LIVRE ONZIÈME
le monde entier; Dieu le veuille! Ce qu'il y a de certain, continua-t-il, c'est que le peuple a conçu la plus haute opinion de sa capacité; nous verrons dans la suite si le duc de Lerme est bien ou mal remplacé. Forero, s'étant mis en train de parler, me fit un détail de tous les changements qui s'étaient faits à la cour depuis que le comte d'Olivarès tenait le gouvernail du vaisseau de la monarchie.
Deux jours après mon arrivée à Madrid, j'allai chez le roi l'après-dînée, et je me mis sur son passage comme il entrait dans son cabinet : il ne me regarda point. Je retournai le lendemain au même endroit, et je ne fus pas plus heureux. Le surlendemain il jeta sur moi les yeux en passant, mais il ne parut pas faire la moindre attention à ma personne. Là-dessus je pris mon parti : Tu vois, dis-je à Scipion qui m'accompagnait, que le roi ne me reconnaît point, ou que, s'il me remet, il ne se soucie guère de renouveler connaissance avec moi. Je crois que nous ne ferons point mal de reprendre le chemin de Valence. N'allons pas si vite, monsieur, me répondit mon secrétaire; vous savez mieux que moi qu'on ne réussit à la cour que par la patience. Ne vous lassez pas de vous montrer au prince; à force de vous offrir à ses regards, vous l'obligerez à vous considérer plus attentivement, et à se rappeler les traits de son agent auprès de la belle Catalina.
Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher, j'eus la complaisance de continuer le même manège pendant trois semaines; et un jour enfin il arriva que le monarque, frappé de ma vue, me fit appeler. J'entrai dans son cabinet, non sans être troublé de me trouver tête à tête avec mon roi. Qui êtes-vous? me dit-il; vos traits ne me sont pas inconnus. Où vous ai-je vu? Sire, lui répondis-je en tremblant, j'ai eu l'honneur de conduire une nuit Votre Majesté avec le comte de Lemos chez... Ah! je m'en souviens, interrompit le prince, vous étiez secrétaire du duc de Lerme; et, si je ne me trompe, Santillan* est votre nom. Je n'ai pas oublié que dans cette occasion vous me servîtes avec beaucoup de zèle, et que vous fûtes assez mal payé de vos peines. N'avez-vous pas été en prison pour cette aventure? Oui, sire, lui repartis-je, j'ai été six mois à la Tour de Ségovie; mais vous avez eu la bonté de m'en faire sortir. Cela, reprit-il, ne m'acquitte point envers Santillane : il ne sulfit pas de l'avoir fait remettre en liberté, je dois lui tenir compte des maux qu'il a soufferts pour l'amour de^ moi.
Comme le prince achevait ces paroles, le comte d'Olivarès entra dans le cabinet. Tout fait ombrage aux favoris; il fut étonné de voir là un inconnu, et le roi redoubla sa surprise en
lui disant : Comte, je mets ce jeune homme entre vos mains, occupez-le; je vous charge du soin de Tavancer. Le ministre affecta de recevoir cet ordre d'un air gracieux, en me considérant depuis les pieds jusqu'à la tête, et fort en peine de savoir qui j'étais. Allez, mon ami, ajouta le monarque en m'adressant la parole et en me faisant signe de me retirer, le comte ne manquera pas de vous employer utilement pour mon service et pour vos intérêts.
Je sortis aussitôt du cabinet et rejoignis le fils de la Coscolina, qui, très impatient d'apprendre ce que le roi m'avait dit, était dans une agitation inconcevable. Mais remarquant sur mon visage un air de satisfaction : Si j'en crois mes yeux, me dit-il, au lieu de retourner à Valence, nous avons 'bien la mine de demeurer à la cour. Cela pourrait bien être, lui répondis je; en même temps je le ravis en lui racontant mot pour mot le petit entretien que je venais d'avoir avec le monarque. Mon cher maître, me dit alors Scipion dans l'excès de sa joie, prendrezvous une autre fois de mes almanachs? Avouez que vous ne me savez pas à présent mauvais gré de vous avoir exhorté à faire le voyage de Madrid. Je vous vois déjà dans un poste éminent; vous deviendrez le Galderone du comte d'Olivarès. C'est ce que je ne souhaite point du tout, interrompis-je; cette place est environnée de trop de précipices pour exciter mon envie. Je voudrais un bon emploi où je n'eusse aucune occasion de faire des injustices ni un honteux trafic des bienfaits du prince. Après l'usage que j'ai fait de ma faveur passée, je ne puis être assez en garde contre l'avarice et contre l'ambition. Allez, monsieur, reprit mon secrétaire, le ministre vous donnera quelque bon poste que vous pourrez remplir sans cesser d'être honnête homme.
Plus pressé par Scipion que par ma curiosité, je me rendis le jour suivant chez le comte d'Olivarès avant le lever de l'aurore, ayant appris que tous les matins, soit en été, soit en hiver, il écoutait à la clarté des bougies tous ceux qui avaient à lui parler. Je me mis modestement dans un coin de la salle; et de là j'observai bien le comte quand il parut, car j'avais fait peu d'attention à lui dans le cabinet du roi. Je vis un homme d'une taille au-dessus de la médiocre, et qui pouvait passer pour gros dans un pays où il est rare de voir des personnes qui ne soient pas maigres. Il avait les épaules si élevées, que je le crus bossu, quoiqu'il ne le fût pas; sa tête, qui était d'une grosseur excessive, lui tombait sur la poitrine; ses cheveux étaient noirs et plats, son visage long, son teint olivâtre, sa bouche enfoncée, et son menton pointu et fort relevé.
Tout cela ensemble ne faisait pas un beau seigneur; néan-
Comte, dit le roi au ministre d'Olivarès, en lui présentant Gil Blas, je mets ce jeune homme entre vos mains, occupez-le ; je vous charge du soin de