‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · SAINT THOMAS D'AQUIN · texte numérisé non relu

SAINT THOMAS D'AQUIN

Euntes docete omnes gentea (1).

Allez et enseignez toutes lea nations.

Mes Frères,

C'était une parole bien simple que celle-là : Allez et enseigniez toutes les nations : et cependant c'était une parole bien extraordinaire, puisqu'elle était dite à des gens qui ne savaient rien; et eussent- ils su quelque chose, eussent- ils possédé toute la science dont le genre humain était alors le maître, c'cîit été encore une étonnante et miraculeuse hardiesse quQ

(1) Saint MaLlhieu, chap. xxviii, verg. 19.

de dire à des hommes : Allez et enseignez toutes les nations. Car, pour enseigner toutes les nations, il faut que la doctrine ainsi commise à des lèvres mortelles se suscite à jamais des apôtres, c'est-à-dire des âmes qui se dévouent à la porter jusqu'aux extrémités du monde, abandonnant pour elle leur patrie, leur famille, leurs amitiés, leur langue native , tout ce qui fait l'espérance , le cours et l'illusion de la vie. Sans quoi le monde ne verra point l'effet de cette parole : Allez et enseignez toutes les nations, parce que le monde ne va point de luimême au-devant de la vérité, heureux lorsqu'il la reçoit des mains qui la lui portent, et ne répond point au plus généreux des sacrifices par le mépris et la persécution.

Aussi faut- il à la doctrine, si elle veut parvenir à toute la terre et justifier le Maître qui lui en a donné l'ordre, lui faut- il plus encore que des apôtres : il lui faut des hommes capables de la défendre contre cette haine mystérieuse que le monde a vouée à la vérité, et qui le pousse à la combattre, tantôt par le raisonnement, tantôt par la ruse, tantôt par la violence et la proscription. Et comme la vérité est descendue du ciel sans armes , que Dieu l'a envoyée au milieu de nous ainsi qu'un agneau , selon sa propre expression , il est nécessaire de la défendre , non pas en répandant le sang, mais en donnant le sang; non pas en soldat, mais en martyr. Et, plus ou moins, toute chose qui doit vivre ici -bas a besoin de ses martyrs, parce que toute chose étant sujette h la discussion et à l'inimiLié a besoin d'hommes prêts

à donner leur vie pour elle; et quand parmi nous une chose ne trouve plus de gens qui veulent mourir à son profit, cette chose n'existe plus, elle est morte : mais bien plus la vérité, parce que la vérité, nue et désarmée de sa nature, n'a de ressource pour se sou tenir qu'une foi qui aille jusqu'au sang : et ainsi le sang qui est la vie de l'homme, est aussi la vie de la vérité.

Encore les apôtres, aidés des martyrs, ne suffiront-ils pas à cette parole : Allez et enseignez toutes les nations. Il y faudra joindre d'autres hommes simples et modestes , contents de peu , vivant au milieu des peuples sans richesse ni puissance, et cependant avec une autorité constante , respectée , remarquable par la simplicité même. Ce seront les pasteurs , hommes de chaque jour, nourrissant leur troupeau de la vérité qu'auront prêchée les apôtres, et que les martyrs auront scellée de leur sang.

Mais sera-ce tout ? Et quand Dieu , le père de la vérité , l'auteur de cette parole : Allez et enseignez toutes les nations , aura trouvé parmi nous assez de héros pour faire des apôtres , des martyrs et des pasteurs, aura- 1- il assuré l'œuvre de l'enseignement universel? Ne le croyez pas : il lui manque encore une race particulière d'hommes , sans laquelle l'expansion de la vérité ne serait pas possible, et le règne de la lumière sur tous ne serait que le songe d'une impuissante bonté : il lui manque les docteurs. Et ce nom, mes Frères, vous avertit que nous touchons à l'objet imposant de la solen-

nité qui nous rassemble, puisque ce titre de docteur est celui-là même qui orne le front cL la mémoire de l'homme vénéré dont les reliques sont sous vos yeux.

Mais qu'est-ce donc que le docteur? Que fait-il? Quelle est sa part dans l'accomplissement de celte parole souveraine : Allez et enseignez toutes les nations? Étranger aux éloquentes pérégrinations de l'apôtre , au témoignage sanglant du martyr, aux paisibles cultures du pasteur, ou ne les connaissant que par un hasard qui les lui surajoute, quelle est sa mission dans l'œuvre propagatrice de la vérité ? Est-ce lui qui la crée? Non, car Dieu lui-même ne crée pas la vérité; il la voit en lui, et il la donne, et, encore qu'il en fût le créateur, il n'appartiendrait pas à des hommes de la créer après lui ou avec lui : mais ni Dieu , ni l'homme , ni personne au monde ne crée la vérité, elle est éternel'^, elle est de soi par soi.

Que fait donc le docteur, puisqu'il ne crée pas la vérité, qu'il ne la propage point par la parole, qu'il ne donne pas son sang pour elle, et ne la cultive point dans l'àme d'un troupeau conûé à ses soins de chaque jour? Ce qu'il fait, mes Frères, je vais vous le dire : il fait ou développe la théologie, et par conséquent , ayant à célébrer devant vous l'un des plus grands docteurs de l'Église, si ce n'est le plus grand, je ne puis vous donner une idée de lui qu'en posant ces deux questions :

Quelle est la place que la théologie occupe dans le monde ?

Quelle est la place que saint Thomas d'Aquin occupe dans la théologie?

Ces deux questions, à en entendre le simple énoncé, semblent ne vous promettre que des aperçus difficiles, austères, peu accessibles à la plupart de mes auditeurs. Mais qu'ils se rassurent. La vérité est comme l'univers : si l'univers contient des lois profondes que les mathématiques n'expriment qu'à l'aide de calculs incompris de la multitude, il sait les revôlir sous les yeux de tous de magnificence et de clarté; la lumière s'échappe de ces ombres abstruses, et les plus petils, en regardant le ciel, le comprennent et l'admirent aussi bien que Newton. 11 en est de môme de la vérité : plus haute encore et plus profonde que l'univers qui n'en est qu'une pâle manifestation, elle sait, soit qu'elle apparaisse dans l'Évangile et sur le visage du Christ, soit qu'elle se montre sur les lèvres de ses envoyés, mettre en eux la splendeur qui éclaire et la bonté qui touche. Ainsi la verrez -vous dans ce discours malgré l'indignité de son interprète, et, quoi que je lui ôte, il lui restera toujours assez pour vous instruire et vous pénétrer.

Je me demande quelle est la place que la théologie occupe dans le monde : par conséquent c'est une question de lieu que je pose, car on ne peut savoir la place ou le rang d'un objet qu'en déterminant son lieu. Or il n'y a dans les choses que trois lieux existants : Dieu, l'intelligence, l'univers : Dieu, qui est le lieu des esprits; l'intelligence, qui est le lieu de la pensée; l'univers, qui est

le lieu des mondes. Dieu contient les esprits , l'intelligence contient la pensée, l'univers contient les mondes.

En laquelle de ces trois régions habite la théologie ? Ce n'est pas en Dieu ; car la théologie raisonne, elle a des ombres, et en Dieu ne se trouvent ni déduction ni obscurité, mais une pleine et parfaite lumière. Ce n'est pas non plus l'univers qui est le lieu de la théologie; car l'univers n'est que l'ensemble des êtres matériels , et la théologie n'est point un corps. C'est donc moins haut que Dieu et plus haut que l'univers qu'il nous faut la chercher, dans cette région moyenne à laquelle nous appartenons nous-mêmes par la partie la plus élevée de notre être : c'est l'intelligence qui est le lieu de la théologie. La théologie est une habitante de notre esprit , une forme de notre pensée , et à ce titre elle est déjà quelque chose de grand. Mais ce n'est pas la connaître et avoir suffisamment déterminé sa place dans le monde que de s'arrêter là : il nous faut savoir la fonction qu'elle exerce dans notre esprit , le rang qu'elle y tient , ses rapports avec l'ensemble de nos facultés, et conclure de là ce qu'elle est entre Dieu, l'homme et l'univers.

Or le premier acte de l'esprit , son acte le plus simple, est ce que nous appelons 'la science. La science est la connaissance des réalités de la nature et de l'histoire : elle nous emporte de nous, qui ne sommes qu'un point et qui n'avons qu'une heure, aux immensités où se meuvent les mondes , et aux

siècles peuplés des générations qui ne sont plus; elle nous dit des uns leurs phénomènes et leurs lois, des autres leur liberté, leurs passions, leurs vertus, leurs monuments. Oui, l'homme armé de sa seule intelligence a sondé les deux abîmes où il est suspendu, l'abîme de l'espace et l'abîme du lemps. Il a porté sa main de l'équateur qui partage la terre aux pôles qui régissent sa course, mesuré leurs distances , déterminé l'orbite qui soutient sa demeure autour du soleil, et en fait une nef stable dans un mouvement qui ne se repose jamais. Il a de son regard embrassé le ciel, compté les astres, assujetti à ses calculs leurs influences et leurs relations . visité les profondeurs où ils se perdent, et là même où ses yeux ni ses influences ne pouvaient plus atteindre , ses sublimes pressentiments l'ont encore servi. Et pendant qu'il explorait cet océan privé de rivages, sans quitter le sol étroit qui le retient captif, il arrachait au passé ses plus impénétrables secrets ; il saisissait dans les mystères du langage la trace des séparations et des transmigrations des peuples, tirait de la fable des certitudes, évoquait la vie des nécropoles , et, scrutateur des ruines , en faisait jaillir l'humanité disparue, tenant ainsi d'une main le sceptre de la nature, de l'autre celui de l'histoire , et mêlant la science des actes de l'homme à la science des actes de Dieu,

Et pourtant, mes Frères, hommes mortels qui m'écoulez et dont je raconte les dons et la puissance, pourtant tout ce que je viens de dire, ces explorations , ces découvertes , ce magnifique enchaînement

de faits et de lois soumis à votre génie, tout cela , si grand qu'il soit, n'est encore que le poriique du temple et comme le vestibule de votre esprit. Vous vous étonnez peut-être, vous me demandez ce qui viendra donc après. Ah ! ce qui viendra ! Nous étions tout à l'heure à l'extrémité des mondes, aux limites où, les instruments mêmes que nous avons créés perdant leur force, l'homme peut à peine pressentir ce qu'il ne peut plus calculer : eh bien ! là , aux confins des choses finies , et qui, parce qu'elles sont finies , demeurent petites dans leur immensité et font de la science qui les mesure un élément inférieur et initial de notre esprit, là un horizon nouveau s'est dévoilé devant nous , l'horizon de l'infini. Prophètes sans effort, nous avons regardé par delà le ciel, et deux noms tombés sur nos lèvres nous ont révélé la lumière et la loi des êtres intelligents ; nous avons nomme la vérité et la justice, nommé Dieu, qui est leur père, et notre âme, inclinée devant cette première •et inépuisable source de tout vrai, de tout bien, de tout beau, s'est relevée connaissant dans le Créateur ce qui ne se crée pas , et ayant dans la raison un reflet des choses que Dieu voit en lui éternellement.

Ainsi à la science s'est ajoutée la raison , à la connaissance des faits celle des causes , à l'obscure clar'.é du fini la clarté plus vaste et plus pure de l'infîn! Je ne veux pas dire que, selon l'ordre des temps . la science ait précédé la raison ; mais, laissant là 1? aiYStère de leur génération successive ou simultanée . je mets l'une au-dessus de l'autre , selon

que l'une voit plus que l'autre. La science fait le savant, la raison fait l'homme; la science est de quelques-uns, la raison est de tous. C'est elle qui, se propageant et survivant à tout au milieu des peuples, engendre ce bon sens populaire qui, pour me servir d'une expression célèbre , est le maître de la vie. En vain une science parricide s'efforcera d'abolir dans l'esprit humain la notion de la justice, le nom même de la vérité, ou de les séparer de Dieu, qui est leur principe et leur siège, pour en faire je ne sais quelles filles des intérêts de l'homme : la raison toute simple, abandonnée à son seul cours, résistera dans l'âme des peuples aux blasphèmes du génie, et, même avec des erreurs, maintiendra le nom, l'idée, le règne de la justice et de la vérité. Mais encore, pour se manifester et se défendre , la raison n'est pas réduite à cette seule forme , toute sublime qu'elle est, du bon sens populaire; elle en a une autre que Dieu lui a donnée , et par où , devenue méditative et profonde, habitante illustre de quelques âmes prévues et préparées, elle impose sa gloire à toute la terre et se fait un rempart des plus grands noms que l'homme ait portés. Je veux dire la philosophie : je veux dire ces hommes , Gonfucius , Zoroastre , Pythagore , Socrate , Platon , Aristote, Cicéron, Épictète , admirables et bons génies, dispersés par la Providence le long des siècles, et qui, même avant le plein midi de l'Évangile, luttant contre des ténèbres dont ils n'étaient pas la cause, ont servi de leur éloquence la justice et la vérité, et obtenu des Pères mêmes de l'Eglise

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