LIVRE DIXIEME
du moins qu'elles sont frivoles, et quiin bon chrétien ne doit pas s'en occuper. Vous avez, lui répliquai-je, une pureté de cœur que les muletiers ont rarement; mais dites-moi, mon ami, avec votre extrême délicatesse sur le choix de vos chants, avez- vous aussi fait vœu de chasteté dans les hôtelleries oîi il y a de jeunes servantes? Assurément, me repartit-il, la contilence est encore une chose dont je me pique dans ces sortes le lieux; je n'y songe qu'au soin que je dois avoir de mes mules. Je ne fus pas peu étonné d'entendre parler de cette sorte ce phénix des muletiers; et le tenant pour un homme de bien et d'esprit, je liai avec lui conversation après qu'il eut chanté tout son soûl.
Nous arrivâmes à Illescas sur la fin de la journée. Lorsque nous fûmes à l'hôtellerie, je laissai à mon compagnon le soin des mules, et j'entrai dans la cuisine, où j'ordonnai à l'hôte de nous préparer un bon souper; ce qu'il promit de faire si bien, que je me souviendrais, dit-il, toute ma vie d'avoir logé chez kii. Demandez, ajouta-t-il, demandez à votre muletier quel homme je suis. Vive Dieu! je défierais tous les cuisiniers de Madrid et de Tolède de faire une olla podrida comparable aux miennes. Je veux vous régaler ce soir d'un civet de lapereau de ma façon ; vous verrez si j'ai tort de vanter mon savoir-faire. Là-dessus, me montrant une casserole où il y avait, à ce qu'il disait, un lapin déjà tout haché : Voilà, continua-t-il, ce que je prétends vous donner pour votre souper avec une épaule de mouton rôtie. Quand j'aurai mis là-dedans du poivre, du sel, du vin, un paquet de fines herbes et quelques autres ingrédients que j'emploie dans mes sauces, j'espère que je vous servirai tantôt un ragoût digne d'un contador mayor.
L'hôte, après avoir ainsi fait son éloge, commença d'apprêter le souper. Pendant qu'il y travaillait, j'entai dans une salle, où, m'étant couché sur un grabat que j'y trguvai, je m'endormis de fatigue, n'ayant pris aucun repos la nuit précédente. Au bout de deux heures le muletier vint me réveiller : Mon gentilhomme, me dit-il, votre souper est prêt; venez, s'il vous plaît, vous mettre à table. Il y en avait dans la salle une sur laquelle étaient deux couverts. Nous nous y assîmes, le muletier et moi, et l'on nous apporta le civet. Je me jetai dessus avidement; je le trouvai d'un goût exquis, soit que la faim m'en fît juger trop favorablement, soit que ce fût véritablement un effet des ingrédients du cuisinier. On nous servit ensuite un morceau de mouton rôti; et remarquant que le muletier ne faisait honneur qu'à ce dernier plat, je lui demandai pourquoi il ne touchait point à l'autre. Il me répondit en souriant qu'il n'aimait pas les ragoûts. Cette
réponse, ou plutôt le souris dont il lavait accompagnée, me parut mystf^rieux. Vous me cachez, lui dis-je, la véritable raison qui vous empêche de manger de ce civet; faites-moi le plaisir de me l'apprendre. Puisque vous êtes si curieux de le savoir, reprit-il, je vous dirai que j'ai de la répugnance à me bourrer l'estomac de ces sortes de ragoûts, depuis que, en allant de Tolède à Cuença, on me servit un soir, dans une hôtellerie, pour un lapin de garenne, un matou en hachis; cela m'a dégoûté des fricassées.
Le muletier ne m'eut pas sitôt dit ces paroles, que, malgré la faim qui me dévorait, l'appétit me manqua tout à coup. Je me mis en tête que je venais de manger d'un lapin supposé, et je ne regardai plus le ragoût qu'en faisant la grimace. Mon compagnon ne me guérit pas l'esprit là-dessus en me disant que les maîtres d'hôtellerie, en Espagne, faisaient assez souvent ce quiproquo, de même que les pâtissiers. Ce discours, comme vous voyez, était fort consolant; aussi, je n'eus plus aucune envie de retourner au civet, pas même de toucher au plat de rôti, de peur que le mouton ne fût pas mieux vérifié que le lapin. Je me levai de table en maudissant le ragoût, l'hôte et l'hôtellerie; et m'étant recouché sur le grabat, j'y passai la nuit plus tranquillement que je ne m'y étais attendu. Le jour suivant, de grand matin, après avoir payé mon hôte aussi grassement que s'il m'eût fort bien traité, je m'éloignai d'IUescas, l'imagination encore si remplie du civet, que je prenais pour des chats tous les animaux que j'apercevais.
J'arrivai de bonne heure à Madrid, où, sitôt que j'eus satisfait mon muletier, je louai une chambre garnie auprès de la porte du Soleil. Mes yeux, quoique accoutumés au grand monde, ne laissèrent pas d'être éblouis du concours de seigneurs qu'on voit ordinairement dans le quartier de la cour. J'admirai la prodigieuse quantité de carrosses et le nombre infini de gentilshommes, de pages et de laquais qui étaient à la suite des grands. Mon admiration redoubla lorsque, étant allé au lever du roi, j'aperçus ce monarque environné de ses courtisans. Je fus charmé de ce spectacle, et je dis en moi-même : Quel éclat, quelle grandeur! Je ne m'élonne plus d'avoir ouï dire qu'il faut voir la cour de Madrid pour en concevoir toute la magnificence; je suis ravi d'y être venu, j'ai un pressentiment que j'y ferai quelque chose. Je n'y fis pourtant rien, que quelques connaissances infructueuses. Je dépensai peu à peu mon argent, et je fus trop heureux de me donner avec tout mon mérite à un pédant de Salanianque, qu'une affaire de famille avait attiré à Madrid, où il était né, et que le hasard me^ Ut connaître. Je
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devins son factotum, et je le suivis à son université lorsqu'il y retouruca.
Mon nouveau patron se nommait don Ignacio de Ipigna. Il prenait le don pour avoir été précepteur d'un duc qui lui faisait par reconnaissance une pension à vie; ce n'est pas tout, il en avait une autre comme professeur émérite du collège; et, de plus, il avait tous les ans du public un revenu de deux ou trois cents pistoles par les livres de morale dogmatique qu'il avait coutume de faire imprimer. La manière dont il composait ses ouvrages mérite bien qu'on en fasse mention. L'illustre don Ignacio passait presque toute la journée à lire les auteurs hébreux, grecs et latins, et à mettre sur un petit carré de papier chaque apophtegme ou pensée brillante qu'il y trouvait. A mesure qu'il remplissait des carrés, il m'employait à les enfiler dans un fil de fer en forme de guirlande, et chaque guirlande faisait un tome. Que nous faisions de mauvais livres! Il ne se passait guère de mois que nous ne fissions pour le moins deux volumes; et aussitôt la presse en gémissait : ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que ces compilations se donnaient pour des nouveautés ; et, si les critiques s'avisaient de reprocher à l'auteur qu'il pillait les anciens, il leur répondait avec une orgueilleuse effronterie : Furto lœtamur in ipso.
Il était aussi grand commentateur, et il y avait tant d'érudition dans ses commentaires, qu'il faisait souvent des remarques sur des choses qui n'étaient pas dignes d'être remarquées; comme sur ces carrés de papier il écrivait quelquefois très mal à propos des peissages d'Hésiode et d'autres auteurs; néanmoins, avec tout cela, je ne laissai pas de profiter chez ce savant; il y aurait de l'ingratitude à n'en pas convenir. J'y perfectionnai mon écriture à force de copier ses ouvrages; et si, me traitant en élève plutôt qu'en valet, il eut soin de me former l'esprit, il ne négligea point mes mœurs. Scipion, me disait-il quand par hasard il entendait dire que quelque doillestique avait fait une friponnerie, prends bien garde, mon enfant, de suivre le mauvais exemple de ce fripon. Il faut qu'un valet serve son maître avec autant de fidélité que de zèle, et s'efforce de devenir vertueux par le travail, s'il a le malheur de ne l'être point par nature. En un mot, don Ignacio ne perdait aucune occasion de me portera la vertu; et ses e^piiortations faisaient sur moi un si bon effet, que je n'eus pas la moindre tentation de lui jouer quelque tour pendant quinze mois que je demeurai chez lui.
J'ai déjà dit que le docteur de Ipigna était originaire de Madrid; il y avait une parente, appelée Gatalinn. qui était femme de chambre de madame la nourrice. Cette soubrette, qui est la'
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même dont je me suis servi depuis pour tirer de la tour de Ségovie le seigneur de Santiilane, ayant envie de rendre service à don Ignacio, engagea sa maîtresse à demander pour lui un bénéfice au duc de Lerme. Ce ministre le fit nommer à l'archidiaconat de Grenade, lequel étant en pays conquis esta la nomination du roi. Nous partîmes pour Madrid sitôt que nous eûmes appris cette nouvelle, le docteur voulant remercier ses bienfaitrices avant que d'aller à Grenade. J'eus plus d'une occasion de voir Catalina et de lui parler. Mon humeur enjouée et mon air aisé lui plurent; de mon côté, je la trouvai si fort à mon gré, que je ne pus me défendre de répondre aux petites marques d'amitié qu'elle me donna; enfin, nous nous attachâmes l'un à l'autre. Pardonnez-moi cet aveu, ma chère Béatrix; comme je vous croyais infidèle, cette erreur doit me sauver de vos reproches.
Cependant le docteur don Ignacio se préparait à partir pour Grenade. Sa parente et moi, effrayés de la prochaine séparation qui nous menaçait, nous eûmes recours à un expédient qui nous en préserva : je feignis d'être malade, je me plaignis de la tête, je me plaignis de la poitrine, et je fis toutes les démonstrations d'un homme accablé de tous les maux du monde. Mon maître appela un médecin, ce qui me fit trembler, m'imaginant que cet Hippocrate allait s'apercevoir que je n'étais point malade ; mais heureusement, et comme s'il eût été d'accord avec moi, il me dit bonnement, après m'avoir bien observé, que ma maladie était plus sérieuse qu'on ne pensait, et que, selon toutes les apparences, je garderais longtemps la chambre. Le docteur, impatient de se rendre à sa cathédrale, ne jugea point à propos de retarder son départ; il aima mieux prendre un autre garçon pour le servir; il se contenta de m'abandonner aux soins d une garde, à laquelle il laissa une somme d'argent pour m'enterrer si je mourais, ou pour récompenser mes services si je revenais de ma maladie.
Sitôt que je sus don Ignacio parti pour Grenade, je fus guéri de tous mes prétendus maux. Je me levai, je congédiai mon médecin qui avait tant de pénétration, et je me défis de ma garde, qui me vola plus de la moitié des espèces qu'elle devait me remettre. Tandis que je faisais ce personnage, Catalina en jouait un autre auprès de dona Anna de Guevara, sa maîtresse, à laquelle faisant entendre que j'étais admirable pour l'intrigue, elle lui mit dans l'esprit de me choisir pour un de ses agents. Madame la nourrice, à qui l'amour des richesses faisait souvent former des entreprises lucratives, ayant besoin de pareils sujets, me reçut parmi ses domestiques, et ne tarda guère à m'éprouver.