‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 15 sur 22 · ZU'Z · texte numérisé non relu

ZU'Z

« veau à prier à l'une des extrdmilés du corridor, et « regardant par hasard à l'autre bout, il vit s'avance cer trois femmes, dont l'une, qui était au milieu, (' paraissait la plus belle et la plus vénérable. Ses « compayncs portaient, l'une un vase magnifique, u l'autre un aspersoir qu'elle présentait à sa maî- « tresse. Celle-ci aspergeait les Frères et faisait sur « eux le signe de la croix. Mais lorsqu'elle fut arri- « vée devant un certain frère, elle passa sans le « bénir. Dominique, ayant remarqué quel était ce « frère , alla au-devant de la femme qui bénissait, « et qui était déjà au milieu du corridor, près de la « lampe suspendue en cet endroit. Il se prosterna à « ses pieds, et, quoiqu'il l'eût déjà reconnue, il la « supplia de lui dire qui elle était. En ce temps-là , « cette belle et dévote antienne le Salve Regina ne « se chantait point dans le couvent des Frères et « des sœurs de Rome; elle y était seulement récitée « à genoux après compiles. La femme qui bénissait « répondit donc au bienheureux Dominique : — Je « suis celle que vous invoquez tous les soirs, et « lorsque vous dites : Eîa ergo , advocata nostra , « je me prosterne devant mon Fils pour la conserva- « tion de cet ordre. — Alors le bienheureux Domi- « nique s'informa qui étaient ces deux jeunes filles « dont elle était accompagnée. A quoi la bienheu- « reuse Vierge répondit : — L'une est Cécile, l'autre « Catherine.— Le bienheureux Dominique demanda « encore pourquoi elle avait passé l'un des Frères {( sans le bénir, et il lui fut répondu : — Parce qu'il « n'était pas dans une posture convenable. — Et

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« ayant achevé sa ronde, asperge et béni le reste des « Frères, elle disparut. Or le bienheureux Domi- « nique retourna prier au lieu où il était auparavant, « et à peine commençait-il à prier, qu'il fut ravi en « esprit jusqu'à Dieu. Il vit le Seigneur ayant à sa « droite la bienheureuse Vierge , et il lui semblait « que notre Dame était vêtue d'une chape de couleur « de saphir. Et, regardant tout autour de lui, il « voyait devant Dieu des religieux de tous les ordres, « mais il n'en voyait aucun du sien. Il se prit donc à « pleurer amèrement, et il n'osait s'approcher du « Seigneur ni de sa Mère. Notre Dame lui fit signe « avec la main de venir. Mais il n'osait point s'ap- « prêcher, jusqu'à ce que le Seigneur lui eût fait « signe à son tour. Il vint alors , et se prosterna de- « vant eux en pleurant amèrement. Le Seigneur lui « dit : — Pourquoi pleures-tu si amèrement? — Il « répondit : — Je pleure parce que je vois ici des « religieux de tous les ordres, et que je ne vois « personne du mien. — Et le Seigneur lui dit : — « Veux- tu voir ton ordre? — 11 répondit en trem- (( blant: — Oui, Seigneur. — Le Seigneur posa la main « sur l'épaule de la bienheureuse Vierge, et il dit au « bienheureux Dominique: — J'ai confié ton ordre à « ma Mère. — Il dit ensuite : — Veux-tu absoluu ment voir ton ordre? — Il répondit : Oui, Sei- « gneur. — A ce moment, la bienheureuse Vierge « ouvrit la chape dont elle paraissait revêtue, et l'é- « tendant sous les yeux du bienheureux Dominique, « de telle sorte qu'elle couvrait de son immensité « toute la céleste patrie , il vit sous elle une multi-

(( tude de ses Frères. Le bienheureux Dominique se « prosterna pour rendre grâces à Dieu el à la bien- »( heureuse Marie, sa Mère, et la vision disparut; il « revint à lui-même, et sonna la cloche des matines, « Lorsque les matines furent terminées, il convoqua « les Frères au chapitre, où il leur fit un beau dis- « cours sur l'amour et la vénération qu'ils devaient « avoir pour la bienheureuse Vierge, et il leur rap- « porta entre autres choses cette vision. A l'issue du « chapitre, il prit en particulier le frère que la bien- « heureuse Vierge n'avait point béni, et lui demanda « avec douceur s'il ne lui avait point caché quelque « péché secret; car ce même frère avait fait au bienu heureux Dominique une confession générale. Il u répondit : — Père saint, je n'ai rien sur la con- « science, si ce n'est que cette nuit, en m'éveillant, (( je me suis trouvé au ht sans aucun vêtement. — « Le bienheureux Dominique lui-même raconta cette « vision à la sœur Cécile et aux autres sœurs de « Saint-Sixte, comme si elle fût arrivée à un autre ; « mais les Frères qui étaient présents faisaient signe (' aux Sœurs que c'était à lui-même qu'elle était « arrivée. Ce fut à celte occasion que le bienheureux <v Dominique ordonna que les Frères , partout où ils u coucheraient, couchassent avec une ceinture et les u pieds chaussés (1). »

Le second dimanche de carême qui suivit la translation des Sœurs à Saint-Sixte, Dominique leur fit une prédication solennelle dans l'église, en présence

(1) Relation de la sœur Cécile, n. 7.

d'un grand concours de peuple, et il chassa le démon du corps d'une femme qui troublait l'assemblée par ses cris. Uae autre fois, s'étant présenté au tour du monastère sans être attendu, il demanda à la tourière comment se portaient les sœurs Théodora,Thédrana et Nimpha , et sur la réponse qu'elles avaient la fièvre, il dit à la tourière : « Allez les avertir de « ma part que je leur ordonne de ne plus avoir la (( fièvre (1). » La tourière y alla en effet, et des qu'elle leur eut intimé l'ordre du saint, elles se trouvèrent guéries.

« C'était l'habitude constante du vénérable père d'employer tout le jour à gagner des âmes, soit par d'assidues prédications, soit en confessant, soit par d'autres œuvres de charité. Le soir, il venait auprès des Sœurs, et leur faisait en présence des Frères un discours ou une conférence sur les devoirs de l'ordre; car elles n'eurent point d'autre maître qui les en instruisît. Or, un soir, il tarda plus que de coutume à venir, et les Sœurs, croyant qu'il ne viendrait pas, avaient déjà quitté la prière et étaient rentrées dans leurs cellules. Mais voilà que tout d'un coup les Frères sonnent la petite cloche qui donnait le signal aux Sœurs lorsque le bienheureux père venait les voir. Elles se hâtèrent de se rendre toutes à l'église, et, la grille ayant été ouverte, elles le trouvèrent qui était déjà assis avec les Frères, et qui les attendait. Le bienheureux Dominique leur dit : — Mes

(1) Rolalioii de la sœur Cécile , n. 9.

(( filles, j'arrive de la pêche, et le Seigneur m'a ence voyé un grand poisson. — Il disait cela de l'rèrc « Gaudion, qu'il avait reçu dans l'ordre, et qui était « le fils unique d'un certain seigneur Alexandre, « citoyen romain et homme magnifique. Il leur fit « ensuite une grande conférence qui leur causa « beaucoup de consolation. Après quoi il leur dit : « — Ce sera une bonne chose , mes filles , que nous « buvions un peu. — Et appelant frère Roger, le « cellerier, il lui ordonna d'aller chercher du vin et « une coupe. Le frère les ayant apportés , le bien- « heureux Dominique lui dit de remplir la coupe « jusqu'au bord. Ensuite il la bénit, en but le pre- « mier, et après lui tous les Frères qui étaient prête sents. Or ils étaient au nombre de vingt-cinq, tant « clercs que laïques, et ils burent tant qu'il leur « plut, sans que la coupe fût diminuée. Quand ils « eurent tous bu , le bienheureux Dominique dit : — « Je veux que toutes mes filles boivent aussi. — Et « appelant la sœur Nubia , il lui dit : — Allez au « tour, prenez la coupe, et donnez à boire à toutes « les Sœurs. — Elle y alla avec une compagne , et « prit la coupe pleine jusqu'au bord, dont pas une « goutte ne se répandit. La prieure but la premièro> « ensuite toutes les Sœurs, tant qu'elles voulurent, « et le bienheureux père leur répétait souvent : — « Buvez à votre aise, mes filles. — Elles étaient « alors au nombre de cent quatre, et burent toutes « et tant qu'il leur plut, et néanmoins la coupe dece meura pleine, comme si l'on n'eût fait que d'y (c verser le vin , et lorsqu'elle fut rapportée elle était

pleine jusqu'au bord. Cela fait, le bienheureux Dominique dit : — Le Seigneur veut que j'aille à Sainte-Sabine. — Mais frère Tancrède, prieur des Frères, et frère Odon, prieur des Sœurs, et tous les Frères, et la prieure avec les Sœurs, s'efforçaient de le retenir en lui disant : — Père saint, l'heure est passée, il est près de minuit, et il n'est pas expédient que vous vous retiriez. — Lui cependant refusait d'acquiescer à leurs prières , et disait : — Le Seigneur veut absolument que je parte, il enverra son ange avec nous. — Il prit donc pour compagnons frère Tancrède , prieur des Frères, et frère Odon, prieur des Sœurs, et se mit en chemin. Arrivés à la porte de l'église pour sortir, voilà que, selon la promesse du bienheureux Dominique , un jeune homme d'une grande beauté s'offrit à eux, tenant un bâton à la main et comme prêt à marcher. Alors le bienheureux Dominique fît passer devant lui ses compagnons; le jeune homme était en tête et lui le dernier, et ils parvinrent ainsi à la porte de l'église de Sainte-Sabine, qu'ils trouvèrent fermée. Le jeune homme qui les précédait s'appuya sur un côté de la porte, et elle s'ouvrit aussitôt ; il entra le premier, ensuite les Frères , et après eux le bienheureux Dominique. Puis le jeune homme sortit, et la porte se referma. Frère Tancrède dit au bienheureux Dominique: — Père saint, qui est ce jeune homme venu avec nous? — Il répondit: — Mon fils, c'est un ange du Seigneur, que le Seigneur a envoyé pour nous garder. — Les matines sonné-

« rent cependant, et les Frères descendirent au « chœur, surpris d'y voir le bienheureux Dominique « avec ses compagnons , et inquiets de savoir com- « ment il était entré les portes closes. Or il y avait « au couvent un jeune novice, citoyen romain, « nommé frère Jacques, qui, ébranlé par une vio- « lente tentation, avait résolu de quitter l'ordre après « matines, lorsqu'on ouvrirait les portes de l'église. « Dominique, qui en avait eu la révélation, fît venir « le novice à l'issue des matines, et l'avertit douce- « ment de ne pas céder aux ruses de l'ennemi, mais « de persister avec courage dans le service du Chrisf . « Le jeune homme, insensible à ses avis et à ses « prières, se leva, s'ôta l'habit de dessus le corps, et « lui dit qu'il avait absolument résolu de sortir. Le « très-miséricordieux père, touché de compassion, « lui dit : — Mon fils , attendez un peu , après cela « vous ferez ce que vous voudrez. — Et il se mit à « prier, prosterné par terre. On vit alors quels étaient « les mérites du bienheureux Dominique auprès de « Dieu, et combien facilement il pouvait obtenir de « lui ce qu'il souhaitait. En effet, il n'avait pas « achevé sa prière, que le jeune homme se jeta en « larmes à ses pieds, le conjurant de lui rendre « l'habit qu'il s'était ôté à lui-même dans la violence « de la tentation , et lui promettant de ne jamais « quitter l'ordre. Le vénérable père lui rendit donc « l'habit, non sans l'avertir encore de demeurer « ferme dans le service du Christ; ce qui arriva, car « ce religieux vécut longtemps dans l'ordre avec édic( fication. Le lendemain matin, le bienheureux Do-

<( minique retourna à Saint-Sixte avec ses compa- « gnons , et les Frères racontèrent en sa présence à « sœur Cécile et aux autres Sœurs ce qui était « arrivé, et le bienheureux Dominique confirma « leurs discours en disant : — Mes filles, l'ennemi de « Dieu voulait ravir une brebis du Seigneur, mais le « Seigneur l'a délivrée de ses mains (1). »

L'an 1575, sous le pontificat de Grégoire XIII, les religieuses de Saint-Sixte, chassées de leur retraite par l'air fiévreux de la campagne romaine, vinrent s'établir sur le Quirinal , au nouveau monastère de Saint-Dominique et de Saint-Sixte, emportant avec elles dans cette émigration l'image de la sainte Vierge. Saint-Sixte, dépouillé et abandonné, resta seul sous la garde de ses souvenirs. Ni marbres précieux , ni airain ciselé , ni colonnes ravies à l'antiquité profane par le christianisme, ni tableaux peints sur un plâtre immortel, rien de ce qui frappe les yeux n'y attire personne. Quand l'étranger, au retour du tombeau de Cécilia Métella et du bois de la nymphe Égérie , rentre à Rome par la voie Appienne, il découvre devant lui, sur sa droite, une sorte de masure grande et triste, surmontée d'un de ces clochers aigus , si rares dans les points de vue romains : il passe sans même en demander le nom. Que lui importe Saint -Sixte le Vieux? Ceux-là mômes qui cherchent avec amour la trace des saints, ne connaissent pas le trésor caché dans ces murailles à qui le temps a laissé leur humilité. Ils pas-

(1) Relation de la sœur Cécile, n. 6.

sent aussi sans que rien les avertisse d'un lieu qu'habita l'un des plus grands hommes du christianisme, et où il opéra tant de merveilles. La cour extérieure, l'église, les bâtiments du monastère, l'enclos subsistent encore, et jusqu'à la révolution française les maîtres généraux de l'ordre y avaient conservé un appartement. Le pape Benoît XIII, au dernier siècle, avait coutume d'y passer quelques jours du printemps et de l'automne, et il avait restauré l'église, qui tombait en ruine. Maintenant une manufacture de l'État occupe le corps du monastère , à la réserve de cette fameuse salle du chapitre où Dominique ressuscita trois morts. On y a élevé un autel à l'emplacement même où il offrit le saint sacrifice pour le jeune Napoléon. L'église est demeurée l'une des stations du clergé romain, qui, le mercredi de la troisième semaine de carême, vient y célébi'er l'office solennel du jour.

Sainte-Sabine a été plus heureuse. Dès l'an 1273, il est vrai, sous le pontificat de Grégoire X, elle a cessé d'être la résidence du maître général, qui s'est transporté au centre de Rome, dans le couvent de Sainte-Marie-sur-Minerve. L'Aventin est devenu aussi solitaire que la voie Appienne , et les oiseaux mêmes , ses premiers hôtes , ne l'habitent plus. Mais une colonie des enfants de Dominique n'a cessé de vivre à l'ombre des murs de Sainte-Sabine, protégée aussi par la beauté de son architecture. On voit dans l'église, sur un tronçon de colonne, une grosse pierre noire, que la tradition affirme avoir été jetée à Dominique parle démon, pour interrompre ses médi-

talions de la nuit. Le couvent possède aussi l'étroite cellule où il se retirait quelquefois , la salle où il donna l'habit à saint Hyacinthe et au bienheureux Ceslas, et dans un coin du jardin un oranger, plante par lui , tend ses pommes d'or à la pieuse main du citoyen et du voyageur.

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