III
Installation dans la cité.
endant le temps que Coquillart avoit passé loin de sa ville natale , le calme et la paix, qui y étoient entrés à la suite de la Royauté, avoient de jour en jour étendu leur influence. On avoit bien senti encore, et on les sentira jusqu'à la fin du siècle, ces sortes de soubresauts sans lesquels ne finissent ni les guerres civiles ni les révolutions. Le menu peuple surtout avoit été fortement ému par une sorte de prédécesseur de Luther, Thomas Connecte, qui s'en alloit faisant par toute la France une guerre acharnée aux hennins, aux grandes cornes, à tous les atours des femmes. Mais la foi en la Royauté et le respect de l'autorité étoient revenus , tout tendoit à rentrer dans
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son état normal. La bourgeoisie Rémoise avoit tellement souffert pendant sa période d'orgueil et d'indépendance, elle aimoit tellement ce roi qui l'avoit délivrée des angoisses de la dictature, qu'elle s'abandonna à lui tout entière, et l'on peut mesurer la grandeur de ses souffrances par l'étendue de ses sacrifices. En résumé, pendant tout ce temps, quelque ruinée qu'elle fût, elle ne refusa ni les saluts d'or nécessaires à la continuation de la guerre , au rachat des villes , ni les hommes , soldats ou pionniers, qui alloient périr au siège des places fortes ou dans les escarmouches. Elle étoit redevenue la bourgeoisie fidèle d'une ville qui se disoit le chef et l'honneur du royaume de France. ,
C'étoit surtout l'archevêque , monseigneur Regnault de Chartres , chancelier de Charles VII, qui servoit d'intermédiaire entre la ville de Reims et le Roi. Il n'oublioit jamais ses enfans bienaimés , et , à de bien courts intervalles , on voyoit arriver quelque courrier aux armes de France , quelque Chevaucheur du Roi, apportant une lettre de monseigneur le Chanceher. C'étoit toujours un grand événement. Par là il tenoit la cité au courant des affaires politiques et des nouvelles de la Cour. Ces naives et simples missives racontoient toute l'histoire du temps. Tantôt elles montoient jusqu'aux plus amples renseignemens touchant les mouvemens des armées belligérantes , tantôt descendoient jusqu'aux plus petits dé-
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tails des commérages sur la Pucelle ou des vols faits dans la garde-robe du Dauphin ; elles étoient la vraie gazette du temps, et jouoient à peu près le rôle de la presse actuelle. Elles se répandoient par toute la ville , et , au sortir de la salle du Chapitre ou du Conseil, où elles étoient lues d'abord, elles descendoient dans toutes les oreilles, elles devenoient la conversation de tous. Dieu sait de quels commentaires hardis elles se trouvoient ornées quand elles arrivoient au coin du feu de quelque politique de rétaî et artifice de barberie, ou de quelque autre diplomate des petits métiers. Ces lettres avoient bien, il est vrai , un côté désagréable , et il étoit rare qu'elles ne se terminassent pas comme l'épitre de l'Ecolier Champenois : ((Je vous mande argent et saluts. » Ne falloit-il pas racheter Épernay des mains de Chastillon, aider ce pauvre duc d'Orléans à trouver les 20,000 écus d'or de sa rançon , et remplacer les serviettes volées au Dauphin ^ Cela du reste étoit demandé si courtoisement, qu'il n'y avoit pas moyen de refuser. Et quoique les plus riches bourgeois eussent été obligés de fondre leur vaisselle d'argent quand monseigneur Regnault mourut, en 1444, il n'en fut pas moins, dans les éloges funèbres que prononçoient les bouches savantes de la cité , le pacificateur des princes , l'œil vigilant du royaume.
C'étoit vers cette époque que Guillaume Coquillart rentroit au foyer paternel. Il y retrouvoit
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assises au coin du feu , chantant au son des mêmes fuseaux et murmurant leurs éternelles joyeusetés , ces impressions qui avoient gouverné son enfance , ces influences qui alloient diriger son avenir. Elles étoient les fées protectrices des lignages bourgeois , et elles avoient attendu l'enfant prodigue. Il ne leur avoit guère été infidèle du reste , et il alloit devenir leur illustre et docile élève jusqu'à la fm de sa longue carrière. Il entra résolument , avons-nous dit, dans cette vie chrétienne et laborieuse qui étoit alors encore imposée par les mœurs générales, et qui se trouvoit ainsi la seule respectable , la seule utile et conseillée par l'ambition. Il arrivoit à titre de Practicien, noble état dans la ville de Reims, représenté au Conseil comme le Clergé, les Nobles, les Bourgeois et les Marchands, et souvent même passant avant les nobles sur les actes des délibérations. Il fut accueilli, l'on pense bien, et escorté à son arrivée par tous les proverbes qui étoient, dans la bonne ville, en possession publique, paisible et immémoriale de donner l'aubade à tout débutant dans la carrière judiciaire. Notre praticien n'étoit pas homme à rester court : il vivoit depuis longues années dans l'amitié des proverbes.
Il se mit de grand courage à poser les fondemens de son avenir, et l'on ne tarda pas à reconnoitre en lui un de ces hommes qui ont l'œil à garder et à bien gouverner leur fait. La bour-
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geoisie de ce temps avoit en effet pour règle stricte de travailler sans distraction jusqu'à la fortune gagnée; après cela, les uns prenoient leur repos dans la direction générale de la famille ou dans les charges municipales , d'autres dans les cloîtres, quelques autres dans la littérature.
Les circonstances étoient favorables pour Coquillan. Dans la ville de Reims, il est vrai, un avocat ne gagnoit guère que huit sous parisis pour ser\-ir de conseil en un procès , et il falloit faire de bien nombreuses écritures pour avoir vingtquatre sous ; mais le Moyen Age étoit volontiers processif, et les procès de Champagne étoient aussi célèbres que la fausse monnoie de Paris. La coutume de Reims régissoit non-seulement le bailliage du Vermandois > mais aussi la comté de Champagne et le bailliage de Vitry. Il y avoit là un vaste champ à moissonner. La position paternelle lui avoit fait des protecteurs et des amis ; aussi, dès 1446, le Garde du sceau du bailliage lui avoit demandé un rapport sur des difficultés intervenues à propos de la police des marchés. Sans doute il n'étoit pas aussi savant que M^ Gérard de Montfaucon, qui faisoit en ce moment le premier commentaire de la coutume de Reims; il n'étoit certes pas aussi bien posé dans la ville que M- Jehan Cauchon , M^ Henry le Membru, licenciés es lois, qui appartenoient aux premières familles municipales; peut-être même n'étoit-il pas aussi habile que Jehan de La Sure et Henry
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Payot, ses confrères, procureurs comme lui en court-laye. Pourtant , qui l'eût vu et entendu à l'auditoire de la Pierre-aux-Changes , oij se tenoit le tribunal de l'Archevêque, celui-là l'eût distingué parmi tous les avocats , les conseillers , praticiens, bacheliers ou licenciés en lois ou en décrets qui composoient l'auditoire de M . le Bailly . Celui-là eût pu prédire aussi qu'il y avoit dans l'espèce particulière de son esprit des qualités qui fascineroient le populaire Rémois. Nous pouvons nous le figurer là au milieu des merveilles de son éloquence, et, à juger de son talent oratoire par sa poésie, il semble avoir aimé à se précipiter in médias res , détestant les exordes et oraisons préparatoires. Plutôt fin, ingénieux et vif , que large, ample et éloquent, il avoit pour ennemis ordinaires les déductions et transitions , que ne respectoit guère la promptitude de son esprit ; mais par cette vivacité même il pouvoit pan"enir à l'éloquence , c'est-à-dire que par un effort suprême , comme par colère , il arrivoit , presque à bout d'haleine, à une sorte de puissance de parole, procédant par saccades et par énumération.
Cependant il ne déployoit pas là toute son activité, et c'est dans les autres détails de la vie de la cité qu'il satisfaisoit les plus originales tendances de sa nature. La politique chrétienne, qui avoit constitué la vie sociale du Moyen Age, avoit bien posé le travail rude, persistant et régulier, comme la loi de ce monde ; mais elle avoit aussi
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permis des fêtes nombreuses , pleines de mouvement et d'intérêt, où les esprits venoient s'absorber entièrement, trouver une réaction puissante contre la fatigue journalière, et qui favorisoient l'activité de l'intelligence en même temps que le repos du corps. La diplomatie bourgeoise avoit toujours compris et secondé les vues de cette féconde sagesse. Dans l'intérêt de l'industrie aussi bien que pour éloigner le populaire des agitations politiques , elle avoit eu soin de diriger son activité vers les fêtes religieuses , qui réveilloient par des images brillantes la pensée de Dieu ; vers les plaisirs publics et les réunions, qui satisfaisoient l'amour du merveilleux et la manie conteuse de nos pères. La nation Rémoise, plus que toute autre , aimoit ces distractions ; elle n'avoit pas , comme la Bourgeoisie du nord , des chambres de rhétorique; comme la Noblesse du midi, des Cours d'amour et de plate littérature : sa verve et sa vivacité brutale ne s'accommodoient pas de ces entraves. Cette observation qui travailloit à l'emporte-pièce, si je puis dire, cet amour de la réalité , mais surtout de la réalité excentrique , désordonnée et joyeuse, tout cela ne se trouvoit à l'aise que sur la place, au milieu du bruit, dans les réunions, parmi les commérages. C'est ce qui explique le génie original, indépendant, cynique et réaliste de Coquillart.
Dans la première pairie ecclésiastique du royaume , les fêtes religieuses, on le comprend ,
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étoient fréquentes et remuoient profondément la curiosité générale. Tantôt c'étoient les Joyeuses entrées des archevêques, les inventaires et exhibitions des riches châsses et des insignes reliques, les émouvantes cérémonies des Conciles ; tantôt cette fête de la Dédicace, qui attiroit à Reims cent mille personnes. Puis venoient toutes ces processions qui étoient célèbres jusqu'aux marches d'Allemagne, celle de la Féte-^^Dieu, celle de la Pompelle à Sainte-Timothée , celle du Grand- Bailla, espèce de dragon symbolique de la même fam.ille que la Gargouille et la Tarasque , celle des Pèlerins et de Saint-Christophe à l'église Saint-Jacques, la fête des Etoupes, la procession des Harengs, et tant d'autres. Le populaire se ruoit à ces processions avec un empressement infmi , car il y avoit introduit ce mouvement dramatique , ces naives images qu'il aimoit par-dessus tout, et il y avoit ainsi posé , grossièrement peut-être, mais énergiquement , le cachet de sa poésie et de son génie.
La Bourgeoisie, elle, recherchoit dans cet ordre de distractions des plaisirs non moins vifs, non moins agités, mais un peu plus intellectuels. Sans doute elle ne méprisoit pas les bruyans ébattemens de cette fameuse foire de la Couture, qui duroit toute une semaine , de Pâques à Quasimodo , et pour la protection de laquelle le pape Alexandre III avoit lancé anathèmes et excommunications contre ceux qui attaqueroient les
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marchands en chemin pour s'y rendre. Elle ne dédaignoit pas non plus tous ces exercices du corps qui étoient toujours des occasions de fêtes, les défis entre diverses communes sur le fait du jeu de paume, et surtout les luttes du noble jeu de l'arbalète. Ce gentil jeu, « tant noble et plaisant que toutes créatures se doivent réjouir d'en ouïr parler >-. étoit parfaitement organisé dans la ville de Reims, rue de Cérès et au jardin du Ban Saint-Rémy, avec son Empereur, son Roi et son Connétable , son cerf d'argent aux cornes dorées, de la valeur de neuf livres tournois, qui étoit la récompense du plus adroit, et son image de Sainte-Barbe, signe de commandement. Monseigneur l'archevêque, Jean Juvénal des Ursins, étoit un des chevaliers du noble jeu , à telles enseignes qu'à sa mort Coquillart, son exécuteur testamentaire , eut des difficultés avec l'Empereur des arbalétriers, Colart Boucquin, lequel réclamoit, et à bon droit , ainsi qu'il fut jugé par M. le Lieutenant , l'arbalète du défunt chevalier. Tout cela offroit certes des occasions de bruit et de bonheur ; mais il falloit surtout à la Bourgeoisie les moralités satiriques qui se jouoient dans la Commanderie du Temple, les belles joyeusetés qui se célébroient durant le gras temps, le jour des Brandons et à d'autres époques. Ces joyeusetés morales et allégoriques demandoient bien des heures de réflexion aux graves et ingénieux bourgeois, à Coquillart surtout , qui devoit
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être un des grands inventeurs de telles histoires et un des plus zélés à en accoutrer les personnages. On représentoit en effet, par personnages se promenant à cheval, les misères d'Amour, la folie de Jeunesse, « les sages et gens de grande renommée du temps passé, et la manière comment ils avoient été trompés par les femmes. »
Rien de tout cela néanmoins ne valoit pour les bonnes villes du Moyen Age cette grandiose représentation de la vie et de la passion de Notre-Seigneur, qui revenoit tous les ans à Reims aux environs de la Pentecôte. Elle remuoit la cité de fond en comble, occupoit pendant huit jours entiers toutes les imaginations, et elle devoit exercer sur les tendances littéraires une influence que nous pouvons comprendre.
Qu'on se transporte en effet au milieu de ces seize mille individus de toutes classes qui sont accourus pour assister au Mystère. Beaucoup d'entre eux sont venus des bourgades voisines à trente lieues à la ronde; comme les héros d'Homère , ils sont liés par les hens de l'hospitalité réciproque avec les familles Rémoises ; avant la grande fête, leur arrivée a déjà ouvert les cœurs, ils ont apporté à leurs hôtes les joies de cette hospitalité. Ils sont là tous, étrangers et citadins, au milieu des splendeurs de l'été , et ils ont rejeté pour huit jours tous soucis, toute préoccupation. Dès la veille, qui étoit le dimanche d'avant la Pentecôte, on a fait la montre du
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Mystère : les plus honorables personnes de la ville, accompagnées d'une centaine d'autres acteurs, sont passées en grand triomphe, revêtues un peu à la mode du XV'e siècle sans doute, mais chacun avec les attributs de son rôle. Maintenant, la messe du Saint-Esprit dite de grand matin, les enfants de chœur chantent des motets mer^^eilleux , et l'on va commencer la première de ces neuf pièces, qui dureront chacune près de dix heures. Les illustres personnes que la commune a invitées sont assises en place honorable à côté des plus puissants clercs ou laïques de la cité. L'Echevinage a fait provision de nombreuses queues de vin ; au nom de la ville, on distribue des rafraîchissements aux spectateurs et aux acteurs, pendant qu'à leur tour les plus riches d'entre ces derniers ont fait établir de place en place des buffets tout reluisans de vaisselle d'argent, où l'on offre à tout venant le vin et les pâtisseries. Le théâtre montre le Paradis, la Terre et l'Enfer. Tout ce qui habite ces trois régions, Dieu, ses saints et ses anges, Lucifer et sa cour, les rois du monde, les seigneurs, les hommes et femmes de presque tous les métiers, vont passer devant les yeux des spectateurs. Jusqu'au lundi de la Pentecôte, les détails du saint et merveilleux drame vont soulever dans le cœur de tous les émotions les plus diverses et les plus puissantes. On comprend quel intérêt profond et toujours constant devoit sortir de ce
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drame , qui donnoit la vie aux objets des préoccupations religieuses et journalières de tous les chrétiens. Qu'on se figure à côté de cela l'accompagnement obligé de toutes les fêtes du Moyen Age , ces tables chargées de vins et de viandes dressées à chaque porte, toutes les maisons parées et encourtinées^, les feux de joie à tous les carrefours, les danses et rondes dans toutes les rues, la musique de tous les instrumens luttant comme forcenée avec les chansons joyeuses de toutes les cloches, et la ville illuminée par les lumières qui veilloient à toute fenêtre pendant la nuit entière. C'étoit là le spectacle que présentoient les fêtes de la Bourgeoisie , et c'étoit là surtout que Coquillart retrouvoit les impressions de son enfance.
Les Mystères exercèrent sur lui une incontestable influence. Son style a gardé cette vivacité de dialogue , ces locutions populaires et proverbiales qui les distinguent, la même verve, les mêmes tournures alertes et nettement coupées. Peut-être a-t-il rendu aux Mystères ce que les Mystères lui avoient donné ; dans la Vengeance de Nostre Seigneur entre autres, j ai retrouvé bien des mots qui lui sont propres, des expressions avant lui inconnues, oubliées depuis, et je ne serois pas étonné qu'il eût eu une grande part à la création de cette pièce. Les tentures et tapisseries des églises reraettoient journellement du reste sous les yeux de tous les habitans les per-
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sonnages de la Passion. C'étoit à cette époque aussi qu'on achevoit ces superbes toiles peintes dont les gens de Reims étoient si fiers , et qui dévoient rivaliser avec les modèles d'Arras et de Nancy. Ces toiles étaloient de vives peintures, des personnages richement et brillamment habillés : ce sont là aussi les qualités de la littérature de Coquiltart. Cette littérature prenoit en effet son origine, de même que les images, dans le génie Rémois du XVe siècle ; comme les images aussi , elle naissoit de la réalité prise sur le fait et marquée au sceau d'une originalité intraitable. Il y a bien pourtant dans les Mystères deux qualités que Coquillart ne nous montrera pas , — la naïveté et la simplicité. Ces deux vertus auront disparu au moment où il prendra la plume, mais il les aura vues assez en honneur pendant la première moitié du XVe siècle pour qu'elles puissent lui servir de point de comparaison vis-à-vis du monde moderne. L'amour qu'il aura conservé pour elles, le souvenir des saintes leçons et des graves vertus maternelles, seront la cause de son amertume et l'aiguillon de sa satire.
En ce moment, mais en dehors des fêtes officielles, qui suivoient encore les erremens des traditions , la lutte commençoit entre cette naïveté, cette bonhomie des vieilles mœurs, et la légèreté inconstante et inconsidérée des nouvelles. L'observateur partageoit son loisir entre les unes et les autres. Pendant les temps de pénitence de
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TAvent et du Carême , quand il falloit visiter ses vieux parens ou les graves protecteurs , il mettoit modestement un voile sur ses yeux malins , une sourdine à sa ven^e plaisante. Il venoit sans doute s'asseoir à quelque sérieuse veillée en l'Enclos du Chapitre, à l'hôtel de quelque savant chanoine fort épris de maistre Alain Chartier, et qui récitoit, aux jours gras, aux heures de joie folle , des bribes du Roman de la Rose, ou des extraits du Champ vertueux de bonne vie. L'avocat ne vouloit pas négliger toutes ces discrètes personnes , tous ces honorables et sages maîtres, hauts et puissans bourgeois, vieux Echevins ou anciens Maîtres jurés des grands métiers. Ils avoient été les contemporains de son aïeul et les protecteurs de son père ; ils lui disoient les relations et les vertus de son lignage , et racontoient, à la honte des jeunes gens d'alors, les merveilleuses histoires du temps de leur petite jeunesse. Toutes ces histoires, depuis les traditions guerrières de Reims jusqu'aux Légendes pieuses , Guillaume les reconnoissoit encore : c'étoient elles, nous l'avons dit, qui, en compagnie des Mystères, avoient bercé son enfance ; mais ce n'étoit pas là seulement qu'il alloit chercher les semences de sa poésie. Il préféroit les réunions joyeuses, qui avoient toujours été une des grandes distractions de la Bourgeoisie, mais auxquelles les circonstances, les conséquences des troubles passés, commençoient à
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donner un caractère nouveau , plus léger et plus licencieux.
Les assemblées, les fêtes de confréries, les noces , les accouchemens , les relevailles , tous ces jeux, ces farces, ces ébattemens, toutes ces fêtes de l'hospitalité, n'étoient pas seulement les fêtes de la famille. Elles bouleversoient joyeusement tout le foyer domestique , et elles faisoient sortir tout le linge des grands bahuts ; elles remuoient cette argenterie solennelle et ces coupes magistrales, souvenirs des ancêtres, qui ne sortoient qu'aux grands jours, et qu'on respectoit dans la bourgeoisie comme s'ils eussent été les portraits de la famille. C'étoit à toute la parenté, à tout le voisinage , presqu'à toute la ville , que de telles fêtes se donnoient. C'étoit là que se racontoit la légende dorée de la cité , les médisances , les contes gaillards ; c'étoit là que venoient se réveiller les échos des caquets de l'accouchée et des grands conciliabules des commères, là qu'on ébruitoit tous les grands faits de guerre contre la bourse et la tranquillité des maris. On y récitoit les ballades écrites sur les événemens scandaleux, on y dansoit les chansons composées contre tel ou telle , et dont un joueur de tabourin s'étoit emparé pour en faire une danse. Telles étoient les Cours d'amours et les Chambres de rhétorique des dames Rémoises, « si humaines à gens de cour », comme dira plus tard Coquillart , et qui avoient depuis longtemps
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la réputation d'offrir aux étrangers « grandes fastes et nobles mangiers )>. Dans de telles réunions se trouvoit à l'aise cet esprit que nous avons signalé chez les anciens Rémois, cette verve agressive , peu féconde , un peu plate , rabâcheuse et accablée sous la lourdeur de la forme , mais parfaite dans les mots, les jugemens courts, les maximes et les sobriquets , évitant alors l'entortillage par une vivacité saccadée et peu grammaticale. Ces réunions étoient aussi les grands gaudeamus de Coquillart. Il s'en alloit oreillant par la ville, observant et préparant les documens de sa future poésie. Dans les réunions populaires, il cherchoit « mille mots, mille dictz d'ouvrier )>, comme il l'annonce lui-même, les locutions énergiques et joviales particulières à chaque métier. Dans les assemblées plus brillantes, il étoit à la piste des <( paroles sophistiques », comme il dit encore , c'est-à-dire toujours gaies , mais un peu plus recherchées. Il retrouvoit là ces caractères corrompus ou ridicules qu'il avoit déjà vus dans son étude de procureur sous un si mauvais jour, poussés qu'ils étoient par les âpres passions du gain, de l'envie et de la haine. Là encore il les revoyoit à leur désavantage , en proie à des passions plus bruyantes et plus plaisantes, mais tout aussi honteuses et effrénées. Il ne voyoit ainsi ni l'humanité ni la bourgeoisie sous leurs meilleures couleurs ; il ne faut pas l'oublier, car sa littérature repose presque tout entière sur les ob-
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servations qu'il rassembloit alors. Ilfaisoit, à vrai dire, ces observations, poussé surtout par son instinct ; il les amassoit plutôt qu'il ne les digéroit ; il ne pensoit pas encore à la littérature.
Nous ne savons ce qui l'y poussa plus tard, mais ce dut être quelque hasard , quelque conseil d'ami, le loisir de la vieillesse, la réussite d'un essai tenté par caprice. Toutefois l'apparence peu littéraire et la tournure de simple conversation que présentent ces premiers essais prouvent bien l'absence de toute préoccupation d'artiste. Du reste il resta toujours ce que nous appelons un amateur, et nous verrons que c'est à cette réserva qu'il dut une partie de son originalité. En attendant, tout ce qui se passoit dans la cité, tout ce qui de l'histoire générale arrivoit à la ville , prenoit dans son esprit une vie particulière. Les mots, les proverbes, les observations, lui offroient immédiatement une figure connue, un tronçon de satire, une comparaison joyeuse; chaque fait aussi, chaque action, se générahsoit dans son imagination et y créoit une sorte de type. Seulement il avoit une de ces intelligences trop vives, trop impressionnables et trop emportées pour pouvoir produire en leur jeunesse. Elles ont besoin de voir souvent la même chose pour que cette chose reste en eux ; il faut que le temps fatigue cette fougue d'observation ; jusquelà elles ne peuvent rendre leurs impressions que par éclairs et par lueurs.
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Nous savons maintenant où Coquillart trouva les origines de sa poésie, et nous pouvons aussi nous représenter à peu près complètement sa vie et son caractère. Nous voyons que c'étoit une de ces singulières natures où le cœur parle peu, dont toute l'énergie repose dans Tesprit, dont toute Tactivité consiste dans la lutte entre l'esprit et la raison. Ainsi, tandis que le cœur, ignorant la vivacité du sentiment , sans grand instinct du bien et sans claire vue du sens moral, ne connoît guère et ne croit que ce qui lui a été appris par l'éducation, — l'esprit, lui, est intraitable, indépendant et original; il ne cède à rien, sinon à l'intérêt personnel , clairement démontré par une raison froide et mathématique. Tel étoit notre poète bourgeois. Esprit vif et indocile, mais caractère sérieux et positif, gai dans l'oisiveté, mais grave dans les affaires, il utilisoit cette double qualité, surtout au profit de son ambition. Ce fut la diplomatie de toute sa vie. Sa joyeuseté, sa finesse, son brillant cynisme, lui valoient l'amour du populaire, la crainte moitié affectueuse moitié respectueuse de la Bourgeoisie, et lui ouvroient ainsi la route du Conseil de ville, tandis que son intelligence, sa gravité dans les affaires et dans sa conduite, lui attiroient l'attention du Clergé et lui faisoient une pente facile vers cette stalle de chanoine qu'il avoit entrevue comme le trône de sa vieillesse.
Il lui falloit souvent déployer une grande ha-
Çoquillarî.— ]. f
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bileté pour ménager deux opinions si différentes et marcher sans trop pencher d'un côté ou de l'autre entre deux compagnons de si diverse humeur. Parfois sans doute l'envie, les calomnies, les haines, punissoient ses satires, et le Conseil de ville s'éloignoit à l'horizon ; d'autres fois la légèreté de son esprit et le cynisme de ses railleries laissoient mal présumer de son caractère , et la prébende future faisoit les doux yeux à quelque autre de ses sages confrères. Aussi, quoique sa vie ait été bien heureuse et qu'il se soit nommé lui-même Vhonneste fortuné , pourtant il nous dira un jour, dans un moment de joyeux dépit :
Car pour repos j'ay eu foulure, Pour le beau temps j'ay eu greslure, Pour provision des sornettes-, Au lieu de faisans, alouettes; Pour chariots branlans, brouettes.
Ce fut peut-être à la suite de quelque prodigieux ébattement qui avoit fait froncer les sourcils à messieurs du Chapitre que Coquillart , par esprit de pénitence et pour rattraper le terrain perdu, entreprit la traduction de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe. Cette histoire, qu'il commença à traduire le 12 octobre 1460, en la trente-neuvième année de son âge, traite le même sujet que ce Mystère : la Vengeance de Notre-Seigneur, que nous sommes tenté de lui attribuer, c'est-à-dire la prise et la destruction de Jérusalem par les Romains.
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Je n'ose pas me fier au portrait que donne de l'auteur une des vignettes du manuscrit que nous possédons. La richesse de l'appartement et des habits prouve que cette image est une œuvre d'imagination. Dans cette figure creusée, grave, longue et paisible, dans ces pommettes saillantes, dans cette bouche large, à laquelle les lèvres abaissées aux deux extrémités donnent un si profond caractère d'amertume, je ne puis voir la tête de Coquillart. C'est plutôt le masque de la réflexion, de l'étude et du travail, que de la gaieté et de l'observation des choses extérieures. Quoi qu'il en soit , c'étoit pour lui une chose importante que la traduction de Josèphe; il y travailloit tous les jours de grand matin sans doute , avant l'heure des affaires , et le samedi veille de Pâques-Fleuries, le vingt-quatrième jour de mars de l'année 1465, il put, assis sur son grand fauteuil, en dicter les derniers mots à son copiste, assis sur un escabeau à ses pieds. « Il étoit, ditil, entre six et sept heures du matin. «
Je ne sais s'il avoit l'intention de faire passer à la postérité cette importante date , mais je suis bien persuadé que cette traduction fit dans la ville un bruit infini , et fut la principale cause de sa fortune. Pourtant, quoiqu'elle soit faite avec naïveté et facilité , il faut bien se garder de voir là rien qui indique le génie original de Coquillart. C'étoit une sorte de thèse qu'il ofîroit au jugement du Clergé, peut-être une préparation au
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grade de Docteur en décret qu'il vouloit acquérir, ou bien une manière de faire sa cour au saint et savant archevêque Jean Juvénal des Ursins, et d'obtenir ainsi quelque droit à la place de procureur de l'Archevêché.
Le temps de la littérature n'étoit pas encore venu pour Coquillart, son ambition n'étoit pas satisfaite ni le loisir possible. Les moeurs qui dévoient exciter sa verve et irriter son observation n'étoient pas encore assez tranchées; le monde moderne n'étoit pas complètement sorti du Moyen Age , et la bourgeoisie Rémoise avoit encore à livrer son grand duel au roi Louis XI avant de se reposer dans le luxe, l'oisiveté et la licence.
Noviciat littéraire.
ous venons de raconter la vie intime de
^ ^Guillaume Coquillart, et nous avons vu
^combien chacune des tendances de son
caractère et de son esprit étoit la conséquence, presque le résumé, de l'existence que menoit alors la Bourgeoisie dans la bonne ville de Reims. La destinée littéraire de ce poète est soumise aux mêmes influences , et c'est encore la position de Reims qui va donner leur couleur particulière , âpre , satirique et sceptique , à ses premières œuvres. Le vrai noviciat de sa poésie
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c'est la vie politique de la Bourgeoisie sous la direction de la Royauté, et c'est ce qui doit tout d'abord attirer nos regards.
Louis XI , en montant sur le trône , trouva toutes les classes de la nation sur le chemin de la guerre sociale , déjà toutes prêtes à attaquer le boulevard général, la Royauté, pour en venir ensuite à lutter sans obstacle les unes contre les autres. Le populaire , persécuteur dans les grandes villes , persécuté dans les campagnes , avoit désiré dans ses momens de détresse un pouvoir qui le protégeât exclusivement. Pendant le court espace de temps où il avoit exercé la tyrannie, il avoit à peu près compris ce qui lui étoit nécessaire pour rendre cette tyrannie plus durable : il avoit entrevu qu'il ne lui manquoit , à lui représentant le nombre et la force, que l'union et l'organisation. Il s'organisoit donc à l'abri des associations des métiers, et il inventoit déjà, mais secrètement , des mesures analogues à celles qui composent aujourd'hui la charte du socialisme. On a vu l'influence et les tendances de la Bourgeoisie. Pour la Féodalité , elle n'avoit sans doute plus tout son ascendant moral ; mais , concentrée entre des mains puissantes , elle avoit gagné en énergie ce qu'elle avoit perdu en étendue. Retrempée du reste par la guerre , qui avoit été son berceau , par là retombant un peu dans l'état barbare, elle devoit supporter difficilement à l'avenir la discipline de cette hiérarchie qui avoit été
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sa gloire et sa raison d'être. Elle étoit , et c'est ce qui causa sa ruine , entraînée à désirer la continuation des querelles. Maintenant qu'elle setrouvoit les armes à la main , elle alloit donc essayer de rentrer par la force dans les villes , d'où la diplomatie bourgeoise l'avoit chassée ; dans le gouvernement de la patrie , où la Royauté ne lui avoit plus laissé qu'une place restreinte et diminuée de jour en jour.
On n'a pas généralement aperçu ces germes de la guerre sociale qui menaçoit de suivre la guerre civile , et on n'a vu dans Louis XI qu'un tyran de mélodrame. On en a fait aussi l'adversaire exclusif de la Féodalité , et en cela encore on ne l'a guère compris. Sans doute ce mépris des formalités inutiles qui est propre aux esprits puissante et actifs ; ce dédain des manières , de la pompe , de l'étiquette , qui distingue les génies indépendants, maîtres d'une position incontestée ; ce masque de bonhomie , cet amour des contes grivois et des facéties grossières ; cette astuce , cette diplomatie tortueuse, préférées à la force ouverte et au bruit des armes , tout cela lui a donné l'apparence d'un bourgeois. Sans doute aussi la puissance que la Bourgeoisie devoit aux circonstances, et surtout à sa propre habileté, a forcé Louis XI à s'occuper plus spécialement d'elle et à paroître la protéger, quand il ne faisoit que la surveiller. On l'a ainsi nommé le roi de la Bourgeoisie , mais il a trompé l'histoire comme il a trompé ses contemporains : l'apparence a caché
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la personne. Incontestablement, dans les pays comme la Normandie , où la Noblesse étolt encore redoutable , Louis XI encouragea les influences bourgeoises , accorda des foires ; des privilèges , des franchises , fit des visites, de belles harangues aux bonnes villes , et passa fort gravement la revue des milices armées. Mais là où, puissante et orgueilleuse , la Bourgeoisie essaya de réveiller quelqu'une des traditions d'indépendance qu'avoient caressées ses pères , il la traita plus rudement, peut-être, que la Féodalité. En somme, il n'étoit l'ennemi ni de cette Féodalité, ni de cette Bourgeoisie : il étoit vraiment le Roi , c'està-dire l'adversaire implacable de toute indépendance de caste et de toute tendance fédérative. Il étoit le Roi en ceci encore, que sa brutalité même sauva non seulement la patrie , mais souvent l'avenir de ces classes contre qui elle s'exerçoit. C'est surtout dans la ville de Reims que l'on peut obser^-er la querelle de ces diverses classes , la lutte sourde de la diplomatie communale contre la Royauté , et nulle part la politique de Louis XI, comme aussi les tendances du Populaire , de la Bourgeoisie, de la Féodalité , ne furent plus curieusement caractérisées.
Pendant son sacre à Reims, Louis XI s'étoit trouvé dans une position difficile : connoissant le mauvais vouloir du plus grand nombre des anciens semteurs de Charles V'II, il n'avoit pu refuser l'honneur que vouloit lui faire Philippe de
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Bourgogne , et celui-ci l'avoit accompagné à Reims à la tête de toute sa noblesse de Flandres, de Bourgogne et d'Artois. Louis n'avcit pas oublié le grand amour que les Rémois avoient porté à Philippe de Bourgogne ; il en voyoit les preuves dans la réception cordiale qu'ils faisoient à ce Duc , et il avoit pris les plus minutieuses précautions afm de cacher cet enthousiasme, ou au moins afm d'en diminuer la portée en le faisant passer pour un devoir imposé par lui à la ville de Reims. Toutefois il avoit compris qu'il falloit surtout desserrer ces vieux liens d'amitié en se rendant populaire, et il avoit promis l'abolition des impôts.
Le Roi et le Duc partis , on cueillit les impôts comme à l'ordinaire. Les bourgeois se plaignirent à haute voix , et le peuple murmura sourdement. Un mois environ après le Sacre , les gens des petits métiers s'assemblèrent, s'armèrent de toute sorte de traits , d'arbalètes , de hallebardes et autres basions de défense , coururent sus aux Collecteurs des aides, les pourchassèrent, pillèrent leurs maisons , brûlèrent leurs registres , et , dit une chronique , en pendirent quelques uns qui avoient oublié la science de bien fuir. C'étoit dans de tels accidens que la diplomatie bourgeoise brilloit de tout son éclat. Elle commença par mettre la main sur quelques uns des séditieux les plus mal renommés et dont il seroit utile de se défaire en tout état de cause , puis elle atten-
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dit. Mais Louis XI n'étoit pas homme à commencer son règne sous de tels auspices , et on apprit bientôt que monseigneur Joachim Rouault, maréchal de France, nommé commissaire du Roi en cette partie , se dirigeoit vers la Champagne , fort escorté de gens de guerre. La Bourgeoisie s'empressa d'envoyer cinq des plus habiles et des plus honorables habitans pour remontrer qu'elle n'avoit point pris part à une si damnable sédition , et que les plus compromis des rebelles se trouvoient déjà entre les mains de la justice. Le Commissaire les accueillit froidement et continua sa route. Pendant quelques jours on vit entrer dans la bonne ville une foule de marchands, manouvriers , laboureurs , portant figures étrangères et inconnues. Joachim Rouault arriva à son tour avec une petite troupe ; tous ces étranges marchands se changèrent en autant de soldats, et Reims se trouva directement sous l'autorité du Roi. Après avoir fait saisir environ deux cents des plus coupables et terrifié les boujgeois en annonçant qu'il alloit s'enquérir des complices, Joachim Rouault se contenta de punir une centaine de mutins , parmi lesquels six furent écartelés , décapités ou pendus ; les autres furent fustigés , essorillés , emprisonnés ou bannis.
La Bourgeoisie put apprendre deux choses dans cet événement, qu'on appela le mkmaquc de Reims : la première, c'est qu'elle venoit de rencontrer un roi qui se servoit plus habilement
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qu'elle de la politique bourgeoise ; le second enseignement , le bailli de Vermandois le lui donna à son de trompe quand il publia que (( un grand nombre de gens mécaniques, sous umbre et couleur de fraternité , alliances et confédérations , îenoient des assemblées et congrégations particulières en dehors de toute juridiction , dans lesquelles assemblées ils statuoient entr'eux des édicts et ordonnances , et levoient sur eux des deniers mis en boites et en trésors communs. » C'étoit ainsi que la Royauté protégeoit les bourgeois malgré eux contre le socialisme , et que , tout en se défendant , elle défendoit forcément les lois de la justice, l'avenir de la patrie et de la société.
Cependant la sévérité du Roi n'avoit pas touché directement les bourgeois. Quelques années de tranquillité leur firent oublier les ennuis où les avoit jetés le micmaque ; commie aussi le demisiècle de calme et de paix qu'ils dévoient à la Rovauté avoit effacé de leur mémoire les misères et les angoisses mortelles de la guerre de cent ans. Ils n'y voyoient plus que ces rêves d'indépendance qui les avoient bercés, ces joies de la vanité et de l'orgueil dont ils ne se rappeloient déjà plus les dures expiations. Ils auroient voulu retrouver dans le roi Louis cet ami discret et respectueux de la bonne ville qu'ils avoient rencontré dans le duc Philippe; et, sentant au contraire cette main de la Royauté qui les maintenoit toujours le plus près possible du cœur de la France;
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ils murmuroient et se révoltoient intérieurement. Ils montroient leur mauvais vouloir en se faisant lents dans les choses nécessaires , inertes dans les choses utiles , taquins dans les choses indifférentes , en se plaignant sans cesse , résistant toujours, jusqu'à ce qu'ils sentissent la première flamme de la colère du Roi. Louis XI trouva bientôt un homme selon son cœur, et il envoya à ses très chers manans et habitans de Reims messire Raulin Cochinnart , qui , une fois capitaine de la ville , fit de ces si puissans et si rétifs bourgeois les plus dociles constructeurs de murailles qu'on pût voir.
Ce Cochinnart étoit une sorte de Richelieu sur un petit théâtre , un de ces esprits fermies et obstinés qui voient dans le lointain un but grand et noble, et qui y marchent droit sans s'arrêter devant nul obstacle et sans s'inquiéter des détails de l'exécution. — Dans les détails d'exécution rentrent nécessairement la vie et la fortune de ceux qui se trouvent sur le chemin. — Il avoit reçu de son maître la mission de s'opposer au renouvellement de la guerre civile , en empêchant Edouard d'Angleterre de prendre par le sacre une apparence de légitimité. Il avoit donc juré que Reims ne tomberoit pas aux mains des Anglois , et quand il avoit devant les yeux ce but , qui étoit pour lui le salut de la patrie , peu lui importoient les plaintes de Marguerite, veuve de Jehan Vakier, pillée par ses sergens , et les clameurs que faisoient pousser à toute la ville les vo-
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leries insignes commises parles Jehan Bresche, les Robinet Bresche, les Pemet Cabi, et les autres gens de mauvaise vie qu'il employoit à rendre malléable Tindocilité bourgeoise.
Sur ces entrefaites, c'est-à-dire en 1472, le pouvoir féodal sembla se réveiller du long sommeil où l'avoient tenu les derniers seigneurs de Reims. Le saint archevêque Jean Juvénal venoit de mourir. Son successeur, Pierre de Laval, avoit l'orgueil des grands barons ; il étoit Montmorency par les lignes paternelles, du sang de Bretagne par les femmes de sa maison ; neveu de Charles VII , cousin-germain de Louis XI , c'étoit un des plus grands seigneurs du royaume. Il arrivoit sur le trône archiépiscopal les yeux fixés sur la position que les seigneurs de Reims avoient occupée au Xle siècle, et il étoit décidé à faire reculer jusqu'à ces limites tous ceux qui, Roi, Abbés, Bourgeois, avoient profité des malheurs des temps pour usurper les droits du patrimoine de saint Rémy. Fier et ferme , impatient et dédaigneux, il se trouvoit au nombre de ceux qui poussent jusqu'à l'apogée de la puissance les pouvoirs jeunes et en chemin de monter, mais qui tuent sans retour les pouvoirs sur le déclin de la ruine. Il étoit né deux siècles trop tard; la Féodalité ne pouvoit plus supporter un stimulant aussi énergique.
Raulin Cochinnart, en arrivant dans la ville , commença par attaquer en face le pouvoir féodal.
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il commanda aux Dizainiers ei Connétables de détruire le château de Porte-Mars. C'étoitla forteresse féodale d'où relevoient un grand nombre des fiefs de la mouvance archiépiscopale. Les bourgeois détestoient cette forteresse. Elle étoit depuis deux siècles l'occasion de toutes sortes de négociations ; elle avoit entrée dans la campagne, entrée dans la ville , et elle empêchoit la Commune d'être complètement maîtresse de ses murailles. C'étoit néanmoins un crime de lèse-suzeraineté que de la détruire. Voyant Cochinnart décidé à ne pas reculer, les Rémois feignirent d'avoir peur de leur archevêque , firent maintes représentations, demandèrent une garantie au nom du pouvoir royal , et après avoir envoyé des ambassadeurs à Pierre de Laval pour lui démontrer qu'ils ne cédoient qu'à la force, ils s'en allèrent joyeusement détruire ces vieilles murailles , célèbres déjà dans les Romans de chevalerie. L'Archevêque comprenoit bien qu'il ne pouvoit lutter directement contre le représentant du Roi. Il fit donc circonvenir Louis XI et crut faire acte de bonne politique en demandant le titre de Lieutenant-général du roi pour le pays de Reims. Louis, plus habile que l'archevêque^, le lui accorda ; il comprenoit quel avantage lui donnoit le premier seigneur ecclésiastique de France en devenant le fonctionnaire de la Royauté. Armé de ce pouvoir, celui-ci revint à Reims , fit saisir et chasser tous les acolytes de Cochinnart,
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et , forçant ce dernier à comparoitre devant lui , « il ne savoit , lui dit-il , ce qui le retenoit de le faire mettre en sa bombarde et jeter jusqu'au Bois-Salins. » Les bourgeois , broyés entre les deux mains de l'archevêque, quitenoient chacune un des pouvoirs principaux de la nation , s'humilièrent , expièrent encore une fois les ruses de leur politique, et promirent 900 livres pour la reconstruction du château. Mais le sénéchal de Normandie , Monsieur de Saint-Pierre , et Jehan Raquin , amis de Cochinnart , représentèrent au Roi le tort qu'il laissoit faire à ses fidèles serviteurs, et combien adroitement l'Archevêque se servoit de son titre de Lieutenant au profit du pouvoir féodal. Louis, furieux, envoya un mandement à son bailly de Vermandois ; ce mandement , brutal et injurieux pour le duc de Reims , le cassoit de sa lieutenance, déchargeoit les bourgeois de leur promesse de 900 livres, et remettoit Cochinnart à la tête de la ville. L'Archevêque vit qu'il étoit inutile de lutter, il se retira à son abbaye de Saint-Nicolas d'Angers , et Cochinnart trouva le lendemain sur sa table ces simples mots : 0 Le roy ne vivra point toujours! >y
La Commune étoit donc encore une fois victorieuse ; mais sa joie fut de courte durée , et la tyrannie du nouveau maître ne connut bientôt plus de bornes. On venoit d'apprendre la venue en France d'Edouard d'Angleterre; cette nouvelle apporta au capitaine de Reims le plus sûr
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moyen de satisfaire sa vengeance contre les officiers et amis de l'Archevêque , contre le Clergé et contre les bourgeois en général , dont i! avoit remarqué la joie à l'annonce de sa chute. C'est surtout aux biens qu'il s'attaqua , et la somme qu'il cueillit par les amendes, confiscations, compositions , fut immense. Heureusement pour les Rémois , le roi ne vécut pas toujours , comme l'avoit dit Pierre de Laval , et en 1485 trois commissaires furent nommés pour interroger Cochinnart sur ses excès. Ils le trouvèrent à Amboise ^ dans sa maison d'Entre-les-Ponts ; il étoit dans son lit , aveugle , cassé par la vieillesse , brisé par les infirmités, mais aussi énergique que quand il tenoit sous sa main de fer l'orgueilleuse capitale de la Champagne. Il ne nia rien , ou guère. Du reste , dès 1477 , Louis XI , averti des violences de son commissaire, fort peu irrité contre lui peut-être , mais voyant les fortifications à peu près complètes et la Commune rendue docile, Louis XI l'avoit retiré.
Aussi bien quant à Reims l'œuvre politique étoit faite , le Populaire avoit été puni dans son sang, la Bourgeoisie dans sa fortune , la Féodalité dans son orgueil, et de longtemps on ne devoit entendre parler de jacquerie , d'indépendance fédérative, de souveraineté seigneuriale.
Ce fut vers cette époque que Guillaume Coquillart entra dans la littérature.
Depuis l'instant où nous l'avons perdu de vue,
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en 1463 , au moment où il achevoit sa traduction de Flavius Josèphe, il avoit grandi en influence et avoit conquis la double position que lui promettoient ses qualités diverses. Jean Juvénal avoit pris en affection le sage et laborieux traducteur de VHistoire des Juifs ; il l'avoit nommé Procureur de Tarchevêché , c'est-à-dire, après le Bailly, le premier des officiers temporels. En 1470, nous le voyons arriver au Conseil de la ville , en suivre assidûment les séances, souvent défendant les droits de l'Archevêque, et toujours veillant, dans le cercle de son pouvoir, au profit de la bonne ville. Jean Juvénal l'avoit nommé, en 1472 , son exécuteur testamentaire, Pierre de Laval lui avoit conservé sa position ; mais tout cela attira sur lui la dangereuse attention de Cochinnart. Aussi commença-t-il par le mettre, comme les grands politiques de Reims pouvoient le dire, entre l'enclume et le marteau, en le nommant un des Commissaires chargés de veiller au travail des fortifications en son absence. C'étoit l'exposer à la haine de ses concitoyens s'il se montroit sévère, à la malveillance des officiers du Roi s'il se montroit facile. Il est probable que le poète Rémois préféra la malveillance de Cochinnart, car nous voyons celuy-ci lui extorquer cinquante écus d'or et une douzaine de fines serviettes, ce qui donne une satisfaisante idée de sa position de fortune. Pendant ce temps, Guillaume cherchoit à recueillir le fruit
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de sa traduction de Josèphe , et nous le voyons enfin reçu Docteur en décret,
A partir de ce moment, la période la plus difficile du travail de sa vie étoit terminée, il pouvoit être sûr de sa fortune , il n'avoit plus qu'à attendre les récompenses. Il passoit la plus grande part de ses loisirs dans la plus notable et la plus intelligente société de Reims, au milieu des Chanoines et des officiers, tant spirituels que temporels, de l'Archevêché. Dans ces réunions, on discutoit toutes les conséquences de la révocation de la Pragmatique sanction, on agitoit toutes ces questions de réforme qui remuoient alors si profondément les esprits ; on comparoit ce qui se passoit avec ce qu'on avoit vu au temps de la jeunesse, et rien de tout cela ne tomboit en vain dans l'esprit du poète. Le temps favorable étoit donc venu , qui devoit briser les dernières entraves de ce génie singulier, et tout se réunissoit pour le pousser à la poésie qui convenoit le plus à sa tournure d'esprit.
Il n'avoit pu s'abandonner à son genre sarcastique et gai au milieu des douleurs de la patrie ; mais maintenant la France étoit redevenue riche , pleine d'aise , presque agitée déjà par cette surabondance de luxe, d'activité et de fièvre hardie, qui suit toujours la paix et le bonheur. A l'abri derrière la Royauté , le caractère François reparoissoit, le rire revenoit, non point ce rire acre et plein de malédictions qui est, dans This- Coquillarî. — I. g
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toire, l'écho des jours d'angoisses, mais ce rire léger qui voltige autour des ridicules. Pourtant la Royauté n'avoit pu procurer que le bien-être , et ce bien-être même avoit encore contribué à développer ces rudimens de dépravation et d'affoiblissement du sens moral que contenoient les crimes et les misères du passé. La foi seule eût pu reconstruire la pureté et la simplicité des mœurs , mais la foi étoit blessée pour bien longtemps. Coquillart avoit devant ses yeux la deuxième des générations qui étoient nées depuis la guerre. Cette génération ne touchoit par aucun point au Moyen Age ; elle portoit toute la peine des fautes paternelles, et elle étoit possédée par un besoin de luxe, de joie bruyante, de jouissances matérielles, qui signaloit la naissance d'un nouveau monde.
Le poète Rémois étoit surtout frappé de voir que la vie tout entière et pour toutes les classes étoit devenue une vie de loisir : chacun faisoit l'école buissonnière et passoit le temps à courir les fêtes, qui n'étoient plus réglées et organisées comme autrefois. La fantaisie entroit violemment dans Phumanité, et elle chassoit la vieille société fondée par l'Eglise. Les jeunes gens de la Bourgeoisie se conduisoient tout comme autrefois se conduisoient les seuls Jongleurs, et ils bâtissoient toute leur existence sur le plan de cette vie exceptionnelle que menoient , au grand détriment de leur conscience et de leur avenir, les
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plus libertins d'entre les écoliers. Le monde moderne prenoit donc pour règle générale de sa conduite ce qui n'avoit été que l'exception dans le Moyen Age, et ce furent surtout ces idées qui jetèrent Coquillart dans la littérature. Il avoit alors cinquante-six ans, et, quand cette foule de nouveaux masques fit irruption sur la scène de ses observations, son esprit étoit assez calmé pour lui permettre d'embrasser d'un coup d'œil l'ensemble de ces portraits.
En l'année 1477, on vit circuler dans les bonnes sociétés de la ville de Reims un petit opuscule intitulé le Plaidoyer d'entre la Simple et la Rusée. C'étoit un des premiers ouvrages d^honorable homme et sage maistre Guillaume Coquillart. Il fut, à un an de distance, suivi par VEnqueste d'entre la Simple et la Rusée. Il s'agit dans ces deux œuvres du Mignon, l'amoureux par excellence, réclamé par deux femmes, la Simple et la Rusée : celle-ci l'a enlevé dernièrement à sa rivale. Dans la première pièce, Maistre Simon et Maistre Olivier, avocats , plaident devant Monsieur Jehan l'Estoffé , le juge , sur la question de propriété du Mignon. L'enquête est ordonnée; elle fait le sujet de la deuxième pièce. Là, devant un jury grotesque, comparoissent six témoins destinés à représenter toutes les infamies de la ville , et qui racontent les causes et détails de la querelle entre les deux femmes. Les termes de droit sont ingénieusement attachés à la trame \ chaque texte
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est à peu près juste, chaque glose est grave ; enfin c'est une enquête, un plaidoyer parfait et sérieux quant à la forme ; il n'y a que le fond , le débat , qui soit comique.
Ce débat peut être, au gré des imaginations amoureuses du symbolisme, le sujet de diverses interprétations. C'est la querelle de la vieille et de la nouvelle société, ou de la vieille et de la nouvelle littérature, se disputant le génie de la France , ou bien encore des vieilles et des nouvelles amours, svmbolisées sous le nom de la Simple et de la Rusée. A première vue, c'est la lutte entre la femme galante des temps passés et celle des temps modernes. La première, la Simple, c'est l'amoureuse du Moyen Age , à peu près fidèle, bonne et facile, ennemie acharnée de l'amour platonique , mais se contentant de jouir secrètement de ses amours. Pour la Rusée, la coquette moderne, elle est fausse, hypocrite, pleine d'afféterie; il lui faut le grand bruit, le brillant, l'effronterie. C'est ainsi une philosophique manière de montrer les deux espèces de femmes qui se disputent le Royaume d'amour. Tout y va au fait , tout y est naturel , réel , brutal. La caricature y est double. Dans la forme, c'est la caricature des cérémonies de dame Justice ; dans le fond , c'est la satire des poésies amoureuses , c'est le voile arraché à tous ces poèmes, romans, chansons, où l'on cache hypocritement sous la langueur, sous les plaintes
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modulées et les gémissemens imbéciles, ce qui n'est en définitive que passion matérielle , emportement de la chair et des sens.
Après ces deux pièces parurent probablement ces Monologues du Puys, de la Boîte de Foing, du Gendarme cassé. Pourtant ces ouvrages , qui ne portent pas de date, vinrent peut-être plus tôt. Dans le Monologue du Puys surtout , on trouve quelque chose de moins arrêté et de moins brutal ; on croiroit que l'auteur n'a pas encore foi en son genre, et c'est là qu'on rencontre le plus de souvenirs de la jeunesse et de PUniversité. En tout cas, ces Monologues paroissent être un genre inventé par Coquillart, un genre qui tient le milieu entre le Conte et la Farce, destiné, comme le Conte, à narrer quelque aventure scandaleuse, mais ressemblant fort à un Dialogue récité par un seul personnage. C'étoient, autant qu'on en peut juger, des sortes d'intermèdes qui prenoient leur place au milieu des danses et des festins de la nation Rémoise, et on peut les regarder comme les bouquets à Chloris , les chansons de dessert de la Bourgeoisie au XVe siècle. Le meilleur de ces Monologues est incontestablement celui du Gendarme cassé. Les gens d'armes avoient toujours été , nous l'avons vu , les ennemis particuliers des Rémois . tout dernièrement encore ils avoient très maltraité le pays environnant; peut-être y a-t-il là quelque souvenir de Ccchinnari : aussi le gendarme est-il représenté d'une âpre façon. C'est
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bien l'ignoble soudard , le vieux routier qui a perdu le respect de toute chose , avec ses observations de mauvais lieux, ses opinions, ses études de mœurs qui sentent la taverne et le pillage. C'est lui naturellement qui a mission d'exposer les plus rudes exemples, les plus odieux caractères de femmes , et c'est dans sa bouche que le Poète met la plus amère satire contre cette fièvre de luxe qui attaquoit la Bourgeoisie.
Cette poésie, toute cynique qu'elle fût, étoit loin d'avoir porté atteinte à la gravité du jurisconsulte. Le 10 octobre 1481, Regnault Doulcet, lieutenant-général de M. le bailli de Vermandois , confie à Coquillart , ainsi qu'à trois autres hommes de loi , le soin de mettre par écrit toutes les coutumes de Reims. Ce travail lui valut à peu près de 35 à 50 sols par jour, grosse somme. Mais après l'affaire sérieuse revint la caricature , qui lui apporta plus d'honneur que l'autre ne lui avoit apporté d'argent. Les Droitznoiiveaalx, qu'il travailloit vers cette époque, sont le plus long et le plus original de ses ouvrages. Le grand travail de réforme qui se faisoit dans le droit et dans la discipline ecclésiastique lui donna l'idée de cette joyeuse satire, qui peut être considérée comme une charge de la Somme de quelque Me Drogon de Hautvillers, ou bien comme une caricature des Cours et Arrêts d'amours. Il y a sans doute là aussi une arrière-pensée de comparaison entre le vieux monde chrétien , grave et
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moral, que lui avoient fait entrevoir les leçons maternelles , et la futilité des nouvelles choses , la méchanceté, le trouble, survenus dans les volontés et les idées du temps présent.
Il indique en effet qu'il vient enseigner trois choses : les modes fringantes , les paroles élégantes, les termes juristes, et il revient souvent sur cette idée de mots nouveaulx, droits noaveaalx, modes et rhétorique nouvelles. En résumé , ces Droitz nouveaux, véritable cours de galanterie trouvère, fort utile à comparer avec la galanterie des XVI Ile et XIXe siècles, ces Droitz sont bâtis sur le modèle des livres de jurisprudence. C'est une réunion de statuts du droit canon et du droit naturel , le tout caricaturé d'une façon cynique , mêlé à des contes grossiers et arrangé avec les formules, les divisions, les gloses, rubriques, questions, interprétations, qui constituent l'apparence d'un Traité de droit civil. C'est ainsi encore une raillerie de l'art juridique unie à une vive et piquante satire des mœurs du siècle, mais où le mot, l'esprit, la nécessité de faire ressortir le portrait, dissimulent trop la réflexion et l'idée morale.
C'est sans doute après avoir terminé les Droitz nouveaulx que Coquillart entra dans les ordres. L'Archevêque et le Chapitre lui accordèrent la cinquante-septième prébende, qui vint à vaquer. Le 2 1 avrtl 1483 il put prendre possession de sa stalle de chanoine. Il étoit enfin arrivé à cette gloire qui avoit été le but de toute son ambition,
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et ce fut sans doute avec un grand sentiment d'orgueil qu'il se vit revêtu de la chape d'honneur, portant à son choix le chaperon fourré ou le bonnet rond de docteur, et montant sur son pupitre pour y chanter matines dans le magnifique chœur de la cathédrale de Reims.
Le nouveau Chanoine fut choisi pour composer un poème qu'on devoit réciter en grand appareil devant le nouveau roi Charles VIII, lorsqu'il viendroit se faire sacrer. Ce ne fut pas sans une certaine inquiétude qu'il se vit appelé à donner aussi solennellement la mesure de sentaient. C'étoit sur lui que comptoient ses concitoyens , comme sur la gloire de la nation Rémoise. Il auroit pour auditeurs tous les émules des Molinet, des Chastellain , des Octavien de Saint-Gelais, et peut-être exposeroit-il aux railleries de ces savans et élégans esprits la poésie provinciale et le génie de la Champagne. Il ne savoit pas que c'étoit à peu près la dernière fois que les échos de la vieille littérature alloient retentir parmi les princes et à la Cour des rois de France ; mais dans son cercle intime il reçut à coup sûr bien des conseils contradictoires : céderoit-il à l'école Savante alors à la mode , et chercheroit-il quelque pâle imitation de Me Alain , ou bien obéiroitil courageusement au genre Bourgeois? Il prit ce dernier parti, et composa le Blason dn Armes et des Dames, c'est-à-dire la comparaison et l'éloge des biens qu'on trouve dans les unes et dans
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les autres. Il travailla d'ailleurs plus qu'il n'avoit jamais fait; il évita les négligences de style, suivit et développa plus complètement ses idées , enveloppa son cynisme habituel d'un triple voile, sans rien perdre pourtant de sa vivacité, de sa franchise et de son naturel. Il dut être singulièrement applaudi , et cette ver\'e , ce charme dans les détails, cette invention gentille, cette forme joyeuse , facile et légère , pouvoient plaire aux deux sortes d'écrivains qui se partageoient alors la Cour, aux fins et aux délicats comm.e aux amoureux de la grosse gaieté ; à ceux qui , tournés encore vers le Moyen Age par Louis XI et les Cent nouvelles, se rattachoient aux Trouvères, à ceux-là aussi qui pressentoient déjà la Renaissance et présageoient François 1er.
On connoît encore de lui quelques Ballades qui n'ont guère de caractère. Pour moi, je lui attribuerois volontiers les œuvres anonymes attribuées à Villon; la coupe des vers, la tournure du style, bien des expressions et une certaine harmonie propres à Coquillart, — tout cela, joint à quelques détails caractéristiques, m'a à peu près persuadé que ces ouvrages pouvoient être de lui ' .
I. Nevizan dans sa Sylva Nuptialis , Hotman dans leMatago de Matagonibus , La Croix du Maine dans sa Bibliothèque^ le Guide des Arts et des Sciences et Promptuaire de tous livres, lui attribuent deux ou trois pièces sans apparence de raison ; mais il est probable que le poète de Reims pourroit bien revendiquer quelques-unes de ces petites œuvres vives
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La comédie humaine à la fin du XVe siècle.
Nous connoissons le Poète; pénétrons dans son œuvre et demandons-lui quelle étoit cette société corrompue qui devoit enfanter l'âge moderne.
Le Dieu de ce monde au milieu duquel nous mène le Poète bourgeois , c'est nécessairement l'Amour, — non point cet Amour des temps chevaleresques , l'Amour au cœur de lyon, au cœur d'aignel, héroïque au milieu des aventures guerrières , ailleurs humble , doux et courtois , sensuel sans doute , mais fidèle jusqu'à la mort. Iseult la blonde et la belle Maguelonne, la douce Grisélidis, sa sœur passionnée la châtelaine de Vergi, et toutes leurs gracieuses compagnes, se sont endormies au départ des chevaliers de la dernière Croisade , et peut-être attendent-elles , pour se lever, le retour si long-temps espéré du
et satiriques qui pullulent vers la fin de ce siècle. Nous pourrions citer, dans le Recueil des anciennes poésies françoises, publié dans cette Bibliothèque elzevirienne , plusieurs morceaux qui semblent avoir des droits sérieux à être signés de son nom. Nous aurons occasion de revenir là dessus à la fin de ee premier volume, et dans le courant du second nous indiquerons les pièces de ce temps qui se rapprochent le plus des œuvres authentiques de Coquillart.
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roi Arthur et de l'enchanteur Merlin. Marot , avec sa poésie gentille, essaiera de réveiller les plus légères de leurs sœurs , et sans doute elles étoient dignes d'entendre la divine musique de Ronsard, le Roi des poètes ; mais ce n'étoient point là les amours qui avoient frappé Coquillart. Il n'avoit pas non plus vu paroitre encore cette sorte de misérable passion qui constitue la poétique des amants de ce temps-ci ; il n'eût point compris ces sophismes qui se trempent si laborieusement dans les larmes pour briller au soleil de la rhétorique , et il eût singulièrement raillé cette fièvre d'impuissance qui descend jusqu'au suicide pour y chercher une preuve de vigueur. Ce qu'il nous montre, c'est ce qu'on peut appeler l'Amour bourgeois, l'amour des dimanches de la Bourgeoisie; c'est le sensualisme gaillard des jours de fête dans la cité joyeuse ; c'est le sentiment dans sa plus matérielle acception,, brutal et grossier, naïf et franc dans sa brutalité , plein de vie , de naturel et de tapage, au milieu de sa corruption ; c'est l'amour de ceux-là qui ont hâte de jouir : pressés qu'ils sont entre le travail de la semaine qui vient de fmir et le travail de la semaine qui va commencer, ils n'ont pas grand temps pour la coquetterie ; ils n'ont ni le loisir ni le repos d'esprit qui laissent mûrir la poésie du sentiment; tout au plus ont-ils la poésie des sens, celle qui apporte l'ivresse et la volupté par les tendres et les brillantes couleurs , par le froissement du ve-
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lours et de la soie, par le cliquetis de Tor et des bijoux , par le bruit des chansons joyeuses et des verres vibrans. Pour ces fêtes, les nouveaux élégans de la bourgeoisie quittent le foyer domestique, mais ils le quittent un seul jour. Corrompus , pourtant honteux encore , ils entendent la famille qui les appelle et qu'ils vont rejoindre ; il faut que le plaisir soit emporté séance tenante et que la coquetterie abrège fort ses cérémonies. Avant la fête suivante, le foyer domestique aura peut-être converti ces transfuges à sa douce gravité.
C'est bien là, du reste, la passion distinctive de ce XVe siècle , qui est déjà assez sorti du Moyen Age pour avoir rencontré l'effronterie de la corruption, qui n'est pas assez entré dans le monde moderne pour avoir osé chanter la poésie de la débauche. Cet amour leste et grossier, ce mépris de la femme, railleur, franc, plein de bonhomie, mais implacable et sans ménagement, étoient bien dans le caractère de la Bourgeoisie d'alors. Sans cesse en contact avec le peuple, éloignée par l'activité de sa vie de ce poli de civilisation que donne le loisir, cette Bourgeoisie du XVe siècle avoit gardé assez intactes les qualités propres au génie' du populaire François; une fois hors de la vie de ménage , elle étoit volontiers, dans ses ébats, brutale et grivoise. Privée de Péducation chevaleresque , elle ne respectoit pas la femme en tant que femme , mais en tant qu'elle
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étoit respectable, c'est-à-dire bonne mère, épouse docile et fidèle. Plaçons-nous donc avec Coquillart au milieu de cette ville de Reims, dont il a été le poète, suivons-le dans une de ces fêtes auxquelles préside le premier amour du monde moderne , nous connoîtrons ainsi le poète par ce monde qu'il a reproduit, et c'est le meilleur moyen de le juger.
Le voilà, le Prince des sens , l'Amour, le dernier seigneur de la Commune affranchie. Il n'est ni blanc , ni rose , et ce n'est pas un enfant : c'est un robuste jeune homme, haut en couleur, à la figure riante et ronde, aux mains rudes et aux épaules carrées. Il n'a ni arc ni flèches: ce sont les armes qui atteignent les cœurs parfumés et les déshabillés galants ; mais il porte à sa main droite la coupe d'argent nette et grossièrement ciselée, la coupe vingt fois vidée qui fait les yeux vainqueurs et les sens invincibles. Il agite dans sa main gauche la bourse aux écus d'or, et tout autour de lui gisent les plus riches produits de la marchandise , les bijoux de l'orfèvre , les toiles fines du tisserand , les étoffes brillantes de la draperie. C'est par là qu'il achète les plus rebelles de ses ennemies. Ce n'est point l'orgie pourtant qu'il célèbre; non, les Dieux antiques ne sont pas encore ressuscites, et les voiles de la pudeur jetés par le Christianisme sur le corps de la femme ne sont pas encore en lambeaux. Il ne connoît pas les raffmemens de la volupté , et il a
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consente quelque grâce , un peu de cette fraîche poésie des champs et des feuilles, du soleil et du printemps, que le Moyen Age, en sa jeunesse, avoit donnée pour compagne à la poésie du sentiment. Au XVe siècle, sans doute, les bijoux ont presque remplacé les fleurs , et les jeunes filles des poèmes ne portent plus ces gracieux ornemens , ces jupes ornées de roses pures, ces ceintures de violettes et ces couronnes de nouvel églantier, avec lesquelles elles alloient chanter la veillée du dieu gentil. Néanmoins l'Amour bourgeois a bien souvent couru aux fêtes des villages voisins, il a assisté aux processions du Grand- Baîlla, aux Fêtes de la rosée , aux plantations du Mai, et il en a rapporté , avec des pannerées de feuilles, de mousses et de fleurs , l'intelligence des fraîches et riantes couleurs.
Il est là maintenant, ce Dieu vainqueur, dans la cité vieillie et corrompue, sous son dais, au haut bout de sa table bruyante ; mais les tentures sont réjouissantes à l'œil, et le plancher de la salle est couvert de romarins, de muguets, de lavandes et de giroflées. Il habite son palais, et ce palais, si ce n'est une Halle, est presque un Hôtel de ville. Il est entouré de sa Cour; sa Cour a ses officiers, comme M. le bailly de Vermandois; ses conseillers portent cotte verte, ses Huissiers ont la tête couverte de chapeaux de fleurs de houx, et ses Avocats sont là prêts à invoquer les droits nouveaux, ces droits des sens
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que ne promulguoit pas la poésie des temps passés. Pour lui, il a haut et puissant maintien , il prêche ses éternels mensonges, et tous ses sujets répètent en chœur : « C'est lui qui est le roi de toute douceur, de toute courtoisie et loyauté ; c'est lui qui rend l'homm.e prompt, prudent et sage; sans lui, nul ne devient parfait. »
Parfois il s'abandonne aux élans de sa nature cruelle, il dompte alors ses ennemis
Par un ris de la queue de l'œil Qui les mène jusqu'au mourir,
et malgré son air bonhomme, malgré sa figure enluminée, ses yeux s'arment de méchantes coquetteries, comme s'il étoit toujours le descendant de Vénus, la fille de la mer capricieuse. C'est alors qu'il tourmente ses serviteurs pour leur faire inventer les ruses , les mots élégans et amoureux; il les force maintenant à rire, bientôt à soupirer; maintenant résolus, puis découragés, maintenant gracieux et bientôt sombres , ils font par son ordre mille grimaces, mille singeries, et bien souvent n'ont-ils pour toute récompense que les yeux dédaigneux de leurs maîtresses, les menues pensées, les marmousemens, le songer creux, qui arrêtent leurs bras et contractent leurs fronts pendant le travail de la semaine. Cependant il se rappelle bientôt qu'il est le dieu des fêtes et l'amour bourgeois ; il laisse ses joyeux amis
Dancer, bondir, tourner, virer, Fringuer, pomper, chanter, saulter.
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Aussi le Dieu est-il entouré d'une suite nombreuse; tous ses jeunes vassaux, les mignons, fils des grands marchands de la cité Rémoise, les busîarins , élégans des petits métiers , les rustarins , verts galans de campagne , tous se pressent autour de lui. Ils se promènent en pourpoints de satin, cheveux longs, perruques de prix, et les flûtes, les rebecs, les tabourins, vont donner le signal du Train, du Petit rouen, de tous les branles et de toutes les basses danses.
A coté d'eux sont les dames de pensées amoureuses ,
Si ceintes, si polies, si frisques.
Si pleines de doulces amours, Si propres pour trouver replicques, Si promptes pour donner secours, Si humaines à gens de Cour.
Chacun rit, raille, conte sornettes; chacun raconte les merveilleuses aventures de Gaultier et de Michelet, ces types gaillards, ces don Juan des classes marchandes. C'est un cliquetis de médisances; chacun discute les causes, droits et devoirs d'amour; chacun se vante et chacun coquette. Le palais du Dieu est plein, les portes mêmes sont encombrées par un nombre infmi de galantins qui se pressent d'arriver dans le temple, et le poète satirique nous montre à l'arrièreplan , où nous ne le suivrons pas , les lits parés , les paquets d'herbes vertes, tandis que les plus réservées de ces honnêtes dames montent en
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quelque tournelle pour y visiter en petite compagnie la lingerie de la famille.
Puis, quand il a ainsi dépeint le temple et Tidole, quand il a esquissé la scène générale et bâti le théâtre, Coquillart amène les personnages divers, toute la troupe des joyeux et dévergondés enfans de la corruption nouvelle , les verts galans, les femmes folles; il dramatise les commérages, analyse les anecdotes scandaleuses, enfin il va faire passer sur ce théâtre presque toute la ville de Reims.
Maintenant tout est préparé. Le Poète se lève alors. Pour faire courtoisie à sa poésie et aux auditeurs, il a revêtu sa belle chape d'honneur, son bonnet rond de docteur, qui n'étoient point faits pour se trouver à telle aubade. Puis il emprunte tout ce qui sonne bonheur et plaisir, tout ce qu; dans la bonne ville porte au loin la fête de l'air, les annonces joyeuses, la promesse des journées sans travail; il appelle à lui les sonneries de la Saint-Jean, le son des trompes royales ou communales, annonçant aussi bien que les entrées de Rois les Farces et les Mystères, enfin toutes les cloches fériales , les tambourins des jongleurs et les violes des ménétriers. Il se tourne aux quatre coins de l'horizon ; il convoque tout ce monde qui ne pense plus à Dieu , tout ce qui veut rire dans la ville satirique et brutale , dans la Champagne au vin léger, aux têtes folles , aux paroles libres : bonshommes de Reims, gens épicés;
Coquillart. — 1. h
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gascons de \'itr}', bragards de Saint- Dizier, gouailleurs d'Avize; vous, glorieux de Laon, chats de Meaux, coqs de Donnant, vivans de Nogent; vous aussi, lourdauds de Châlons, dormeurs de Compiègne, venez, venez tous, le rire va commencer, les bras vont se déraidir, les fronts vont se dérider ; le vieux Poète va chanter les saturnales de la Bourgeoisie. Ce que valent de tels chants, vos filles le montreront à vos gendres, et vos petits-fils le sauront au siècle suivant dans les guerres civiles; vous, riez, sautez, dan-
Advisé me suis au matin
De vous lire des droits nouveaulx.
Quels sont ces Droits nouveaux? Le berceau de l'enfant est là, là aussi le fauteuil de l'aïeule, et le bonhomme de mari , ce niais de tradition , ce bouffon de l'étemelle comédie , gagne durement la vie de la famille; il aune son drap, remue sa houe et fait sauter sa navette ; il ramasse ainsi les derniers sourires de sa vieille mère, les fêtes de l'adolescence pour son enfant, et procure à sa femme la vie débarrassée des soucis et de la misère. Mais quoi ! qu'est cela pour la femme du Temps nouveau 1 Le vieux Christ est là, au fond de l'alcôve conjugale; il y est depuis bien des générations , étendant ses deux bras d'ivoire jauni par le temps, et semant de ses mains sanglantes toutes les bénédictions du foyer doraesti-
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que. Qu'est cela encore ? Ce sont les anciens droits. Les Droits nouveaux, on les fait valoir quand la brune est venue et que l'occasion est favorable ; il n'est pas besoin de les définir. S'il reste encore quelque honte, bien, qu'on pleure demi-larme, et tout sera dit. Pourtant voilà la vengeance qui arrive, et Coquillart nous montre, avec sa finesse et son cynisme ordinaires, la coquetterie, le dernier Juge, l'Exécuteur des hautes œuvres de la morale en ce monde passionné.
Ce n'est pas qu'il veuille prêcher; non, il ne le sait pas faire ; il appelle ses ouvrages les Festes , et il se contente de traîner par les cheveux , devant le Dieu d'amours et devant sa Cour, tous les ridicules de la bonne ville.
Voici donc Dangier. le mari trompé , pétulant et jaloux. C'est le plastron de tout joyeux esprit, la victime turbulente du seigneur Amour. C'est lui sans doute qui l'a affublé de cette étrange façon. Son seul aspect décourageroit la plus vertueuse matrone.
Avec son grand chaperon , sa large cotte , son pourpoint qui lui tombe jusqu'aux genoux, bourré devant, derrière, à la vieille mode, avec ses bottes qu'il a héritées de l'archevêque Turpin, Dangier a l'air d'un niais qui vient d'obtenir de monsieur le Bailly le fermage des vieilles chausses de la ville. Il est toujours radotant contre la mode des pourpoints courts et des hauts-de-chausses étroits, chose malhonnête et impudique. Sa femme
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s'en va parmi ses voisines disant qu'autant vau^ droit une vieille commère, et qu'il est tout ai plus bon à rimer le refrain de quelque ballade Pourtant il est encore le maître, on l'appeîU (( monseigneur »; le Moyen Age n'a pas tout entier disparu. Il rentre encore de temps en temps, le bonhomme , au moment utile , et l'on saii quelles terribles peurs il fit parfois aux amoureu.^ qui venoient enseigner à sa femme les rubriques des droits nouveaux, quelles nuits il leur a faii passer dans les greniers, quelles courses légères à travers les rues, quels sauts dans les puits, quelles chutes entre les bras de notre cousin le Guet ! Non, on ne bat pas encore son vénérable pourpoint de chamois , on respecte ses dignes épaules et on tremblotte en présence de cette épée du temps du roi Dagobert que son aïeul a gagnée à la bataille de Rosebecque. Cependant tout cela va venir; M^ Coquillart lui donne déjà les honnêtes conseils : «. Bonhomme, faites bruit quand vous rentrez , et criez benoîtement :
Qui est céans ? ne vous déplaise.
Au moins deviez vous l'huis fermer; S'il fût venu des autres gens !
En attendant, il rassemble sur son pauvre corps, plus maigre que souche, tous les gracieux surnoms : c'est Jeannin Dada , c'est Jeannin Tunurette, c'est M^ Macé Goguelu.
A côté de lui , rentrant tout essoufflée après une longue absence , voici la mignonne , la sadi-
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nette, la fringante, que sais-je? C'est la jeune femme de monseigneur Dangier, celle qui se plaint si amèrement que son mari ressemble trop à une vieille commère. Elle est chargée de bijoux et de pierres précieuses; ses affiquets, épingles et agrafes sont enrichis de pointes de saphirs ou d'émeraudes ; ses anneaux portent des symboles amoureux; sous ses aiguillettes, sous ces touffes de rubans terminées par des aiguilles d'or et d'argent ciselés, on entrevoit des chiffres entrelacés qui ont bien exercé l'imagination du pauvre homme. Du reste elle est vêtue à la dernière mode ; elle a le chaperon de Pontoise , la ceinture tissue d'argent et de soie garnie de lames d'or ; d'un côté pend l'aumônière richement ornée, et de l'autre le miroir encadré d'un métal brillant. Dans les jours d'automne elle porte la robe fourrée d'hermine, comme une noble dame, et elle méprise la fourrure de putois , qui faisoit les beaux jours des bourgeoises ses aïeules. Maintenant elle est revêtue d'une belle cotte de satin cendré de Florence ; et elle n'est pas dans ses plus beaux atours. A la fête prochaine , pour paroître belle et grande , elle qui est ronde et rouge comme groseille , elle portera des pantoufles qui paroîtront avoir vingt-quatre semelles. Et tous ces ornemens , ce n'est point le mari qui les a achetés ; ils lui arrivent sans doute, par héritage,
De maître Enguerrand Hurtebise Son aïeul , qui mourut transi L'autre jour au pays de Frise.
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Mais le bonhomme se doit bien garder de chercher d'où cela lui vient, car, disent les sages, à cheval donné on ne doit point la gueule ouvrir. D'où arrive-t-elle en ce moment, si brillante? Peut-être de ces caquets de l'accouchée , où l'on fauche et étrille la réputation d'autrui , et c'est le plus honnête des endroits où on l'accuse d'aller. — C'est une vraie fée , disent ses adorateurs ; elle est pleine de petits ris et de petites façonneîîes. Et toutes ces minettes, ces yeux si vifs, qui étoient comme les miroirs des plaisirs mondains, enchantoient ces pauvres égarés du Moyen Age, naïfs encore , et ignorant le véritable sens de ces caprices qui naissent de l'écume du monde nouveau.
Mais la famille n'est pas complète : entre le Mari et la Femme il manque quelque chose , et ce n'est pas l'Enfant, c'est l'Entremetteuse d'abord , puis l'Amant, et il les amène sur la scène. Celle-ci, c'est la vieille aux yeux riants, qui promet aux femmelettes chaperon , robe fourrée, et aux gentils mignons quelque femme de gros grain, quelque dame haut atonrnée. C'est une grande vieille sibylle, caduque, menaçant ruine, barbue comme un vieux franc archer. Quant aux types d'amoureux, ils foisonnent chez Coquillart.
Le premier qui se présente, c'est le descendant de la grande Bourgeoisie, le fils de ces hauts et puissants bourgeois qui avoient bien quinze cents francs de revenu. Il étoit destiné à passer sa jeunesse dans l'étude , son âge mûr dans
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e travail , et à devenir ainsi le chef de la commune, un des conducteurs du peuple ; mais main- . tenant le voici par les rues, suivi de Gauthier Fouet, son valet; de Bec-à-Brouet, son page; et de Colin Suisse, son ménétrier. Il clique fièrement du patin , mince chaussure à haut talon , dont le bruit attire sur lui l'attention des galantes bourgeoises et met en mouvement tous les couvre-chefs féminins. Demain il sera dans les salles de bal et dans les festins , il foulera dédaigneusement du pied les lavandes, les romarins, et, plus hautain qu'un châtelain de Poitou , il raillera toutes les danses qui réjouissent les élégans de second ordre , le Grand îourin , la Gorgiase, la Bergière, la Maistresse , les Filles à marier; il ne voudra danser que les Trois états , car il a mis sa gaivardine de migraine rouge à larges manches et sa capeline ornée de plumes et de rubans . Les autres danses sont les branles de l'âge d'or, les sauts du temps Boniface; elles sont trop honnêtes pour une époque où les femmes se laissent corrompre pour se distraire et sont adultères sans s'en être aperçues. Il est donc là au milieu de ses compagnons, débitant sur ses amours quelque chanson que les pages feront courir par les rues comme s'ils étoient les scribes et les promoteurs de la dégradation des femmes. Les sourcils de ce mignon sont peints de vive peinture , il porte à la main sa canne à bec d'outarde, et ses chaussures sont larges et rondes comme une raquette. Il a l'esto-
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mac orné d'un tas de lacets bigarrés ; son beau pourpoint des grands jours a un collet de satin renversé, pour laisser voir le linge fm. Ses manches sont larges comme bombardes et ornées d'un effilé long de trois doigts ; elles laissent voir un bras revêtu de fine batiste et orné d'un chapelet composé de grains brillans comme des fleurs d'or. Enfin, l'épée au côté , la daguette troussée pointe en l'air, il a pris l'apparence d'un gentilhomme. Qui défendra à l'avenir les libertés de la bonne ville ?
La Bourgeoisie moyenne ne manque pas à la galerie , et le jeune marchand est devenu peutêtre plus bruyant que le fils de l'échevin. Celui-ci est plus fat , plus ratisfait de lui , plus advanîageux en petits faits, mais nous le voyons parfois grotesquement suspendu à la glu qu'il avoit disposée. L'autre , plutôt hardi et tapageur, fait la guerre de^brocards avec les bons bourgeois qui raillent son équipage galant et lui prédisent les haillons de l'avenir. Vêtu de vert , au côté le bouquet de romarin , le bonnet renversé sur l'oreille , comme s'il guignait toutes les femmes , un portrait attaché à la toque , il s'en va , tranchant du Régent, s'exposer à tous ces caprices féminins , qui sont plus violents que vent de bise.
C'est surtout aux galans des petits métiers, à ces ouvriers que la vanité a mordus, c'est à ceux-là que le poète Rémcisprodigueses sarcasmes. Ceuxà ne sont pas les fringans , ce sont les fringuelo-
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tés. Et voilà de mes galans ! ils n'ont pas dix francs vaillant , ils ne pourront trouver six blancs au fond de leurs poches à la fin de la semaine, et on les voit , tout fiers de leur robe de migraine , baguenauder autour des femmes ! Gens de porc et de bœuf, il leur faut une chaîne pour singer les chevaliers; ils porteroient plutôt la chaîne de leur puits et l'anneau de leur pelle à feu ! On diroit de gros trésoriers; regardez-les demain, ces varleîs dimanchereîs , ils ont retourné leur robe , ce sont des savetiers. Et encore, et toujours, défiez-vous de ceux-là qui portent ces longs cheveux étendus comme hérissons ; toutes les perruques ne cachent point des oreilles.
Sortons maintenant de ce palais de l'Amour bourgeois, parcourons toute la ville, nous y trouverons le même mélange de ridicule et de corruption.
Celle qui passe avec tant de rires et menant si grand tumulte , escortée d'une vieille aux yeux malins , d'un page aux blonds cheveux , entourée d'une bande de neveux ou cousins sans doute, c'est une bourgeoise de basse lignée , sans rentes et sans terre. Elle a bien un mari; mais, que veut-on? le pauvre homme mouroit de faim, et il trouve sa maison grandement garnie de vin, de blé , de bois , de vaisselle d'argent. Du reste il est innocent comme Judas; il ne voit, n'entend rien. On fait grand bruit chez lui pourtant : il y a toujours autour de sa femme une brigade de porte-perruques, le tabourin joyeux sonne
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en chambre et en salle ; on y joue tout le jour, au son des cymbales, au glic et à la condemnade; on n'y fait que danser, patheliner; les morceaux sont toujours sen^-is , les drageoirs toujours ouverts.
On ne rencontre par les rues qu'un tas d'écuyers sans suite; sires d'un prunier fleuri, chevaliers sous leur cheminée , ils ont pour fief le sel qui croît en la Mer-Rouge. Sur la grande place , il y a une foule de francs archers ; ils sont de la lignée des choux , sortis de la cliquette d'un moulin , et on les voit , plus fiers que les grands chefs de guerre, se promener au soleil, brillans comme Caresme- Prenant. Ils attendent que le soir soit venu pour visiter, Pépée à la main , les bahuts des marchands endormis. Auprès des tavernes , lorgnant piteusement les brocs, jurant par saint Godégrand, voilà le Gendarme cassé, un véritable gibet à pied ; sa lance est au grenier, qui sert à sécher les vieux linges ; il a bu épée et houseaux, et il raconte à tout venant les bonnes infamies du temps de la guerre civile.
Entrons dans la salle des Assises. Salut, maistre Adam de Tire-Lambeaux, maistre Oudard de Main-Garnie, maistre Ponce Arrache-Boyaux, Gratien deTaste-Potence, Regnault Prend-Tout! Salut, tous, juges bénins et conseillers vénérables ! Salut aussi, digne notaire en parchemin de corne,
Maître Mathieu de Hoche-Prune,
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Recepveur de Rifle-Pecune, Grant cousin de Happe-la-Lune.
Il y a séance solennelle. Voici tous les savans de la ville, tous les forge-latin , tous les docteurs mâche-gloses. On discute la grande question , la Simple contre la Rusée , l'Amoureuse d'autrefois contre la Galante des temps modernes. Maistre Jehanl'Estoffé préside, gravement assis, roide et pompeux comme une épousée ; c'est un véritable éplucheur de chardons, un vrai contrôleur de bélitres. Les avocats sont là qui s'insultent hypocritement , tâchant de vaincre les bonnes raisons par les injures et les idées par les mots. Monseigneur le Juge semble gagné par la Rusée , sa roide gravité n'a pu tenir contre ces yeux reluisans comme les facettes d'un diamant; mais il y a parmi les Jurés nombre de sages personnages : voleurs dans leurs boutiques , raffmeurs de draps , maîtres clercs en faux poids , grands abatteurs de mensonges, ils sont trop vieux pour n'être pas touchés par les charmes de l'antique fée qui présida aux corruptions de leur jeunesse, la simple et débonnaire fille de joie. Ce sont bonnes gens et discrètes personnes.
Nous pourrions descendre plus bas encore , mais nous avons donné de cette étrange société , de cette curieuse manière de peindre, une idée aussi complète que le permettoit une si révoltante corruption. Il en est du reste de cette littérature comme de l'esprit ue donne le vm ,
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et elle ressemble au lendemain d'une orgie. Quelques contractions nerveuses , quelques fié\ reuses lueurs, rappellent seules que ces faces pâles, ces lèvres bleues , ces yeux éteints , ont été des visages illuminés par l'âme du vin , des yeux brillans , des lèvres comme enflammées par le feu de l'esprit. Ainsi en est-il de la poésie de Coquillart; et quand nous la prenons loin des événemens qui l'ont inspirée , séparée de ce cynisme qui en est comme la parure , nous ne la voyons plus qu'inerte et décolorée; à quelques traits seulement, nous pouvons reconnoître tout ce qu'ily avoit en elle de vivant et d'original. Ily alà sans doute une grande leçon pour les littératures fiévreuses : elles ne peuvent arriver à la postérité que d'une assez triste façon , n'y paroissant au grand jour que privées de leur énergie, de ce qui fait leur vie et explique leur influence.
Cependant , si nous sommes sévère pour la poésie de Coquillart, nous nous gardons bien d'en conclure une vie corrompue. Pourtant , comment en sa vieillesse , avec son caractère et sa position , a-t-il pu arriver dans sa poésie à un tel cynisme ? C'est là une question d'histoire littéraire des plus importantes, c'est aussi la question capitale de cette étude : car la solution de ce problème donne non seulement lé mot de l'histoire du XVe siècle , mais elle jette aussi une grande lumière sur la vie morale de tout le Moyen Age.