CHAPITRE XII
SEJOUR DE SAINT DOMINIQUE A SAINTE - SABINE. — SAINT HYA- CINTHE ET LE BIENHEUREUX CESLAS ENTRENT DANS l'ORDRE. — ONCTION DU BIENHEUREUX REGINALD PAR LA SAINTE VIERGE
L'église de Sainte-Sabine, près de laquelle habitaient les Frères depuis qu'ils avaient quitté Saint- Sixte, était bâtie sur le mont Aventin. Une vieille inscription atteste qu'elle avait été fondée sous le pontificat de Célestin I", au commencement du cinquième siècle, par un prêtre d'IUyrie appelé Pierre. Ses murs se dressaient à l'endroit le plus élevé et le plus abrupt du mont, au-dessus de l'étroit rivage où le Tibre murmure en fuyant de Rome , et en heurtant de ses flots les débris du pont qu'Horatius Coclès défendit contre Porsenna. Deux rangs de colonnes antiques, supportant un toit sans déguisement, partageaient l'église en trois nefs , terminées chacune par un autel. C'était la basilique primitive dans toute
la gloire de sa simplicité. Les reliques de sainte Sabine, qui avait souffert la mort pour Jésus-Christ au temps d'Adrien, reposaient sous l'autel principal, aussi proche du lieu de son martyre qu'avait pu le permettre la tradition. D'autres ossements précieux brillaient à côté des siens. L'église touchait au palais des Sabelli, occupé alors par Honorius III, et d'où avait été datée la bulle qui approuvait l'ordre des Frères Prêcheurs. Des fenêtres de cette habitation , dont une partie venait d'être cédée à Dominique, l'œil plongeait sur l'intérieur de Rome et s'arrêtait aux collines du Vatican. Deux rampes sinueuses conduisaient à la ville : l'une tombant sur le Tibre, l'autre à l'un des angles du mont Palatin, près de l'église de Sainte-Anastasie\ C'était cette voie que suivait Dominique pour aller de Sainte-Sabine à Saint-Sixte. Nul sentier, sur la terre, ne conserve davantage la trace de ses pas. Presque chaque jour, pendant plus de six mois, il en descendit ou en remonta la pente, portant d'un couvent à l'autre l'ardeur de sa charité.
Quand le voyageur entre à Sainte-Sabine, demeurée jusqu'aujourd'hui l'un des chefs-d'œuvre de Rome, et qu'il en visite avec soin les pieuses nefs , il remarque dans une chapelle latérale des fresques antiques. L'une d'elles représente Dominique revêtant de l'habit de Frère Prêcheur un jeune homme agenouillé devant lui, pendant qu'un autre jeune homme est étendu par terre; le visage de l'un et de l'autre est caché au spectateur, et tous les deux pourtant lui causent de l'émotion. Ces deux jeunes gens
sont deux Polonais, Hyacinthe et Ceslas Odrowaz. Ils avaient accompagné à Rome leur oncle Yve Odrowaz, évoque élu de Cracovie, et, conduits probablement à Saint-Sixte par le cardinal Ugolin, ancien condisciple d'Yve à l'université de Paris, ils avaient assisté à la résurrection du jeune Napoléon. L'évêque avait aussitôt prié Dominique de lui donner quelques Frères Prêcheurs pour les emmener avec lui en Pologne. Le saint lui objecta qu'il n'en avait aucun qui fût initié à la langue et aux mœurs polonaises , et que si quelqu'un de sa suite voulait prendre l'habit, ce serait le meilleur moyen de propager l'ordre en Pologne et dans les contrées du Nord. Hyacinthe et Ceslas s'offrirent alors de leur propre mouvement. On croit qu'ils étaient frères, et il est hors de doute qu'ils appartenaient à la même famille. Leur cœur se ressemblait comme leur sang. Consacrés tous les deux à Jésus-Christ par le sacerdoce, ils avaient honoré leur maître aux yeux de leur patrie, et la jeunesse ne paraissait en eux qu'une vertu de plus. Hyacinthe était chanoine de l'Église de Cracovie , Ceslas préfet ou prévôt de l'Église de Sandomir. Ils prirent ensemble l'habit à Sainte-Sabine de concert avec deux autres compagnons de leur voyage, connus dans l'histoire dominicaine sous le nom d'Henri le Morave et d'Herman le Teutonique. La Pologne et l'Allemagne, seuls pays de l'Europe qui n'eussent point encore donné de leurs fils à l'ordre des Frères Prêcheurs , lui apportèrent ce jour-là leur tribut, sur cette colline mystérieuse que les Romains n'avaient point comprise dans leur
enceinte sacrée , et dont le nom signifie séjour d'oiseaux (1),
Que les voies de Dieu sont grandes et simples! Ugolin Conti d'Italie et Yve Odrowaz de Pologne se rencontrent à l'université de Paris. Ils y passent ensemble quelques jours de leur jeunesse; puis le temps, qui confirme ou qui brise l'amitié comme toutes choses, met entre leurs cœurs l'abîme de plus de quarante ans. Yve, promu à l'épiscopat, est obligé de se rendre à Rome , il y retrouve sous la pourpre l'ami de ses anciennes années. Le cardinal conduit un jour son hôte à l'église de Saint-Sixte, pour lui faire connaître un homme dont le nom n'était jamais parvenu jusqu'à lui, et, ce jour-là même, la vertu de cet homme éclate à l'improviste par l'acte le plus élevé de la puissance, par un acte de souveraineté sur la vie et sur la mort. Yve, subjugué, demande à Dominique quelques-uns de ses Frères, sans se douter qu'il n'était venu autrefois à Paris et maintenant à Rome que pour amener à Dominique quatre nobles enfants du Septentrion, prédestinés de Dieu à semer des couvents de Frères Prêcheurs en Allemagne, en Pologne, en Prusse, et jusqu'au cœur de la Russie.
Hyacinthe et ses compagnons ne demeurèrent que peu de temps à Sainte-Sabine. Dès qu'ils furent suffisamment instruits des règles de l'ordre, ils partirent avec l'évêque de Cracovie. En passant à Friesach , ville de l'ancienne Norique , entre la Drave et
(1) Dirarum nidis domus opportuna volucrum.
ViRG., ^n., lib. VIII.
le Murh, ils furent poussés par rEsprit-Saint à y annoncer la parole de Dieu. Leur prédication remua ce pays de fond en comble. Animés par le succès, la pensée leur vint d'y ériger un couvent. Ils y réussirent en six mois, et le laissèrent sous la direction d'Herman le Teutonique, peuplé déjà d'un grand nombre d'habitants. De retour à Cracovie, l'évêque leur donna, pour en faire un couvent, une maison de bois qui dépendait de l'évêcbé. Ce furent là les prémices de l'ordre dans les régions septentrionales. Ceslas fonda les couvents de Prague et de Breslau, et Hyacinthe, avant de mourir, planta jusque dans Kiew les tentes dominicaines sous les yeux des schismatiques grecs et au bruit des invasions lartares. Le Midi et le Nord semblaient combattre à qui enverrait à Dominique de plus grands ouvriers. Il y avait en France un docteur célèbre appelé Reginald, qui avait enseigné le droit canonique à Paris pendant cinq années, et qui était doyen du chapitre de SaintxMgnan d'Orléans. L'an 1218, il vint à Rome au tombeau des saints Apôtres, se proposant de passer ensuite à Jérusalem pour y vénérer le tombeau du Seigneur. Mais ce double pèlerinage n'était, dans son intention, que le prélude d'un nouveau genre de vie qu'il avait résolu d'embrasser. « Dieu lui avait « inspiré le désir d'abandonner toutes choses pour « la prédication de l'Évangile , et il se préparait à ce « ministère, sans savoir encore de quelle façon le « remplir; car il ignorait qu'un ordre de prédica- « tours eût été institué. Or il arriva que dans un « entretien confidentiel avec un cardinal, il lui ou-
« vrit son cœur à ce sujet, lui disant qu'il pensait à « tout quitter pour prêcher Jdsus-Ghrisl çà et là (c dans un état de pauvreté volontaire. Alors le car- « dinal lui dit : « Voilà justement qu'un ordre vient u de s'élever, qui a pour but d'unir la pratique de « la pauvreté à l'office de la prédication , et nous « avons dans la ville le maître du nouvel ordre, qui « y annonce lui-même la parole de Dieu. — Ayant « ouï cela , maître Reginald s'empressa de chercher « le bienheureux Dominique et de lui révéler le se- « cret de son âme. La vue du saint et la grâce de « ses discours le séduisirent; il résolut dès lors d'en- « trer dans l'ordre. Mais l'adversité , qui est l'é- « preuve de tous les saints projets, ne tarda pas de « s'en prendre au sien. Il tomba si gravement ma- « lade, que la nature paraissait succomber sous les « assauts de la mort , et que les médecins désespé- « raient de le sauver. Le bienheureux Dominique, (( affligé de perdre un enfant dont il n'avait pas « même joui, se tourna vers la divine miséricorde « avec importunité , la suppliant, ainsi qu'il l'a race conté lui-même aux Frères, de ne pas lui ravir « un fils qui était plutôt conçu que né, et de lui en « accorder la vie au moins pour un peu de temps. « Pendant qu'il priait ainsi, la bienheureuse Vierge « Marie, mère de Dieu et maîtresse du monde, ac- « compagnée de deux jeunes filles d'une beauté sans « mesure, apparut à maître Reginald éveillé et con- « sumé par l'ardeur de la fièvre, et il entendit cette « reine du ciel qui lui disait: — Demande -moi ce « que tu veux, et je te le donnerai. — Comme il dé-
( libérait en lui-même, une des jeunes filles qui accompagnaient la bienheureuse Vierge lui suggéra de ne rien demander, mais de s'en remettre à la volonté de la Reine des miséricordes, ce qu'il agréa volontiers. Alors celle-ci, étendant sa main virginale, lui fit une onction sur les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, les mains, les reins et les pieds, et elle prononçait en même temps certaines paroles appropriées à chaque onction. Je n'ai pu connaître que les paroles relatives à l'onction des reins et des pieds. Elle disait donc en touchant les reins : — Que tes reins soient ceints du cordon de la chasteté; — et en touchant les pieds : — J'oins tes pieds pour la prédication de l'Évangile de paix. — Elle lui montra ensuite l'habit des Frères Prêcheurs, en lui disant: — Voici l'habit de ton ordre; — et elle disparut à ses yeux. Reginald se trouva aussitôt guéri, oint qu'il avait été par la mère de Celui qui a le secret de tout salut. Le lendemain matin, quand Dominique vint le voir et lui eut demandé familièrement de ses nouvelles, il répondit qu'il n'avait plus aucun mal , et lui raconta la vision. Tous deux en rendirent ensemble et dévotement, comme je le crois, des actions de grâces au Dieu qui frappe et qui guérit, qui blesse et qui panse les blessures. Les médecins admirèrent un retour à la vie si subit et si inespéré, ne sachant pas la main qui avait donné le remède (1). »
(1) Le B. Ilumbert, Vie de saint Dominique, n. 27.
Trois jours après, Reginald étant assis avec Dominique et un religieux de l'ordre des Hospitaliers, l'onction miraculeuse fut renouvelée sur lui en leur présence, comme si l'auguste Mère de Dieu eût attaché à cet acte une importance considérable, et qu'elle eût tenu à l'accomplir devant témoins. En effet, Reginald n'était ici que le représentant de l'ordre des Frères Prêcheurs, et la Reine du ciel et de la terre contractait alliance en sa personne avec l'ordre entier. Le Rosaire avait été le premier signe de cette alliance, et comme le joyau de l'ordre à son baptême; l'onction de Reginald, indice de virilité et de confirmation, devait aussi avoir un signe durable et commémoratif. C'est pourquoi la bienheureuse Vierge, en présentant au nouveau frère l'habit de l'ordre, ne le lui présenta pas tel qu'on le portait alors, mais avec un changement remarquable qu'il est nécessaire d'expliquer.
Nous avons dit que Dominique , longtemps chanoine d'Osma , avait continué en France d'en porter l'habit, et l'avait adopté pour le costume de son ordre. Cet habit consistait en une tunique de laine blanche recouverte d'un surplis de lin, l'un et l'autre enveloppés d'une chape et d'un capuce de laine noire. Or dans le vêtement que la sainte Vierge montra à Reginald, le surplis de lin était remplacé par un scapulaire de laine blanche, c'est-à-dire par une simple bande d'étoffe destinée à couvrir les épaules et la poitrine en descendant des deux côtés jusqu'aux genoux. Ce vêtement n'était pas nouveau. Il en est question dans la vie des religieux de l'O-
rient, qui l'avaient sans doute adopté pour complément de la tunique, lorsque le travail ou la chaleur les contraignait de se dépouiller du manteau. Né au désert d'un sentiment de pudeur, tombant comme un voile sur le cœur de l'homme, le scapulaire était devenu dans la tradition chrétienne le symbole de la pureté, et par conséquent l'habit de Marie, la Reine des vierges. En même temps donc qu'en la personne de Reginald, Marie ceignait les reins de l'ordre du cordon de la chasteté, et préparait ses pieds à la prédication de l'Evangile de paix, elle lui donnait dans le scapulaire le signe extérieur de cette vertu des anges sans laquelle il est impossible de sentir et d'annoncer les choses célestes.
Après ce grand événement, l'un des plus fameux de l'antiquité dominicaine, Reginald partit pour la Terre-Sainte, dont nous le verrons revenir un jour, et l'ordre quitta le surplis de lin pour le scapulaire de laine, devenu la partie principale et caractéristique de son habillement. Lorsque le Frère Prêcheur fait profession , son scapulaire seul est bénit par le prieur qui reçoit ses vœux, et en aucun cas il ne peut sortir de sa cellule sans en être revêtu , même pour aller au tombeau.
La sainte Vierge manifesta d'une autre manière encore, à la môme époque, la tendresse maternelle qu'elle portait à l'ordre. « Un soir que Dominique « était resté dans l'église à prier, il en sortit à l'heure « de minuit, et entra dans le corridor où les Frères « avaient leurs cellules et dormaient. Lorsqu'il eut « achevé ce qu'il était venu faire , il se mit de nou-