VIII
rassembler, à la gloire de Dieu et de son Christ, tous les travaux de sa vie : « Je me propose d'é- « crire Thistoire littéraire du moyen âge depuis le « V® siècle jusqu'à la fin du xiii^ et jusqu'à Dante, « à qui je m'arrête comme au plus digne de re- « présenter cette grande époque. Mais, dans l'his- « toire des lettres, j'étudie surtout la civilisation « dont elles sont la fleur, et dans la civilisation « j'aperçois principalement l'ouvrage du christia- « nisme. Toute la pensée de mon livre est donc « de montrer comment le christianisme sut tirer « des ruines romaines et des tribus campées sur « ces ruines une société nouvelle capable de pos- « séder le vrai, de faire le bien et de trouver le « beau.
« En présence d'un dessein si vaste, je ne me « dissimule point mon insuffisance : quand les mate tériaux sont innombrables, les questions difficiles, « la vie courte et le temps plein d'orages , il faut « beaucoup de présomption pour commencer un « livre destiné à l'applaudissement des hommes. « Mais je ne poursuis point la gloire , qui ne « se donne qu'au génie ; je remplis un devoir « de conscience. Au milieu d'un siècle de scepti- « cisme , Dieu m'a fait la grâce de naître dans « la foi. Enfant, il me prit sur les genoux d'un « père chrétien et d'une sainte mère; il me donna « pour première institutrice une sœur intelligente, « pieuse comme les anges qu'elle est allée rejoindre. « Plus tard , les bruits d'un monde qui ne croyait « point vinrent jusqu'à moi. Je connus toute l'hor-
« reur do ces doutes qui rongent le cœur pendant « le jour, et qu'on retrouve la nuit sur un chevet « mouillé de larmes. L'incertitude de ma destinée « éternelle ne me laissait pas de repos. Je m'atta- « chais avec désespoir aux dogmes sacrés , et je « croyais les sentir se briser sous ma main. C'est « alors que l'enseignement d'un prêtre philosophe « me sauva. Il mit dans mes pensées l'ordre et la « lumière; je crus désormais d'une fois rassurée, « et, touché d'un bienfait si rare, je promis à Dieu « de vouer mes jours au service de la vérité qui me « donnait la paix.
« Depuis lors vingt ans se sont écoulés. A me- « sure que j'ai plus vécu, le foi m'est devenue plus « chère; j'ai mieux éprouvé ce qu'elle pouvait dans c( les grandes douleurs et dans les périls publics; « j'ai plaint davantage ceux qui ne la connaissaient « point. En même temps la Providence , par des « moyens imprévus et dont j'admire maintenant « l'économie, a tout disposé pour m'arracher aux « atïaires et m'attacher au travail d'esprit. Le con- « cours des circonstances m'a fait étudier surtout « la religion, le droit et les lettres, c'est-à-dire les « trois choses les plus nécessaires à mon dessein. « J'ai visité les lieux qui pouvaient m'instruire, de- « puis les catacombes de Rome , où j'ai vu le ber- « ceau tout sanglant de la civilisation chrétienne, « jusqu'à ces basiliques superbes par lesquelles « elle prit possession de la Normandie , de la « Flandre et des bords du Rhin. Le bonheur de « mon temps m'a permis d'entretenir de grands
« chrétiens , des hommes illustres par l'alliance « des sciences et de la foi, et d'autres qui, sans « avoir la foi, la servent à leur insu par la droiture « et la solidité de leur science. La vie s'avance « cependant, il faut saisir le peu qui reste des rayons « de la jeunesse. Il est temps d'écrire et de tenir à « Dieu mes promesses de dix-huit ans.
« Laïque , je n'ai point de mission pour traiter des « points de théologie , et d'ailleurs Dieu , qui aime « à se faire servir par des hommes éloquents , en a trouve assez de nos jours pour justifier ses dog- « mes. Mais pendant que les catholiques s'arj'ê- « talent à la défense de la doctrine, les incroyants « s'emparaient de l'histoire. Ils mettaient la main « sur le moyen âge, ils jugeaient l'Église quelque- « fois avec inimitié, quelquefois avec les respects « dus à une grande ruine , souvent avec une légè- « reté qu'ils n'auraient pas portée dans les sujets « profanes. Il faut reconquérir ce domaine qui « est à nous , puisque nous le trouvons défriché « de la main de nos moines , de nos bénédictins , « de nos Bollandistes. Ces hommes pieux n'avaient « pas cru leur vie mal employée à pâlir sur les « chartes et les légendes. Plus tard, d'autres écri- « vains sont venus aussi relever une à une et re- « mettre en honneur les images profanées des a grands papes, des docteurs et des saints. Je « tente une élude moins profonde, mais plus élen- « due; je veux montrer le bienfait du christianisme c( dans ces siècles mêmes dont on lui impute les malci heurs...
« Je ne ferme point les yeux sur les orages des (( lemps présents; je sais que j'y peux périr, et K avec moi celte œuvre à laquelle je ne promets « pas de durée. J'écris cependant, parce que, « Dieu ne m'ayanl point donné la force de conduire « une charrue, il faut néanmoins que j'obéisse à la « loi du travail et que je fasse ma journée. J'écris « comme travaillaient ces ouvriers des premiers « siècles , qui tournaient des vases d'argile ou de a verre pour les besoins journaliers de l'Église, et « qui, d'un dessin grossier, y figuraient le bon Pasce teur ou la Vierge avec des saints. Ces pauvres (( gens ne songeaient pas à l'avenir; cependant quelce ques débris de leurs vases, trouvés dans les cimece tières , sont venus, quinze cents ans après, rendre c( témoignage et prouver l'antiquité d'un dogme c( contesté.
« Nous sommes tous des serviteurs inutiles; mais c( nous servons un Maître souverainement économe « et qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte « de nos sueurs qu'une goutte de ses rosées. Je ne c( sais quel sort attend ce livre, ni s'il s'aclièc( vera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui c( fuit sous ma plume; mais j'en sais assez pour y (( mettre le reste, quel qu'il soit, de mon ardeur et (( de mes jours. Je continue ainsi d'accomplir les (( devoirs de l'enseignement public; j'étends et je ce perpétue, autant qu'il est en moi, un auditoire « que je trouvai toujours bienveillant, mais trop ce souvent renouvelé. Je vais chercher ceux qui ee m'écoutèrent un moment, et qui, en sortant de
« l'école, m'ont gardé quelque souvenir. Ce travail « résumera, refondra mes leçons et le peu que j'ai M écrit.
« Je le commence dans un moment solennel et « sous de sacrés auspices. Au grand jubilé de l'an « 1300, et le vendredi saint, Dante, arrivé, comme « il le dit, au milieu de sa vie, désabusé de ses « passions et de ses erreurs, commença son pèleriu nage en enfer , en purgatoire et en paradis. Au « seuil de la carrière, le cœur un moment lui man- « qua; mais trois femmes bénies veillaient sur lui « dans la cour du ciel : la Vierge Marie, sainte « Lucie et Béatrix. Virgile conduisait ses pas, et, « sous la foi de ce guide , le poëte s'enfonça coura- « geusement dans le chemin ténébreux. Ah! je n'ai « pas sa grande âme; mais j'ai sa foi. Comme lui, « dans la maturité de ma vie, j'ai vu l'année sainte, « l'année qui partage ce siècle orageux et fécond , « l'année qui renouvelle les consciences catholiques. « Je veux faire aussi le pèlerinage des trois mondes, « et m'enfermer d'abord dans cette période des « invasions, sombre et sanglante comme l'enfer. « J'en sortirai pour visiter les temps qui vont de « Gharlemagne aux croisades , comme un purga- « toire où pénètrent déjà les rayons de l'espérance. « Je trouverai mon paradis dans les splendeurs « religieuses du xiii® siècle. Mais, tandis que Virgile « abandonne son disciple avant la fin de sa course, « car il ne lui est pas permis de franchir la porte du « ciel, Dante, au contraire, m'accompagnera jusa qu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il
(( a marqué sa place. Trois femmes bénies m'assis- « teront aussi : la Vierge Marie, ma mère et ma « sœur; mais celle qui est pour moi Béatrix m'a été « laissée sur la terre pour me soutenir d'un sourire « et d'un regard, pour m'arrachera mes décourage- « ments, et me montrer sous sa plus touchante « image cette puissance de l'amour chrétien dont je « vais raconter les œuvres. »
Dieu ne voulut pas que ce grand ouvrage, préparé par vingt ans de recherches , d'éloquence et de charité, reçût de la main de son auteur le sceau de la perfection. La mort devait le signer bien avant qu'il fût fini. Mais ce qui en reste suffît à l'illustration d'Ozanam , et ce qui en est perdu se retrouvera au livre où sont écrits les sacrifices des enfants de Dieu.
On avait franchi la Pâque de 1852. Ozanam était retenu dans son ht par la fièvre. Il apprend que son auditoire l'attend à la Sorbonne , et que cette bouillante jeunesse, sans se préoccuper des causes qui la privent de son professeur, le demande en criant et en s'agitant. Aussitôt , malgré ses amis, malgré les pleurs de sa femme et les ordres du médecin , il se lève et court à sa chaire : « Je veux , dit-il, honorer ma profession. » Lorsqu'il entra dans la salle de la Sorbonne, pâle, exténué, plutôt comme un mort que comme un vivant , le remords et l'admiration s'emparèrent de la foule, qui lui prodigua de frénétiques applaudissements. Ces transports se renouvelèrent à plusieurs reprises dans le cours de la leçon, et, ranimant l'infortuné sous
le coup mortel , rélevèrent au-dessus de lui-même une dernière fois. On eût dit que les acclamations avaient le secret de Dieu , tant elles devinrent passionnées lorsque le professeur termina ainsi : « Messieurs , on reproche à notre siècle d'être un « siècle d'égoïsme, et l'on dit les professeurs at- « teints de l'épidémie générale. Cependant c'est « ici que nous altérons nos santés, c'est ici que « nous usons nos forces ; je ne m'en plains pas : « notre vie vous appartient, nous vous la devons « jusqu'au dernier souffle, et vous l'aurez. Quant « à moi, Messieurs, si je meurs , ce sera à votre ser- « vice ! »
Tels furent les adieux d'Ozanam à un auditoire qui l'avait aimé et applaudi douze ans. Courtes années des orateurs! assemblées éphémères qui se forment des quatre vents du ciel autour de la parole d'un homme, et qui se dispersent ensuite pour ne plus se réunir ! Ozanam avait reçu le don de les émouvoir, ce grand don de l'éloquence: maintenant encore la source n'en était pas tarie; mais l'instrument extérieur et terrestre était brisé , il ne restait à l'inspiration que le faible souffle qui suffit au foyer domestique, aux confidences de l'amitié, à ce chant du cygne que la poésie célèbre, mais que le monde n'a jamais entendu , parce qu'il se chante tout bas à une ou deux âmes aimées.
Ozanam allait jouir, entre la vie et la mort, de ces tristes et saints débris de lui-même. On le rencontra quelque temps encore sous ces belles allées du Luxembourg, où ses amis et ses disciples lui
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avaient fait tant de fois cortège lorsqu'il les traversait puur se rendre à ses triomphes de la Sorbonne. Il laissait encore échapper de ses lèvres l'irrésistible sourire qui lui gagnait les cœurs : mais toute sa personne était couverte d'un voile, et le port, le geste, la voix, le regard, disaient aux passants connus de lui qu'ils ne voyaient plus que son ombre. Il partit pour les Eaux-Bonnes avec sa femme et sa fille. La Providence, par une attention délicate, lui amena aussi pour le consoler un de ses plus jeunes disciples, qu'il aimait particulièrement. Ensemble, malades tous deux, malades, ils le croyaient, aux mêmes plis et replis de la vie , ils se promenaient à l'ombre des hautes montagnes , allant de la nature à Dieu, et du souvenir des ans perdus à la conception bienheureuse des ans éternels. La jeunesse , la foi, la renommée de l'un , l'obscurité de l'autre, les prévisions tristes et les aurores joyeuses, tout donnait à ces entretiens derniers le caractère doux et divin de la mort acceptée. « Quand le ciel était pur, « raconte en des pages inconnues celui qui a sur- « vécu , nous partions de bonne heure , nous ache- « minant vers l'une des riantes promenades qui en- « tourent les Eaux -Bonnes, et dont le souvenir « s'embellit encore par celui de sa chère compagnie. « C'était souvent la promenade horizontale. Là nous « allions chercher le calme du soir; nous la quit- « tiens quand le soleil , abandonnant les cimes em- « pourprées du pic du Gers, laissait monter vers « nous les fraîches vapeurs de la vallée de Laruns. « Lorsqu'au dernier détour de la promenade nous
« apercevions les toits des Eaux-Bonnes, il était « nuit : les montagnes se découpaient en arêtes « vives et sombres sur un ciel encore clair ; la « lune, se dégageant des sapins des hautes roches, « s'élevait silencieuse, et des souffles réguliers « comme la respiration d'un enfant qui s'endort « inclinaient doucement les bois. A cette heure, en « ce bel endroit, nos âmes montaient naturellement a vers Dieu : nous causions encore; mais de longs « intervalles de silence nous avertissaient plutôt « que c'était l'heure de prier, profonde prière, « non articulée par des mots , et qui consiste seule- « ment à se taire devant Dieu! 0 Seigneur! ô mon « maître! je vous remercie de m'avoir donné ces « heures! »
Deux mois s'écoulèrent ainsi, aux Eaux-Bonnes , d'abord, puis à Biarritz, devant le golfe de Gascogne. Là il fallut se séparer. Le jeune et aimable disciple fut rappelé à Paris, et je lui cède de nouveau la plume pour raconter le départ.
« M. Ozanam voulut m'accompagner jusqu'à « Bayonne. De Biarritz à Bayonne il n'y a qu'une « heure de chemin : cette heure est la dernière « que j'aie passée sur la terre avec lui. Dieu perce mit qu'il en eût le pressentiment. Il m'entretint « durant la route de choses fort graves, relatives « soit à lui, soit à moi, soit aux affaires générales, « à l'état de l'Église , à la conduite à tenir dans les « circonstances présentes , aux espérances que pro- « mettait l'avenir. Il me parlait comme ne devant « plus le faire , et moi je l'écoutais religieusement.
« Quand nous eûmes rejoint la grande route d'Es- « pagne et que les tours de la cathédrale de Bayonne « commencèrent à paraître, il changea de langage, « me dit qu'il se sentait frappé à mort, et que sans « doute nous ne nous reverrions plus. J'avais toutes « ses craintes, mais avec plus d'espoir, c'est-à-dire « plus d'illusions, et je combattais de bonne foi « ses tristes pensées. Mais il s'y tint, me parla de « sa mort prochaine avec une assurance qui l'em- « porta sur tous mes motifs d'espoir; et, quand la « voiture s'arrêta devant la diligence qui devait me a ramener à Paris, il me serra la main longtemps. « Nous descendîmes. Je n'eus que le temps de faire « placer mon petit bagage et de régler le prix de la « route. Le moment vint de me séparer de lui; « il m'embrassa fortement; il me disait : « Henri, « dites-moi bien adieu. » J'avais le cœur déchiré , « mais pas une larme. Je le suivis des yeux autant « que cette consolation fut possible : un détour de « rue rompit brusquement le dernier fil , et je ne le i( revis plus.
« C'était vers le soir. Quand nous arrivâmes au « sommet de la colline qui domine Bayonne, le so- « leil se couchait dans les flots étincelants de la '( mer; toutes choses avaient revêtu un manteau de u pourpre et d'or; les sables de Biarritz brillaient « au loin à travers une vapeur embrasée ; une '{ flamme artificielle indiquait le phare, et nos yeux te fixaient ce point perdu dans un océan de lumière. t( Ce spectacle, au lieu de dissiper ma tristesse, la « jeta en quelque sorte dans l'infini. A travers
« cette éclatante rcvélalion de vie, d'amour et de « beauté, j'aperçus à la fois tous ces heureux « jours dont ce soir-là était le déclin, et, le regret « me ramenant vers celui à qui j'en devais le « charme, je le revoyais comme un ami perdu pour « jamais. Je m'affligeais de n'avoir point osé lui a montrer plus d'affection, je lui parlais, je le « saluais de loin, je lui promettais une fidélité im- « mortelle : mais l'avenir n'avait rien à me ré- « pondre pour me consoler. J'entendais toujours « cette voix me dire adieu. Je tombai dans une mé- « lancolie si profonde, que mon âme en fut comme « submergée.
« Le temps, ce grand maître, a changé mes re- « grets sans les détruire. Bientôt il ajouta de <( nouvelles inquiétudes à ces regrets, puis des in- « quiétudes désespérées, et enfin cette terrible cer- « titude qu'on a beau attendre et qui surprend tou- « jours. »
A peine libre des entraves de l'amitié , Ozanam courut en Espagne, qu'il n'avait jamais vue. Il se proposait de pousser jusqu'à Saint- Jacques -de- Gompostelle ; le froid ne lui permit pas de s'avancer au delà de Burgos. On touchait presque à la fin de novembre. Il revint sur ses pas, mais, comme toujours, avec des notes d'érudit et des souvenirs de jeune homme, et il ne manqua pas, malgré sa faiblesse croissante, de les réunir dans des pages qui, loin d'annoncer l'abaissement de sa virilité littéraire, portent l'empreinte d'un style plus varié, plus souple, plus ingénieux que jamais. 11 leur donna le nom de
Pèlerinage au pays du Cid , comme pour se consoler peut-être do n'avoir pu accomplir celui de Saint- Jacques.
Une course suprême lui restait à faire après cellelà. L'Italie le reçut pour la quatrième fois. On lui avait indiqué Pise comme le séjour le plus favorable à son état; mais l'hiver de '18o3 trompa toutes les illusions de ses amis. Froid et pluvieux, il n'apporta au malade qu'un long ennui et une aggravation de souffrances rarement mêlées de quelque lueur de bien-être. Il s'en consola par une activité héroïque en faveur delà première œuvre de sa vie, la société de Saint- Vincent-de-Paul. Elle était connue en Toscane, mais arrêtée au berceau par le gouvernement du grand-duc, qui ne pouvait croire à sa sincérité. Heureusement Ozanam était estimé , ou , pour mieux dire, célèbre dans ce pays. Ses travaux sur le Dante y avaient été reçus avec applaudissements et traduits plusieurs fois.
Il arriva donc que la grande-duchesse douairière entendit parler de ce Français et des peines qu'il se donnait pour introduire en Toscane une charité suspecte. Un jour qu'elle était à Pise, elle lui envoya quelqu'un avec prière de la venir voir dès le soir même. Ozanam , quoique accablé par la fièvre, se rendit à l'invitation. La grande-duchesse le reçut avec bonté. C'était une personne distinguée, aimant les bonnes œuvres, mais toute pleine de préjugés contre la société de Saint-Vincent-de-Paul , où elle ne voyait qu'un repaire de libéralisme, et elle affirma tout d'abord à Ozanam que jamais le grand-
duc n'en autoriserait l'établissement, si l'on ne commençait par en chasser certains hommes qu'elle lui désigna. Ozanam parla longtemps , et comme il parlait toujours, c'est-à-dire avec un grand feu; il s'efforça de justifier l'admission des personnes que la cour ducale voyait d'un mauvais œil dans la société, et, remontant à l'origine même des Conférences , il raconta comment , à la suite de la révolution de 1830, quelques jeunes gens avaient résolu de faire de la charité à l'exclusion de toute politique, que c'était là un des points fondamentaux de leur association, et le motif qui leur commandait d'admettre dans leur sein quiconque se présentait à eux, pourvu qu'il fût honnête homme et chrétien.
A quelques jours de là, le grand-duc accordait à la conférence de Florence l'autorisation si longtemps refusée, et il retendait presque immédiatement aux conférences de Livourne et de Pise.
Mais Sienne, où une partie de l'université de Pise avait été transportée, et avec elle aussi une moitié de la jeunesse toscane , Sienne n'avait pas suivi le mouvement. Ozanam en gémissait beaucoup ; cette jeunesse sans œuvres de charité le tourmentait comme un remords personnel, et il n'eut pas de repos qu'il ne se fût rendu à Sienne même pour y proposer et y établir une conférence. Quoique lié à des personnages de distinction, et en particulier avec deux religieux affectionnés des écoles , il eut la douleur de revenir sans avoir réussi. Cet échec l'iiL • trista profondément. « Dieu, disait-il, ne veut plus
« bénir mes efforts. » Toutefois, malgré le découragement sensible où l'avait jeté ce qu'il croyait un refus de concours de la Providence, il résolut de lui faire encore un appel, et, arrivé au bord de la mer, au petit village de l'Antignano, il écrivit une lettre de quatre pages à l'un de ses amis de Sienne , le père Pendola , pour le supplier de tenter un dernier effort. La réponse se fît attendre quinze jours. Le quinzième, vers la fin de juillet, il reçut une lettre qui lui disait : « Mon cher ami, hier, « jour de saint Vincent de Paul, j'ai fondé deux « conférences, l'une dans mon collège, l'autre dans « la ville. »
Si Ozanam eût été sensible encore à d'autres succès , il eût eu , pendant son séjour en Toscane , de grandes raisons de regretter la vie. On lui prodigua une bienveillance et des honneurs rarement accordés à un étranger. Il fut nommé membre de l'Académie de la Grusca en même temps que le comte César Balbo, l'auteur des Espérances de l'Italie, et enfm il sentit tout autour de lui cette admiration affectueuse qui révèle la gloire, et qui en est à la fois le signe le plus certain et le parfum le plus doux. Mais la mort éclaire la gloire ellemême d'un jour qui la fait pâlir, et le cœur du chrétien , à mesure qu'il sent les approches de l'éternité , se déprend de ces faiblesses pardonnables que la sainteté seule ne connaît pas. Ozanam était mûr. Il luttait encore, il est vrai, contre le tombeau : il songeait encore à ces années trop peu pleines; mais ce n'était plus par re.:,M-et de la vie,
c'était par regret du bien. Comme il y a dans une grande àme unie au monde un besoin d'achever le monument qu'elle a conçu et qui portera son nom, il y a dans une grande àme unie à Dieu le besoin d'achever l'œuvre qu'elle a commencée pour lui et, où elle pense cacher son nom sous le sien. Quand Dieu refuse , quand il brise l'ouvrier avant que la dernière pierre ait été posée, quand la croix descend à trente ans, comme pour le Fils de l'Homme, c'est alors le sacrifice par excellence, celui qui arrache une larme au ciel même et qui fait le martyre non sanglant. Or, en ces jours-là, tel était le mystère qui se passait au cœur de notre ami. Il nous en a laissé de sa main même une touchante et pieuse trace.
Le 23 avril 1853 , il écrivait à Pise les lignes suivantes :
« J'ai dit au milieu de mes jours : J'irai aux portes a de la mort.
« J'ai cherché le reste de mes années. J'ai dit : Je « ne verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la terre « des vivants.
« Ma vie est emportée loin de moi , comme s'est « repliée la tente des pasteurs.
« Le fil que j'ourdissais encore est coupé comme « sous les ciseaux du tisserand. Entre le matin et le « soir, vous m'avez conduit à ma fin.
a Mes yeux se sont fatigués à force de monter au a ciel.
« Seigneur,je souffre violence, répondez-moi. Mnin
« que dirais-je, et que me répondra celui qui a fait (( mes douleurs?
« Je repasserai devant vous toutes mes années « dans l'amertume de mon cœur. »
« C'est le commencement du cantique d'Ézéchias; « je ne sais si Dieu permettra que je puisse m'en « appliquer la fin. Je sais que j'accomplis aujour- « d'hui ma quarantième année, plus que la moitié « du chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai « une femme jeune et bien-aimée, une charmante « enfant, d'excellents frères, une seconde mère, « beaucoup d'amis, une carrière honorable, des « travaux conduits précisément au point où ils pou- « valent servir de fondement à un ouvrage longce temps rêvé. Voilà cependant que je suis pris d'un « mal grave, opiniâtre, et d'autant plus dangereux « qu'il cache probablement un épuisement complet. « Faut- il donc quitter tous ces biens que vous- « même, mon Dieu, m'aviez donnés? Ne voulez- « vous point. Seigneur, vous contenter d'une partie « du sacrifice? Laquelle faut-il que je vous immole « de mes affections déréglées? N'accepterez-vous « point l'holocauste de mon amour -propre litté- « raire, de mes ambitions académiques, de mes « projets même d'étude, où se mêlait peut-être « plus d'orgueil que de zèle pour la vérité? Si je « vendais la moitié de mes livres pour en donner le « prix aux pauvres , et si , me bornant à remplir « les devoirs de mon emploi , je consacrais le reste « de ma vie à visiter les indigents, à instruire les « apprentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous
a satisfait, et me laisseriez -vous la douceur de « vieillir auprès de ma femme et d'achever l'édu- « cation de mon enfant? Peut-être, mon Dieu, ne « le voulez-vous point. Vous n'acceptez point ces « offrandes intéressées, vous rejetez mon holocauste « et mon sacrifice : c'est moi que vous demandez. « Il est écrit au commencement du Livre que je « dois faire votre volonté, et j'ai dit : Je viens, « Seigneur.
« Je viens si vous m'appelez, et je n'ai pas le « droit de me plaindre. Vous avez donné quarante « ans de vie à une créature qui est arrivée sur la « terre, maladive, frôle, destinée à mourir dix « fois, si la tendresse et l'intelligeace d'un père et « d'une mère ne l'avaient dix fois sauvée. Que les « miens ne se scandalisent point si vous ne voulez « pas faire aujourd'hui un miracle pour me guérir. « Mon enfance, heureusement écoulée au milieu « de tant de périls , n'était-elle pas un prem.ier mi- « racle? A sept ans, quand la fièvre typhoïde me « conduisait jusqu'à l'agonie , ne fut-ce pas à rince tervention de saint François Régis que ma mère « attribua ma guérison? Ne m'avez- vous pas déli- « vré des malaises de l'adolescence qui inquiétaient « mon père? A l'entrée de ma carrière, quand j'é- « tais arrêté tout à coup par une cruelle maladie « de la gorge , ne m'avez-vous pas guéri , ne m'a- « vez-vous pas donné la joie de publier ce que je « croyais la vérité? Enfin, il y a cinq ans, ne m'a- « vez-vous pas ramené de bien loin, et ne m'avez- « vous pas accordé ce délai pour faire pénitence
(( de mes péchés et pour devenir meilleur? Ah! « toutes les prières qu'alors on vous adressa pour « moi furent écoutées. Pourquoi celles qu'on vous « fait aujourd'hui , et en bien plus grand nombre , « seraient -elles perdues? Mais peut-être, Sei- « gneur, vous les exaucerez d'une autre manière. « Vous me donnerez le courage de la résignation , « la paix de l'àme, et ces consolations inexprimables « qui accompagnent votre présence réelle. Vous « me ferez trouver dans la maladie une source de « mérites et de bénédictions , et ces bénédictions , « vous les ferez retomber sur ma femme, mon en- « fant, sur tous les miens, à qui mes travaux au- « raient peut-être moins servi que mes souffrances. »
Ces dernières paroles nous indiquent que le sacrifice d'Ozanam était fait : aussi écrivit-il son testament le même jour, 23 avril, et nous n'avons plus à le suivre qu'au tombeau.
La veille du mois de septembre , accompagné de sa femme , de sa fille , de ses deux frères , il sortit de la maison qu'il occupait au petit village de l'Antignano , sur le bord de la mer. En sortant , il ôta son chapeau, et, les mains levées vers le ciel, il prononça cette prière : « Mon Dieu , je vous remer- « cie des souffrances et des afflictions que vous m'a- « vez envoyées dans cette demeure; acceptez- les « en expiation de mes péchés. » Puis, se tournant vers sa femme : « Je veux qu'avec moi tu bénisses « Dieu de mes douleurs, » Et aussitôt, se jetant dans ses bras : « Je le bénis aussi des consolations qu'il « m'a données. »
Dieu lui accorda, pour la dernière fois qu'il traversa la mer, un temps et des flots sereins. Couché sur le pont du navire qui le rapportait en France, il put jouir en paix de l'air, du ciel, des eaux, de ces poétiques rivages de l'Italie qu'il avait passionnément aimés, et où il venait de recevoir un accueil digne de la terre qui a nourri tant de grands hommes, et qui sait encore les reconnaître de quelque part qu'ils abordent à ses ruines. Quand les côtes de la Provence se levèrent à ses yeux, il éprouva une grande joie de revoir la patrie et de la certitude d'y mourir. Le vaisseau ne tarda pas d'entrer au port de Marseille, où l'attendaient sa belle-mère et la famille de sa femme. « A présent, « dit -il, que j'ai remis Amélie entre les m^ains « de qui elle doit être , Dieu fera de moi ce qu'il « voudra. »
Il eût encore désiré revoir Paris, Paris où tant de souvenirs l'attachaient, où ses amis et sa gloire l'eussent si pieusement accueilli. Mais ce vœu du serviteur ne fut pas exaucé. Seulement Dieu lui retira les angoisses du grand passage; il ne souffrit plus dès qu'il eut touché la terre de ses aïeux et de ses travaux. Un calme qui n'était ni celui de la vie ni celui de la mort se répandit dans sa personne, et il reçut en cet état les derniers sacrements de l'Eglise dont il avait été le fidèle et le défenseur. Le prêtre lui ayant dit d'avoir confiance en Dieu : « Eh! « pourquoi le craindrais-je? répondit- il, je l'aime « tant ! »
Ce devoir rempli, un sommeil précurseur s'em-
para de ses membres épuisés. Il se réveillait çà et là pour remercier el bénir, pour tendre la main, pour essuyer une larme, pour sourire encore une fois. Le matin de sa mort, jour de la Nativité, de la très-sainte Vierge, il ouvrit les yeux, souleva ses bras, et dit d'une voix forlc : « Mon Dieu, mon « Dieu , ayez pilié de moi ! » Ce fut sur la terre la dernière parole de cette âme qui en avait eu tant d'éloquentes.
Ses amis reçurent son cercueil avec vénération. Lyon voulut le garder, Paris l'obtint. Il repose sous les pieds de cette jeunesse qu'il a évangélisée par sa vie , et à laquelle il parle encore du fond de sa tombe.
Reviendrai -je maintenant sur des faits ou des vertus oubliés au courant de mon récit? Recueillerai-je .dans cette vie quelques épis épars après la moisson? La piété me le permet, si elle ne me le commande pas.
Ozanam avait une grande tendresse de cœur, une grande foi aux choses domestiques. Quoiqu'il fût très-sobre, et que souvent même il ne s'aperçût pas de ce qui lui était servi, il tenait extrêmement à ce que, le dimanche et les jours de fête, il y eût sur la table quelque mets plus délicat que de coutume. C'était lui qui le commandait d'ordinaire, et quelquefois qui l'apportait. Étranger à toute idée de luxe, peu soigneux de son vêtement, content des plus simples meubles, il attachait du prix à un bouquet de Heurs. Il aimait à en avoir près de lui, sur son bureau. De beaux livres , de belles gravures, le ten-
taient aussi, et il ne résistait pas à l'acquisition de quelque petit tableau dont le mérite avait captivé ses yeux. Les voyages aux grands lieux du monde étaient encore un de ses faibles; il courait à un lac, à une vallée, et quand les ombres de l'histoire descendaient avec celles de la nature sur un champ ou sur une ruine, il s'y sentait attiré par une invincible sympathie. Ce n'était pas, à vrai dire, une âme austère; la poésie l'avait consacré tout enfant , et il n'y avait pas de muse qui n'habilàl en lui.
Le 23 de chaque mois, date chère à sa mémoire parce que c'était celle de son mariage , il ne manquait jamais d'offrir à sa femme quelques plantes fleuries. Même à la veille de sa mort, il n'oublia point de le faire, et le 23 août qui la précéda, étant encore au village de l'Antignano , il envoya chercher une branche de myrte qu'il avait remarquée au bord de la mer, pour la donner à celle qui depuis douze ans charmait et fortifiait sa vie.
11 avait eu pour sa mère vivante un culte qu'il lui conserva toujours , et j'ai remarqué dans ses lettres qu'il en parlait sans cesse avec une tendre admiralion. Quand il l'eut perdue, sa douleur fut extrême; mais, le premier déchirement passé, il se fit en lui un phénomène qu'il appelle quelque part la conviction de la présence réelle de sa mère. Il lui semblait qu elle le suivait encore, et qu'elle l'inspirait, qu'elle le réccmpcisait, comme au temps de son enfance, par des caresses sensibles.
L'amitié ne fut pas pour Ozanam le sentiment
éphémère d'une jeunesse rapide. Ni les années , ni le mariage, ni la célébrité, ne tarirent en lui le besoin d'aimer des égaux. Il les recherchait môme audessous de son âge par une condescendance qui fut récompensée, et, ayant moi-même aimé quelqu'un de ceux qu'il aimait, j'ai eu de touchantes preuves de l'affection qu'il savait inspirer.
Sa piété était vive et douce. Elle prit de bonne heure le caractère d'un dévouement actif à cette grande société des âmes que Dieu a fondée sur la terre par le sang de son Fils, et il se crut même appelé à quitter le monde pour apprendre à le bénir. Quelque chose le retint, soit un peu de faiblesse devant le sacrifice, soit la crainte de perdre une part de sa liberté, soit plutôt que Dieu voulût en lui un cœur de prêtre dans une vie d'homme du siècle. Ce mot le peint tout entier. Nul chrétien en France, et de notre temps, n'aima davantage l'Église, ne sentit mieux ses besoins, ne pleura plus amèrement les fautes de ceux qui la servaient, n'eut enfin dans une existence la'ïque un plus véritable et plus profond apostolat. La prière et la méditation des choses divines le soutenaient à cette hauteur surnaturelle, malgré la préoccupation incessante de ses travaux d'esprit. Chaque matin il lisait dans une Bible grecque quelques versets ou quelques pages de l'Écriture sainte, suivant que l'onction de Dieu le retenait plus ou moins sur ce qu'il avait lu. C'était la première demi -heure de sa journée. Il y avait puisé une connaissance efficace de la parole de Dieu. Jamais il ne se rendait à son cours sans avoir prié
à genoux, pour qu'il ne dît rien de contraire à la vérité, ou dans le seul but de s'attirer des applaudissements. On remarquait dans sa controverse une attention infinie à ne pas blesser ceux qui discutaient avec lui, quelles que fussent leurs erreurs. Il lui semblait, dès qu'une intelligence traitait de Dieu, que déjà elle était sur la voie de le trouver, et qu'un mot superbe ou trop vif pouvait lui faire une blessure irréparable. Mais cette douceur n'allait jamais jusqu'au déguisement de sa pensée. Il professait sa loi avec la courageuse humilité du chrétien qui connaît le peu qu'est le monde; et si le respect des âmes lui inspirait une exquise modération , le respect de la sienne s'élevait au-dessus de toute crainte humaine.
Un jour qu'il visitait à Londres l'église de Westminster, mêlé à une foule d'étrangers et d'inconnus, il arriva derrière le chœur, en face du tombeau de saint Edouard. La vue de ce monument mutilé par le protestantisme le saisit de douleur, et, tombant à genoux devant les reliques telles quelles du saint Louis de l'Angleterre, il pria seul en expiation de tout ce peuple qui ne connaît plus ses saints, et au mépris de l'assistance, qui le prit sans doute pour un idolâtre, sinon pour un fou.
Dans une autre occasion, de nature dilïérenle, il avait révélé le même courage , et ceux qui l'ont vu à côté de M. Lenormant, aux jours où ce regrettable professeur succomba sous les lâchetés d'une agression sans cause, ceux-là ne douteront jamais qu'il ne fût capable de toute-confession devant tout péril.
Les amis d'Ozanam ont voulu élever à sa mémoire un mausolée. Il n'ont choisi ni le marbre ni le bronze, mais ses propres écrits. Leur main fidèle et respectueuse a rassemblé ces pages dispersées, et leur a donné, malgré la mort, une unité qu'elles tiennent bien moins de leur disposition posthume que du soufQe qui les aniine d'un bout à l'autre. L'érudit, l'homme pieux, l'orateur, s'y révèlent dans un tissu qui ne faiblit jamais, et cette lecture inspirera toujours ensemble le regret et l'admiration , le regret d'une vie si rare et sitôt tombée , l'admiration de talents si divers dans un même esprit.
Cher monsieur Ozanam ! aucun de nous ne laissera le vide que vous nous avez laissé, aucun n'emportera du cœur des hommes ce que vous avez emporté du nôtre. Vous nous avez précédés dans la mort , parce que vous nous aviez précédés dans la vertu : les pauvres ont prié pour vous, et nous ont ravi votre âme. Agréez ces pages où j'ai voulu retracer quelque ombre de ce que vous nous étiez. Je les ai écrites pour vous, pour vous qui fûtes pendant vingt ans, sinon le plus fort, du moins le plus pur objet de nos regards, et dont les faiblesses, s'il y en eut en vous de cachées parce que vous étiez homme, n'allèrent jamais qu'à vous rendre plus chère votre inébranlable constance dans les choses que vous aviez aimées et défendues. Vous fûtes le maître de beaucoup , le consolateur de tous. Choisi de Dieu , après de longues années d'humiliations , pour rappeler la gloire dans les camps de la vérité,
vous accomplîtes fidèlement jusqu'à votre dernier jour cette mission d'honneur et de paix. Le pauvre vous vit à son chevet, la tribune littéraire debout devant une génération, et la presse, cet autre instrument du bien et du mal , eut en votre personne un honnête et religieux artisan. Vous n'avez laissé de blessure à aucun, si ce n'est cette blessure qui guérit de la mort, parce que c'est la charité qui la fait. Demeurés derrière vous , nous n'avons plus la joie de vous voir et de vous entendre; mais il nous reste encore celle de vous louer, et, quelles que soient les destinées qui nous attendent au seuil extrême de notre carrière, la joie plus grande encore de vous imiter de loin, si Dieu le permet.
DISCOURS