LIVRE DIXIÈME
que je n'en avais plus guère, il me battit froid, me fit une querelle d'Allemand, et me pria un beau matin de sortir de sa maison pour aller loger ailleurs. Je le quittai fièrement, et j'entrai dans l'église des pères de Saint-Dominique, où, pendant que j'entendais la messe, un vieux mendiant vint me demander l'aumône. Je tirai de ma poche deux ou trois maravédis que je lui donnai, en lui disant : Mon ami, priez Dieu qu'il me fasse trouver bientôt quelque bonne place; si votre prière est exaucée, vous ne vous repentirez pas de l'avoir faite; comptez sur ma reconnaissance.
A ces mots, le gueux me considéra fort attentivement, et me répondit d'un air sérieux : Quel poste souhaiteriez-vous d'avoir? Je voudrais, lui répliquai-je, être laquais dans quelque maison où je fusse bien. Il me demanda si la chose pressait. On ne peut pas davantage, lui dis-je; car si je n'ai pas au plus tôt le bonheur d'être placé, il n'y a point de milieu, il faudra que je meure de faim ou que je devienne un de vos confrères. Si vous étiez réduit à cette nécessité, reprit-il, cela serait fâcheux pour vous, qui n'êtes pas fait à nos manières; mais, pour peu que vous y fussiez accoutumé, vous préféreriez notre état à la servitude, qui, sans contredit, est inférieure à la gueuserie. Cependant, puisque vous aimez mieux servir que de mener, comme moi, une vie libre et indépendante, vous aurez un maître incessamment. Tel que vous me voyez, je puis vous être utile. Je vais dès aujourd'hui m'employer pour vous. Soyez ici demain à la même heure, je vous rendrai compte de ce que j'aurai fait.
Je n'eus garde d'y manquer. Je revins le jour suivant au même endroit, où je ne fus pas longtemps sans apercevoir le mendiant, qui vint me joindre, et qui me dit de prendre la peine de le suivre. Je le suivis. Il me conduisit à une cave qui n'était pas éloignée de l'église, et où il faisait résidence. Nous y entrâmes tous deux, et, nous étant assis sur un long banc qui avait pour le moins cent ans de service, il nié tint ce discours : Une bonne action trouve toujours sa récompense; vous me donnâtes hier l'aumône, et cela m'a déterminé à vous procurer une condition; ce qui sera bientôt fait, s'il plaît au Seigneur. Je connais un vieux dominicain, nommé le père Alexis, qui est un saint religieux, un grand directeur. J'ai l'honneur d'être son commissionnaire, et je m'acquitte de cet emploi avec tant de discrétion et de fidélité, qu'il ne refuse point d'employer son crédit pour moi et pour mes amis. Je lui ai parlé de vous, et je l'ai mis dans la disposition de vous rendre service. Je vous présenterai à Sa Révérence quand il vous plaira. Il n'y a pas un moment à perdre, dis-je au vieux mendiant, allons voir tout à
l'heure ce bon religieux. Le pauvre y consentit, et me mena sur le-champ au père Alexis, que nous trouvâmes occupé dans sa chambre à écrire des lettres spirituelles. Il interrompit son travail pour me parler. Il me dit que, à la prière du mendiant, il voulait bien s'intéresser pour moi. Ayant appris, poursuivit-il, que le seigneur Baltazar Velasquez avait besoin d'un laquais, je lui ai écrit ce matin en votre faveur, et il vient de me faire réponse qu'il vous recevrait aveuglément de ma main. Vous pouvez dès ce jour le voir de ma part, c'est mon pénitent et mon ami. Là-dessus, le moine m'exhorta pendant trois bons quarts d'heure à bien remplir mes devoirs. 11 s'étendit principalement sur l'obligation où j'étais de servir Velasquez avec zèle; après quoi il m'assura quil aurait soin de me maintenir dans mon poste, pourvu que mon maître n'eût point de reproches à me faire.
Après avoir remercié le religieux des bontés qu'il avait pour moi, je sortis du monastère avec le mendiant, qui me dit que le seigneur Baltazar Velasquez était un vieux marchand de drap, un homme riche, simple et débonnaire. Je ne doute pas, ajoutat-il, que vous ne soyez parfaitement bien dans sa maison, que, à votre place, je préférerais à une maison de qualité. Je m'informai de la demeure du bourgeois, et je m'y rendis sur-lechamp, après avoir promis au gueux de reconnaître ses bons offices sitôt que j'aurais pris racine dans ma condition. J'entrai dans une boutique, où deux jeunes garçons marchands proprement vêtus se promenaient en long et en large, et faisaient les agréables en attendant la pratique. Je leur demandai si le maître y était, et leur dis que j'avais à lui parler de la part du père Alexis. A ce nom respectable, on me fit passer dans une arrièreboutique, où le marchand feuilletait un gros registre qui était sur un bureau. Je le saluai respectueusement : Seigneur, lui disje, vous voyez le jeune homme que le révérend père Alexis vous a proposé pour laquais. Ah! mon enfant, me répondit-il, sois le bienvenu. Il suffit que tu me sois envoyé par ce saint homme; je te reçois à mon service préférablement à trois ou quatre laquais qu'on me veut donner. C'est une affaire décidée ; tes gages courent dès ce jour.
Je n'eus pas besoin d'être longtemps chez ce bourgeois pour m'apercevoir qu'il était tel qu'on me l'avait dépeint. Il me parut même d'une si grande simplicité, que je ne pus m'empêcher de penser que j'aurais bien de la peine à m'abstenir de lui jouer quelque tour. Il était veuf depuis quatre années, et il avait deux enfants, un garçon qui achevait son cinquième lustre, et une fille qui commençait son troisième. La fille, élevée par une