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PREMIÈRE SECTION

ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE DANS LES COLLÈGES DE l’üNIVERSITÉ AU XVIIe SIÈCLE.

Pour obtenir le grade de Maître ès arts, il fallait avoir suivi le cours de Philosophie, dans un collège

de plein exercice; au mois de novembre et au mois de mai, choque professeur remettait au Recteur la liste de ses élèves; quiconque ne s’était pas fait inscrire avant le mois de janvier, ne pouvait prendre part aux examens; les classes ont lieu, le matin de huit heures à onze heures; le soir de deux à cinq heures, ou de trois à six, suivant la saison.

L’enseignement de la philosophie avait été longtemps le domaine exclusif de la Faculté des Arts; il avait son siège dans ces bruyantes Écoles de la rue du Fouarre, qui retentirent de tant de disputes; mais quand, par une transformation que l’Université s’était plu à favoriser, les collèges furent fondés, ils ne tardèrent pas à voir les « Arliens » venir à eux, comme les Grammairiens qui avaient déserté les premiers. Ramus, qui se plaint de cette désertion, et qui aurait voulu la combattre pour séparer l’enseignement secondaire de l’enseignement supérieur, rapporte que de son temps on a vu mourir le dernier professeur de philosophie qui ait enseigné publiquement.

En passant des écoles dans les collèges, le cours de Philosophie fut réduit à deux années, et au lieu de quatre professeurs il n’en eut plus que deux ; celui de la première année devait enseigner la Logique et l’Éthique; celui de la seconde année, la Physique et la Métaphysique; les ouvrages d’Aristote, au collège comme à 1 école, constituent la substance même de l'Enseignement; mais, tandis que la Réforme du cardinal d’Estouteville (1452) enjoint au professeur de

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suivre de point en point, de chapitre en chapitre, le texte du Stagyrite, les statuts de 1600 prescrivent au contraire plus de largeur dans l’interprétation, et moins de servilité dans le commentaire, qui doit s'attacher à faire ressortir la force des pensées, non des mots, et à prouver qu’on fait œuvre de philosophe, non de grammairien.

A cela près, l’enseignement subsiste le môme; le raisonnement en forme avait été, au moyen âge, la méthode universelle d’exposition et de démonstration; la dispute, qui est la pratique de la Logique, régnait alors souverainement dans les Facultés; elle avait été à la fois une leçon, une épreuve et un exercice l. On disputait donc beaucoup dans l’École de Paris et l’on y dictait très peu.

Quand l’enseignement philosophique pénétra dans les collèges, l’habitude de dicter, plus conforme aux exigences scolaires, se développa de jour en jour; à teî point que le cardinal d’Estouteville enjoint aux maîtres, de ne pas oublier que leur principal devoir était de lire et d’expliquer les anciens philosophes, et non d’apporter en classe des Cahiers ou des Traités, qu’ils font écrire à leurs élèves.

Des Dictées de philosophie. — Dans l’origine les maîtres, avant d’aborder l’étude d’Aristote, avaient voulu seulement disposer les esprits, en donnant par écrit certaines questions qu’il appelaient Prolégomènes', ensuite ces questions préliminaires s’étaient

1. Voir à ce sujet la Thèse si pleine d’intérêt, de M. Tliurot : L’Université au moyen âge.

développées outre mesure, et au lieu d'être seulement le préambule du Cours, elle étaient devenues elles-; mêmes le Cours tout entier.

Citation du P. Lamy. — « L’on ne s’est appliqué qu’à de certaines questions pour ainsi dire étrangères,! dit le P. Lamy, à qui j’emprunte ces réflexions, par1 exemple : si la Logique est une science; quel est son objet? mais on ne traite presque plus rien de cet qu’Aristote a enseigné dans les excellents ouvrages ! qu’il a faits de la logique. Au lieu de cela les maîtres \ donnent en mauvais latin des opinions mal conçues, mal digérées, mal expliquées; on croit que cela attache les écoliers, qui prennent plaisir à avoir des i cahiers écrits de leur main. Mais outre la perte de temps qu'ils passent à écrire, les jeunes gens prennent j leurs écrits avec tant de négligence qu’ils ne les peuvent lire. On remédierait à ce mal en rétablissant la lecture des bons auteurs imprimés, que les professeurs accompagneraient de leurs observations. »

« Malheureusement la principale vue de ceux qui étudient étant les thèses publiques, où on n’examine en général que ce qui est sujet à la chicane, ils laissent de côté les vérités importantes pour ne s'occuper que de questions épineuses dont on dispute. Ainsi la partie de la philosophie qui regarde les mœurs et qui est la plus importante, est entièrement négligée, parce que la manière d'enseigner d'aujourd'hui oblige un professeur à ne parler que des questions disputées : ce qui lui ôte le temps de traiter les choses

ET CHEZ LES JÉSUITES AU XVIP SIÈCLE, qui sont hors de la dispute, mais qui sont de l'usage de la vie. »

Ainsi le père Lamy blâme dans l’enseignement de la philosophie de son temps :

1° Les dictées d’opinions mal conçues, rédigées en mauvais latin (T. Lefèvre s’explique de même);

2° Les disputes sur des questions épineuses et stériles;

3° L’importance excessive accordée à une logique barbare au détriment de la morale ; bref l’ignorance du véritable Aristote, auxquels se sont substitués ses commentateurs.

Prenons un cours de philosophie, même de ceux qui furent imprimés à la fin du xvne siècle, et nous verrons que ces critiques étaient justes.

Un Cours de Philosophie au xvne siècle. — Les professeurs ont six semaines, de la Saint-Rémy à la Saint-Martin, pour l’exposé de leurs cours; mais auparavant ils commençaient dans leurs Prolégomènes à traiter des questions de ce genre : De l’évidenoe de la philosophie, de la philosophie d’Adam, etc.; puis ils procédaient à l’exposition de leur programme, dont le plan était généralement tel qu’il suit : d’abord un coup d’œil d’ensemble jeté sur la philosophie (Philosophiæ Synopsis), qui se divise en « philosophie pratique et philosophie spéculative » :

La première comprenant la Logique, la Morale et l’Éthique : toutes sciences qui sont de son objet; la seconde comprenant la Métaphysique, la Physique et la Mathématique : sciences qui sont en dehors d’elle-

meme. De la division générale, on passait à la définition de chacune de ces sciences mise à part. Pour les élèves de première année, nommés logiciens, c était la logique, qui est à la fois un art et une science, ayant pour objet les quatre opérations de l’esprit :

« L’Appréhension « Le Jugement « L’Exposition « La Méthode.

La Morale, ou l’Éthique, qui dirige nos actes vers le bien et qui traite des passions, des vertus, du bonheur, du libre arbitre.

Pour les élèves de seconde année : La Métaphysique, qui se définit : la science spéculative de l’être séparé de la matière, soit par sa nature comme Dieu ou les anges, soit par une conception de l’esprit comme la substance, l’accident, l’être.

La Physique, qui formait le principal objet du cours et qui se définit : la science spéculative des corps célestes et des corps sublunaires.

La Physique étudie toutes les propriétés des corps; elle traite aussi de l’âme ou de la vie sous ses trois formes : âme végétative, qui est le premier principe de la nutrition, de la croissance et de la génération; âme sensitive qui est le principe de la sensibilité, de l’appétition et du mouvement; âme rationnelle qui est le principe de l’intelligence et de la volonté, en tant quelles dépendent des sens.

Suivent les définitions de l’intelligence et de la

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volonté : l’une est du ressort delà logique, l'autre du ressort de la morale.

A la Physique s'ajoute une cinquième science : la Mathématique qui se subdivise en arithmétique, science des nombres, et en géométrie, science des lignes.

C’est après ces définitions générales que le professeur revenait à la logique, et les premières leçons ou dictées étaient consacrées aux différentes espèces d’argumentation; le syllogisme et l’enthymème revendiquaient à juste titre la première place dans cette étude; aussi, après la définition de l’un et de l’autre, on passait en revue leurs différents modes, dont on comptait dix-neuf principaux, résumes dans les quatre fameux vers qui subsistent encore.

L’Argumentation. Formules de la Dispute. — Une fois en possession de celte arme indispensable du raisonnement, l’élève pouvait disputer; toutefois, avant d’entrer dans la lice, le maître devait encore lui enseigner les règles du combat, les termes usités pour l’attaque et pour la défense. Dans les débats publics on voit quelle importance la Faculté attachait à l’observation de ces usages, puisqu une thèse soutenue par Bossuet faillit être annulée, parce qu il avait omis un mot dans la formule de compliment prescrit au début.

Une thèse consistait en quelques propositions non développées que le candidat soutenait contre ses juges ou tel assaillant qui se présentait.

Thèses. — L’assaillant se nommait dispulans , le

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candidat, respondens ; le premier devait débuter ainsi :

« Si prius jusserit celeberrimus philosophiæ professor , annuerit totus percelebris , ou illustrissimus auditorum cætus , argumentabor, eruditissime respondens , in illam e tuis propositionibus, qua sic dicis. » Suit alors la lecture de la proposition à réfuter; supposons qu'elle soit celle-ci : «# Adamus philosophiam habuit » : Le contradicteur ajoutait alors : « Contra autem sic disputo », et déduisait ses raisons, en concluant par ces mots : « Ergo male posita tua Thesis » . La conclusion, devait toujours être présentée sous la forme d'un syllogisme; quand la chose est assez évidente on peut supprimer l’une des prémisses, et employer l’enthymème.

Le Candidat (respondens) devait commencer ainsi « Argumentatur (ici on ajoutait les qualités du contradicteur) in unam e meis propositionibus , in qua sic

dico contra autem sic argumentatur » : Là

il reprenait l’argument de son adversaire et ajoutait : « Sic Argumentons » : Puis répétant l’argument, il répondait successivement à chacune des prémisses, disant Concedo, si la proposition est vraie, Nego, si elle est fausse, Distinguo, si elle est ambiguë; dans tel sens Concedo . dans tel autre Nego. Aux objections qui suivront les solutions qu'il propose, il dpvra répondre en reprenant les paroles mêmes de son contradicteur et en ajoutant Concedo, Nego ou Distinguo.

Enfin, quand il reprend pour la première fois l’argument de son adversaire, il doit examiner s’il est

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en forme, et, s’il y surprend un vice, accompagner chacune des propositions du mot Concedo ou N ego, et arrivé à la conclusion dire A Tego conclusionem, en établissant comment l’argument pèche contre les règles du syllogisme. Tel était le langage de l’école; Molière qui le met dans la bouche de Th. Diafoirus en emploie tous les termes avec une parfaite convenance.

« Angélique. — Si Monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui serait à lui par contrainte.

« Th. Diafoirus. — N ego consequentiam , mademoiselle, et je puis être honnête homme, et vouloir bien vous accepter des mains de monsieur votre père.

« Angélique. — Si vous m’aimez, mon-

sieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.

« Th. Diafoirus. — Oui, mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement.

« Angélique. — Mais la marque d’amour c’est d’être soumis aux volontés de celle qu’on aime.

' « Th. Diafoirus. — Distinguo , mademoiselle; dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo , mais dans ce qui la regarde, nego.

« Toinette à Angélique. — Vous avez beau raisonner, monsieur est frais émoulu du collège et il vous donnera toujours votre reste. »

Toinette avait raison et ce devait être de rudes jouteurs, que ces écoliers qui passaient deux années à étudier le mécanisme du raisonnement, à en faire

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mouvoir tous les ressorts, à se mesurer chaque jour soit avec leur maître, soit entre eux, soit avec des adversaires qu’on allait chercher dans les collèges voisins ou rivaux.

La discussion, comme on le pense bien, était l’exercice favori des élèves et des maîtres; elle faisait oublier les arides préceptes de la logique, et les subtilités de la métaphysique; grâce à elle la classe deve- ; nait un passe-temps.

Un logicien du Collège de Beauvais en 1643. — Ecoutons plutôt les confidences d’un logicien du collège de Beauvais, vers 1643.

Elève médiocre dans les classes de grammaire, sujet brillant dans les humanités, grâce aux vers latins, Ch. Perrault réussit particulièrement en philosophie; « il me suffisait souvent, dit-il, d’avoir attention à ce que le régent dictait pour le savoir et pour n’avoir pas besoin de l’étudier ensuite. Je prenais tant de plaisir à disputer en classe, que j’aimais autant les jours où l’on y allait, que les jours de j congé. La facilité que j’avais pour la dispute me faisait parler à mon régent avec une liberté extraordinaire....* Comme j’étais le plus jeune, et un des plus forts de la classe, il avait grande envie que je soutinsse une ; thèse à la fin des deux années; mais mon père et ma mère ne le trouvèrent pas à propos, à cause de la dépense où engage cette cérémonie. Le régent en eut tant de chagrin, qu’il me fit taire lorsque je voulus I disputer contre ceux qui devaient soutenir des thèses. J’eus la hardiesse de lui dire que mes arguments

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étaient meilleurs que ceux des Hibernois1 qu’il faisait venir, parce qu’ils étaient neufs, et que les leurs étaient vieux et tout usés. J’ajoutai que je ne lui ferais point d’excuses de parler ainsi, parce que je ne savais que ce qu’il m’avait montré. Il m’ordonna une seconde fois de me taire; sur quoi je lui dis, en me levant, que puisqu’il ne me faisait plus dire ma leçon (car en ce temps-là les philosophes disaient leur leçon tous les jours, comme les autres écoliers, et c’est un grand abus de les en avoir dispensés), qu’on ne disputait plus contre moi, et qu’il m’était défendu de disputer contre les autres, je n’avais plus que faire de venir en classe. En disant cela je lui fis la révérence, et à tous les écoliers, et sortis de la classe. » Après cette belle escapade, l’écolier indocile refait son instruction en compagnie d’un de ses condisciples et se met à lire et à traduire tout ce qui leur tombe sous, la main : rien de plus curieux que ce mélange confus de lectures qui s’ouvre par la Bible et Tertullien, et aboutit à l’histoire de France de la Serre et de Davila, en passant par Virgile, Horace, Tacite et la plupart des auteurs classiques; rien de plus ingénieux en revanche que la méthode d’enseignement mutuel employée par ces deux jeunes échappés de collège : « L’un des deux, continue Per-

1. Les Hibernois passaient pour de terribles discuteurs, et ferrés sur la métaphysique, un peu cousins des élèves de Montaigu, d’après le portrait qu’en trace Santeuil :

Vicli avidos vultus, et mentem pasta chimæris Spectra Ilibernorum turmatim invadere portas.

ŒUVRES DE I.ANTOINE. II

rault, lisait un chapitre ou un certain nombre de lignes, et après la lecture, il en dictait le sommaire en français que nous écrivions, en y insérant les plus beaux passages dans leur propre langue. Après que l’un avait lu et dicté de la sorte, l'autre en faisait ^ autant : ce qui nous accoutumait à traduire et à extraire en même temps. L’été, lorsque cinq heures J étaient sonnées nous allions nous promener au Luxembourg. Comme M. Beaurin était plus studieux que moi, il lisait encore de retour chez lui, et j pendant la promenade il me redisait ce qu’il avait lu 1 . »

Cet élève capricieux, qui abandonne sa classe, ses maîtres, ses études, par un coup de tête, et qui con- | tinue ou plutôt qui recommence son instruction par I des lectures faite sans ordre, sans méthode et sans 1 choix; cet esprit tourné vers la fantaisie et la vanité,- 1 enclin à la présomption, devint un des plus fiers con-, tempteurs des anciens et le chef d'école des a modernes, dans cetle fameuse querelle que le Carté- M sianisme avait indirectement suscitée, en poussant jusqu’au plus injuste mépris son indépendance à " l’égard de l’antiquité.

Dans cette lutte où se trouvaient aux prises d'une V; part Boileau, Racine, la Fontaine, la Bruyère, de 4 l'autre Fontenelle et l'abbé Terrasson, c’est Charles £ Perrault qui entre le premier en lice; et nous ne sommes guère surpris, après le récit de ses études, ,

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