B. FOURIER
Litrtien ad revelationem gentium.
Une grande lumière pour la révélation des peuples (1).
Éminence (2) , Messeigneurs (3) , Mes Frères ,
Lorsqu'on ouvre pour la première fois l'histoire du bienheureux Fourier, l'esprit éprouve une sorte d'incertitude et de travail. Il ne discerne pas tout d'abord le véritable caractère de cette belle figure; il se demande ce que fut l'homme dont les traits
(Ij Saint Luc, chap. ii, vers. 32.
(2) S. E. le cardinal archevêque de Besançon. (31 Nosseigneurs les Ëvêques de Saint-Dié, de Langres, M Naùcy, de Metz , de Slf as^)oli^g et de Vei-dun.
passent devant lui. Car Fourier a touché à tout dans les choses de Dieu. Pasteur d'àmes, fondateur d'un ordre, réformateur d'un autre, mêlé aux conseils de son prince et de son pays, il a rassemblé dans sa personne des souvenirs qui suffiraient à plusieurs vies illustres, et l'on ne sait entre tant d'œuvres et tant de vertus comment distinguer le dessein principal de la Providence sur lui. Toutefois , à mesure que l'on avance dans la contemplation de cette physionomie féconde , on reconnaît où gît le mystère de son unité. Fourier n'appartient pas à la rare lignée des grands fondateurs d'ordre ; demeuré au-dessous de saint Benoît, de saint Dominique, de saint François d'Assise, il n'égale pas non plus saint Bernard dans la renaissance d'un institut tombé : sa prédestination plus vaste ne lui permit pas de fonder ni de réformer comme eux , et sa gloire plus disséminée apparaît moins splendide dans le point où se concentre la leur. Que fut -il donc? De quel nom propre l'appeler? Quelle couronne déposer sur ce front qui en porta plusieurs ?
Si je ne me trompe, m.es frères, Fourier fut un saint prêtre: c'est là le mot qui résume sa vie, qui en explique la variété et en forme l'unité. Il fut un saint prêtre, et lorsque la Providence marqua ici son tombeau , près des âmes dont il avait été quarante ans le pasteur, plutôt qu'en des lieux magnifiques, où il eût reposé sous la garde d'autres prières et d'une autre admiration, elle nous révéla, ce semble, le vrai caractère de son serviteur. Pour-
tant ce prêtre modeste, caché tant d'années au presbytère d'un pauvre village, fut initié aux plus haut;? secrets de son temps; il connut le cœur des princes, et décida par ses conseils des destmées de son pays. On le vit même souffrir des maux qui ne sont réservés qu'aux grands de la terre, et mourant dans l'exil après avoir vécu sous le chaume, on put le prendre pour un de ces vieux Romains qui passaient de la charrue au consulat, et du commandement à l'adversité. Nous ne saurions , mes frères , négliger ce point singulier de sa vie : Fourier fut à la fois un saint prêtre et un grand citoyen. C'est sous ce double aspect qu'il nous faut le considérer, voir d'abord en lui le don de Dieu par excellence , le sacerdoce, puis de là redescendre peut-être, mais sans que l'homme ni sa vertu s'abaissent avec les choses, tous deux, le sacerdoce et la patrie, le prêtre et le citoyen , se prêtant au sein de Dieu le secours réciproque, quoique divers, de leur majesté. Il est difficile d'être un saint , mais il est difficile aussi de les louer. Je prie Dieu , qui nous a réunis sur cette tombe , de bénir mes paroles , de les rendre dignes de l'homme dont nous célébrons la mémoire, dignes de cette assemblée et des princes de l'Église qui sont venus la présider.
Si nous voulons savoir ce que c'est que le sacerdoce dont nous allons étudier un si remarquable
exemplaire, il importe que nous en recherchions la source ; car on ne connaît bien une chose qu'en pénétrant jusqu'au principe d'où elle tire son être et son cours. Or Dieu seul, qui est le principe de tout, l'est aussi du sacerdoce : mais en quelle manière , à quelle heure, dans quel but? Le sacerdoce est-il un mystère des temps ou de l'éternité? Est -il né de ce premier acte par lequel Dieu s'est donné dans son propre sein un Fils inséparable de lui ? Non : car, en se donnant un Fils, Dieu est devenu père et le principe de toute paternité , mais non pas prêtre. Est-ce dans cet autre acte par lequel, possédant déjà son Fils, il évoqua au fond de sa substance l'expression vivante et distincte de l'amour qui les unit l'un à l'autre? Non : car, en produisant au dedans de lui-même le Saint-Esprit, Dieu devint inspirateur et le père de toute inspiration , mais non pas prêtre. Est-ce enfin dans ce troisième acte, lorsque, satisfait de son intime et éternelle fécondité, il lui plut de la répandre au dehors, dans l'espace et le temps? Non; car, par la création, Dieu devint Seigneur et le principe de toute seigneurie ou domination, mais non pas prêtre. Je vois donc se révéler dans les trois premiers actes divins le père et le principe de toute paternité , l'inspirateur et le principe de toute inspiration , le Seigneur et le principe de toute domination : mais c'est en vain que j'y cherche l'origine de cette autre chose mystérieuse et sacrée que nous appelons le sacerdoce.
ûr David ouvre ainsi l'un de ses psaumes : Le
Seigneur a dit à mon Seigneur (1). — 0 Prophète, 'ju'est-cG que le Seigneur a dit à ton Seigneur? -^ Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds- toi à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis V escabeau de tes pieds... Le Seigneur Va juré, et il ne s'en repentira jamais (2). — 0 Prophète, qu'estce que le Seigneur a juré, et à qui a-t-il juré? Pourquoi cette solennelle allocution, et d'où vient ce serment, le premier de tous, ce serment tombé delà bouche de Dieu lui-même? Le Prophète nous l'apprend : c'est à son propre Fils que Dieu parle , à son Fils engendré de son sein avant l'aurore (3) ; c'est à lui qu'il jure, et ce qu'il lui jure, écoutez -le : Tu es Sacerdos in œternum .- — Tu es Prêtre éternellement (4). Voilà le commencement du sacerdoce, la première goutte de ce fleuve d'où devait sortir le bienheureux Fourier, et si vous me demandez comment s'ouvrit ce mystère entre Dieu et son Fils, quelle en fut la cause, David nous le dira encore; il nous dira la parole qui précéda dans le Fils la parole et le serment du Père. Écoutez celle-ci après avoir écouté celle-là : Holocautomata pro peccato non tibi placuerunt , tune dixi : Ecce venio : — Les holocaustes offerts par l'homme pour expier son crime ne vous ont pas plu, alors j'ai dit : Me voici, je viens (o). Le sacerdoce est né de cette parole du
(1) Psaume cix, vers. 1.
(2j Ibid., vers. 1 et 4.
(3) Ibid., vers. 3.
(4) Ibid., vers. 4.
(3) Saint Paul aux Hébreux, chap. x, vers. 6 et 7.
Fils acceptée par le Père; il est né d'un sacrifice commencé dans le ciel, achevé dans le monde, perpétué en tous ceux qui veulent devenir une portion de la victime pour obtenir une part dans la puissance de l'holocauste.
Oui, le sacerdoce est une immolation de l'homme ajoutée à celle de Dieu, et celui-là y est appelé qui sent dans son cœur le prix et la beauté des âmes. Quiconque, ici -bas, sous l'enveloppe douloureuse qui nous presse et nous obscurcit, reconnaît l'image immortelle de Dieu; quiconque y discerne, malgré, le péché, la ruine et la désolation, un tel et si cher objet d'amour qu'il en voudrait mourir, celui-là porte dans un vase fragile un grand trésor. Il est du sang qui se verse pour le salut; il entend quelque part, plus haut que toute chose, cette douce et pénétrante parole : Tu es sacerdos in œternum : — Tu es prêtre éternellement.
Il n'y a pas d'âge exclu de cet appel des forts; venant de l'éternité, l'éternité supplée ce qui manque à l'enfant pour l'entendre, au vieillard pour y répondre : mais si aucun âge n'est exclu , il en est un qui est préféré. La jeunesse plus qu'aucun autre est sensible à la voix de Dieu ; comme sur une frontière où tout se rencontre, les passions y touchent aux vertus, et l'abîme du sacrifice y naît souvent, comme en Augustin , de l'abîme des voluptés. II arrive même que la jeunesse s'épanouit dans l'innocence, et qu'une chair sans tache s'y unit à la virginité d'une foi qui n'a pas connu d'ombre et d'épreuve. L'œil seul de Dieu sait ce qu'il aime le
mieux, du jeune homme qui n'a jamais failli ou du jeune homme qui a retrouvé l'honneur et l'amour dans l'expérience du mal.
Né en Lorraine, vers le milieu du xvi« siècle, en un temps de discordes civiles et religieuses, Fourier fut de ceux dont la jeunesse est un holocauste prématuré. Il ne connut de l'enfance que le bonheur d'ignorer ce qu'il est douloureux de savoir, et dès que lage , sans ôter à son front la beauté de l'adolescent, lui eut apporté la certitude de ne point agir avec précipitation, il annonça son dessein de consacrer sa vie à Dieu dans le sacerdoce.
Mais il ne suffit pas d'être appelé, ni même de répondre : il faut se rendre digne. Toute grandeur suppose une préparation initiatrice, et, bien que chaque année de Fourier, soit dans les langes de la famiile , soit dans la liberté des écoles, eût été marquée d'un progrès qui le conduisait sûrement au seuil de sa prédestination; cependant, parvenu à ce vestibule redouté, il s'arrêta pour entrer dans le sanctuaire avec plus de crainte de lui-même et plus de respect pour Dieu. La première épreuve fut de son choix. Il pouvait s'ouvrir le chemin du sacerdoce par la voie ordinaire, c'est-à-dire en s'attachant au clergé de son diocèse naturel; il ne le voulut pas. La vie commune lui apparut dans l'Église comme la grande route des vertus sacerdotales, de même qu'elle est dans la société humaine, par la famille, la grande route des vertus de l'homme et du citoyen. L'isolement nous livre à la merci de nos idées , de nos goûts, de nos faiblesses; il nous ôte l'occasion de
nous modifier par les autres et de soulîrir pour eux; il concentre enfin sur nous seul l'exercice de nos facultés, et y attaque d'une manière sourde et persévérante le plus beau don de l'àme, qai est l'expansion. Aussi, dès l'origine, le premier des prêtres, Jésus-Christ, sut unir dans sa vie la famille et la virginité, appelant autour de lui des disciples qui mangeaient à sa table , couchaient sous son toit , voyageaient à sa suite, le servaient et en étaient servis. Le collège apostolique, héritier de ce grand exemple, n'oublia point de l'imiter. Les évêques primitifs s'entourèrent aussi d'une communauté qu'on «ppela leur Presbylerium , et saint Augustin, l'un d'entre eux, donna au sien cette fameuse règle qui porte son nom. Enfin, lorsque l'Eglise, mutilée par le protestantisme , voulut relever sa discipline et sa majesté , elle recourut au remède primordial de la communauté de vie, et institua sous le nom de séminaires ces belles écoles qui, depuis trois siècles, ont soutenu la chrétienté contre l'efiort et l'espérance de ses ennemis.
Fourier, qui avait eu de bonne heure le génie de la vertu autant qu'il en avait le courage, aspira donc à la vie comnmne dès qu'il eut aspiré au sacerdoce. Mais où chercher, où prendre cette vie? Des ordres nouveaux illustraient alors l'Église , et il semblait naturel qu'un jeune homme ardent se précipitât de ce côté : il ne le fit point. Il choisit, à l'élonnement général, une congrégation ancienne déshonorée par son relâchement. Fut-ce simplicité d'une âme qui ne soupçonne pas le mal, ou bien l'erreur d'un dévoue-
ment qui se sacrifiait à une institution perdue? Nous croyons que Fourier obéit à un mouvement qui n'était ni celui de l'ignorance ni celui d'un projet anticipé de réformalion : il entra chez les chanoines réguliers do Saint-Augustin, parce que c'était un corps voué de sa nature au ministère des âmes, et qui lui représentait le mieux, sous le nom et la règle d'un grand évoque, la vie du clergé primitif. Il y avait hardiesse peut-être à confier une vertu de vingt ans entre des mains qui ne lui promettaient qu'un joug sans énergie; mais l'homme de bonne volonté, sous une règle sainte par elle-même, trouve toujours plus d'appui que dans la solitude et la liberté de son propre cœur.
Après que le noviciat eut révélé aux supérieurs du jeune Fourier le trésor qui s'était donné à eux, il fut envoyé à l'université de Pont- à -Mousson pour s'y livrer à l'élude de la science divine, seconde préparation nécessaire au prêtre, qui est le dépositaire et l'organe des oracles de Dieu. Fourier retrouvait à Pont-à- Mousson les souvenirs de sa jeunesse , ce temps écoulé où les lettres l'avaient initié aux beautés de la pensée, où il avait appris de l'histoire à connaître les hommes et la Providence, et où sa raison , mûrie dans les spéculations de la haute sagesse, se délassait ensuite en interrogeaiat la nature pour lui dérober ses lois. Il retrouvait encore à Pont* à-Mousson des maîtres et des amis , restes précieux des beaux jours de la vie, d'autant plus chers à l'âme qu'on les a mieux mérités. Mais le passé, si pur qu'il fût , descendait en présence de l'avenir. Foiïrier s'é-