‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 82 sur 146 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

court. Enfin, nous vivions plutôt en amants qu'en époux; maisla fortune jalouse troubla bientôt notre félicité. Une nuit, qui fut aussi cruelle pour moi que les précédentes avaient été douces, je fus surpris, en voulant entrer dans le jardin, de trouver la petite porte ouverte. Cette nouveauté m'alarma; j'en tirai un mauvais augure; je devins pâle et tremblant, comme si j'eusse pressenti ce qui m'allait arriver; et m'avançant, dans l'obscurité, vers un cabinet de verdure où j'avais accoutumé de parler à mon épouse, j'entendis la voix d'un homme. Je m'arrêtai tout à coup pour mieux ouïr, et mon oreille fut aussitôt frappée de ces paroles : Ne me faites donc point languir, ma chère Béatrix, achevez mon bonheur; songez que votre fortune y est attachée. Au lieu d'avoir la patience d'écouter encore, je crus n'avoir pas besoin d'en entendre davantage; une fureur jalouse s'empara de mon âme, et, ne respirant que vengeance, je tirai mon épée et j'entrai brusquement dans le cabinet. Ah! lâche suborneur, m'écriai-je, qui que tu sois, il faut que tu m'arraches la vie avant que tu m'ôtes l'honneur. En disant ces mots, je chargeai le cavalier qui s'entretenait avec Béatrix. Il se mit promptement en défense et se battit en homme qui savait mieux faire des armes que moi, qui n'avais reçu, que quelques leçons d'escrime à Cordoue. Cependant, tout grand spadassin qu'il était, il ne put parer un coup que je lui portai, ou plutôt il fit un faux pas; je le vis tomber; et, m'imaginant l'avoir mortellement blessé, je m'enfuis à toutes jambes, sans vouloir répondre à Béatrix, qui m'appelait à haute voix.

Oui, vraiment, interrompit la femme de Scipion en nous adressant la parole, je l'appelais pour le tirer d'erreur. Le cavalier avec qui je m'entretenais dans le cabinet était don Fernand de Leyva. Ce seigneur, qui aimait Julie, ma maîtresse, avait formé la résolution de l'enlever, croyant ne pou^^ir l'obtenir que par ce moyen, et je lui avais moi-même donné rendez-vous dans le jardin pour concerter avec lui cet enlèvement, dont il m'assurait que dépendait ma fortune; mais j'eus beau crier pour rappeler mon époux; aveuglé par sa colère, il s'éloigna de moi comme d'une femme infidèle.

Dans l'état où je me trouvais, reprit Scipion, j'étais capable de tout. Ceux qui savent par expérience ce que c'est que la jalousie, et quelles extravagances elle fait faire aux meilleurs esprits, ne seront point étonnés du désordre qu'elle produisit dans mon faible cerveau; je passai dans le moment d'une extrémité à l'autre : je sentis succéder des mouvements de haine aux sentiments de tendresse que j'avais un instant auparavant pour mon épouse. Je fis serment de l'abandonner et de la bannir pour

jamais de ma mémoire. D'ailleurs, je croyais avoir tué un cavalier; et dans cette opinion, craignant de tomber entre les mains de la justice, j'éprouvais ce trouble funeste qui suit partout, comme une furie, un homme qui vient de faire un mauvais coup. Dans cette horrible situation, ne songeant qu'à me sauver, je ne retournai point au logis, et je sortis à l'heure même de Tolède, n'ayant point d'autres hardes que l'habit dont j'étais revêtu. Il est vrai que j'avais dans mes poches une soixantaine de pistoles; ce qui ne laissait pas d'être une assez bonne ressource pour un jeune homme qui se résolvait à vivre toujours dans la servitude.

Je marchai toute la nuit, ou, pour mieux dire, je courus; car l'image des alguazils, toujours présente à mon esprit, me donnait sans cesse une nouvelle vigueur. L'aurore me découvrit entre Rodillas et Maqueda. Lorsque je fus à ce dernier bourg, me trouvant un peu fatigué, j'entrai dans l'église, qu'on venait d'ouvrir, et, après y avoir fait une prière, je m'assis sur un banc pour me reposer. Je me mis à rêver à l'état de mes affaires, qui n'avaient que trop de quoi m'occuper; mais je n'eus pas le temps de faire bien des réflexions. J'entendis retentir l'église de trois ou quatre coups de fouet, qui me firent juger qu'il passait par là quelque muletier. Je me levai aussitôt pour aller voir si je ne me trompais pas, et, quand je fus à la porte, j'en aperçus un qui, monté sur une mule, en menait deux autres à vide. Arrêtez, mon ami, lui dis-je, où vont ces mules? A Madrid, me répondit il. J'ai amené de là ici deux bons religieux de Saint-Dominique, et je m'en retourne.

L'occasion qui se présentait de faire le voyage de Madrid m'en inspira l'envie; je fis marché avec le muletier; je montai sur une de ses mules, et nous poussâmes vers lUescas, oii nous devions aller coucher. A peine fûmes-nous hors de Maqueda, que le muletier, homme de trente-cinq à quarante ans, commença d'entonner des chants d'église à pleine tête. Il débuta par les prières que les chanoines disent à matines, ensuite il chanta le Credo, comme on le chante aux grandes messes; puis, passant aux vêpres, il les dit sans me faire grâce du Magnificat. Quoique le faquin m'étourdît les oreilles, je ne pouvais m'empêcher de rire; je l'excitais même à continuer quand il était obligé de s'arrêter pour reprendre haleine. Courage, l'ami, lui disais- je; poursuivez. Si le ciel vous a donné de bons poumons, vous n'en faites pas un mauvais usage. Oh! pour cela, non, s'écria-t-il ; je ne ressemble pas. Dieu merci, à la plupart des voituriers, qui ne chantent que des chansons infâmes ou impies; je ne chante même jamais de romances sur nos guerres contre les Maures ; car si ces choses-là ne sont pas déshonnêtes, vous conviendrez

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