‹ ŒuvresChapitre 5 sur 181 · SUR COQUILLART. XXJ · texte numérisé non relu

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temps pour les gens de noises el de brigues; les petites corporations , les associations des métiers moins riches, moins productifs, partant plus populaires, commençoient à séparer leurs vœux et leurs tendances du gouvernement des hauts bourgeois , aristocratie devenue presque héréditaire, bien que procédant de l'élection. Aussi, quoique le Conseil décrétât souvent « écrire à ceux de Paris que la ville est fidèle , et de ce ne fassent aucun doute», pourtant il se gaidoit bien de suivre leurs exemples. Il se contentoit d'amuser le populaire en le réunissant souvent dans la Cathédrale, en la grande Chapelle des fonts baptismaux, pour lui communiquer les nouvelles qui n'étoient un secret pour personne, pour lui demander son avis lorsqu'on le connoissoit d'avance et dans les choses oii il étoit indifférent d'agir en un sens ou en l'autre; puis, dans les moments difficiles, il cédoiten paroles ce qu'il reprenoit en dessous. Le populaire restoit donc en réalité sous la domination de la Bourgeoisie; mais celle-ci avoit plus à faire contre les gens d'armes. C'étoit à grand'peine qu'elle pouvoit rester maîtresse de son avenir, c'est-à-dire libre de disposer d'elle aux meilleures conditions , libre de se donner à celui des partis qui l'emporteroit bien définitivement et qui conviendroit à ses instincts ainsi qu'à ses intérêts. Elle ne vouloit céder qu'aux nécessités évidemment inévitables, et ne se livroit tout entière à personne.

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La Bourgeoisie avoit cependant à lutter contre une politique aussi adroite que la sienne et de même famille, la politique du duc de Bourgogne, en qui elle vouloit bien voir un ami et un protecteur, mais un ami discret et un protecteur éloigné. Elle s'étoit jetée, il est vrai, dans son parti avec enthousiasme, mais c'étoit dans cette circonstance qu'on avoit vu se développer curieusement et logiquement tous les ressorts de sa politique. Les gens de Reims savoient bien que les Bourguignons n'étoient pas plus compatissants ni chargés de moins de crimes que les Armagnacs. Ils savoient bien aussi que, partout où l'influence Bourguignonne s'étoit établie, elle avoit jeté les villes dans la plus profonde terreur. Ils savoient tout cela, tout cela couroit dans les conversations de la cité ; pourtant ils avoient pris avec grand enthousiasme la croix de Saint- André, en criant Vive Bourgogne .Ml y avoit alors en effet répulsion générale, dans tout le nord, contre les croix blanches que portoient sur leurs étendards bleus à fleurs de lys d'or les Armagnacs partisans du Dauphin, et cette répulsion provenoit surtout d'un mouvement d'antipathie instinctive. Les Armagnacs, gens du midi, paroissoient prendre leur revanche de la guerre des Albigeois. Ils ne pouvoient pas être plus cruels que les autres, mais il y avoit dans leur cruauté quelque chose de particulièrement haineux : ils combattoient comme poussés par la vengeance

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contre une race étrangère et ennemie. Les Bourguignons, eux, étoient gens du nord. De plus, leur chef paroissoit moins un seigneur féodal que le protecteur d'une confédération des villes marchandes de Flandre et d'Artois. Il venait de faire avec les propres villes de ses domaines des espèces de traités, comme si elles eussent été villes libres. Il leur promettoit mille privilèges commerciaux. Du reste il se montroit complètement docile aux observations que les grosses cités de Flandre lui faisoient, assez brutalement parfois, sur sa conduite politique. Enfin il paroissoit mettre tous ses soins à desserrer le lien féodal au profit de l'indépendance communale. Sa chancellerie elle-même, les lettres qu'il écrivoit, avoient cette bonne et empesée tournure de bourgeoisie importante et parvenue. C'étoit vraiment le chef qui convenoit à la vanité comme aux intérêts de la commune Rémoise, et le duc de Bourgogne avoit admirablement exploité , en même temps que cette vanité, leî préjugés, les aveugles crédulités, de la petite bourgeoisie et du populaire.

En somme, Philippe avoit conquis cette position que son père avoit tant ambitionnée, et dont son aieul avoit si hardiment jeté les fondements ; il étoit parvenu à ce but qui paroît avoir été l'objet de la politique équivoque et mystérieuse de la maison de Bourgogne : il alloit pouvoir monter au trône avec l'aide de la Bourgeoisie. Les

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esprits sages de ce temps dévoient en effet prévoir que tel seroit, d'après la logique des choses humaines, la fin des troubles : la France brisée en deux, le midi restant au roi d'Angleterre après une lutte infinie, et le nord sagement gouverné par un roi bourgeois, Philippe de Bourgogne, qui ne seroit guère que le protecteur d'une foule de petites républiques municipales retenues par un lien de fédération. On ne pouvait en effet compter sur le miracle par lequel Dieu alloit sauver l'intégrité de la France et la monarchie.

Il faut reconnoître, du reste, que ce duc étoit de toute sa race le moins capable de mener à fin les projets d'une si haute ambition. Homme foible et irrésolu , il se montroit plus amoureux de la pompe et de l'apparence de l'autorité que de l'autorité elle-même. Aussi s'amusa-t-ii aux fêtes et réceptions, aux noëls du populaire, aux conseils donnés à la Bourgeoisie, plutôt qu'il ne pensa résolument à prendre la couronne, malgré ses propres velléités, malgré les conseils des seigneurs Wallons et les traditions de sa famille. C'étoit bien, après tout, ce mélange de qualités et de défauts qui le rendoit si agréable aux bourgeois de Reims. Ses manières courtoises et débonnaires tlattoient leur vanité, sa foiblesse n'arïêtoit pas leurs empiétements et leur permettoit de continuer ce mouvement vers l'indépendance absolue qu'ils avoient commencé depuis les troubles. La guerre les avoit laissés seuls dans la

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ville; la Féodalité, qui en étoit sortie pour se. battre en pleine campagne, tendoit à devenir ce qu'est en effet devenue la noblesse françoise, une force purement militaire, sans intluence politique ou civile. Eux, au contraire, avoient fait de leur ville une sorte de république, avons-nous dit, ayant son gouvernement propre et sa volonté particulière. Chaque chef de parti, pour les attirer à soi, leur écrivoit avec force gracieusetés et promesses.

En résumé, la cité Rémoise avoit tellement profité de sa position qu'elle tenoit des ambassadeurs auprès du roi, qu'elle avoit réuni à Laon une convention où chaque ville de Champagne et de \'ermandois envoyoit des députés , et où elle-même jouoit le rôle le plus important.

Néanmoins elle alloit bientôt apprendre que la monarchie une et forte pouvoit seule sauver la France de la domination étrangère, et que le gouvernement des Bourguignons n'étoit que la préface du gouvernement des Anglois. Un beau jour, en effet, Reims se trouva ville Angloise ; "la vanité bourgeoise et la crédulité populaire l'avoient conduite à cette extrémité , qu'elle avoit repoussée jusque là si vigoureusement et au prix de tant de sang. Il y eut alors dans la cité un moment de grand trouble. Les familles qui portoient les fleurs de lys dans leur cœur, selon l'expression d'alors, ces partisans des Armagnacs, qu'on avoit tant persécutés quelques années au-

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paravant , se trouvoient vengés par la honte de leurs ennemis. Ils rappeloient l'ancienne gloire de Reims. — Elle avoit toujours été fidèle, la vieille ville du sacre, disoient-ils; c'étoit dans ses murs qu'on avoit toujours trouvé les meilleurs soldats contre l'Anglois. A la dernière douloureuse bataille, à Azincourt, le grand bailly de Vermandois les avoit menés avec les soldats des autres communes de son bailliage, et tous y étoient restés étendus auprès de leur chef, plus braves et plus loyaux que bien des seigneurs de France. Plus loin encore, quand le roi Jean avoit été pris après la bataille de Poitiers , plus de soixantedix-ans en çà , nulle autre comme la bonne ville n'avoit montré sa douleur ; elle avoit fait cesser tous les jeux, empêché danses, fêtes et festins; on eût dit, répétoient les vieillards, une ville excommuniée.

Il y avoit de plus quelque chose de particulièrement désagréable au génie national dans ce roi Henri, si complètement Anglois et formaliste, tergiversant , négociant , attendant , se fortifiant toujours et ne s'emportant jamais , entourant ses armées de pieux aigus et préférant prendre les villes par la famine que par l'assaut. Du reste , roide et brutal, c'étoit une sorte de prototype de puritain enthousiaste et dogmatique en même temps. Il paroissoit avoir une tendance instinctive à vexer la vanité des clercs et de l'Université de France. Il avoit aussi des doctrines de guerre

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qui faisoient frissonner les marchands et laboureurs : « Guerre sans feux, disoit-il, ne vaut rien, non plus que andouilles sans moultarde. » Aussi déplaisoit-il à la bourgeoisie de tous les degrés; mais il étoit grandement craint, et à bon droit. C'étoit un profond politique, excepté en ceci , qu'il ne sut jamais dissimuler son orgueil, ni son mépris de la nation vaincue. Sa diplomatie , qui ressembloit assez à celle de Louis XI , ne reculoit devant rien : à la moindre apparence de mouvement populaire , il lançoit ses archers sur le menu peuple , qui en avoit une frayeur mortelle. Les gens de Paris avoient enfin trouvé un maître autrement terrible que les Armagnacs, contre lesquels ils s'étoient tant révoltés. Tout cela se disoit dans la cité, mais à voix basse, car il ne falloit point trop murmurer contre le terrible roi pendeur. Le moment n'étoit pas encore venu ; les préjugés contre les Armagnacs restoient dans toute leur force , la populace étoit par là bien disposée en faveur des Anglois. Les Rémois prêtèrent donc le serment qu'on leur demanda à tous , jusqu'aux porchers des abbayes et aux chambrières. A son passage à Reims, Henri V fut reçu avec enthousiasme de la part du peuple, avec une prudente courtoisie de la part de l'aristocratie municipale. Le peuple admiroit fort cet homme robuste , au front haut , aux lèvres fmes , aux fières narines ; il crioit Noél à ce teint brun, à ces moustaches noires, et il

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trouvoit qu'il y avoit dans ces yeux hardis quelque chose de riant , une apparence de bonhomie franche et joviale, qui rachetoit bien des crimes. Mais les gros bourgeois étoient blessés de voir cette • ompe : tous ces insolents seigneurs étoient si richement parés de drap d'or, de joyaux et de pierres fines, qu'on ne savoit d'abord où une telle richesse pouvoit avoir été prise ; puis ils se rappeloient bientôt que c'étoient eux et la France qui avoient payé toutes ces merveilles. Ils disoient de Henri , avec haine, que c'étoit le chef de l'orgueil du monde ; mais toute la Champagne avoit été remise aux Anglois , et les bourgeois de Reims dévoient, pendant bien des années encore , subir le joug commun.

Ils tournèrent alors toute leur activité vers l'intérieur de la cité , et recommencèrent leur lutte habituelle contre messieurs du clergé , leurs vénérés seigneurs. C'étoit la querelle éternellement pendante , et , au moindre mot de levée de deniers, de logements de soldats ou de prise d'armes, on étoit sûr de voir les droits et usages féodaux, les exceptions et coutumes communales, entrer en champ-clos. Celles-ci , rendues ardentes et agressives par la vieillesse de leur ennemi, commençoient assez vigoureusement la guerre sous la conduite du sénat et du tribunat Rémois , l'Echevinage et le Conseil ; mais les représentants de la Commune s'arrètoient avant d'en venir aux dernières extrémités, pour ne pas

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révolter la piété du menu peuple. Ils redoutoient aussi l'excommunication , qui eût bouleversé la cité , brisé le respect de la hiérarchie et fourni aux mauvaises gens des métiers une occasion de se faire juges du différend en pillant impartialement les hôtels des Échevins et le cloître des Chanoines. Cette crainte du commun peuple et des gens mécaniques étoit en somme le grand frein de la diplomatie bourgeoise. Toutefois ce frein ne l'arrêtoit pas toujours, et au fond le Clergé cédoit fréquemment : les temps étoient rudes , il craignoii d'envenimer les haines , de perpétuer les discordes; puis la guerre se rapprochoit, il falloit alors chercher, comme il disoit, toute manière d'avoir paix, amour et bonne union ensemble.

Ces petits événements que nous venons de retracer, ces petits conflits d'intérêts municipaux, mêlés souvent de tant d'angoisses et de troubles, tel fut le milieu dans lequel se passa l'enfance de Coquillart. Ce furent ces exagérations fiévreuses de l'activité bourgeoise , cette vie toute portée aux choses extérieures et bruyantes de la cité qui lui donnèrent sa première éducation. Cette éducation par les événements est inconstestablement , dans les siècles agités et pour les natures impressionnables , celle à laquelle les biographes doivent accorder le plus d'attention. C'est elle en effet qui est l'éducation de l'instinct, elle qui forme ce qu'on appellera plus tard notre manière

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de voir. C'est elle aussi qui nous fournit les points de comparaison de nos jugements , elle qui nous donne celles de nos idées sur lesquelles nous reviendrons le plus fréquemment , desquelles nous partirons comme point de départ pour former notre science, autour desquelles enfin nous viendrons rapporter toutes les observations et expériences que nous fournira l'avenir.

Ce fut du moins le rôle que ces premiers événements jouèrent dans Tintelligence du futur poète bourgeois. Du reste ils se prolongèrent pendant la première partie du siècle , et leurs conséquences dominent directement l'histoire de notre pays jusqu'aux guerres de religion : ils eurent donc le temps d'exercer toute leur influence sur son esprit. Nous retrouverons plus tard les principales idées qu'ils lui fournirent ; mais nous pouvons constater dès maintenant qu'ils développèrent en lui le sens de la vue en littérature, c'est-à-dire Vobservaîion matérielle et Vamour des images.

Alors en effet c'étoit l'accident de chaque jour qui étoit l'école de la jeunesse, et c'étoit le bruit de la ville qui étoit le maître professeur. Que de fois l'enfant ne vit-il pas la guerre se rapprocher des murailles , toute la ville dans la terreur, tous les habitants dans les rues ! Des escouades des gens des métiers s'en alloient , sous la conduite des Connétables, couper les bois jusqu'à une demi-lieue , nettoyer les fossés , réparer les brèches. Tous les bestiaux rentroient en grand tu-

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multe. Les portes de la ville se fermoient , nul ne pouvoit plus sortir. Les Dizainierscouroient dans toutes les maisons faire provision de claies, de tonnelets pleins de terre pour garnir les murs. Puis c'étoit la montre des habillements de guerre, la revue des arbalétriers et de tous les hoquetons. Le Lieutenant , accompagné du Clerc de la ville , alloit en toute hâte visiter les tavernes et les quartiers habités par les mendiants; onexpulsoit les étrangers, les truands les plus insoumis , les nouveaux venus parmi les varlets des métiers. Les chaînes étoient tendues partout en grand trouble et avec grand bruit. Les craintes du dedans , les défiances nécessaires , venoient encore com.pliquer la situation. Le Capitaine n'alloit-il pas livrer la ville aux gens de guerre.^ Les Quarteniers étoient-ils fidèles , et les clefs remises en bonnes m.ains ■ On n'entendoit parler que de villes assaillies, vendues, horriblement pillées. Ceux du menu peuple qui avoient été autrefois soupçonnés et punis relevoient la tête ; ils s'en alloient criant par les tavernes que le m.oment étoit venu où ils alloient reprendre les armes qu'on leur avoit enlevées , que le Conseil étoit composé de traîtres , qu'il étoit temps de faire de tous ces gens-là des cardinaux à tête rouge. Alors sonnoit la grosse cloche des convocations populaires. Mille ou douze cents personnes s'assembloient place de l'Archevêché, pendant qu'en l'église des Cordeliers on réunissoit deux cent

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cinquante des plus notables et des plus puissants pour les prier et induire à prêter l'argent nécessaire à la guerre. Parfois les assemblées étoient interrompues par un efFroi soudain. Vite aux portes et aux m.urailles! celui-ci à la Porte-à-Vesle, pour garder le bourg avec Guillaume de Condé; celui-là à la Porte- Mars avec Benoît de Saint- Remy; ces autres à la Porte-Chacre avec monseigneur d'Ogé , le chanoine; ceux-là, les plus foibles, avec Cauchonnet , sur la place du Marché, pour recueillir les blessés'.

Quand la guerre s'éloignoit un peu , restoient toujours les pillards , les soldats en g mison dans les châteaux voisins. Tandis qu'on gardoit les champs afin de protéger les travaux de la moisson , ces pillards s'avançoient parfois jusqu'à la prairie qui est devant la ville pour enlever les troupeaux. La cloche de Saint-Sympho-

I . Nous n'avons pas besoin de dire que ces noms sont authentiques. Tels étoient, en effet, les postes que dévoient occuper ces imponants personnages, d'après une délibération du conseil de ville, 21 août 1426. — Nous ne songeons pas à annoter chacune d'îs observations et des dates, chacun des noms et des faits que nous serons obligé d'énoncer dans le cours de ce travail sur la vie bourgeoise. Le lecteur voudra bien croire, nous l'espérons, que nous ne faisons pas ici un roman. Nous avons réuni les documents fournis par une étude attentive de Coquillart, des archives Rémoises, des chroniques, des mémoires des écrivains du XVe siècle; nous avons disposé ces renseignements dans un ordre vraisemblable , nous en avons çà et là tiré quelques conséquences. C'est là tout notre travail.

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rien appeloit la Commune aux armes; tousse précipitoient à la rescousse de leurs biens , mettoient en fuite les larrons , les poursuivoient avec des mots insultans et des injures piquantes : « Tourne , crioient-ils , homme d'arme , tourne ! » Mais au milieu de leur victoire ils tomboient en une embuscade où l'on en faisoit un carnage horrible , et il falloit une grande somme de deniers pour racheter ceux des plus importans qui avoient été épargnés. La Commune alors se décidoit à couper le mal dans sa racine : elle envoyoit les plus courageux faire le siège des forteresses, Moymet, La Folie-Mareuil, Tours-sur-Marne et autres. Les bourgeois y alloient de bon cœur, escortant leur grosse bombarde, le Couillard, qui devoit faire merveille. Ainsi faisoit-elle , et bien souvent l'enfant vit revenir ces braves assiégeans escort; nt une grande masse de prisonniers qui s'avançoient la corde au col , accouplés deux à deux, com.me des chiens qu'ils étoient, pour avoir causé tant de maux au commerce de Reims. Ceux d'entre eux qui étoient gentilshommes tenoient leur épée nue en la main droite, par le milieu de la lame, la pointe contre leur poitrine, en signe de gens rendus à discrétion, et il falloit entendre les acclamations et les injures! D'autres fois on voyoit arriver sur la place du Marché de grandes troupes d'hommes, de femmes et d'enfans , les uns blessés , d'autres mourans , presque tous sanglans et dépouilles , les Coquillarî. — I. c

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femmes presque nues , trainant à grand'peine leurs petits enfans, les hommes portant quelques misérables restes de pauvre mobilier, les prêtres en tête , le chef nu, et la plupart n'ayant d'autres vêtemens que des lambeaux d'ornemens d'église : c'étoient les habitans fugitifs des villes et bourgs pillés et incendiés. Ils s'en venoient pleurant leur misère présente et le bonheur passé, se lamentant sur leurs enfans, sur leurs amis qu'ils avoient vu tuer, sur leurs filles restées aux mains des ennemis, etilsdemeuroientau milieu de la ville, indifférens à l'avenir comme des troupeaux de bêtes. Hélas ! c'étoient là les spectacles que la fortune présentoit le plus souvent à Coquillart enfant, car les maux s'étoient accrus avec les années. La peste et la famine étoient entrées dans la ville; il n'y restoit que seize cents personnes taillables, lorsqu'un rayon de cette foi qui sauve les âmes et les empires tomba sur Jeanne d'Arc.

Alors il se passa dans la cité tout un drame historique qui mit en relief les instincts des diverses classes , qui émut tous les intérêts et donna un moment d'activité inouïe à tous les rouages qui faisoient mouvoir la Commune. La jeune fille, qui paroissoit un personnage légendaire et qui parloit ainsi à tous les instincts du Moyen Age, prenoit toutes les imaginations par le merveilleux. L'enthousiasme combattoit chez le populaire les préjugés enracinés contre les Armagnacs, et tantôt montoit, tantôt descendoit, se-

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on les détails que donnoient sur la Pucelle les gens le l'un ou de l'autre parti. Les anxiétés du Clergé, es querelles des théologiens sur la vérité de sa nission, les espérances réveillées, à grand'peine :ontenues, des familles dévouées au Dauphin, es antipathies nationales ressuscitant , les insoences des Anglois se représentant à tous les es- )rits , ceux-ci entrevoyant pour la première fois ivec rage et étonnement la probabilité de la déaite> et obligés d'abaisser leur orgueil jusqu'à a ruse , tout cela jetoit dans la ville une animaion inouïe. Pendant ce temps, la diplomatie )ourgeoise déployoit ses plus profondes et ses )lus aie. tes qualités. Elle manœuvroit au milieu le cette effervescence , de ces haines, de cet enhousiasme, de manière à garder sa neutralité, i conserver son libre arbitre , et déblayoit pourant chacune des routes qui pouvoient l'amener )romptement, c'est-à-dire avantageusement, enre les bras du vainqueur définitif; elle entreteloit les espérances de tous les partis , mettoit iiscrètement un pied dans chique camp, et, ivec toute prudence, avançoit ou reculoit à chaque victoire qui faisoit pencher la balance tantôt ^ers les Anglois , tantôt vers le Dauphin.

Enfin, le vendredi 6 juillet 1429, Charles VII mtra dans la ville pour y être sacré , et le specacle qui frappa alors les yeux des Rémois peut lous expliquer encore un des côtés du talent de Iloquillart. Reims, la ville des Sacres, la ville

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aux fabriques de riches étoffes, elle qui, de génération en génération , avoit vu passer devant ses yeux les plus brillans costumes de tous les siècles, Reims devoit avoir légué à ses habitans l'amour de la splendeur extérieure. C'est elle qui devoit, entre toutes, représenter ce que j'appellerai le côté vivement coloré et brillamment habillé du Moyen Age. Son poète est en effet celui de tous les écrivains de la vieille littérature qui prodigue les plus vives couleurs et les plus brillans vêtemens. Il n'oublia jamais ces grands et riches habillemens qui avoient défilé devant ses yeux à l'entrée du roi , ces chevaux couverts jusqu'aux pieds de draps de damas, de satin et de velours de toutes couleurs, brodés et semés d'ornemens d'argent, tous ces seigneurs parés d'écharpes d'or fin et portant des manteaux de velours garnis de pierres précieuses , brodés de houppes de fil d'or ou fourrés d'hermine et de martre zibeline. L'un d'eux ne portoit-il pas même une épée ornée de tant de pierres précieuses qu'elle valoit vingt mille écus !

Ce luxe extravagant étoit la moralité que la première partie du siècle alloit léguer à la seconde , moralité que Coquillart recueillera et qui sera le résumé de ses poésies. Ce luxe étoit le résultat de la guerre civile , et c'est le résultat

ordinaire. Ne faut-il pas que les uns dépensent le butin, que les autres oublient, s'enivrent et

jouissent .''

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L'éducation bourgeoise.

es événemens que nous venons de ^^ rapporter, les anxiétés journalières, U^m l'activité fiévreuse de la vie , produisent dans les siècles comme dans les individus deux résultats tout à fait distincts, l'abattement ou l'exaltation , la concentration obstinée en soi-même et le retour à Dieu , ou le mépris de la réflexion causé par la conscience de son inutilité et le besoin de la vie frivole. Sous de telles influences, les deux mobiles qui avoieni jusque là dirigé concurremment tout le Moyen Age et qui en expliquent toutes les contradictions, je veux dire la rêverie et l'activité corporelle, avoient pris au XVe siècle un développement excessif. La rêverie étoit devenue le mysticisme , qui est son extrême, et c'étoit là, — c'est-à-dire dans leur exagération et dans leur délire , — que s'étoient réfugiés les sentimens de la vie intime, devenus impossibles dans leur action régulière. De son côté, l'activité physique s'étoiï précipitée dans tous les excès de la vie sensuelle.

La fantaisie littéraire n'avoit donc à cultiver que ces deux extrêmes : la métaphysique ou l'obscénité. En effet, la Bourgeoisie, qui prit en ce

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temps la direction de la littérature, maria ses propres qualités à ces deux tendances de son siècle, et elle créa ainsi deux écoles distinctes et fort curieuses dans leur exagération réciproque. L'une ne prêcha que la morale la plus pure et la plus convaincue, mais la prêcha lourdement et ennuyeusement ; l'autre ne connut que la brutalité la plus hardie et la plus obscène. Et cette brutalité , tantôt triste et plaintive comme rabattement du siècle , tantôt folle et joyeuse comme l'exaltation de l'époque , cette brutalité , c'est la source d'oij sortent les deux plus originaux poètes de ce temps : Villon et Coquillart.

Coquillart naquit dans une de ces familles de la Bourgeoisie qui étoient en chemin d'arriver sur le seuil de l'aristocratie municipale. Une ou deux générations de gens probes, économes, laborieux, l'avoient fait sortir de la classe des métiers ; une ou deux générations de gens habiles et intelligens alloient la pousser au Conseil de ville, au Chapitre ou à l'Echevinage. Arrivée là , cette famille pouvoit attendre la sanction du temps et de l'hérédité , continuer pendant plusieurs générations l'exercice des charges publiques, et par là s'inscrire à son tour dans le Livre d'or de la bourgeoisie Rémoise. — Ce livre n'étoit guère tenu que par l'opinion publique , mais il avoit pour preuves authentiques et pour documens ineffaçables chacun des combats que la Commune avoit livrés à la Féodalité. — La fa-

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mille devenue illustre restoit alors à la tête de la cité, gouvernant les affaires, soit indirectement par la richesse, les conseils, l'intluence , soit directement par l'élection , qui ne l'eût jamais oubliée. C'eût été en effet l'annonce de quelque grand malheur aux yeux du populaire s'il n'avoit pas trouvé à l'Echevinage, à la commission des fortifications, au Conseil, quelqu'un de ces Grammaire , La Barbe , Bezannes , Montfaucon et autres, dont on trouvoit les noms à côté de ceux des archevêques dans l'histoire communale, et qui depuis si longtemps s'étoient toujours tant îrawiiilés pour le profit de la bonne ville. Alors on eût dit dans la cité les anciens CoOjUilIdrt comme on disoit dans les chroniques de France les anciens barons, et ils fussent restés à la tête de quelqu'un des partis qui luttoient pour la direction politique ou administrative de la Com.mune ; ou bien, s'ils préféroient décidément les étoffes de soie, de velours, et les chaînes d'or, aux draps de laine et aux bonnets fourrés, ils pouvoient chercher à couvrir leur grande bourgeoisie du manteau de petite noblesse , et saisir quelque occasion favorable, charges particulières, achat de terres nobles ou quelque exploit guerrier, pour entrer dans la classe nobiliaire. Toutefois, il n'y avoit guère que l'anoblissement par les charges qui fût désirable aux bourgeois de vieille race. Il étoit en effet la route naturelle , la seule qui permît de rester bourgeois tout en

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devenant noble, c'est-à-dire de conserver l'influence dans la cité. C'étoient là les divers degrés que parcouroit la Bourgeoisie pour monter quelquefois, comme la famille rémoise des Colbert, jusqu'à une illustration historique, mais le plus souvent jusqu'aux plus puissantes positions municipales. C'étoit là que devoit parvenir la famille Coquillart; mais au moment où nous la prenons, dans la première moitié du XVe siècle, elle ne faisoit qu'entrer dans la moyenne bourgeoisie.

Porteur de coquilles, pèlerin ou mendiant, homme pieux et 1 ardi, ou vagabond et détrousseur de passants, l'ancêtre qui lui laissa son nom occupe, comme on le voit , une position ambiguë dans l'histoire. Nous avouons, du reste, que malgré toutes nos recherches, nous n'avons rencontré ce nom avant 1438 dans aucun des actes de la ville. Peut-être, après tout, n'étoit-ce pas celui qu'elle avoit porté jusque là. Les nobles gardoient le nom de leurs aïeux parcequ'il étoit illustre; les bourgeois, bien qu'ils eussent aussi leur noblesse et s'occupassent beaucoup de ce qu'on appelle aujourd'hui généalogie, changeoient leur nom à chaque génération , suivant le caprice d'un sobriquet, la volonté du père ou du parrain, et ne le conservoient que quand il étoit devenu célèbre. Quoi qu'il en soit, nous voyons apparoître pour la première fois le nom de Coquillart en 1438. A cette époque, maistre

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Guillaume Coquillart', Conseiller de ville, reçoit six livres douze sols parisis pour frais d'un voyage qu'il venoit de faire à Nesle par devers Guillaume de Flavy. Il avoit été envoyé par le Conseil , et il s'agissoit de conclure avec ce capitaine pillard un traité dans lequel ce dernier s'engageroit à empêcher ses gens d'armes d'inquiéter dorénavant le commerce de Reims. Ce maistre Guillaume Coquillart, que nous devons regarder comme le père du poète, étoit, selon toute apparence, quelque avocat. Le titre de maistre ne se donnoit en effet qu'aux gradés de l'Université ou aux chefs des corporations, et c'étoient surtout les hommes de loi , gens experts et habiles , que la Commune employoit dans ses négociations. Cette part qu'il prit aux événemens de son temps peut nous faire comprendre l'influence qu'ils exercèrent sur l'esprit de son fils.

Cette éducation par les événemens fut du reste corrigée et complétée en même temps par une autre branche importante de la pédagogie du Moyen Age, par l'enseignement dans la famille, par l'éducation du coin du feu , si je puis dire. C'étoit cette dernière qui avoit jusque là joué le

I. Ce nom est écrit tantôt Coquillard , tantôt Cocquillard, ou Cocquillart. Foulquart, dans son journal, qui relate des faits contemporains de notre poète, l'écrit presque toujours de cette dernière façon. Nous avons pensé qu'en cette circonstance il étoit puéril de lutter contre l'usage, qui avoit imposa à ce nom l'orthographe moderne.

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plus grand rôle dans la direction non seulement des mœurs, mais aussi delà littérature, et, si elle avoit à Reims et au XVe siècle une apparence particulière, elle avoit pourtant encore gardé quelques traits de sa physionomie antique.

Combien de fois en effet , dans la famille oh grandissoit le poète , les Légendes et les Contes n'avoient-ils pas réveillé tous les esprits ! Com^ bien de fois, après le gros coup de la fermeture des portes sonné en l'église de Reims, maistre Guillaume, le Conseiller, n'étoit-il pas sorti tout anxieux pour aller en quelque secrète réunion des puissans bourgeois aviser au fait de la chose publique et deviser sur l'état des murailles et des habillemens de guerre ! Il avoit laissé la maison triste et la mère inquiète ; on n'entendoit point l'antique Complainte aux cent couplets, le Noël aux vives allures, qui commençoient autrefois si gaillardement les contes de la veillée. Le bonhomme, l'aieul , quelque vieux Dizainier ou Connétable du temps de l'archevêque Pierre de Craon , sommeilloit dans son roide fauteuil à bras, au coin du petit feu de sarmens, attendant le retour du fils et les nouvelles de la guerre ; les chambrières filoient les toiles de la famille pour qu'elles fussent belles et blanches et sentissent " doux comme pervenches », et les varlets aiguisoient les socs, affiloient les faux et les serpettes, pour le cas oii il plairoit aux damnés gens d'armes de permettre le labourage, la ven-

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dange et la moisson. La mère , pour chasser les soucis du temps présent , pendant qu'elle déshabilloit l'enfant et pour le préparer à la prière du soir, la mère lui racontoit quelque Légende ; les marteaux s'arrétoient, les fuseaux descendoient plus lentement; c'étoit quelque miracle de Nostre-Dame : « Comment le roy Clovis se fit cresîienner à Reims )>; « Comment Nostre-Dame sauva la femme innocente d'estre brûlée », ou tout autre.

C'étoit toujours la douce Dame dont on racontoit les merveilles, la belle Vierge^ comme disoient les marchands venus des marches de Lorraine, celle qui est le port des dévoyés et dont le sein est plein du lait des deux. . Et le chant des fuseaux accompagnoit comme d'un lointain applaudissement la poésie de la douce Vierge :

Tu es rozier qui porte roze

Blanche et vermeille; Tu as en ton saint chef l'oreille Qui les desconseillés conseille

Et met à voie.

Ha! douce Vierge nette et pure, Toutes femmes par ta figure

DoitHDn amer.

C'étoit par elle en effet, avoient dit tous les poètes du temps passé, par elle seulement, que les femmes sont dignes de respect et d'amour ; c'étoit elle qu'on devoit aimer en les aimant, et Dieu sait que jamais, à aucune époque, elles n'a-

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voient eu autant besoin de cette pure et resplendissante figure pour y cacher leur honte , pour retrouver derrière cet abri le respect des hommes et d'elles-mêmes. Pourtant, en ce siècle où Dieu paroissoit avoir fait taire sa miséricorde pour n'être plus que le Dieu sévère et justicier, la Vierge elle-même sembloit être devenue grave et avoir abandonné ce pauvre peuple des persécutés, pour lequel elle avoit autrefois prodigué tant de miracles. Il doit en être ainsi: le peuple revêt toujours l'objet de son cuite des nécessités de son besoin et des formules de son amour. Ainsi , dans les premiers temps du Christianisme, dans la première tradition, toujours plus positive, la sainte Vierge étoit représentée sous des traits plus en rapport avec l'austérité des premiers chrétiens, sous les traits d'une vieille femme. Elle devint de plus en plus jeune et belle à mesure que s'avançoit le Moyen Age. Aux Xlle et XlIIe siècles, pendant le temps du respect amoureux et de la pureté relative de la Chevalerie, elle étoit comme revêtue d'amour; mais au XVe siècle, la crainte, le besoin d'autorité, la misère, lui avoient donné un vêtement de puissance : elle étoit surtout emperière (impératrice), et elle portoit la haute et puissante couronne. C'est ainsi que Coquillart l'avoit vue, dans sa jeunesse, au porche des églises et au coin des rues nouvelles ; pourtant elle étoit encore la douce Dame. Aussi, dans les veillées du soir, c'étoit après son nom

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prononcé et ses miracles racontés que venoient, comme un parfum sorti de ce nom virginal , les plus merveilleux récits de la sainte légende dorée , les plus touchans des enseignemens maternels, et c'est dans les lettres de Gerson, dans les naïves réponses de Jeanne d'Arc, qu'on peut apprécier la puissance de ces enseignemens.

Parfois aussi , quand la mère s'arrétoit oppressée par la pensée soudaine des incertitudes de l'avenir en ce pays désolé, quelque vieille servante , posant discrètement sa quenouille sur ses genoux , racontoit au milieu de Témotion de tous les vénérables légendes de la nation Rémoise. Puis le père rentroit ; il avoit recueilli sur les armées belligérantes toutes les nouvelles apportées par les espions et les mendians , par les marchands venus en grande frayeur de Liège et de Soissons, par les moines qui parcouroient les divers couvens de leur ordre. On parloità demivoix de la politique du Conseil, de la mauvaise volonté de quelques uns, de la frayeur des autres. C'est alors que le bonhomme , se réveillant, rappeloit, comme la honte et la leçon du présent, les vieilles traditions politiques et guerrières de la ville de saint Remy ; mais tout cela étoit du temps passé : maintenant tout alloit de mal en pis depuis que nul ne savoit plus où étoient les droits du Roi et ne vouloit plus savoir où sont les droits de Dieu. Et, pour se consoler, le vieillard , prenant l'enfant sur ses genoux , lui répé-

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toit les antiques légendes de la fondation de la ville vers le temps de la destruction de Troie la grande , long-temps , bien long-temps avant la venue de Notre-Seigneur. Puis, en descendant le cours des traditions populaires, il trouvoit les histoires parfois si dramatiques et si naïves des luttes que les ancêtres avoient soutenues contre les seigneurs.

C'étoit ainsi que se formoit dans le cœur de Coquillart l'amour de la bonne ville , le patriotisme communal et la fierté bourgeoise. Le poète devoit profiter de toutes ces narrations belliqueuses : il étoit destiné à représenter tous les côtés de la bourgeoisie Rémoise, et, quoiqu'il n'ait pas été en assauts de ville ou en traits d'épées, pouitant il devoit parler de la guerre, car Reims fut guerrière , et en parler d'une grande façon.

Les Légendes et les souvenirs marchoient de pair, on le voit, dans les entretiens de la famille, avec les nouvelles de la guerre. Il faut le reconnoître toutefois , et c'est ce qui sépare surtout le XVe siècle du reste du Moyen Age , les événemens avoient alors sur les âmes un bien plus grand pouvoir que les traditions et les Légendes. Les bourgeois de ce temps, quand la vie étoit autour d'eux si puissante et si animée , n'avoient pas besoin d'offrir à leur imagination l'appât de cette vie lointaine et factice qu'ils trouvoient dans les Romans, et, de tous les enseignemens

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apportés par l'éducation , ils retenoient ceux-là surtout qui étoient en rapport avec la tournure d'esprit vive et sceptique que leur avoient faite les événemens. Coquillart n'avoit pas non plus complètement reçu cette éducation chevaleresque et légendaire des classes nobles et populaires ; dans les familles des gens de loi, le côté positif de la pensée étoit souvent cultivé aux dépens du cœur, et l'esprit au détriment de l'imagination. Il y a voit aussi dans la ville de Reims une espèce caractéristique d'esprit qui devoit singulièrement agir sur l'instruction de ses enfans: c'étoit une sorte de brutalité vive, hardie et sarcastique , une grossièreté ingénieuse , vis-à-vis des femmes surtout, et qui se retrouve dès le Xlle siècle dans les chansons rémoises. C'étoit cet amour des proverbes qui semble inhérent à la puissance de la Bourgeoisie, au développementdes idées communales, et qui , dès le XlIIe siècle encore, donne à la Chronique de Reims une si originale physionomie. Tous ces hasards nous expliquent comment Coquillart devoit peu profiter de la partie grave et touchante de l'éducation du Moyen Age.

Ce côté moral et sévère étoit alors, du reste, fort ennuyeusement représenté par les lourdes allégories de maistre Alain Chartier et de dame Christine de Pisan , par les longues et verbeuses moralités du XI Ve siècle , par le Roman du Pè'erifif de Guillaume de Guilleville, le Champ ver-

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tueux de Bonne Vie, de Jehan du Pain, du Bourbonnois, le Respiî de la Mort, de Jehan Le Fèvre. Pourtant il y a dans ces deux derniers une vivacité de forme, dans Jehan Le F'èvre une suite de vives et sanglantes satires , qui ne laissèrent pas d'exercer une certaine influence sur le génie de Coquillart.

Ce génie se trouvoit en tout semblable à celui de la ville natale du poète, et il alloit chercher la direction de son avenir aux mêmes sources où venoit s'ébattre depuis si long-temps la fine fleur de l'esprit Rémois. Nul n'écoutoit d'une oreille plus attentive tous ces proverbes à qui les gens de Reims donnoient de si vives et piquantes tournures, ces sobriquets qu'ils peignoient de si brillantes couleurs, tous ces caquets et commérages qui , dans ces bouches friandes de mots gaillards, devenoient de vrais petits drames, pleins de vie, de malice bourgeoise et de réalisme brutal. Ses fêtes à lui et sa véritable école, c'étoient ces jours des hautes féeries où le vieil esprit populaire se réveilloit, aiguisé et comme rafraîchi par le travail journalier et le silence des jours ouvrables. Il trouvoit là ces Noëls si naïfs où l'on maudissoit la femme qui , <( pour un morceau , las ! si petit », nous avoit fait chasser du Paradis, ces Chansons champenoises, ces vieilles rimes de Gobin de ReimiS, de La Chèvre de Reims, dignes et grossiers jongleurs qui ne paroissent pas avoir rencontré dans leur ville natale

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ni ces pudiques pastourelles^ ni ces solennels amours, que Thibaut de Champagne avoit sans doute inventés. Il trouvoit là enfin les ballades du grand poète Eustache Deschamps, non point peut-être celles qu'il avoit composées sous Tinrluence des gens de Cour^ mais celles-là qui sortoient plus directement des vieilles traditions trouvères et des tendances primitives du génie Champenois, la Chartre des Enfans de Veilus, les ballades de la Moustarde, sur le Bien d' Autrui , de l'Ordre du Cordier, contre les Mariniers, etc. Par-dessus tout régnoit en grand triomphe le Roman de la Rose , qui concordoit parfaitement avec les inclinations sceptiques du siècle et la position où étoit descendue la femme. Aussi étoit-ce un bonheur sans pareil quand, pour compléter une joyeuse veillée , on alloit chercher rue Saint-Pierre-le-Vieil quelque ménétrier à longue mémoire, qui récitoit, au milieu des éclats de rire, les fabliaux consacrés à la malice des femmes.

L'esprit de Coquillart dut être aussi singulièrement frappé par la vive allure de quelques personnages des Mystères ; il n'oublia pas plus tard Espringallant, Jabot, Mammissart, Guilleri, jeunes galans de Jérusalem qui dansoient en bonne et gorgiase vesture avec Louppette, Argine, Agrippine et Delbora , jeunes beautés fringantes du même pays , tous chantant , sous les yeux

Coquillart. — I. d

1 Etude

paternels du bonhomme Caiphe, la ronde « Hé vogue la galée ! »

Y avoit trois filles, Toutes trois d'un grand, Disaient l'une à l'aultre :

Je n'ay point d'amant.

Et hé! hé!

Vogue la galée !

Donnez lui du vent.

Cette poésie hébraïque jouissoit d'une grande faveur auprès des bourgeois de Reims.

A ces premières années passées à Reims , où Coquillart fit sans doute ses études de grammaire dans un des trois importans collèges, des Bons- Enfans, des Crevés ou de Saint-Denis, succéda vraisemblablement le séjour de Paris , où les jeunes Rémois venoient alors étudier le droit , l'université de Reims n'ayant été reconstituée qu'un siècle plus tard. N'étoit-ce pas à Paris, d'ailleurs, comme disoit Fazio degli Uberti, que les sciences sacrées et humaines chantoient nuit et jour de leurs voix divines ^ Et puis, ce qui étoit beaucoup plus important, ne disoit-on pas en toute province : Il est sage et bon clerc, car il a longtemps étudié à Paris ? — Donc

Il alla gaudir à Paris,

Et hanta tous legiers esprits,

Joyeux enfans de plaisance.

SUR COQ.UILLART. li

C'étoit là dans une certaine mesure la prophétie de son avenir. Il entra dans cet amoureux vergier en marmousant ses rêves d'or, comme parle Eustache Deschamps , et en chantant la ronde des jeunes fringantes de Jérusalem :

Hé! vogue la galée !

Donnez-lui du vent; Hé! vogue la galée, Nuit et jour sans cesser!

Il n'eut pas sans doute de peine à payer sa bienvenue, qui ne se montoit qu'à vingt sols, puisqu'il n'étoit ni noble ni pourvu de bénéfices , et à prouver qu'il ne méritoit guère cette qualification de brute et d'imbécille que les dictons de l'Université donnoient à ceux de sa nation. Il étoit là libre comme l'émerillon sauvage; il n'avoit pas pour bandeaux à son imagination ces murs épais que maudissoit\'illon, et il pouvoit dès maintenant préparer en quelque sorte son avenir en choisissant ses compagnons.

Coquillart rencontroit en effet dans l'élite de ses camarades les trois sortes d'écoliers qui dévoient , à des titres divers , dominer la littérature du siècle. Les uns, graves et pieux, studieux et savans , recevroient quelque bénéfice , récompense de ces longs labeurs théologiques qui les retenoient aux écoles jusqu'au seuil de l'âge mûr; puis dans les canonicats, les monastères ou à la cour des princes, ils alloient, comme les

il) Etude

Molinet, les Crestin, les Lemaire de Belges et les Martin Franc, composer les Chroniques, traduire les auteurs latins , inventer les longs Poèmes allégoriques. En somme, après avoir fort ennuyeusement fait manœuvrer pendant un siècle dame Vénus et Cupidon, son garçonnet, après avoir pendant ce même temps fort laborieusement écorché la peau de ce povre latin, ils dévoient livrer la langue et l'esprit François aux poétiques expériences de la Renaissance. Les autres , esprits vifs et hardis , moitié laborieux , moitié amis du plaisir, mais ennemis de la débauche, dévoient retourner dans leurs villes natales. Là, gens de loi , fonctionnaires de la Commune ou grands bourgeois, ils iroient , en s'inspirant du génie de leur province , réveiller quelques échos de la littérature du Moyen Age ; ils réciteroient dans les réunions joyeuses les Ballades gaillardes ou les Rondeaux satiriques, les Complaintes grivoises ou les Chansons équivoques , et célébreroient ainsi les scandales et commérages de la cité. La troisième classe se composoit de pauvres hères qui avoient apporté à l'Université le prix de quelque bon lopin de terre gagné à grand'peine par la charrue paternelle, maintenant traîneurs de coutelas et orateurs de tavernes. Ceux-là se trouvoient destinés à devenir les poètes de la Cour des Miracles , à traîner par toute la France les plus mauvaises traditions des vieux jongleurs, à égayer les enfans perdus,

SUR COQJJILLART. lii]

les truands, les tire-laine, en leur chantant la chanson du Pauvre Escolier :

Les dyables m'ont rompu ma houppelande, Et ma chappe est par vin toute perdue ; Mieux m'eust valu chasser en une lande.

Le jeune étudiant Rémois tenoit de son origine bourgeoise une tendance à se garder prudemment des extrêmes. Sa nature d'esprit, son éducation , la voie qui lui étoit tracée par la position paternelle , ne lui permettoient pas de se ranger dans la première de ces trois classes : il s'en consoloit en disant que, si les chevaux courent après les bénéfices , ce sont les ânes qui les attrapent. Mais il étoit l'enfant de la bonne et riche bourgeoisie, et c'est, malgré une certaine ressemblance de gaieté et d'esprit, ce qui constitue une grande différence entre lui et Villon , qui touchoit au peuple. Il ne lui falloit pas, comme à celui-ci , inventer les plus étranges expédiens et fouiller parfois dans les poches sans défiance pour trouver les vingt sols que TUniversité exigeoit chaque année de ceux qui suivoient ses cours , et les cinquante sols qu'ils dévoient payer pour l'examen de Licence. Le fils de maistre Guillaume, Conseiller de Reims, n'avoit pas non plus, comme le pauvre Villon, besoin de vendre ses livres et ses robes fourrées de l'hiver pour, au printemps, donner une aubade à sa belle. En outre, Coquillart avoit bien une imagination

liv Etude

aussi vive, mais moins rêveuse , une nature plus positive et moins paresseuse. Il voyoit devant lui sa carrière ; il n'étoit point mordu par cette mélancolie que donne l'incertitude de l'avenir, par le besoin de jouir d'une vie qui sera peut-être et si courte et si misérable. Quoiqu'il fût hors de la cité Rémoise , il se sentoit toujours tenu par cet amiour de l'ordre , presque déjà classé dans cette forte hiérarchie qui faisoit le bonheur de la Bourgeoisie du Moyen Age. Malgré les entraînemens, il s'arrêtoit toujours à cette limite extrême et périlleuse où le plaisir cesse pour devenir la débauche irrémédiable et l'abandon de soimême. Ainsi il connoissoit bien ces insignes débauchés, Perrenet le Bastard , Jehan le Loup, Chollet , qui savoienî si adroitement voler les canards dans les fossés de Paris ; mais il n'étoit pas leur ami, il arrêtoit sa camaraderie à Michault du Four, le Prince des Sots. Il se sentoit entraîné seulement vers ces gracieux galans que \'illon devoit suivre aussi aux temps de sa splendeur, danseurs, sauteurs, vifs comme dards, aigus comme aiguillons, gens d'esprit, (c un petit estourdiz n. Rien ne nous prouve qu'il montrât un profond dégoût pour ces femmes galantes , ces grandes jonchere^ses , comme il les appellera , ces Parisiennes si subtiles et si vives langagières qui se tenoient aux portes des écoles ; il fera même plus tard le portrait le plus simple et le plus vrai de la grisette de Paris , — grosse.

SUR COQJJILLART. Iv

courte , bien entassée , avec la hanche bien troussée , le bec ouvert pour recevoir dons et baisers, pour dire aussi le gentil mot de gueule, l'œil comme taillé et lançant des étincelles ainsi qu'un diamant à facettes, toujours prête, avec son petit musequin éveillé , à chasser à la pipée, c'est-àdire â poursuivre de ses regards aigus tous ces gros niais chargés de bijoux et contrefaisant les gaillards à bonne fortune. — Toutefois il se gardoit bien de se faire le compagnon de la belle Heaulmière. Sans doute aussi , comme Villon, il aimoit , le soir venu , à aller voir en quelque église ces vives commères Parisiennes, assises sur le bas de leur robe, et là, pour se reposer des longues patenôtres des hautes fêtes , devisant sur les men^-eilleuses vertus des voisins et voisines. Il y entendoit des jugemens plus beaux que ceux de Salomon, des dictons plus réjouissans que les Distiques du sage Caton. Ces fêtes populaires de la parole, ces naïfs débridemens de langue , dévoient être toujours ses inspirations et son bonheur.

A cette époque du reste, il se faisoit une sorte de transformation dans la partie bruyante des écoliers. Us n'étoient plus ces sicaires contre lesquels FOfficial de Paris avoit dû lancer tant d'excommunications ; ils ne portoient plus vers la politique cette fièvre turbulente qui les avoit rendus si redoutables au commencement du siècle ; ils dirigeoient maintenant leur activité vers

Ivj Etude

la galanterie légère et brillante. Coquillart, dans sa vieillesse, accablera de ses satires cet amour du luxe extérieur, et bien fera-t-il , car il le trouvera installé, en place des vieilles mœurs, au foyer domestique de la Bourgeoisie ; néanmoins il dut subir un instant son influence , et il se laissa enivrer par toutes ces énervantes douceurs de la vie Parisienne qui civilisent au profit des femmes les grossières et provinciales natures.

C'étoit une grande fête pour lui quand il pouvoit rencontrer Tapissier, Carmen , Cesaris, qui chantoient à la vieille mode, et Verdelot, le plus habile joueur de doulcine et de flageolet. Ils ne valoient pas , à vrai dire , Guillaume du Fay et Binchois, qui venoient d'inventer une nouvelle et mélodieuse méthode pour déchanter, c'est-àdire chanter à deux voix. On les disoit pourtant eux-mêmes dépassés pac les Anglois, qui suivoient, en haute et basse musique, la méthode de Dunstable etfaisoient l'étonnement de la cour de Bourgogne. Il semble nous indiquer aussi combien souvent on le voyoit errer par les rues vêtu de vert comme l'arbre du Mai, la toque ornée d'une branche de verdure, symbole d'amourettes. Il marchoit, musant aux fenêtres, regardant avec un gracieux sourire les jeunes filles qui arrosoient d'une main nécessairement tremblottante les giroflées, la parure du prochain bal. Quelquefois il fréquentoit les gens de Cour, et cultivoit la littérature à la mode , du moins il le

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laisse entendre dans le Monologue du Pays et le Blazon des Dames. Quelquefois aussi, pour plaire à ses protecteurs, il composoit ces ballades, ces rondeaux où il

Mettoit chevaux et lévriers, Hérauts, échansons, escuyers.

Il falloit le voir, quand il avoit passé les nuits à chercher les mots nouveaux, les nouvelles rimes sur la gracieuse prison d'amour, partir dès le matin avec Henriet et son compagnon Jacquet, musiciens ordinaires des riches écoliers. Ils s'en alloient tous trois donner l'aubade à quelque riche et bienveillante bourgeoise. Combien plus tard il trouvera ce temps plaisant et cette musique jolie !

Où estes-vous, chantz de linottes, De chardonneretz ou serins'.

Qui chantiez de si plaisans notes Spubz les treilles de ses jardins?

Où estes-vous , les tabourins , Les doulcines et les rebecz. Que nous avions tous les matins Entre nous aultres mignonnetz ?

Il ne paroît pas que ni le siècle , ni les écoliers, ni Coquillart, fussent fort enthousiasmés d'amour platonique. Il passoit vingt fois par jour dans la rue où demeuroit sa Dame, mais c'étoit moins pour saluer langoureusement ses fenêtres, adorer la porte et baiser en grande détresse la cliquette

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de l'huis que pour montrer ses beaux habits. Aussi , quand il rencontroit ses joyeux compagnons : — Bona dies soit aux mignons ! — Où allez-vous ? D"où venez-vous ? — Peut-être revenoient-ils de quelque honnête festin , mais à coup sûr ils se trouvoient sur la route de quelque amoureux banquet. Qu^' pouvoit-on faire sinon danseri et le diable sait si l'on se faisoit fête de mener sauter ces commères de si facile humeur. Le corps bien fait et gracieux, vif et hardi, éveillé comme sauce piquante, Coquillart s'en alloit donc chantant parmi les demoiselles :

Hé ! vogue la galée Nuit et jour sans cesser !

pendant qu'entre les mains des jeunes filles le chapelet de fleurettes poursuivoit sa ronde au son des couplets amoureux. Il ne négligeoit pas pourtant sa dame par amour. Elle l'avoit séduit par son plaisant sourire et sa naïveté. Ne diroit-on pas une enfant , tant elle rit gentillement et sans faire bruit ! Elle a les yeux vairs, la bouche petite, et elle marche si légèrement en faisant un tas de minettes ! on croiroit qu'elle s'avance à travers un fagot de jeunes épines. — Et notre amoureux va gratter à sa porte, toujours fier de sa fortune et émerveillé de sa bonne mine. Tantôt à pied, portant robe de fin camelot, la cornette de velours ornée de bijoux, il court, traînant le patin, tracassant les pavés ; puis demain, monté

SUR COQjJILLART. lîx

sur une belle haquenée, vêtu d'une robe richement fourrée, il s'avance suivi de son page, faisant feu sur les pierres de la rue, montrant partout son beau costume et ses gentils brodequins. .

Telle étoit selon toute apparence la vie du riche et hardi escolier. Cependant une telle vie ne pouvoit toujours durer. Coquillart étoit un joyeux jeune homme ; mais il possédoit à un haut degré ce mélange de sens et de fmesse qui distingue la race Champenoise. Il se disoit bien qu'il ne seroit jamais un de ces clercs jusqu'aux dents qui ont avalé leur Digeste ; mais il étoit trop ambitieux pour vouloir devenir un de ces Avocats sous l'orme et Procureurs des mouches, un de ces Licenciés sous la cheminée , grands savants devant leur chambrière , qui étoient la risée de sa satirique patrie. D'ailleurs les récompenses que la cité promettoit au travail , à la probité, à l'intelligence, la place que sa parenté lui avoit déjà choisie , rien ne lui permettoit de rentrer dans la bonne ville sans étude et sans

science. .

Il savoit bien aussi l'avenir qui attendoit à Paris ces écoliers éternels. Cette sorte d'imagination qui lui étoit propre , et qui lui montroit toutes choses sous la forme de petits tableaux , lui avoit bien souvent représenté cet avenir sous de tristes couleurs, quand le remords et le dégoût venoient après les longues fêtes et les Ion-

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gués amourettes. Il voyoit alors Guillaume Coquillart, escorté de messire Coupaureille, maître juré Tourmenteur, s'en aller bravement, lié derrière une charrette , vêtu de léger comme il convient à un dos qu'on fustige , porter et laisser ses oreilles au pilori des Halles, pour expier quelque grand tapage ou scandale, quelque blasphème, ivrognerie ou léger larcin. Que pouvoitil devenir après cette exécution , sinon le « capitaine de la foire aux chétifs )>, comme disoit Eustache Deschamps, le chef de quelque bande de cinq cents malotrus si persécutés du sort , qu'ils n'eussent pu à eux tous montrer trois cents oreilles ? Et quand il comparoit ce spectacle de l'avenir qui attendoit les fringans à la fm de leurs fêtes aux tableaux qu'il avoit vus si souvent pendant son enfance, pendant que sa mère, au son des fuseaux, au milieu de tous les bruits de la famille heureuse et laborieuse , lui racontoit les miracles de la douce Dame, il se sentoit oppressé comme par un cauchemar. Alors il laissoit là le velours et le satin, et il reprenoit avec ses habits de drap , qui étoient l'attribut de la Bourgeoisie, le travail, qui étoit aussi l'honneur de cette bourgeoisie.

Une partie de sa vie étoit donc donnée aux études juridiques; mais là encore Coquillart retrouvoit quelques unes de ces influences qui faisoient l'éducation de son génie littéraire. Si nous pouvions le suivre aux écoles pendant le temps

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OÙ l'on discutoit de la nature, des droits et de la position de la femme , nous entendrions le professeur enseigner les singulières doctrines de maître Drogon de Hautvillers, célèbre professeur de droit civil au XlIIe siècle. Ces considérations juridiques, d'une dureté naive et brutale contre la nature féminine, dévoient encore contribuer à augmenter dans Coquillart ce mépris de la femme qui est un des plus singuliers côtés de son génie.

Au milieu de cette existence donnée tantôt au plaisir, tantôt au travail , la fin de ses études universitaires arriva et le trouva oscillant entre les deux côtés de sa nature. Subiroit-il l'entraînement de cette tendance à la vie et à robser\'ation extérieures ? Se laisseroit-il emporter par le besoin de voir et par l'imagination? ou bien obéiroit-il à ces qualités qu'il avoit plus particulièrement héritées de la Bourgeoisie du Moyen Age, l'intelligence des choses positives, le développement du sens commun et l'amour de la morale t

En suivant la première de ces tendances , il pouvoit prendre la littérature comme carrière, devenir le plus dévergondé des trouvères errans et sans soucis , exagérer en un mot son cynisme jusqu'aux Contredits de Marcoul et de Salomon , jusqu'au Dit de Richaud et au Roman de Trubert, ou bien il pouvoit encore, restant à Paris en qualité de secrétaire de quelque seigneur, lut-

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ter douloureusement au nom de la science contre son génie original et devenir à la longue un pâle disciple d'Alain Chartier. Heureusement la pensée de Dieu, le respect des traditions, la préoccupation de faire une bonne maison en suivant la carrière paternelle , le désir de ne point déshonorer son lignage , toutes ces idées avoient conservé encore une grande partie de leur pouvoir, et opposoient un puissant obstacle à la vie de caprice et de fantaisie. Nous avons dit aussi que la fierté communale étoit fort développée dans la bourgeoisie Rémoise , et toujours la vieille et noble cité avoit exercé une fascination étrange , à laquelle nul de ses enfans n'avoit pu résister. Toujours ils avoient les yeux tournés vers elle, l'honneur, presque la tête sacrée du royaume de France, et toujours c'étoit là qu'il leur falloit revenir. Eustache Deschamps lui-même ne l'avoit-il pas dit ? Il n'y étoit point né pourtant ; mais quand il avoit dû la quitter, il étoit parti bien malheureux. Long-temps il avoit regardé ces mille clochers qui avoient sonné tant d'heures joyeuses, et lorsque le plus haut d'entre eux s'étoit confondu à l'horizon avec le ciel bleu de la douce Champagne , il s'étoit agenouillé et s'étoit écrié en pleurant : <( Adieu te dis, noble cité de Reims. )>

Coquillart voyoit bien aussi que la littérature étoit devenue plus que jamais un accessoire, l'emploi d'un moment de loisir, non un métier. Guil-

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laume de Machault, poète champenois et secrétaire du roi Jean, étoit bien arrivé parla faveur de la Cour jusqu'au canonicat de Reims; mais la faveur royale ne se tournoit plus maintenant que vers les gens de guerre. La Féodalité s'en alloit aussi ; les seigneurs n'étoient plus que de pauvres protecteurs , et il se rappeloit quelle peine Deschamps avoit eue à obtenir une houppelande du duc de Bourbon et un cheval du duc de Bar. — A gens de lettres honneur sans richesses , — disoient les vieux proverbes, qui faisoient au contraire toute sorte de gracieuses promesses au noble métier de l'advocasserie , car l'argent tremble devant la porte du Juge et de l'Avocat , tant il est sûr d'y entrer un jour, et le vent n'entre jamais dans la maison d'un Procureur, tellement ce bienheureux argent en bouche tous les trous. S'il est vrai d'ailleurs que les hôtels des avocats sont faits de la teste des fols , notre Bachelier es lois savoit bien qu'il trouveroit dans sa ville natale les matériaux d'une belle construction. Peut-être aussi entrevoyoit-il déjà, dans un lointain avenir, quelque vieille figure ridée, mais joyeuse encore, coiffée du bonnet rond aux riches fourrures et appuyée sur le dossier sculpté d'une stalle de chanoine. Il lui sembloit qu'en passant on saluoit dévotieusement cette honorable personne du nom de monseigneur Guillaume Coquillart! Il n'ignoroit pas en effet que le canonicat étoit parfois dans la cité la récompense su-

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prême de l'intelligence unie à une vie chrétienne et laborieuse.

Il revint donc à Reims s'installer à titre de pracîicien, ce qui étoit se faire moitié avocat, moitié procureur. Il rentra sans arrière-pensée dans la vie bourgeoise; il y fit rentrer aussi, comme à leur bercail, son esprit, son intelligence, ses instincts et ses désirs. Il se sépara complètement des influences hostiles à la moralité de sa vie, à l'originalité de son génie, et il se jeta résolument dans le travail.

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