LIVRE DIXIÈME
duègne sévère, et dirigée par le père Alexis, marchait dans le sentier de la vertu; mais Gaspard Velasquez, son frère, quoiqu'on n'eût rien épargné pour en faire un honnête homme, avait tous les vices d'un jeune libertin. Il passait quelquefois des deux ou trois jours hors du logis; et si à son retour son père s'avisait de lui en faire des reproches, Gaspard lui imposait silence en le prenant sur un ton plus haut que le sien.
Scipion, me dit un jour le vieillard, j'ai un fils qui fait toute ma peine. Il est plongé dans toutes sortes de débauches : cela m'étonne, car son éducation n'a pas été négligée. Je lui ai donné de bons maîtres; et le père Alexis, mon ami, a fait tous ses efforts pour le mettre dans le bon chemin; mais, hélas! il n'a pu en venir à bout : Gaspard s'est jeté dans le libertinage. Tu me diras peut-être que je l'ai traité avec trop de douceur dans sa puberté, et que c'est cela qui l'a perdu. Mais non, il a été châtié quand j'ai jugé à propos d'user de rigueur; car, tout débonnaire que je suis, je ne laisse pas d'avoir de la fermeté dans les occasions qui en demandent. Je l'ai même fait enfermer dans une maison de force, et il n'en est devenu que plus méchant. En un mot, c'est un de ces mauvais sujets que le bon exemple, les remontrances et les châtiments même ne sauraient corriger. Il n'y a que le ciel qui puisse faire ce miracle.
Si je ne fus pas fort touché de la douleur de ce malheureux père, du moins je fis semblant de l'être. Que je vous plains, monsieur! lui dis-je. Un homme de bien comme vous méritait d'avoir un meilleur fils. Que veux-tu, mon enfant? me répondit-il. Dieu m'a voulu priver de cette consolation. Entre les sujets que Gaspard me donne de me plaindre de lui, poursuivit-il, je te dirai confidemment qu'il y en a un qui me cause beaucoup d'inquiétude; c'est l'envie qu'il a de me voler, et qu'il ne. trouve que trop souvent moyen de satisfaire, malgré ma vigilance. Le laquais à qui tu succèdes s'entendait avec lui, et c'est pour cela que j'ai chassé ce domestique. Pour toi, je compte que tu ne te laisseras pas corrompre par mon fils. Tu épouseras mes intérêts. Je ne doute pas que le père Alexis ne te l'ait bien recommandé. Je vous en réponds, lui dis-je; Sa Révérence m'a exhorté pendant une heure à n'avoir en vue que votre bien; mais je puis vous assurer que je n'avais pas besoin pour cela de son exhortation. Je me sens disposé à vous servir fidèlement, et je vous promets enfin un zèle à toute épreuve.
Qui n'entend qu'une partie n'entend rien. Le jeune Velasquez, petit-maître en diable, jugeant à ma physionomie que je ne serais pas plus difficile à séduire que mon prédécesseur, m'attira dans un endroit écarté, et me parla dans ces termes :
Écoute, mon cher, je suis persuadé que mon père t'a chargé de m'espionner; il n'y a pas manqué; mais prends-y garde, je t'en avertis, cet emploi n'est pas sans désagrément. Si je viens à m'apercevoir que tu m'observes, je te ferai mourir sous le bâton ; au lieu que si tu veux m'aider à tromper mon père, tu peux tout attendre de ma reconnaissance. Faut-il te parler plus clairement? Tu auras ta part dans les coups de filet que nous ferons ensemble. Tu n'as qu'à choisir : déclare-toi dans le moment pour le père ou pour le fils; point de quartier. Monsieur, lui répondis-je, vous me serrez furieusement le bouton; je vois bien que je ne pourrai me défendre de me ranger de votre parti, quoique, dans le fond, je me sente de la répugnance à trahir le seigneur Yelasquez. Tu ne dois t'en faire aucun scrupule, reprit Gaspard; c'est un vieil avare qui voudrait encore me mener à la lisière; un vilain qui me refuse mon nécessaire, en refusant de fournir à mes plaisirs, car les plaisirs sont des besoins à vingtcinq ans. C'est dans ce point de vue qu'il faut que tu regardes mon père. Voilà qui est fini, monsieur, lui dis-je; il n'y a pas moyen de tenir contre un si juste sujet de plainte. Je me déclare pour vous, et je m'offre à vous seconder dans vos louables entreprises; mais cachons bien tous deux notre intelligence, de peur qu'on ne mette à la porte votre fidèle adjoint. Vous ne ierez point mal, ce me semble, d'affecter de me haïr : parlez-moi brutalement devant tout le monde : ne mesurez pas les termes. Quelques soufflets même et quelques coups de pied au cul ne gâteront rien ; au contraire, plus vous me donnerez de marques d'aversion, plus le seigneur Baltazar aura de confiance en moi. De mon côté, je ferai semblant d'éviter votre conversation. En vous servant à table, je paraîtrai ne m'en acquitter qu'à regret; et quand je m'entretiendrai de Votre Seigneurie, ne trouvez pas mauvais que je dise pis que pendre de vous. Vous verrez que tout le monde au logis sera la dupe de cette conduite, et qu'on nous croira tous deux ennemis mortels. Vive Dieu! s'écria le jeune Velasquez à ces dernières paroles, je t'admire, mon ami; tu fais paraître à ton âge un génie étonnant pour l'intrigue; j'en conçois pour moi le plus heureux présage. .l'espère que, avec le secours de ton esprit, je ne laisserai pas une pistole à mon père. Vous me faites trop d'honneur, lui dis-je, de tant compter sur mon industrie. Je ferai mon possible pour justifier la bonne opinion que vous en avez; et si je ne puis y réussir, ce ne sera pas ma faute.
Je ne tardai guère à faire connaître à Gaspard que j'étais effectivement l'homme qu'il lui fallait; et voici quel fut le premier service que je lui rendis. Le coffre-fort de Baltazar était dans la