Oeuvres
La foule des hommes de ce temps se partage en deux classes : les esclaves du pouvoir et ceux de la popularité. Les uns ont dit à la couronne : N'êtesi^ous pas Dieu? Les autres ont dit au peuple : C'est .oi qui es le maître. Et quand les adorateurs de ce double symbole de la servitude se retirent des affaires publiques par ordre de la mort, ils s'en vont avec un peu de bruit que fait sur leur cercueil la faveur populaire ou celle des cours. Mais s'il est par hasard un citoyen qui ait été indépendant des partis dans sa carrière politique , celui-là meurt sans éloge après avoir vécu sans honte, et ses restes s'en vont en silence attendre la seule justice qui ne manque jamais. Tel fut un homme dont lescathohques ne pourraient sans ingratitude abandonner la mémoire, puisqu'il a le premier défendu leur cause à la tribune , en la
mêlant à celle de la liberté. Les catholiques doivent trop à deux générations de cette race, pour ne pas désirer connaître le chevalier chrétien qui vint tout à coup, après que le trône se fut séparé d'eux , prêter une voix courageuse à leurs droits , et qui voulait plus que jamais leur consacrer sa vie lorsque Dieu le rappela. J'acquitterai, si je peux, la dette des catholiques.
Marc-René- Anne-Marie, comte de Montalembert, pair de France, colonel d'infanterie, né à Paris en 1777, était issu d'une ancienne et illustre maison du Poitou. C'était d'un de ses ancêtres, célèbre par l'héroïque défense de Landrecies et de Thérouanne , que François P"" disait : « Nous sommes quatre gentilshommes de la Guienne qui combattons en lice contre tous allants et venants de la France : moi , Sansac, Montalembert et la Châtaigneraye. » L'éclat de cette maison s'éteignit à l'avènement des Bourbons au trône, lorsque la noblesse, achevant de perdre la place qu'elle avait occupée dans la monarchie, se divisa en deux parts : l'une qui vint chercher à la cour l'illustration de la faveur, l'autre qui préféra vivre obscure dans les provinces, et y conserver, par l'indépendance des mœurs privées , une image des temps passés. La famille de Montalembert fut de celles qui aimèrent mieux confier l'honneur de leur nom au toit paternel qu'aux antichambres des rois, étant plus propre, comme on l'avait dit d'André de Montalembert , nommé premier gentilhomme de la chambre par François P'", à donner la camisade à l'ennemi qu'une chemise au roi.
Sous Louis XIV, cependant, les Montalemberl eurent une occasion d'élever leur fortune aussi haut que leur nom. M'"^ de Maintenon avait eu pour aïeule Louise de Montalembert, fille de Jean de Montalembert, tué à la bataille de Coutras, en 1587. On sait que M""^ de Maintenon désirait ardemment introduire à la cour quelqu'un de sa famille qui pût l'honorer plus que ne le faisait son frère le marquis d'Aubigné. Elle songea à la maison de Montalembert, et offrit à celui qui en était alors le chef de venir à Versailles, où elle se chargeait de sa fortune. L'offre ne fut pas acceptée, et ce sang généreux continua à couler pour le pays dans des grades obscurs. Il reprit de lui-même son éclat par les services militaires et diplomatiques que le marquis de Montalembert, oncle de celui que nous regrettons, rendit à la France pendant la guerre de Sept ans , et par l'invention du nouveau système de la fortification perpendiculaire. Il était, en 1802, année de sa mort, le doyen de l'Académie des sciences et des généraux français.
La famille de Montalembert n'avait quitté que très-tard le sol de la France, à l'époque de la révolution; elle ne consentit à ce funeste adieu qu'en 1792. Le jeune René, dont nous esquissons la vie, avait alors quinze ans. Il suivit sa famille, sans savoir ce qu'on perd en s'éloignant de la patrie, si injuste qu'elle soit, et combien sont longs les chemins qui y ramènent, surtout quand on la fuit à un âge ou le cœur ne discerne pas bien encore ce que c'est qu'un ciel étranger. Il devait en voir beaucoup avant
de se reposer sous celui de la France. Des arrêts de mort lui fermèrent le retour pendant plusieurs années, et, lorsque la gloire impériale rouvrit les portes de la France, il ne voulut point passer par ces fourches caudines de l'exil. Son départ avait été innocent ; mais puisque le sort de sa famille en avait fait un banni, il était bien de ne pas accepter de miséricorde, et de prendre au mot la fortune de ses pères. Il faut savoir dans le monde, et surtout dans les temps de révolution, ramasser le gant qui tombe à nos pieds ; il n'en est pas qui ne puisse être relevé avec honneur. Si vous êtes banni, soyez banni, et que Dieu vous garde!
René de Montalembert commença par être capitaine dans la légion d'émigrés que commandait son père, dont elle portait le nom. Elle fut licenciée en 1799. Il obtint alors du service dans l'armée anglaise, où les connaissances militaires qu'il avait acquises sous le général français Jarry le firent promptement distinguer. Attaché à l'état -major de son régiment, il fut envoyé avec lui en Egypte , et plus tard aux grandes Indes, en 1804. Là du moins il ne trouva pas la gloire de son pays écrite sur le sable et sur des pyramides, pour lui rappeler à tout moment quelle patrie il avait perdue. Après quatre années de séjour dans les Indes, il revint en Europe. Il fut employé dans l'état-major du duc de Wellington, pendant les campagnes de 1808 et de 1809 , en Portugal et en Espagne. Il prit part aussi à l'expédition de Walcheren, comme chef d'état- major d'une division.
Vingt-deux ans s'étaient écoulés dans ces fortunes diverses, mais où l'exil se retrouvait toujours, lorsque M. de Montalembert alla, de la part du prince régent, annoncer dans Hartwell, à Louis XVIII, son rétablissement sur le trône de France. Celait Unir heureusement une longue émigration, que de recouvrer en un même jour une patrie, et de porter une couronne à l'ancienne famille de ses rois. M. de Montalembert, revenu en France après vingt-deux ans de séjour chez les nations étrangères, se trouva aussi à l'aise dans l'air de son pays que s'il l'eût toujours respiré. Il y entra sans haine, sans y retrouver le moindre débris du patrimoine de ses aïeux, et, quoiqu'il semblât que son rôle naturel fût d'y combattre la liberté, il ne sortit jamais de sa bouche, dès qu'il put l'ouvrir à la tribune, une parole dont la liberté eût à se plaindre, et qui ne fût celle d'un homme initié par l'expérience et par un cœur droit dans une science où les victimes des révolutions profitent rarement. Sa carrièrese ressentit decette indépendance, qui alla croissant jusqu'à la fin, et qu'on ne devait pas attendre d'un émigré si opiniâtre, d'un soldat qui s'était trouvé dans des rangs ennemis de la France. Mais il était de ce sang qui n'avait pu supporter le joug des cours , et , avec la môme franchise qu'il avait mené la vie d'un proscrit qui ne connaît plus que Dieu et son épée, il accepta de toute son âme les devoirs d'un citoyen, dès qu'il en eut repris les droits. Louis XVIII lui donna le grade de colonel dans l'armée française, la croix de Saint-Louis, celle d'officier delà Légion d'honneur, et le nomma se-
cond secrétaire d'ambassade à Londres. A Tépoque des Cent-Jours , il fut envoyé deux fois à Bordeaux : la première, pour veiller au départ de M"'^ la duchesse d'Angoulême; la seconde fois, avec trois frégates et plusieurs transports, pour aider à soumettre les restes du parti de Napoléon dans le Midi. C'étaient de nouveaux liens envers une famille destinée à mettre encore à l'épreuve de l'infortune ses serviteurs. M. de Montalembert retourna à Londres en qualité de premier secrétaire d'ambassade. Louis XVIII, qui connaissait son attachement et qui aimait ses opinions constitutionnelles, le fit, au mois de juillet 1816, son ministre plénipotentiaire près la cour de Stuttgard , et l'éleva, le 5 mars 1819, à la dignité de pair de France. Nous allons le voir dans cette carrière de la pairie, où il a siégé douze ans au milieu des vicissitudes de l'opinion , sans cesser un seul jour d'honorer les siennes, quoiqu'il soit difficile, en de si grands changements, de rester toujours supérieur à la séduction de tout ce qui se passe autour de nous.
Le début de M. de Montalembert à la Chambre fut aussi noble qu'heureux. C'était en 1820. Il avait été nommé ministre plénipotentiaire près la cour de Danemark, et se disposait à partir pour Copenhague. Des lois d'exception gouvernaient alors la France, à cause du meurtre récent de l'infortuné duc de Berri, triste épitaphe qu'on avait gravée là sur sa tombe pour y être un signe de salut, comme si la société se sauvait par un prétendu bannissement de six mois imposé au mal. On pensait ainsi dans ce temps-là.
M. de Montalembert ne partageait pas ces pensées frivoles, et, étant monté à la tribune pour défendre les prérogatives de la pairie à l'égard de la contrainte par corps , il termina ainsi son discours : « Dans peu de jours je quitterai la France, peut-être pour plusieurs années. Qu'il me soit permis , avant de descendre de cette tribune , de former un vœu, celui de retrouver à mon retour la pairie intacte dans sa dignité comme dans son honneur, et la France délivrée des lois d'exception, jouissant enfin de la plénitude de ses libertés constitutionnelles (1). » Après ce vœu, M. de Montalembert descendit de la tribune, où il avait paru pour la première fois ; mais il ne quitta point la France. Rayé de la liste des ambassadeurs par le ministère de MM. de Richelieu et Pasquier , il demeura six années sans emploi : ce sont ces six années qui forment la première partie de sa carrière législative.
Nous remarquons principalement les discours qu'il prononça , dans cet intervalle , sur les questions de la guerre d'Espagne, de la septennalité, de l'indemnité et des substitutions.
Il considéra la guerre d'Espagne comme nécessaire pour rétablir la prépondérance de la monarchie française , en ralliant autour de la victoire tous nos vieux soldats, et nous créant sur le Rhin, pour la sécurité des Pyrénées, une force capable d'arrêter l'ambition du Nord. « Qui vous assure, s'écriait-il , que le successeur d'Alexandre héritera de sa modération comme
(1) Séaace de la Chambre des pairs, du Id juillet 1820.
de sa puissance, de ses vues pacifiques comme de son empire? Qui vous dit que son génie, au contraire, ses goûts, ses inclinations, ne le pousseront pas vers les conquêtes ? Qui vous dit surtout que ces huit cent mille soldats dont nous a parlé M. le ministre des affaires étrangères, cessant d'être comprimés par une main également ferme et prudente, ne demanderont pas à grands cris et du soleil et des mers , bienfaits que la nature a refusés à leurs vastes solitudes, et sans lesquels il n'est pas de jouissances pour une nation civilisée? Qui pourra alors s'opposer à ce torrent dévastateur? Sera-ce l'Autriche? la Prusse? la Confédération germanique? Vain espoir.' Prenez la carte de l'Europe : voyez le bastion menaçant que forme la Pologne. Les Russes, dans leur première attaque , couperont l'Allemagne par le centre , et ils s'établiront sur le Rhin avant la fin de la première campagne. Qui pourra donc les arrêter (1)? » Ce devait être ce bastion menaçant de la Pologne qui effrayait M. de Montalembert. Il est devenu, en effet, le bastion de l'Europe contre la Russie, et si la Providence ne l'eût jeté tout à coup entre le successeur d'Alexandre et le successeur de Charles X, entre la barbarie et la liberté, ce n'est pas sur le Rhin que la Russie eût rencontré sa perte, malgré la voix éloquente qui nous invitait ï.aguère à prendre un baptême de gloire dans le fleuve qui baigne la forteresse de Mayence (2). Le point de vue de politique
(i) Séance de la Chambre des pairs , du 18 mars 1823. (2) Discours de M. de Montalembert, le 29 mars 1831.
générale où s'était placé le noble comte pour envisager la guerre d'Espagne, fut trouvé froid par l'esprit de parti, quoiqu'il se fût plaint que le ministère n'eût pas levé une armée assez formidable pour l'accomplissement de ses projets, et qu'il eût dit : « Puisque nous avons passé les Pyrénées, il faut pouvoir aller jusqu'aux colonnes d'Hercule; quand la France tire l'épée, elle doit la tirer tout entière (1).» Ce mot peint le caractère du noble comte; il ne fut jamais à demi ce qu'il était, ni gentilhomme, ni émigré, ni pair de France, et quand le sentiment de la foi, qu'il n'avait perdu en aucun temps, se fut réchauffé une fois dans son cœur parle spectacle de la religion abandonnée des rois, et par de douces sympathies de famille, il devint si fervent catholique, qu'on l'eût pris pour un de ses ancêtres ressuscité d'un tombeau des croisades.
Il vota pour le renouvellement septennal de la Chambre des députés, parce qu'il était persuadé, d'une part, que les trois pouvoirs avaient le droit de changer un article de la Charte , et qu'il croyait , d'une autre part, la septennalité nécessaire pour investir la seconde Chambre législative d'une autorité plus stable, moins sujette aux variations produites par les intrigues électorales. Et veut -on savoir ce qu'il entendait par les intrigues électorales? Qu'on écoute ce fier langage tenu en 1824, au temps de la toute- puissance de M. de Villèle : « Je veux parler des manœuvres odieuses pratiquées par des agents
(1) Séance de la Chambre des pairs , du 30 avril 1823
subalternes du pouvoir; manœuvres dont tout le monde a connaissance, et dont l'opinion a déjà fait justice. Encore deux ou trois élections influencées d'une pareille manière, et les fonctionnaires publics tombent dans la dégradation, et le gouvernement représentatif devient une véritable dérision. Ah ! dans ces jours de dépendance universelle, et de tendance générale vers la servilité; dans ces jours où l'égoïsme, la vanité, le besoin de jouissances nous portent sans cesse à sacrifier les droits les plus nobles, et à déshériter notre postérité des biens les plus précieux, car en peut-il exister de plus inappréciables que les droits politiques, éloignons. Messieurs, éloignons les époques de nos élections; donnons -nous le temps de former quelque indépendance héréditaire dans les idées comme dans les fortunes de nos familles. Laissons passer cette soif de distinctions éphémères, cette manie de cordons de toutes les couleurs et de tous les pays : triste héritage du dernier gouvernement (1)! » Je ne sais si je me trompe, mais ce vote me paraît plus honorable que s'il eût été plus conforme à la Charte. Il y avait là une triple indépendance : l'indépendance de la popularité, du pouvoir et des idées. Ajoutons que M. de Montalembert voulait abaisser de dix ans l'âge des éligibles, et qu'il regardait cette mesure comme essentiellement liée à celle de la septennalité (2).
(1) Séance de la Chambre des pairs, du 4 mai 1824. (2} Discours de M. de Montalembert, du 30 mars 1826.
M. de Montalembert vota encore en faveur de la loi tendant à indemniser les anciens propriétaires de biens -fonds confisqués et vendus au profit de l'État pendant la révolution. Il la jugea propre à éteindre les haines , et à faire disparaître la distinction fâcheuse que l'opinion s'obstinait à maintenir entre les propriétés patrimoniales et nationales. Il y était d'ailleurs personnellement désintéressé. Si un amendement qu'il proposa eût été admis, les héritiers du sang eussent seuls joui du bénéfice de l'indemnité, et les lois imprescriptibles du droit naturel eussent triomphé des règles étroites du droit
Mais , parmi les projets de loi que soutint le noble pair, il n'en est aucun qui fut accueilli avec plus de marques d'impopularité que le projet sur le droit de primogéniture et les substitutions , et il n'en est aucun sur lequel il ait développé des vues plus générales, plus élevées, avec une mesure aussi supérieure à l'esprit de parti , qu'il obligea de respecter sa parole, tant elle eut l'accent de la conscience, et semblait inspirée par la liberté. Il établit que nos lois sur les successions n'étaient compatibles qu'avec le régime républicain et le régime absolu, et que la monarchie constitutionnelle périrait si elle n'était appuyée sur le droit de primogéniture uni au droit limité des substitutions. « Je ne vois, disait-il, et ne puis voir dans le morcellement illimité du sol , et dans ses désastreuses conséquences , que des éléments de servilité ou d'anarchie, de despotisme ou de républicanisme; et certes, Messieurs, ce ne sera
point avec de tels éléments que nous pourrons nous flatter de transmettre à nos enfants les nobles et précieuses institutions que nous devons au plus sage des rois. Nous tomberons dans la servitude ou dans le chaos révolutionnaire ; la chute est inévitable. Chose incompréhensible! nous voulons des libertés, des institutions, des garanties, des limites au pouvoir ministériel, et nous conservons bien soigneusement une législation qui établit parmi nous une quantité de petits propriétaires, bien indigents, bien exclusivement occupés de leurs nécessités domestiques. Nous voulons être forts contre l'arbitraire, et nous chérissons cette désespérante subdivision du sol qui, pour me servir de la pensée d'un orateur de l'autre Chambre (M. Royer-Collard) , relègue tristement chacun de nous au fond de sa faiblesse individuelle. Ignorons -nous donc qu'un peuple courbé sous les exigences du morcellement illimité , disséminé, éparpillé sur des morceaux de terre, n'est et ne peut être que la propriété des agents du fisc et des fonctionnaires salariés? Si ce peuple a des droits , s'il a des institutions , ce sont des simulacres ; car il ne peut ni exercer les uns ni conserver les autres. Remarquez, Messieurs, une étrange et bizarre inconséquence. De toutes parts on entend les partisans du partage à l'infîni de la propriété foncière s'élever en même temps contre la centralisation; demander, comme l'a fait un noble pair (M. le comte de Mole) , l'organisation des communes , une loi municipale. Mais un moment de réflexion ne devrait-il pas suffire pour leur démontrer que la cen-
tralisation , ce fléau du gouvernement représentatif, est la conséquence inévitable du morcellement de la propriété foncière, de la disparition du patrimoine des familles? Dans un pays où on ne trouve que des individus sans consistance politique, des fortunes temporaires, accidentelles, des existences éphémères et sans influence locale; je le demande , dans un tel pays , comment espérer autre chose qu'un système de centralisation et de bureaucratie (1)? » Nous aimons mieux citer ces paroles que de les traduire ; elles initient le lecteur dans le secret d'une vie politique qui n'a été que trop promptement terminée, mais qui, en laissant des regrets, n'a laissé le souvenir d'aucune contradiction. Il est facile de voir où le noble comte a puisé les élans vigoureux et les principes indépendants qui l'ont recommandé à l'attention publique pendant le cours de la dernière session , lorsque la publicité des séances de la Chambre des pairs, qu'il avait toujours réclamée , permit au pays d'entendre sa voix.
Un amour si persévérant de la liberté , un langage si ferme et sincère, ne plurent pas au pouvoir. M. dft Montalembert s'aperçut souvent qu'on ne se souvenait plus de ses services ni de son long exil , et il laissa un jour s'échapper cette douleur de son âme, avec l'accent d'une résignation touchante : « Émigré, rentré en France à l'époque delà Restauration, ayant perdu père et mère dans l'exil, il me semblait pouvoir espérer que mes opinions politiques seraient
(1} Séance de la Chambre des pairs, du 30 mars 1826.
à l'abri de fausses interprétations; l'expérience m'a démontré le contraire. Nous vivons dans un temps où les antécédents comptent pour peu de chose. Ce que les passions demandent avant tout, et elles ont encore un grand empire parmi nous , c'est une abnégation complète de son indépendance, une soumission aveugle aux idées dominantes du moment, dussent -elles nous précipiter dans l'ahfme (1). » Hélas ! l'abîme s'est ouvert. Celui qui avait annoncé à Louis XVIII son rétablissement sur le trône de ses aïeux a vu tomber ce trône antique encore une fois, et, descendu bientôt lui-même au lieu où tous les exilés se retrouvent, il n'a point porté d*heureuses nouvelles à la famille de saint Louis.
Soit que ces plaintes eussent été entendues, ou que le pouvoir de M, de Villèle penchât vers sa chute , en 4826 le comte de Montalembert rentra dans la carrière diplomatique par sa nomination au poste de ministre plénipotentiaire à Stockholm. Il s'y rendit en 1827. Un cruel malheur le ramena sur la terre de France, au mois d'octobre 1829; il n'y revit plus sa fille. Il lui avait donné, sous le ciel du nord , un baiser que son front ne devait plus recevoir, quoique ce front n'eût encore que quinze ans. Ce coup accabla le malheureux père. Son âme, accoutumée à prendre tout avec énergie , prit ainsi la mort dés qu'il l'eut rencontrée sur son chemin , et il ne sortit du tombeau de sa fille que pour entrer dans le sien. Un changement total s'opéra dans sa
(1) Séance de la Chambre des pairs, du 14 avril 1825.
vie : la musique, le dessin, les arts, le monde, tout ce qu'il avait aimé et qui le rendait d'un commerce infiniment aimable, ne fut plus qu'une distraction importune jetée çà et là entre lui et sa fille bienaimée. Il se retira de la société pour ne plus vivre qu'auprès de sa femme et de ses deux fils, avec la pensée profonde de la religion et de la mort; et quand éclata, comme un coup de foudre, la chute d'un trône dont il avait partagé vingt -deux ans la longue misère, il sentit ce je ne sais quoi d'un homme de forte trempe dont Dieu brise les liens, qui accepte le défi, et se prépare à remplir sans peur la dernière part de sa mission. Que les jugements de la foule sont insensés! Quand envoyait naguère à la tribune cet homme indépendant jeter ses paroles comme elles lui venaient , hardies , accentuées , toujours généreuses, mais avec quelque chose de sauvage ou d'inculte, avouant sans détour qu'il ne pensait plus comme il avait pensé autrefois, quoiqu'il y eût au fond de ses idées politiques une rare harmonie, on ne savait qu'accuser en lui, ou l'imprudence, ou l'habileté de l'orateur, moins grande que son âme. Hélas ! c'étaient les derniers sons de cette âme qui se sentait brisée avant le temps, et qui, éclairée d*une lumière nouvelle sur le cercueil de sa fille et sur les ruines de cinquante ans , parlait sans tenir compte des hommes , disait la vérité avec une sorte de désespoir, avec la crainte douloureuse que la patrie ne rendît pas justice aux efforts d'un homme dont elle n'avait pas connu la jeunesse, et dont la mort allait lui cacher les dernières intentions. Il ne
découvrit qu'au bout de sa carrière le parti auquel il avait appartenu toute sa vie. Solitaire jusque-là dans ses opinions, il ne savait pas se dire à lui-même dans quelle classe politique il fallait le ranger, lorsque la bannière de la liberté se leva à côté de celle de Dieu en Belgique, en France et en Pologne. Il comprit alors ce qu'il était, il jugea son existence tout entière, et s'expliqua le destin des rois. Je n'ai pas vu vivant l'homme dont je raconte les pensées aux catholiques. Mais, quoique je ne l'aie pas connu, je puis raconter ses pensées : je les ai lues dans une âme qui ne trompa jamais ni Dieu ni les hommes.
La monarchie avait donc failli : la terre foulée par tant de rois puissants avait manqué sous les pieds de leurs petits-fils. M. de Montalembert, qui n'était en France qu'en vertu d'un congé, fut révoqué de ses fonctions d'ambassadeur. Il prêta serment au nouveau chef de l'État , le 10 août 1830, sans dire d'autres paroles que celles-ci : « Je le jure. » Depuis ce moment il ne cessa de paraître à la tribune pour y défendre par l'énergie de sa parole tous les droits de la France, ses libertés, son honneur, sa gloire, tout ce qui était juste et grand, [l ne laissa passer aucune parole honteuse sans la relever, aucune loi illibérale sans la combattre, aucune réclamation constitutionnelle sans la soutenir. Il était toujours là; il parla plusieurs fois seul sur les affaires enlevées aux délibérations par la rapidité des scrutins. Seul il éleva la voix en faveur de la Pologne; il n'est descendu de la tribune des pairs sur ce malheureux
pays d'autres encouragements que ceux qui tombèrent de sa bouche. Les interruptions fréquentes qu'il éprouvait, les soulèvements de la Chambre ne le découragèrent jamais; il reparaissait le lendemain plus fort que la veille. Tous les organes de l'opinion s'étonnaient de tant d'activité et de constance dans un homme qui ne s'était montré jusquelà que de loin en loin à la tribune, et ils ne comprenaient pas quel était le ressort secret de cette subite exaltation. Quoique le souvenir de ses derniers travaux soit encore présent à tous les esprits, du moins à Tesprit des catholiques , qu'il nous soit permis de rappeler brièvement les plus remarquables. L'ordre chronologique n'est pas celui de l'éloquence , mais c'est quelquefois celui du cœur.
Le 11 août 1830, la Chambre s'occupait de l'adresse au roi. M. de Montalembert, tandis que tout tremblait encore devant le peuple, demanda qu'on ne parlâf au roi de la France qu'en ces termes : La France monarchique et cùnslitutionnelle.
Le 18 septembre, il faisait l'éloge de la loi qui attribuait au jury la connaissance des délits de la presse, et rappelait la constance de ses attaques contre la censure.
Le 29 décembre , il prononçait un excellent discours contre la confiscation du fonds commun de l'indemnité, et demandait la suspension de cette mesure jusqu'au moment de la guerre.
Le 24 février 1831 , il voulait que les colonels et lieutenants - colonels de la garde nationale fussent
nommés par l'élection, et non parle roi. Il attribuait la chute de tous les gouvernements passés à la nonintervention du peuple dans ses affaires.
Le l^"" mars, discours contre la formation d'une légion étrangère à l'intérieur, dans la crainte qu'elle ne favorisât le despotisme. — Éloge intrépide de la conquête d'Alger, reproches énergiques au gouvernement sur son ingratitude à l'égard des vainqueurs de l'Afrique.
Le 2 mars, M. de Montalembert s'oppose à ce qu'on discute en séance secrète l'adresse au roi sur les lamentables événements de février.
Le 3 mars, il attaque seul l'ensemble de la loi municipale et la centralisation, demande le suffrage universel et l'élection des maires. « C'est surtout, dit-il, dans l'organisation de la commune que l'intervention des masses doit avoir lieu. C'est là où il faut se hâter de l'établir. C'est là où il faut planter non l'arbre de la liberté, mais le principe de l'élection dans toute sa plénitude. » — Le même jour, il flétrissait les traités de 1815, et parlait pour la première fois de la Pologne.
Le 8 mars , il défend la pétition de V Agence générale en faveur de la liberté d'enseignement, et termine ainsi son discours : « Comme Français et catholiques , nous demandons, nous exigeons même, puisque tel est notre droit, la liberté de l'enseignement pour tous. Celte liberté est indispensable au bonheur de nos familles, au maintien de l'autorité paternelle, et, pour ma part, je ne cesserai de la réclamer aussi longtemps que j'aurai un siège et
une voix dans cette enceinte, » L'infortuné ne s'assiéra plus sur ce siège, et sa voix ne s'élèvera plus en faveur des catholiques ; mais les catholiques n'oublieront jamais celui qui fut leur défenseur, et se déclara hautement leur frère.
Le 22 mars, à propos de la loi sur les crédits extraordinaires, le noble comte examine la politique au ministère à l'extérieur, qui se réduisait depuis six mois à être fort avec les faibles, et faible avec les forts. 11 s'indigne contre les traités de 4815, les protocoles de Londres, la lâcheté ministérielle à l'égard de la Pologne , et s'écrie : « La Pologne sanglante , abandonnée, mourante dans les convulsions d'une longue agonie, apparaît à mon imagination... La France connaît ceux qui ont paralysé son bras; elle connaît ceux qui ont étoufîé la manifestation de ses vœux pour un peuple de guerriers qui a partagé toutes ses gloires et toutes ses infortunes. Oui, elle les connaît, et elle ne leur pardonnera jamais. Je n'hésite point à le dire, la plus grande faute du cabinet français a été l'abandon de la Pologne; faute immense dans ses conséquences, irréparable dans ses résultats. En effet, le rétablissement de la Pologne a été reconnu par tous les partis, par toutes les opinions, comme une des grandes nécessités de l'époque. Eh bien ! Dieu luimême relève cette barrière ! Dieu relève cette i^rande et généreuse nation polonaise, comme pour doubler nos forces et protéger l'Europe, et nous l'abandonnons ! Et nous ne voyons pas que sa ruine servira d'un pont de sang pour arriver jusqu'à nous ! »
Le 29 mars , il s'élève avec énergie contre la loi sur la procédure des délits de la presse qui enlève aux prévenus la garantie d'une instruction préalable, contre le système général du gouvernement, et contre la spoliation des forêts en particulier.
Le 30 mars, M. de Montalembert discute la loi électorale, réclame le suffrage universel, et provisoirement l'abaissement du cens à cinquante francs, qui eût au moins donné quinze cent mille électeurs pour un peuple de trente millions d'hommes.
Le 18 avril, le noble pair parla pour l'avant-dernière fois. Son discours roula sur la position générale de la France en Europe , sur les moyens qu'on eût pu employer pour obtenir une glorieuse paix, au lieu de sacrifier l'honneur à la crainte d'une guerre devenue inévitable , parce qu'on n'arrête pas •;a guerre avec la lâcheté. Le maréchal Mortier, qui se trouvait au pied de la tribune, lui ayant reproché d'être trop passionné: « Oui, je le suis, répondit-il, je suis passionné pour la gloire et l'honneur de mon pays. » Il ne savait pas encore quelle funèbre preuve il donnerait bientôt de la sincérité et de l'ardeur de cette passion.
Le lendemain , il prit encore la parole : ce fut pour faire écarter la proposition de mettre hors la loi française la branche aînée des Bourbons. Après avoir rendu ce témoignage d'un ancien amour à des princes malheureux , terminant ainsi sa carrière comme il l'avait commencée , il tomba bientôt malade, et ne se releva plus. Sa maladie était, d'après l'opinion unanime des médecins, le produit d un
travail excessif et d'une application trop étrangère à la vie précédente de l'orateur. La complication de ses aiiaires domestiques vint ajouter à toutes ces agitations. La pensée de l'humiliation de son pays le dévorait aussi. Son organisation , quelque forte qu'elle fût, ne put résister à de si rudes épreuves; la sève de la vie fut épuisée par ce dévouement sans relâche et sans fruit.
Soit que la mort de sa fille bien -aimée lui eût révélé la sienne , soit que Dieu éclaire ses serviteurs aux approches de leur fin, M. de Montalembert annonça, dès le premier jour, que sa maladie était mortelle, et toute sa pensée se tourna vers l'éternité. Il ne la ramenait du ciel que pour entretenir sa famille du sort qu'il lui laissait, se fiant à la Providence du soin de le remplacer, interrogeant son fils d'une voix chaque jour plus faible et plus rare sur les affaires des catholiques; et quand l'espérance de la vie le reprenait, ce qui arriva surtout quand il n'y avait plus d'espérance , il disait des choses infiniment touchantes sur la vie chrétienne qu'il voulait mener avec son fils. Il communia avec la plus fervente piété. La mort étant proche, il faisait un effort pour demander encore une fois le pain de la vie , qu'il ne pouvait déjà plus porter, et un léger égarement se mêlant à sa pensée, qui errait parmi tout ce qu'il avait aimé , il priait son fils de venir communier avec lui. Son âme luttait tous les jours entre le souvenir de sa fille enlevée à quinze ans , et l'amour infini qu'il portait aux débris de sa famille. Cet amour l'eût sauvé s'il avait pu l'être.
Mais la voix de sa fille fut plus puissante au fond de sa tombe que la parole de ceux qui étaient restés; il s'en alla, par une pente naturelle, vers le cercueil : il y avait bientôt deux ans qu'il n'avait embrassé sa fille. Pourtant depuis trois jours on avait conçu un plus grand espoir, la maladie avait suspendu son activité, lorsque le 20 juin, à trois heures de l'après-midi, une crise violente se manifesta. Le malade repoussa doucement les remèdes, en disant : a Je mourrai ce soir par l'ordre de Dieu. » Sur le soir, il reçut le dernier sacrement des chrétiens , et quand l'aurore du lendemain se leva , ses yeux ne pouvaient plus voir que la lumière de l'éternité. Il avait vu celle du monde cinquante- trois ans.
Telle a été la vie du comte René de Montalembert. Longtemps étranger à la France, inconnu du peuple , ignorant les cours , la solitude aurait environné d'un peu d'amertume la fin de sa carrière, si le malheur et la religion n'avaient élevé son âme bien au - dessus des illusions de la faveur. Il recueillit en secret, dans les derniers temps, des témoignages d'estime dont la vérité touchante l'eût consolé, s'il avait eu regret aux sympathies éphémères des partis. Un grand nombre de bons citoyens qui lui étaient inconnus lui adressèrent, des divers points de la France , des félicitations que sa famille conservera parmi ses titres de noblesse. Les catholiques encouragèrent aussi ses généreux combats pour leur cause. Ce n'est pas qu'il partageât toutes nos opiQions : il avait conservé pour une famille
exilée un intérêt encore plus tendre que le nôtre, soit à cause de notre âge plus jeune, soit parce que la foi nous retirait davantage des hommes. Il était aussi profondément attaché aux ruines de l'aristocratie ; il les regardait comme sacrées, comme les reliques des siècles anciens protégeant les siècles nouveaux, et il n'avait vu qu'avec peine nos attaques contre la Chambre des pairs , dont il avait toujours défendu l'honneur. Si la Chambre avait suivi ses conseils et imité ses exemples, peut-être aujourd'hui elle aurait une autre part dans toutes les destinées de la France. Mais je dois ici m'arrêter, me souvenant que j'écris la vie du premier pair catholique de l'ère nouvelle : c'est le nom que nous lui garderons dans notre mémoire , si nous ne sommes pas ingrats envers lui ; il renferme l'idée de tout ce qu'il aima, la religion, la liberté et l'honneur héréditaire.
Avant de quitter sa tombe, je la regarderai encore une fois, je veux voir l'écusson du chevalier chrétien. C'est la croix des croisades. Longtemps elle avait été sans légende, ayant assez de gloire pour se taire, jusqu'au jour où, dans l'exil, une noble modestie y grava ces mots : Cecidi, sed surgam. Celte double prophétie commence à s'accomplir : la croix se relève , et le nom de l'exilé a désormais, dans le souvenir des catholiques , une durable grandeur.