‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 86 sur 146 · LIVRE ONZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIEME

air fort agité, il se répand dans la ville un bruit qui intéresse toute la monarchie : on dit que Phillippe III ne vit plus, et que le prince son fils est sur le trône. On ajoute à cela, poursuivit-il, que le cardinal duc de Lerme a perdu son poste, qu'il lui est même défendu de paraître à la cour, et que don Gaspard de (îuzman, comte d'Olivarès, est présentement premier ministre. Je me sentis un peu ému de cette nouvelle sans savoir pourquoi. Scipion s'en aperçut et me demanda si je ne prenais aucune part à ce grand changement. Eh! quelle part veux-tu que j'y prenne, lui répondis-je, mon enfant? j'ai quitté la cour; tous les changements qui peuvent y arriver me doivent être indifférents.

Pour un- homme de votre âge, reprit le fils de la Coscolina, vous êtes bien détaché du monde. A votre place j'aurais un dési curieux. Quel désir? interrompis-je. Ma foi, reprit-il, j'irais à Madrid montrer mon visage au jeune monarque, pour voir s'il me remettrait; c'est un plaisir que je me donnerais. Je t'entends, lui dis-je; tu voudrais que je retournasse à la cour pour y tenter de nouveau la fortune, ou plutôt pour y redevenir un avare et un ambitieux. Pourquoi vos mœurs s'y corrompraientelles encore? me repartit Scipion. Ayez plus de confiance que vous n'en avez en votre vertu. Je vous réponds^ de vous-même, {.es saines réflexions que votre disgrâce vous a fait faire sur la roiir no vous permettent point d'en redouter les dangers. Rembarquez-vous hardiment sur une mer dont vous connaissez tous les écueils. Tais-toi, flatteur, m'écriai-je en souriant; es-tu las de me voir mener une vie tranquille? Je croyais que mon repos t'était plus cher.

Dans cet endroit de notre conversation, don César et son fils arrivèrent. Ils me confirmèrent la nouvelle de la mort du roi, ainsi que le malheur du duc de Lerme. Ils m'apprirent de plus que ce ministre, ayant fait demander la permission de se retirer à Rome, n'avait pu l'obtenir, et qu'il lui était ordonné de se rendre à son marquisat de Dénia. Ensuite, comme s'ils eussent agi de concert avec mon secrétaire, ils me conseillèrent d'aller à Madrid me présenter aux yeux du nouveau roi, puisquej'cn étais connu, et que je lui avais même rendu des services que les grands récompensent assez volontiers. Pour moi, dit don Alphonse, je ne doute pas qu'il ne les reconnaisse. Philippe IV iloit payer les dettes du prince d'Espagne. J'ai le même pressentiment, dit don César, et je regarde le voyage de Santillane à la cour comme une occasion pour lui de parvenir aux grands emplois.

En vérité, messeigneurs, m'écriai-je, vous ne pensez pas bien à ce que vous dites! Il semble, à vous entendre l'un et l'autre,

que Je n'ai qu'à me rendre à Madrid pour avoir la clef d'or ou quelque gouvernement; vous êtes dans Terreur. Je suis au contraire bien persuadé que le roi ne ferait aucune attention à ma figure si je m'offrais à ses regards. J'en ferai, si vous le souhaitez, l'épreuve pour vous désabuser. Les seigneurs de Leyva me prirent au mot, et je ne pus me défendre de leur promettre que je partirais incessamment pour Madrid. Sitôt que mon secrétaire me vit déterminé à faire ce voyage, il en ressentit une joie immodérée; il s'imaginait que je ne paraîtrais pas plus tôt devant le nouveau monarque, que ce prince me démêlerait dans la foule et m'accablerait d'honneurs et de biens. Là-dessus, se berçant des plus brillantes chimères, il m'élevait aux premières charges de l'État, et se poussait à la faveur de mon élévation.

Je me disposai donc à retourner à la cour, non dans la vue d'y sacrifier encore à la fortune, mais pour contenter don César et son fils, qui avaient dans l'esprit que je posséderais bientôt les bonnes grâces du souverain. Il est vrai que je me sentais au fond de l'âme quelque envie d'éprouver si ce jeune prince me reconnaîtrait. Entraîné par ce mouvement curieux, sans espérance et sans dessein de tirer quelque avantage du nouveau règne, je pris le chemin de Madrid avec Scipion, abandonnant le soin de mon château à Béatrix, qui était une très bonne ménagère.

]1. — Gil Blas se rend à Madrid; il parait à la cour; le roi le reconnaît et le recommande à son premier ministre. Suite de cette recommandation.

Nous nous rendîmes à Madrid en moins de huit jours, don Alphonse nous ayant donné deux de ses meilleurs chevaux pour faire plus de diligence. Nous allâmes descendre à un hôtel garni où j'avais déjà logé, chez Vincent Forero, mon ancien hôte, qui fut bien aise de me revoir.

Gomme c'était un homme qui se piquait de savoir tout ce qui se passait tant à la cour que dans la ville, je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. Bien des choses, me répondit-il. Depuis la mort de Philippe III, les amis et les partisans du cardinal duc de Lerme se sont bien remués pour maintenir Son Éminence dans le ministère, mais leurs efforts ont été vains : le comte d'Olivarès l'a emporté sur eux. On prétend que l'Espagne ne perd point au change, et que ce nouveau premier ministre a le génie d'une si vaste étendue, qu'il serait capable de gouverner

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