LIVRE DIXIÈME
Elle me donna des commissions qui demandaient un peu d'adresse, et t>ans vanité je ne m'en acquittai point mal; aussi fut-elle autant satisfaite de moi que j'eus lieu d'être mécontent d'elle. La dame était si avare, qu'elle ne me faisait pas la moindre part des fruits qu'elle recueillait de mon industrie et de mes peines. Elle s'imaginait que, en me payant exactement mes gages, elle en usait avec moi assez généreusement. Cet excès d'avarice me déplut, et m'aurait bientôt fait sortir de chez cette dame, si je n'y eusse été retenu par les bontés de Catalina, qui, s'enflammant de plus en plus tous les jours, me proposa formellement de l'épouser.
Doucement, lui dis-je, mon adorable, cette cérémonie ne se peut faire entre nous si promptement; il faut auparavant que j'apprenne la mort d'une jeune personne qui vous a prévenue, et dont je suis devenu l'époux pour mes péchés. A d'autres, me répondit Catalina; je ne suis point assez crédule pour ajouter foi à ce que vous dites; vous voulez me faire accroire que vous êtes marié, et pourquoi? Pour me cacher poliment la répugnance que vous avez à me prendre pour votre épouse. Je lui protestai vainement que je lui disais la vérité; mon aveu sincère lui parut une défaite; et, s'en trouvant offensée, elle changea de manières à mon égard. Nous ne nous brouillâmes point; mais notre commerce se refroidit à vue d'œil, et nous n'eûmes plus l'un pour l'autre que des égards de bienséance et d'honnêteté.
Dans cette conjoncture, j'appris qu'il fallait un laquais au seigneur Gil Blas de Santillane, secrétaire du premier ministre de la couronne d'Espagne; et ce poste me flatta d'autant plus, qu'on m'en parla comme du plus gracieux que je pusse occuper. Le seigneur de Santillane, me dit-on, est un cavalier plein de mérite, un garçon chéri du duc de Lerme, et qui, par conséquent, ne saurait manquer de pousser loin sa fortune; d'ailleurs il a le cœur généreux; en faisant ses affaires vous ferez fort bien les vôtres. Je ne négligeai point cette occasion* j'allai me présenter au s.eigneur Gil Blas, pour qui d'abord je me sentis naître de l'inclination, et qui m'arrêta sur ma physionomie. Je ne balançai point à quitter pour lui madame la nourrice; et il sera, s'il plait au ciel, le dernier de mes maîtres.
Scipion finit son histoire en cet endroit. Puis, m'adressant la la parole : Seigneur de Santillane, continua-t-il, c'est à vous que je m'adresse à présent; faites-moi la grâce de témoigner à ces dames que vous m'avez toujours connu pour un serviteur aussi fidèle que zélé. J'ai besoin de votre témoignage pour leur persuader que le fils de la Coscoiina a purgé ses mœurs, et fait succéder de vertueux sentiments à ses mauvaises inclinations.
HISTOIRE ÛE GÎL BLAS DE SANTILLANË
Oui, mesdames, dis-je alors, c'est de quoi je puis vous répondre. Si dans son enfance Scipion a été un vrai Picaro, il s'est depuis si bien corrigé, qu'il est devenu le modèle d'un parfait domestique. Bien loin d'avoir quelques reproches à lui faire sur la conduite qu'il a tenue avec moi, je dois plutôt avouer que je lui ai de grandes obligations. La nuit qu'on m'enleva pour me conduire à la tour de Ségovie, il sauva du pillage et mit en sûreté une partie de mes effets, qu'il pouvait impunément s'approprier; il ne se contentci pas même de songer à conserver mon bien, il vint par pure amitié s'enfermer avec moi dans ma prison, préférant aux charmes de la liberté le triste plaisir de partager mes peines.