DE LA PROPHÉTIE
Monseigneur ,
Messieurs,
La réalité et la nécessité d'un ordre surnaturel comme moyen du commerce de Thomme avec Dieu vous étant démontrées, il nous reste à pénétrer dans la nature intime de cet ordre. Déjà vous avez vu qu'il se décompose en deux actes : l'un , correspondant à notre faculté de connaître, c'est la prophétie ; l'autre, relatif à notre faculté opérative, c'est le sacrement. En vous faisant entrer plus à fond dans le mystère de ces deux actes, j'atteindrai mon but, qui est de vous initier à l'intelligence de l'ordre surnaturel, autant que le permettent sa profondeur et les li-
mites de notre esprit. Je commence par la prophkie.
La prophétie est une parole de Dieu manifestant à rhomme des vérités que sa raison ne saurait atteindre par elle-même, et qui cependant sont nécessaires à l'accomplissement de sa destinée.
Ce qui domine dans cette définition , c'est la parole ; la parole est le premier élément prophétique. Mais qu'est-ce que la parole?
Un homme vient au monde. Ses yeux, ses oreilles, ses lèvres, tous ses sens sont fermés. Il n'a aucune idée du néant qui le rejette , ni de l'être où il arrive ; il s'ignore lui-même, et tout le reste avec lui. Laissezle tel que la nature vient de l'ébaucher, laissez-le là nu, muet, plutôt mort que vivant: il vivra peutêtre; mais il vivra sans le savoir, hôte informe de la création, âme perdue dans l'impuissance de se trouver ellcrmême. Ses yeux s'ouvriront sans qu'on y lise une pensée , et son cœur battra sans qu'on y sente une vertu. Heureusement quelque chose veille sur lui. La providence de la parole le couvre de ses fécondes ailes ; la parole se penche incessamment vers lui , le regarde , le touche , le retourne , essaie par ses frémissements d'éveiller cette âme endormie. Et enfin , après des jours qui ont été des siècles, tout à coup , de cet abîme sourd et insensible, de cet enfant qui à peine a fait croire par un sourire qu'il entendait l'amour qui l'a mis au monde, la parole s'échappe et répond. L'homme vit cette fois; il pense, il aime, il nomme ceux qu'il aime, il leur
rend en une parole tout l'amour qu'il en a reçu. Mais ce n'est là que le commencement de l'homme. Lui, le prédestiné de l'infini, ne connaît encore que le sein 'de sa mèce , son berceau , sa chambre, quelques images pendues aux murs, tout l'espace que l'œil embrasse d'une fenêtre : une heure est pour lui l'histoire, une maison l'univers, une caresse la fin dernière des choses. 11 faut qu'il sorte de cet étroit horizon , et se prépare à marquer sa place dans cette société haletante où tous , ayant les mêmes droits dans les mêmes devoirs, vont lui disputer la gloire de vivre. Tout à l'heure il descendra l'escalier paternel , il paraîtra dans la place publique ; son oreille entendra le froissement douloureux des ambitions qui se heurtent et des idées qui se repoussent, et, comme une feuille tombée dans les flots d'une mer émue, il s'étonnera pour la première fois du prix que coûte la vie et des mystères qu'elle contient. Qui les lui expliquera? Qui l'introduira bien ou mal dans la science de l'honime , cette science dont les éléments sont le passé, le présent, l'avenir, la terre et le ciel , qui touche au néant par un de ses pôles , à l'infini par l'autre ? Ce sera la parole encore : non plus la parole de son père et de sa mère , mais une parole hasardeuse , qui étouffera peut-être en lui les germes de la vérité, qui peut-être les y développera, selon l'esprit des maîtres qui dirigeront le sien. Car il aura des maîtres ; il ne peut se soustraire à ce second règne de la parole sur lui. La parole Ta mis au monde ; la parole a donné l'éveil et le pre-
mier cours à sa pensée : quoi qu'il veuille , quoi qu'il fasse , pour son bonheur ou son malheur, la parole achèvera son œuvre; elle en fera un vase de foi ou d'incroyance , une victime de l'orgueil ou de la charité, un esclave des sens ou du devoir; et si la liberté lui demeure toujours contre le mal, ce sera pourtant à la condition d'appeler à son aide une meilleure parole que la parole qui l'aura trompé.
Voilà l'histoire de l'homme , écoutez celle du peuple. Un peuple est assoupi dans les mœurs de la barbarie ; il ne connaît pas même le premier des arts, qui est d'assujettir la terre à ses besoins. Comme l'animal, il vit d'une proie. L'a-t-il rencontrée, il dort auprès du feu qui le réchauffe, ou de l'arbre qui le couvre , jusqu'à ce que la faim lui commande de disputer aux forêts et au hasard son incertaine subsistance. Il n'a point de patrie. Le sol même où il est errant n'a reçu de son travail aucune consécration, de sa puissance aucune limite, et, encore qu'il y garde les os de ses ancêtres , il y marche sans passé et sans avenir. Vient-on l'y troubler, il s'y défendra comme une bête fauve dans sa tanière , mais sans pouvoir faire du morceau de bois qui lui servira de défense ni une épée ni un drapeau. L'idée lui manque, et avec elle la vertu, le progrès, l'histoire, la stabilité.
Mais voici que tout change. Ce peuple s'assied ; il dresse sa tente, il creuse des fossés, il pose des gardes, il a quelque chose de durable et de saint à garder. Un temple lui offre sous une image sen-
sible le Dieu qui a fait le monde , le père de la justice et l'habitant des âmes. Il l'adore en esprit, il le prie avec foi. Le soleil ne passe plus sur sa tête comme un feu qui s'éteint le soir et se rallume au matin , mais comme la grave mesure des âges , apportant à chaque jour son devoir, à chaque siècle sa durée. Il en compte les révolutions, et distribue sa propre histoire dans le cycle où toutes les nations ont renfermé la leur. Ce peuple vit enfin ; il révèle sa présence par des hommes qui ont un nom , par des actes qui ont un empire. Mais qui l'a tiré de sa mort antérieure ? Qui a fait d'une peuplade barbare une société régulière et civilisée? Qui, Messieurs, qui? Eh! la même puissance qui a fait l'homme : la parole. Orphée est descendu des montagnes de la Thrace ; il a chanté , et la Grèce est sortie toute vivante des accents de sa lyre. Un missionnaire a paru dans des solitudes avec un crucifix pour harpe ; il a nommé Dieu, et des sauvages simples jusqu'à la nudité ont couvert de feuilles leur pudeur naissante. Les enfants ont souri à l'homme de la parole, et les mères ont cru aux lèvres qui apportaient à leur fils la bénédiction du Grand-Esprit.
Voulez -vous d'autres scènes prises aux sociétés vieillies? Un peuple, après avoir tenu longtemps avec honneur le sceptre de sa destinée, a perdu peu à peu le sens des grandes choses; il u'a plus su croire , ni délibérer, ni se dévouer ; on l'a vu , accroupi à un comptoir, pesant des écus dans une balance au lieu d'y peser le sort du monde , et n'ayant
plus d'entrailles que pour le bruit monotone et sot de Fargent. Avec rabaissement du caractère est venue la servitude ; les tyrans se sont joués de ce peuple en lui imposant des lois dignes de ses mœurs. Us ont trouvé des complices jusque dans les traditions de la liberté, et le forum, la tribune, le sénat, ont été les noms dont ils ont couvert Tavilissement des âmes et l'opprobre de leur tyrannie. Mais pendant que régnaient la corruption et la peur sur cette tourbe dégénérée; pendant que tout se taisait, excepté le mensonge, la calomnie, la délation, la bassesse de cœur et d'esprit , à un moment qu'on n'attendait plus , il s'est fait un réveil et un retour : Domitien a disparu , Nerva lui a succédé. Qui a ainsi suspendu le cours des ruines? Qui a ramené, ne fût-ce qu'un jour, des noms et des souvenirs honnêtes? Ne le demandez pas. Messieurs : la parole s'est glissée dans les interstices de la tyrannie ; elle a rencontré çà et là , comme dans uq champ moissonné, des âmes demeurées pures de leur siècle, et, semant par elles le levain de la force antique , elle a ranimé le sénat, le peuple, le forum, les dieux éteints, la majesté tombée, et tous ensemble , ressuscitant en un même jour, ils ont donné aux vivants et aux morts une sainte et dernière apparition de la patrie.
Au delà du peuple, Messieurs, il n'y a plus que le genre humain, et lui peut-être aussi aura-t-il éprouvé la puissance magique de la parole. Lui, peut-être aussi, plongé dans la corruption et la ser-
vitude, aura-t-il une fois, dans le cours de sa longue histoire, connu le tressaillement divin de la résurrection. Si vous l'aviez oublié, rappelez -vous ce qu'était le monde à l'aurore des temps que nous disons les nôtres. Assistez par la pensée à l'une des fêtes où il apportait à la fois ses dieux et ses mœurs, ses idées et ses joies. Choisissez le cirque ou l'amphithéâtre, les jeux ou les mystères, telle scène antique qu'il vous plaira. Regardez : tel était le monde. Ce monde-là n'est plus. Des autels chastes convient les générations au redressement laborieux de leurs sens, et la croix, signe de mortification et d'humilité, au lieu de donner l'esclave en spectacle à des maîtres cruels et dissolus , marche devant les princes pour leur enseigner la douceur, devant les peuples pour leur donner le courage d'une vie grave et pauvre. Le sang versé n'appelle plus d'applaudissements, si ce n'est quand on le donne dans un grand et volontaire sacrifice; la chair déshonorée par l'impudeur de l'âme ne s'offre plus à l'adoration publique , et la pureté sans tache a su se bâtir au milieu des grandes villes des retraites qui ne sont pas même illustres, tant le cœur do l'homme s'est élevé dans l'intelligence de la vertu. L'œil ne rencontre plus sur le front des passants des traces de mutilations; l'oreille n'est plus frappée du bruit abject des supplices privés, et la justice publique ellemême n'apparaît que rarement aux regards respectés des citoyens. Une rue est un asile où se rencontrent des créatures qui ont toutes en elles-mêmes le
signe de leurs droits, et Tinégalité visible des conditions n'y enlève point aux pauvres leur place et leur dignité. Que dirai- je de plus? le cœur de Thomme est encore faible et dévoré de passions, et cependant rhumanité est transfigurée ; elle porte au plus profond de ses entrailles une semence de bien contre laquelle aucun crime ne peut prévaloir, et qui condamne au mépris de tous les mêmes choses qui avaient usurpé dans Tancien monde les hommages de tous. Qui a fait cela? Encore une fois, Messieurs, et je me lasse de le répéter, c'est la parole. Un homme est venu qui s'est dit Dieu , et qui a dit au nom de Dieu : Bienheureux les pauvres! Bienheureux les doux! Bienheureux ceux qui pleurent! Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice! Bienheureux les purs de cceur! Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice (1). Il a dit cela, et la parole qui fait Thomme, qui fonde la civilisation, qui affranchit les peuples, cette même parole, sur les lèvres du Christ, a donné une nouvelle force ou plutôt une nouvelle naissance à Thumanité.
Il est manifeste par là. Messieurs, que la parole est la première puissance du monde, qu'elle est la cause de toutes les révolutions heureuses ou malheureuses dont l'enchaînement compose l'histoire , et qu'ainsi vous ne devez pas vous étonner qu'elle soit un élément de l'ordre surnaturel, et que prophétiser ce soit parler.
(1) Saint Matthieu, chap. v, vers. 3 et suiv.
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J'ai dit de plus que la prophétie est une parole de Dieu. Et ici, le rationalisme, qui a consenti jusqu'à présent à mon discours , ne me permet pas d'aller plus loin. Il estime que l'idée de Dieu et celle de la parole sont deux idées incompatibles; que, Dieu étant un être purement spirituel , et la parole un simple mouvement de l'air produit par les organes physiques de la voix, on ne peut, sans dégrader la majesté divine, lui attribuer une si vile opération.
Faut-il, Messieurs, répondre à cela? Faut-il vous faire remarquer qu'on dégrade la notion de la parole pour la refuser à Dieu? Quoi! vous figureriezvous que de l'air agité , en quelque manière que ce fût , eût la puissance d'obtenir les effets prodigieux que je vous ai décrits? Sans doute, à cause de notre état présent, où l'âme est unie à un corps, la parole aussi a un corps ; elle entraîne une action extérieure qui met de l'air en mouvement. Mais ce n'est là que le fantôme de la parole. Fermez vos lèvres, recueillez-vous, renfermez votre âme en elle-même : n'entendez-vous pas qu'elle vous parle? N'entendez-vous pas que , sans l'ébranlement d'aucun organe physique, elle articule intérieurement des mots, prononce des phrases, enchaîne un discours? N'entendez-vous pas qu'elle s'anime , s'échauffe , qu'elle devient éloquente, qu'elle vous persuade, et que cependant tout est immobile au centre et aux extrémités de votre corps? La parole extérieure n'est que la pâle et mourante expression de la parole intérieure, et la parole intérieure, c'est la pensée elle-même s'en-
gendrant au fond de l'âme par une immatérielle fécondité. S'il en était autrement, si parler n'était que remuer de l'air, concevriez-vous que l'air fût le véhicule des idées et des sentiments, qu'il allât saisir votre intelligence dans ses impénétrables réduits, et l'enlever à ses propres conceptions? La parole est une puissance spirituelle, unie dans l'homme à un organe sensible et lui donnant l'impulsion, comme l'âme, dans la totalité de ses forces, donne l'impulsion à tout le corps. Dieu, qui est esprit, peut donc être parole; il peut nous parler intérieurement sans l'émission d'aucune voix entendue des sens, et nous parler extérieurement, s'il lui plaît de donner^à ses communications un caractère de publicité et d'authenticité. Il est vrai qu'eii soi-même Dieu n'est pas uni à un corps, et qu'ainsi sa parole n'a pas un organe qui lui soit naturellement et personnellement soumis; mais la nature tout entière est à son égard plus obéissante que notre corps à nousmêmes; il a sur elle le droit de toute la puissance créatrice , et il lui est aussi simple d'en user qu'à nous d'user de la portion de matière organisée qui nous est assujettie.
En tant que puissance spirituelle, la parole appartient donc à Dieu. Mais elle lui appartient plus notoirement encore sous un autre point de vue. En effet, Messieurs, si, considérée dans sa racine première , la parole n'est autre chose que la pensée faisant son apparition au dedans et en face de l'âme, si elle est l'entretien de l'âme avec elle-même, elle
est aussi la faculté de l'âme d'entrer en rapport avec une autre âme , de l'initier à ses vues , à ses goûts , à ses volontés , de se verser en elle , s'il est permis de parler ainsi , et de recevoir à son tour, par un échange sympathique , la plénitude de l'âme étrangère. La parole est le lien des esprits, non pas seulement des esprits associés à un corps, mais des esprits purs et qui sont réciproquement visibles dans la splendeur de leur essence; car cette clarté où ils sont ne les livre pas à la merci les uns des autres. Ils ont leur sanctuaire fermé , le lieu libre où ils pensent en face d'eux-mêmes, et c'est par une parole volontaire, parole abstraite et sublime, qu'ils se penchent cœur à cœur pour se donner dans une plus grande et plus parfaite effusion. La parole est à la fois l'entretien des esprits avec eux-mêmes et avec les autres esprits ; elle est une faculté du dehors ainsi qu'une faculté du dedans ; elle est le moyen d'initiation et de communion par excellence. Or, dites-moi, refuserons-nous à Dieu la puissance d'initier et de communier? Refuserons-nous à Celui qui a établi tous les rapports des êtres entre eux, depuis le grain de sable jusqu'au séraphin, lui refuseronsnous le pouvoir d'entretenir des rapports avec les intelligences , de leur communiquer ses pensées et ses volontés, de leur parler enfin? Rien n'est sans voix dans le monde (1), dit l'apôtre saint Paul ; rien n'est sans voix , parce que rien n'est sang çpmmuni-
(1) I'« Épître ai«t Corinthiens, chap. xiv, vers. |0,
cation, et Dieu seul serait à la fois le silence et l'isolement ! Dieu seul se tairait et se tiendrait à part dans un exil immense comme sa nature! Non, Messieurs, ma raison ne le conçoit pas plus que mon cœur, et c'est avec le transport de l'évidence que je répète ces mots du livre de la Sagesse : L'esprit du Seigneur a rempli toute la terre, et Celui qui renferme toutes choses a la science de la voix (1).
Vous entendez. Messieurs, Celui qui renferme toutes choses. En effet , Dieu étant le type primordial des êtres, ils ne possèdent rien que Dieu ne le possède plus parfaitement, et, puisque la parole est en nous , il est nécessaire qu'elle soit en Dieu d'une manière ineffable et infinie. C'est aussi ce qu'enseigne la doctrine catholique , et ce que l'apôtre saint Jean nous dit avec une si profonde élévation à l'entrée de son Évangile : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe étati Dieu (2). De même que votre parole est le fruit de votre âme, l'expression et l'épanchement de votre âme , il y a aussi en Dieu quelque chose qui est le fruit, l'expression et l'épanchement de son âme, qui est Dieu de Dieu, lumière de lumière, pour me servir des termes du concile de Nicée. Et de même que toute la force de votre parole est dans votre âme, toute la force de la parole divine est aussi dans la source d'où elle jaillit. L'avez-vous remarqué , qu'il
(1) Chap. I, vers. 7.
(2) Chap. I, vers. 1.
y a des paroles mortes et des paroles vivantes, des paroles qui tombent à terre comme une flèche sans vigueur, et d'autres qui tombent dans Tesprit comme une flamme qui dévore? Et certes, vous n'avez pas cru que leur différence venait de l'air plus ou moins ébranlé par la force mécanique des poumons. liCur différence vient de l'âme , qui est le principe de la parole. Une parole morte est celle qui sort d'une âme morte; une parole vivante est celle qui sort d'une âme vivante. Lorsqu'un orateur, dans une matière capable d'éloquence, vous parle sans vous émouvoir ; lorsqu'il vous laisse maîtres de vos résolutions, insensibles à l'erreur ou à' la vérité, croyezle bien. Messieurs, c'est qu'une âme ne vous a point parlé. Car il est impossible, si une âme vous eût parlé , que la vôtre lui fût demeurée étrangère ; il est impossible à une âme de subir sans tressaillement le souffle d'une autre âme.
Et vous voudriez ôter à Dieu ce souffle de l'âme ! Lui qui est l'âme éternellement et infiniment vivante, lui qui est toute vie, tout épanchement, toute effusion , vous voudriez lui ôter ce qui noqs reste à nous sous les murailles glacées de la chair! Oh! que Dieu a horreur de cette prison où l'impie cherche à l'enfermer, et qu'il nous dit éloquemment dans son Évangile : L'homme ne vit pas seulement de pœin, mais de toute parole qui procède de la bouche de Dieu (1) 1 .
(1) Saint Matthieu, chap. iv, vers. 4.
En effet, tandis que la parole de rhomme, même la plus éclairée et la plus éloquente , ne contient par elle - même que des vérités insuffisantes à 1^ vie du genre humain , la parole de Dieu nous verse en abondance les trésors d'une sagesse à laquelle la nôtre ne peut atteindre qu'en l'acceptant. Elle est la lumière médiatrice par où l'intelligence infinie élève vers soi les intelligences créées , et leur communique des notions qui , tout en surpassant leur nature ^ les approche pourtant de leur fin. Cette opération, Messieurs, n'a rien que de très-concevable et de très -simple. Toute parole est nécessairement en équation avec la pensée dont elle est le jet et l'expression : autant vaut la pensée d'un être , autant vaut sa parole. Or la pensée de Dieu est aussi grande que lui-même, c'est-à-dire sans mesure; et par conséquent sa parole, soit qu'il la garde au dedans, soit qu'il la produise au dehors, contient nécessairement des vérités inaccessibles à notre esprit par voie d'évidence et de démonstration. Mais l'inévident et l'indémontrable ne sont pas inintelligibles, et, énoncés par Dieu , affirmés par lui , ils deviennent pour l'intelligence qui les reçoit un incomparable foyer de certitude et de lumière. L'intelligence ne voit pas l'infini, mais elle le sait.
Ce phénomène, toute proportion gardée, se moi^ Ire à nous dans l'ordre purement humain. Quelle est, en effet, l'action de la parole humaine sur l'homme à l'état d'enfance? N'agit -elle pas à son égard comme la parole divine à l'égard de l'huma-
nité, c'est-à-dire par voie d'affirmation et d'initiation? L^enfant croit à son père, qui lui communique dans un langage simple, mais affirmalif, des vérités que celte frêle intelligence n'est pas capable encore de se démontrer, et qui cependant tirent peu à peu l'homme de l'ignorance native où il est enseveli, forment sa pensée, élèvent son cœur, en font un être mù par la connaissance et l'amour.
J'irai plus loin. Messieurs, je dirai que dans toute parole qui enseigne il y a un mystère d'autorité et d'initiation. Je dirai que vous, mes contemporains, à quelque degré de l'âge viril que vous soyez parvenus y vous n'êtes pas autre chose que les initiés de la parole du dix- neuvième siècle. Vous croyez peut-être que vous vous êtes faits vousmêmes; vous vous trompez, c'est le dix- neuvième siècle qui vous a faits. Et qu'est-ce que le dix-neuvième siècle? Une âme qui s'exprime par une parole, laquelle parole s'est transformée en opinion publique, vit dans l'air que vous habitez, s'insinue jusqu'à vos os, et vous gouverne à votre insu, à moins qu'une parole plus puissante ne vous ait affranchis de celle-là en vous faisant respirer une autre et meilleure vérité. Telle force d'esprit que vous vous croyiez, telle grandeur de caractère ou de génie dont la nature vous ait doués, au fond , nul de vous n'est par lui-même indépendant de son siècle ; nul de vous, par son propre timbre, ne rend une parole plus élevée que la parole de son temps. Même quand vous le devancez, vous n'en êtes que
les échos et les serviteurs. Tant rhomme a besoin dètre instruit par une pensée supérieure à la sienne ! tant il est dans sa destinée d'écouter, de recevoir et d'obéir 1 Or, à qui doit-il plus qu'à Dieu cette obéissance? La parole d'un siècle est sans doute une autorité digne de respect; elle est le résultat d'un grand mouvement de l'esprit humain, causé par une longue suite d'événements qui ont fait pencher d'un côté la balance des choses et des idées. Mais ce n'est là qu une station dans la vicissitude. Le vent de l'avenir portera bientôt sur d'autres ancres la mobilité du monde, et, bien qu'une certaine logique subsiste dans cette inconsistance, il n'y a rien même dans tous les siècles pris ensemble qui ait un caractère à mériter notre foi. Nous la leur donnons pourtant , parce que l'ordre naturel luimême, quoique nous pressant de toutes parts, est si profondément compliqué, qu'il nous faut un maître pour nous dire le secret d'un seul jour.
Et nous ne voulons pas que Dieu nous dise le secret de l'éternité I Mais c'est en vaib que nous nous y opposons : il y a dans le n^onde un autre enseignement que celui des siècles, une autre parole que la parole de l'homme. Celui-ci change et passe. Malgré tant de lèvres ingénieuses qui en ont été l'organe éloquent, malgré l'écriture , qui a prêté son airain à l'immortalité des choses bien dites, la langue humaine n'a pas pu fonder le temple de la vérité. Les colonnes en sont par terre , remuées d'âge en âge par des constructions où l'on grave la prophétie de
leur durée , et qui tournent en ruines sous la main des édificateurs qui viennent après. L'homme détruit rhomme , et le temps moissonne le temps. Un seul édifice est debout entre les décombres où gisent pêle-mêle les œuvres contradictoires de la parole humaine. Celui-là porte pour inscription : La parole de Dieu, C'est cette parole qui, après avoir créé le monde et l'homme , ne les a pas abandonnés à la merci de leurs propres pensées, trop faibles devant un tel ouvrage , mais les a initiés au mystère de leur principe et de leur fin. C'est cette parole qui, ayant une fois dit son secret, qu'elle seule connaissait, n'a plus cessé de le redire au ciel et à la terre , appelant par leurs noms les âges et les races , suscitant des prophètes contre tous les oublis, des apôtres contre tous les mensonges, circulant dans l'esprit du genre humain comme son sang , souvent altérée , jamais éteinte, tirant des éclairs de l'erreur, et la vie de la mort. C'est cette parole qui est le christianisme, qui est l'Église, qui est l'unité et la stabilité, qui est tout ce qui demeure au milieu de tout ce qui s'en va. Otez-la du monde, si vous pouvez; qu'y resterat-il? le temps et l'homme, le temps qui passe, et l'homme qui doute. C'est trop peu pour une âme.
J'ai analysé la prophétie. Messieurs, en tant que la parole est son premier élément. Mon intention est de rechercher si elle n'en contient pas un autre, et quel serait ce second élément. Afin d'y parvenir, j'étudierai immédiatement avec vous le mécanisme
de la parole , comme étant la racine prophétique où
nous pourrons découvrir ce que nous ne connaissons pas encore.
L'effet de la parole est Tillumination de Fentendement et la direction de la volonté. Comment se produit ce miraculeux phénomène? Par quel procédé la parole illumine-t-elle l'esprit et meut- elle le vouloir? 11 faut d'abord supposer qu'elle s'adresse à une intelligence, c'est-à-dire à une faculté capable de connaître ; car si elle s'adressait à un être, quel qu'il fût, incapable de connaissance , elle n'y déterminerait tout au plus qu'une sensation. Ainsi l'animal entend matériellement la parole, quelques-uns même la reproduisent avec fidélité; mais elle ne cause en eux que des mouvements instinctifs liés à l'ordre sensible dont ils font partie. Cette première condition nécessaire à l'efficacité de la parole étant posée , que se passe-t-il entre l'intelligence qui parle et l'intelligence qui écoute 7 Évidemment la première présente à la seconde un objet intelligible, c'est-àdire une vérité. Car toute vérité, si profonde qu'elle soit, est intelligible, et peut s'énoncer au moyen de la parole , qui est le moule et la représentation du vrai. Je suppose, par exemple, que vous ignoriez les mathématiques, et que j'aie mission de vous les apprendre : voici une vérité de cet ordre que je devrais quelque jour vous présenter : Si l'on construit un carré sur l'hypothénuse d'un triangle rectangle, la surface de ce carré sera égale à la surface des carrés que l'on construirait sur les deux autres côtés du même triangle.
C'est là une proposition de géométrie élémentaire qui est incontestable et démontrée. Cependant. Messieurs , ceux d'entre vous qui n'ont pas étudié les éléments de cette science ne m'ont pas même entendu ; ils ont eu la sensation des mots que j'ai prononcés, et pas davantage. Pourquoi cela? Est-ce que cette proposition ne serait pas une vérité? Elle est une vérité. Est-ce que cette vérité ne serait pas à la portée de l'intelligence humaine? Elle est à la portée de l'intelligence humaine , et même à la portée d'un simple écolier de mathématiques. Pourquoi donc ne l'entendez- vous pas? Manifestement parce qu'il ne suffit pas, pour que la parole ait son effet d'illumination, qu'elle présente à l'esprit un objet intelligible. Il faut, de plus, que les termes dont l'enchaînement logique constitue la parole aient leur évidence individuelle, afin que l'esprit en saisisse le sens, c'est-à-dire découvre sous chaque mot l'idée qui s'y trouve , et par suite l'idée générale que renferme le discours. C'est ce qui a lieu par la définition. Au moyen de la définition, la parole illumine la parole en la décomposant dans des éléments si simples, que chaque mot devient un éclair, ou, si vous l'aimez mieux , un rayon de la lumière totale qui fera l'évidence de l'esprit.
Laissez-moi vous en donner la preuve en définissant la proposition que j'ai choisie pour exemple.
Un triangle est une figure déterminée par trois lignes qui se rencontrent de manière à produire trois angles. Lorsqu'un des angles est droit, c'est-à-dire
formé par deux lignes qui tombent perpendiculairement Tune sur l'autre , le triangle s'appelle rectangle. Dans ce cas-là, le côté du triangle opposé à l'angle droit est le plus grand des trois, étant manifeste qu'à mesure que les angles s'élargissent, le côté qui leur correspond s'agrandit en proportion. Ce grand côté du triangle rectangle est l'hypothénuse. Si on le prend pour base d'un carré, et que l'on en construise deux autres sur les petits côtés du même triangle , le carré de l'hypothénuse aura une surface égale à la surface des deux autres carrés.
Vous entendez maintenant la proposition. Elle n'est plus pour vous une suite de mots, mais une suite d'idées qui forment par leur liaison une idée nouvelle. La parole s'est éclairée elle-même en se définissant.
Mais est-ce là tout? Le mystère de l'initiation est-il accompli, la lumière s'est-elle faite dans votre entendement ? Non sans doute : vous voyez clairement ce que la parole veut vous dire , mais vous ne voyez pas encore si ce qu'elle vous dit est vrai. Rien ne vous assure qu'en effet le carré de l'hypothénuse soit égal en surface aux deux autres carrés du triangle rectangle ; vous n'en avez ni l'évidence, ni la certitude. C'est à la parole à vous les donner, et elle le fera par la démonstration , c'est-à-dire en vous montrant que cette idée nouvelle pour vous est cependant contenue dans d'autres idées, qui forment par leur invincible et primordiale clarté le fonds même de votre raison. La parole prendra l'idée obscure, la
conduira pas à pas jusqu'au foyer intelligible qui est le centre et le flambeau de votre âme , la présentera là au principe d'où elle émane , et vous donnera dans le sentiment de leur unité ce irait de lumière qui est l'évidence, ce repos de l'esprit qui est la certitude. Ou bien , si la démonstration n'est pas possible , soit parce que la vérité proposée est d'un ordre qui n'a pas son principe dans l'entendement humain , soit parce qu'elle appartient aux profondeurs d'une science que vous n'avez pas le temps ou la volonté d'acquérir, alors la parole, vous initiant par une voie plus courte, vous présentera les caractères d'autorité qui revêtent l'idée d'une suffisante et légitime sanction.
Telle est, Messieurs, la stratégie naturelle de la parole. Et cependant , malgré cette triple puissance de la proposition , de la définition et de la démonstration , la parole n'est pas assurée du succès. Vous pouvez lui résister; vous pouvez lui refuser votre assentiment, braver sa lumière, et, retranchés dans le fort de vos convictions propres , ne pas même sentir, au remords lointain de votre conscience, que la vérité vous a parlé. Vous êtes faibles et libres : la faiblesse et la liberté vous protègent toutes deux contre l'ascendant de la parole. La faiblesse vous dérobe l'éclat du vrai qu'elle contient, la liberté vous permet de n'en pas subir le joug. Il faut donc plus que vous proposer le vrai , plus que vous le définir, plus que vous le démontrer : il faut vous le persuader. Persuader, Messieurs, voilà l'éternel
honneur de la parole humaine et divine ; voilà la victoire dont Montaigne devait dire, et non pas de Marathon ou de Platée , qu'elle est la plus belle que le soleil ait vue de ses yeux, puisqu'elle est la victoire de la pensée sur les deux plus grandes puissances du monde , la faiblesse et la liberté.
Mais comment et par quoi persuader? Écoutezen l'exemple.
En 1738, l'Angleterre était gouvernée par un ministre qui voulait la paix , et qui la voulait à tout prix. Or, en ce temps-là même, un matelot anglais fut pris sur mer, outragé et mutilé par des Espagnols, événement qui produisit dans toute l'Angleterre un grand mouvement d'indignation publique. Néanmoins le ministère entendait conserver la paix, et le parlement britannique y était décidé comme lui. Le matelot parut dans les rues de Londres, y montra les traces sanglantes des injures qu'il avait reçues, et remua si bien parce spectacle l'orgueil populaire, que le parlement ne put éviter de le voir et d'écouter sa plainte. Il entra donc à la chambre des communes, et, après avoir raconté avec une brièveté calme et simple l'attentat dont il avait été victime , il termina par ces mots : « Quand les Espagnols m'eurent ainsi mutilé, ils voulurent me faire peur de la mort; mais j'acceptai la mort comme j'avais accepté l'outrage, en recommandant mon âme à Dieu et ma vengeance à ma patrie. » La guerre fut déclarée. Cet homme sans Içttrçs n'avait eu besoin que d'un quart d'heure
pour changer les conseils de son pays, forcer le ministère à tirer Tépée , le parlement à voter les subsides, la nation à applaudir, et le sang humain à passer par-dessus l'outrage. Il avait persuadé.
Et tous les jours , Messieurs , vous assistez à ces triomphes de la parole ; ou du moins, s'ils sont plus rares que je ne dis, vous y assistez quelquefois, ne fût-ce qu'en souvenir, en vous reportant aux scènes fanoeuses de l'éloquence. Vous entendez Démosthènes obtenant la condamnation d'Eschine, Cicéron faisant tomber des mains de César l'arrêt de Ligarius , et vous vous demandez en quoi consiste cet art souverain sans lequel la raison et la justice ne sont pas sûres de vaincre , par qui l'erreur et la passion l'emportent trop souvent. Oui, la parole éloquente est une dominatrice qui se fait obéir : mais qu'est-ce que l'éloquence? Que peut- elle mettre dans la parole de plus que la lumière et la vérité ? Y a-t-il quelque chose au monde de plus persuasif que la lumière, de plus fort que la vérité? Oui, Messieurs , ce qui est plus fort que la vérité , c'est le principe d'où elle émane ; ce qui est plus persuasif que la lumière, c'est le foyer d'où elle jaiUit; ce qui est plus grand que la parole , c'est l'âme où elle vit et d'où elle sort. L'éloquence est l'âme même ; Téloquence est l'âme rompant toutes les digues de la chair, quittant le sein qui la porte et se jetant à corps perdu dans l'âme d'autrui. Après cela, étonnez-vous qu'elle commande, qu'elle règne : je le
crois bien , c'est une âme mise à la place de la vôtre. N'est-il pas simple que cette âme qui est chez vous, en vous, qui est vous-même plus que vous-même, vous dise : Va ! et vous allez ; Viens ! et vous venez ; Ploie le genou 1 et vous ployez le genou.
Bref, le mystère de la parole à Tétat d'éloquence, c'est la substitution de Tâme qui parle à Tâme qui écoute; ou, pour parler avec une justesse qui ne laisse rien à reprendre , c'est la fusion de l'âme qui parle avec l'âme qui écoute. L'éloquence n'a qu'un rival, et encore ce rival ne l'est-il que parce qu'il est éloquent : c'est l'amour. L'amour, comme l'éloquence, fond les cœurs, et leur pouvoir, si dissemblable en apparence , a la même cause et le même effet.
Or pas plus à Dieu qu'à l'homme il ne suffit de proposer, de définir et de démontrer le vrai. Car Dieu rencontre à sa parole les mêmes obstacles que l'homme à la s\.ane, et de plus grands encore. Au lieu que la parole humaine n'est que l'organe de pensées accessibles aux intelligences finies et qui ont leur racine avec leur preuve dans l'orbite naturelle de la raison, la parole divine, essentiellement révélatrice , apporte avec elle des vérités dont l'univers est à peine l'ombre , dont la raison n'est qu'un reflet, et auxquelles nulle mesure n'est applicable que l'infini. Si donc l'homme est faible devant les choses qu'il voit et qu'il touche , si sa propre histoire lui est un labyrinthe , et son propre esprit un abîme, que sera- 1- il devant l'infini dévoilé par une simple
affirmation ? S'il est libre contre l'homme , combien le sera-t-il plus contre Dieu, Être placé si loin de lui, et d'autant moins violent dans ses opérations qu'il est le maître absolu de tout? Sans doute, pour donner créance à sa parole, Dieu l'appuiera de signes éclatants ; mais ces signes eux-mêmes seront sujets à discussion, et encore que l'esprit, muet en leur présence , ne sût qu'opposer à la splendeur de leur témoignage , il trouvera toujours au dedans de lui - même , soit par l'obscurité de la chose révélée , soit par le seul effort de la liberté , un principe de résistance et d'illusion. Les Juifs ont vu trois ans Jésus -Christ agir au milieu d'eux en souverain arbitre de la nature ; ils lui ont amené trois ans toutes les infirmités du corps pour qu'elles fussent guéries par un souffle de sa bouche ou par le contact de ses vêtements ; ils ont assisté aux miracles de sa mort après avoir été spectateurs des miracles de sa vie : et cependant, malgré tant de signes dont ils étaient les témoins, malgré les prophéties antérieures dont ils étaient dépositaires et dont ils attendaient l'accomplissement, un voile est demeuré sur leurs yeux. Ils n'ont pu croire à l'humilité de Dieu ; la foudre les eût convertis peut-être, la bonté en a fait des aveugles et des ingrate. Dieu s'est trouvé trop petit pour eux, et les majestés terribles du Sinaï leur ont caché la miséricorde qui les visitait. Il en est ainsi de cette foule d'âmes qui languissent ou s'irritent dans l'incrédulité. Les miracles de soixante siècles passent devant eux comnîe un hasard sans
cause ; ils ôonfessent que cela est grand et étonnant, mais sans abaisser leur cœur au pied du mystère que couvrent ces magnificences, perdues pour eux. Selon l'expression de l'Écriture , ils voient et ne voient pas, ils entendent et n'entendent pas (1); le livre de vie est sous leurs mains, avec l'inimitable sceau de la toute -puissance divine; ils le regardent, le touchent, y pensent un instant, et passent outre.
Et moi-même ici, Messieurs, sous ces voûtes de Notre-Dame, si je ressuscitais des morts au nom du Christ, croyez-vous que vous sortiriez d^ici convaincus tous et tous convertis? Non ; je suis assuré que non, et toute l'histoire du christianisme en est l'irrécusable preuve.
Il ne suffit donc pas à la parole de Dieu , pour s'établir dans les âmes, de s'autoriser de miracles certains, il lui faut vaincre encore la résistance de l'homme à la vérité divine ; il lui faut ébranler, toucher, persuader enfin. Il faut que l'esprit de Dieu, seul capable de contenir l'infini , descende par une influence immédiate dans le vase étroit de notre cœur, l'échauffé, l'inspire, le transfigure, y produise , mieux que l'éloquence humaine , l'assimilation de l'âme inférieure à l'âme supérieure. C'est là, Messieurs, que gît tout entier le commerce de Dieu avec l'homme et de l'homme avec Dieu. Si l'âme éternelle ne s'approche point réellement de l'âme
(1) Saint Luc, chap. viii, vers. 10.
créée, même ici-bas, la religion n'est qu'un rêve sur lequel nous devons pleurer. Il faut écrire à la porte de ses temples, comme à la porte de l'enfer : Vous qui entrez, laissez l'espércmce. C'est l'esprit de Dieu qui donne la vie à la parole divine, comme c'est Vesprit de l'homme qui donne la vie à la parole humaine. La parole séparée de son esprit n'est plus qu'un mort dans un tombeau. Or, Dieu étant toujours vivant, sa parole aussi l'est toujours. Une fois envoyée de son sein, quelque part qu'elle aille et en quelque forme qu'elle subsiste , elle est assistée de son père, qui vit en elle, et elle par lui. Tandis que la parole humaine s'en va mourir au premier sillon que creuse le temps, et ne rend plus à l'oreille des générations qu'un écho dédaigné de ceux qui croient l'entendre encore, la parole divine sème son immortalité dans les ruines du monde. Elle est féconde après mille ans comme au jour où elle fut dite ; elle inspire la même foi, suscite les mêmes œuvres, se reconnaît aux mêmes signes , et les efface tous par celui de sa vie.
Cette vie a un nom célèbre dans l'histoire des rapports de l'homme avec Dieu ; elle s'appelle la grâce, c'est-à-dire le don immérité, le don par excellence. Et quel don, en effet, plus grand que l'esprit de Dieu lui-même mis en contact intime avec l'esprit de rhomme 1 Voilà la merveille commencée avec le monde, et dont les prophètes annonçaient d'heure en heure la consommation par le Christ. David disait : Seigneur, ne me rejetez pas de votre face, et
n'enlevez pas de moi voire Esprit-Saint (1). Salomon disait : Seigneur, qui saura votre pensée, si vous ne donnez la sagesse, et si vous n'envoyez du ciel votre Esprit 'Saint (2). Isaïe disait : L'Esprit du Seigneur se reposera sur lui : l'Esprit de sagesse et d'intelligence, l'Esprit de conseil et de force, l'Esprit de science et de piété (3) ? Joël disait, au nom de Dieu : Je répandrai mon Esprit sur toute chair; vos fils et vos filles prophétiseront; vos vieillards songeront des songes, et vos adolescents verront des visions (4). Le Précurseur disait : Je vous baptise da/ns l'eau; mais il viendra un plus fort que moi, dont je ne suis pas digne de délier la chaussure; Celui-là vous baptisera dans VEsprit-Saint et dans le feu (5). Et Jésus-Christ disait : Quand vous serez livrés pour moi, ne pensez pas d'avance au langage que vous tiendrez, car la parole vous sera donnée en cette heure-là; ce n'est pas vous qui parlerez, 'mais l'Esprit de mon Père qui parlera en vous (6). Il disait encore : Je prierai mon Père, et il vous donnera, pour demeurer éternellement avec vous, un autre Paraclet, l'Esprit de vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu'il m le voit pas et ne le sait pas; mais vous, vous le connaîtrez, parce qu'il demeurera en vous, et vous en lui (7).
(1) Psaume l, vers. 13.
(2) Sagesse, chap. ix, vers. 17.
(3) Chap. XI, vers. 2.
(4) Chap. II, vers. 28.
(5) Saint Luc, chap. m, vers. 16.
(6) Saint Matthieu , chap. x , vers. 19 et 20.
(7) Saint Jean, chap. xiv, vers. 16 et 17.
Non pas que Jésus-Christ, Fils de Dieu et vrai Dieu, n'eût communiqué à ses disciples la grâce et la vérité dont il était rempli ; mais parce qu'étant le Verbe éternel, il avait été chargé plus particulièrement de semer la parole, qui est le premier élément prophétique , tandis que l'effusion de la grâce , second élément de la prophétie , avait été réservée dans toute sa plénitude à la troisième personne de la sainte Trinité , coéternellement issue du Père et du Fils , fruit et lien de leur amour, terme dernier de leur fécondité divine, et à cause de cela devant mettre le sceau final de la vie à l'œuvre de Dieu dans le temps. Il convenait aussi que les deux éléments prophétiques, la parole et la grâce, bien qu'inséparables l'un de l'antre, eussent cependant une émission distincte, afin que l'humanité , avertie par la grandeur de ce double avènement , ne se crût pas capable de communiquer avec Dieu, même au moyen de sa parole, sans l'assistance perpétuelle et intime de l'Esprit divin. Tel fut le but, et tel est le sens de cette fameuse journée où le Paraclet annoncé par Jésus- Christ descendit visiblement sur les apôtres, et, leur arrachant les restes de faiblesse et d'obscurité qu'ils conservaient encore, en fit ces hommes dont le sang, après celui du Christ, a fondé sur la terre le règne de la vérité.
Il en est bien peu parmi vous. Messieurs, qui n'aient connu par une expérience personnelle la réalité du mystère prophétique. Tous vous avez reçu la semence de cette parole qui ne ressemble à aucune
autre; lous, un jour ou l'autre , enfants ou jeunes hommes, vous avez senti dans votre âme une onction qui la remplissait de lumière, et vous apportait dans de chastes larmes le goût du bien, Toubli dessens, la paix et la présence de Dieu. Ce jour-là, tout vous fut dit. Aucun homme ne vous en rendra la joie; aucun amour ne vous en ramènera le parfum , si ce n'est l'amour qui vous fut donné alors, et qui, étant la Bonté divine elle-même, n'attend pour vous aimer de nouveau qu'un regret et qu'un désir de vous. Puissiez-vous tirer de votre cœur ce désir et ce regret, et, par une seconde expérience de la grâce, redevenir pour toujours les enfants et les apôtres de la seule parole qui ne trompe jamais!