard à l'hôte achevèrent de le persuader. Peut-être aussi que ma gi%nde jeunesse lui fit penser que je pouvais être quelque petit libertin qui courait le pays après avoir volé ses parents. Quoi qu'il en soit, il ne parut point curieux d'en savoir plus que je ne lui en disais, de peur apparemment que sa curiosité ne m'obligeât à changer de logement. Pour six réaux par jour on était bien dans cette hôtellerie, où il y avait beaucoup de monde ordinairement. Je comptai le soir, au souper, jusqu'à douze personnes à table. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que chacun mangeait sans rien dire, à la réserve d'un seul homme, qui, parlant sans cesse à tort et à travers, compensait par son babil le silence des autres. Il faisait le belesprit, débitait des contes, et s'efforçait par de bons mots de
réjouir la compagnie, qui de temps en temps éclatait de rire, moins, à la vérité, pour applaudir à ses saillies que pour s'en moquer.
Pour moi, je faisais si peu d'attention aux discours de cet original, que je me serais levé de table sans pouvoir rendre compte de ce qu'il avait dit, s'il n'eût trouvé moyen de m'intéresser dans ses discours. Messieurs, s'écria-t-il sur la fin du repas, tout ce que je vous ai dit n'est rien en comparaison de ce que je vais vous dire; je vous garde pour la bonne bouche une histoire des plus divertissantes, une aventure arrivée ces jours passés à l'archevêché de Séville. Je la tiens d'un bachelier de ma connaissance, qui en a, dit-il, été témoin. Ces paroles me causèrent quelque émotion, je ne doutai point que cette aventure ne fût la mienne, et je n'y fus pas trompé. Ce personnage en fit un récit fidèle, et m'apprit même ce que j'ignorais, c'est-à-dire ce qui s'était passé dans la salle après mon départ : je vais vous le raconter.
A peine eus-je pris la fuite, que les Maures, qui, suivant l'ordre de la pièce qu'on représentait, devaient m'enlever, parurent sur la scène dans le dessein de venir me surprendre sur le lit de gazon où ils me croyaient endormi; mais quand ils voulurent se jeter sur le roi de Léon, ils furent bien étonnés de ne trouver ni roi ni roc. Aussitôt la comédie fut interrompue. Voilà tous les acteurs en peine : les uns m'appellent, les autres me font chercher : celuici crie et celui-là me donne à tous les diables. L'archevêque, apercevant que le trouble et la confusion régnaient derrière le théâtre, en demanda la cause. A la voix du prélat, un page, qui faisait le Gracioso dans la pièce, accourut, et dit à Sa Grandeur : Monseigneur, ne craignez plus que les Maures fassent prisonnier le roi de Léon, il vient, grâces à Dieu, de se sauver avec son habillement royal. Le ciel en soit loué ! s'écria l'archevêque II a parfaitement bien fait de fuir les ennemis de notre religion et d'échapper aux fers qu'ils lui préparaient. Il sera sans doute retourné à Léon, la capitale de son royaume. Puisse-t-il y arriver sans malencontre! Au reste, je défends qu'on suive ses pas; je serais fâché que Sa Majesté reçût quelque mortification de ma part. Le prélat ayant parlé de cette sorte, ordonna qu'on lût mon rôle et qu'on achevât la comédie.