CHAPITRE XV
CINQUIEME VOYAGE DE SAINT DOMINIQUE A ROME. — MORT DU BIENilEURELX REGINALD. — LE BIENHEUREUX JOURDAIN DE SAXE ENTRE DANS l'ordre.
C'était au fort de l'été de 1219 que Dominique, descendant une dernière fois les rampes escarpées des Alpes , revoyait la riche et vaste plaine destinée à posséder l'une des grandes parts de sa vie. La Vieille- Gastille avait nourri son enfance et sa jeunesse ; le Languedoc avait dévoré les plus belles années de sa maturité; Rome était le centre oîi l'avait sans cesse ramené l'ardeur de sa foi : la Lombardie devait être son tombeau. On ignore par quelle route il y rentra ; les historiens primitifs se taisent sur son itinéraire jusqu'à Bologne. Il fut reçu au couvent de Saint-Nicolas avec une immense joie par la multitude de Frères qui y vivaient sous le gouvernement de Reginald. Son premier acte fut un acte de désintéressement. Odéric Gallicani, ciloyen de Bolof^nc,
avait récemment donné aux Frères, en forme authentique, des terres d'une valeur considérable. Dominique déchira le contrat en présence de l'évêque, déclarant qu'il voulait que ses religieux mendiassent leur pain de chaque jour, et qu'il ne leur permettrait jamais d'amasser des possessions. Nulle vertu , en effet, ne lui était plus chère que la pauvreté. Il n'était couvert en toute saison que d'une seule tunique d'un tissu vil, avec laquelle il ne rougissait pas de se présenter devant les plus grands seigneurs. Il voulait que les Frères fussent vêtus comme lui, qu'ils habitassent de petites maisons, que même à l'autel ils ne se servissent ni de soie ni de pourpre , et qu'à part les calices , ils n'eussent aucun vase d'or ni d'argent. Il portait à table le même esprit de retranchement et de pénitence. On servait deux plats aux Frères; mais il ne mangeait que d'un seul. Rodolphe de Faënza, procureur du couvent de Bologne, racontait qu'ayant augmenté quelquefois l'ordinaire des religieux pendant le séjour de Dominique , le saint l'avait appelé et lui avait dit à l'oreille : « Pourquoi tuez-vous les Frères avec ces pitances (1)? » Quand le pain ou le vin manquait au couvent de Saint-Nicolas , ce qui arrivait de temps en temps , frère Rodolphe allait trouver Dominique. Le saint lui ordonnait de prier; il le suivait même à l'église pour prier avec lui, et la Providence faisait si bien, qu'elle arrangeait le dîner de ses enfants. Un jour de jeûne, toute la communauté étant déjà assise au ré-
(1) Actes de Bologne, déposilion de Rodolphe de Faënza , n. 2.
fecloire, frère Bonvisi vint dire à Dominique quil n'y avait absolument rien. Le saint leva les yeux et les mains au ciel d'un air gai, et rendit grâces à Dieu d'être si pauvre. Mais bientôt deux jeunes gens inconnus entrèrent au réfectoire, l'un portant des pains, l'autre des figues sèches, qu'ils distribuèrent aux religieux. Un autre jour qu'il n'y avait que deux pains au couvent, Dominique ordonna qu'on les rompît en petits morceaux, bénit la corbeille, et dit au servant de faire le tour du réfectoire en donnant à chaque frère deux ou trois de ces petits morceaux. Quand il eut fini, Dominique lui ordonna de faire un second tour, et de continuer jusqu'à ce que tous les Frères fussent rassasiés. Les Frères ne buvaient ordinairement que de l'eau; mais on tâchait d'avoir toujours un peu de vin pour les malades. Un jour l'infirmier vint se plaindre à Dominique que le vin des malades manquait, et il lui apporta le vase qui était vide. Le serviteur de Dieu se mit en prière, selon sa coutume, exhortant les autres par humilité à faire de même, et lorsque l'infirmier releva son vase , il était plein.
Les historiens n'ont dit qu'un mot pour exprimer la joie des Frères de Bologne à l'arrivée de Dominique ; mais on conçoit sans peine l'effet de sa présence au milieu de tous ces hommes qui ne le connaissaient point encore , et qui pourtant étaient ses fils. Ils voyaient de leurs yeux l'Espagnol qui les avait convertis à Dieu par la bouche d'un Français, et qui, ressuscitant les merveilles primitives de l'Église, avait réuni en une communauté d'apôtres des
chrétiens de toutes nations. Ils le voyaient, et ses vertus, ses miracles, sa parole, sa physionomie composaient un spectacle que leur imagination môme n'avait pu se figurer. Dans le peu de temps qu'il fut parmi eux, Dominique accrut encore leur sainte et nombreuse famille par l'ascendant qu'il exerçait au dehors aussi bien qu'au dedans. Rien ne fut singulier comme la prise d'habit d'Élienne d'Espagne. Il la raconte lui-même en ces termes : « Pendant que « j'étudiais à Bologne, maître Dominique y vint, et « il prêchait aux étudiants, ainsi qu'à d'autres per- « sonnes. J'allais me confesser à lui, et je crus re- « marquer qu'il m'aimait. Un soir que je me dispo- « sais à souper dans mon hôtel avec mes compa- « gnons , il envoya deux Frères pour me dire : — « Frère Dominique vous demande, et souhaite que « vous veniez sur-le-champ. — Je répondis quej'i- « rais aussitôt que j'aurais soupe. Ils répliquèrent (( qu'il m'attendait à l'instant même. Je me levai « donc, laissant tout là pour les suivre, et j'arrivai à « Saint-Nicolas, où je trouvai maître Dominique au « milieu de beaucoup de Frères. Il leur dit : — Apec prenez-lui comment on fait la prostration. — « Quand ils me l'eurent appris, je me prosternai , en « effet, avec dociUté, et il me donna l'habit de Frère « Prêcheur, en [me disant : — Je veux vous munir « d'armes avec lesquelles vous combattrez le démon (( tout le temps de votre vie. — J'admirai beaucoup « alors, et jamais je n'y ai pensé sans étonnement, « par quel instinct frère Dominique m'avait ainsi « appelé et revêtu de l'habit de Frère Prêcheur; car
K januiis je ne lui avais parlé d'entrer en religion, et » sans doute il agit de la sorte par quelque inspirait tion ou révélation divine (1). »
Ce que Dominique avait précédemment fait à Paris, il le fit à Bologne, c'est-à-dire qu'il envoya des Frères dans les principales villes de la iiaute Italie pour y prêcher et fonder des couvents. Il ne se départait point de sa maxime favorite, qu'il faut semer le grain, et non l'entasser. Milan et Florence reçurent alors des colonies de Frères Prêcheurs. Il jugea aussi à propos que Reginald quittât Bologne pour Paris. Il espérait beaucoup de son éloquence et de sa renommée pour achever de planter l'ordre en France. Les Frères de Bologne le virent s'éloigner avec un amer regret, pleurant d'être séparés sitôt des mamelles de leur mère. Ce sont les expressions du bienheureux Jourdain de Saxe, qui ajoute immédiatement : « Mais toutes ces choses arrivaient par « la volonté de Dieu. Il y avait je ne sais quoi de « merveilleux dans la manière dont le bienheureux « serviteur de Dieu Dominique dispersait çà et là u les Frères dans toutes les régions de l'Église dé u Dieu, malgré les représentations qu'on lui adres- « sait quelquefois, et sans que sa confiance fût ja- « mais obscurcie par l'ombre d'une hésitation. On « eût dit qu'il connaissait d'avance le succès, et que « l'Esprit-Saint le lui avait révélé. En effet, qui ose- « rait en douter? Il n'avait avec lui, dans le prin- « cipc, qu'un petit nombre de Frères, simples et
(1) Actes de Bolcg ne, dépoà'ilioa crÉlienne d'Espagne, n. 2.
a illcltrés pour la plupart, qu'il avait envoyés en « petits pelotons par toute l'Eglise , de sorte que les « enfants de ce siècle, qui jugent selon leur pruu dence, l'accusaient de détruire ce qui était com- « mencé plutôt que d'élever un grand édifice. Mais u il acconq:)agnail de ses prières ceux qu'il envoyait u ainsi, et la vertu du Seigneur se prêtait à les mul- « tiplier (I). »
Dominiciue partit lui-môme de Bologne vers la fin du mois d'octobre. 11 traversa l'Apennin dans la direction de Florence, et s'arrêta quelque temps sur les bords de l'Arno, où son ordre devait élever les célèbres couvents de Santa- Maria -Novella et de Saint-Marc. Les Frères y jouissaient dès lors d'une église, à côté de laquelle demeurait une femme nommée Béné, connue par les désordres de sa vie, et que Dieu avait châtiée en l'abandonnant aux atteintes sensibles du mauvais esprit. Cette femme, ayant entendu prêcher Dominique, se convertit, et les prières du saint la délivrèrent des obsessions qui la tourmentaient. Mais la paix même fut pour elle une occasion de rechute, et quand Dominique revint à Florence une année après , elle lui avoua le mauvais effet qu'avait produit en elle sa délivrance. Dominique lui demanda avec bonté si elle voulait retourner à son ancien état, et sur sa réponse, qu'elle s'abandonnait à Dieu et à lui , le saint pria le Seigneur de faire ce qui conviendrait le mieux à son salut. Au bout de quelques jours , le mauvais esprit
(1) Vie de sainl Dominique, chap. ii, ii. 'lii.
la tourmenta de nouveau, et le châtiment même de ses anciennes fautes devint pour elle une source de mérites et de perfection. Béné prit dans la suite le voile religieux, et s'appela sœur Bénédicte. On lit encore d'elle, qu'au retour de Dominique à Florence, elle se plaignit vivement à lui d'un ecclésiastique qui la persécutait à cause de son attachement pour les Frères. Cet ecclésiastique était irrité contre eux parce qu'on leur avait donné l'église dont il était auparavant chapelain. Dominique répondit à Béné : « Ayez patience , ma flUe , celui qui vous persécute « sera bientôt des nôtres, et il supportera dans « l'ordre de grands et longs travaux (1). » Prédiction qui fut vérifiée par l'événement.
Dominique trouva le souverain pontife à Viterbe. Honorius 111 lui accorda des lettres datées du lo novembre 1219, par lesquelles il recommandait les Frères aux évoques et prélats d'Espagne. Le 8 décembre suivant, détendit cette recommandation aux archevêques, évêques, abbés et prélats de toute la chrétienté. Le 17 du même mois, étant à Civita-Gastellana, il fit à Dominique et aux Frères la donation authentique du couvent de Saint-Sixte au mont Gœlius; car jusque-là Saint-Sixte n'était possédé par l'ordre qu'en vertu d'une concession verbale. Les sœurs de Saint-Sixte ne sont pas mentionnées dans l'acte, sans doute parce qu'elles ne formaient avec les Frères qu'un seul et même ordre, dont l'administration temporelle et spirituelle appartenait au maître général.
(1] Couslaulin d'Orvieto, Vie de sainl Dominique, n. 37.
Ce n'était pas la première fois que le suint patriarche voyait Viterbe. Trois années auparavant, lorsqu'il retournait on France après la confirmation de l'ordre, il y était venu avecle cardinal Capocci, qui lui donna sur une éminence voisine de la ville une chapelle et un monastère du nom de Sainte-Croix et une église qu'on bâtissait à côté par son commandement. Le cardinal avait été averti en songe d'élever cette église à la sainte Vierge, et l'amitié qui l'unissait à Dominique l'avait porté à la lui offrir avant qu'elle fût achevée, de peur que le temps ne trahît sa bonne volonté. Il n'eut pas, en effet, la satisfaction de la terminer; mais il en assura la possession à l'ordre avant sa mort, et elle est devenue, sous le nom de Notre-Dame de Gradi , l'un des plus illustres couvents de la province romaine. On y voit encore des restes de l'ancienne chapelle de Sainte-Croix, dans laquelle Dominique avait passé des nuits, et qui jusqu'au dernier siècle fut ornée des traces de son sang.
Dominique célébra à Rome les commencements de l'an 1220. Une phrase d'un historien nous apprend qu'il distribua aux Sœurs de Saint-Sixte des cuillers d'ébène qu'il leur avait apportées d'Espagne. Simplicité de ce grand homme! la pensée de faire plaisir à de pauvres religieuses l'avait préoccupé au sein des fatigues et des affaires d'un long voyage, et il leur avait apporté sur ses épaules, pendant une route de six à sept cents lieues, un souvenir de son pays. Je dis sur ses épaules, car jamais il ne souffrait qu'un autre que lui fût chargé de son bagage.
Cependant Reginald était arrivé à Paris, et il y annonçait l'Évangile avec toute l'autorité de son éloquence et de sa foi. Il était alors, après Dominique , l'astre le plus éclatant de la nouvelle religion. Tous les Frères avaient les yeux sur lui , et sans prévoir la mort trop prochaine de leur fondateur, ils voyaient avec joie qu'il n'était pas le seul capable de porter le fardeau de son œuvre. Mais Dieu trompa bientôt ces sentiments d'amour et d'admiration. Reginald fut atteint d'une maladie mortelle au moment où il inspirait de lui une plus grande attente que jamais. Le prieur de Saint-Jacques, Matthieu de France, vint l'avertir que l'heure du dernier combat approchait, et lui demanda s'il ne voulait pas permettre qu'on fît sur son corps les suprêmes onctions. « Je ne crains pas le combat, ré- « pondit Reginald, je l'attends avec joie. J'attends « aussi la Mère de miséricorde qui m'a oint à Rome « de ses propres mains , et en laquelle je me confie; « mais de peur que je ne paraisse mépriser l'onction « ecclésiastique, il me plaît aussi de la recevoir, et « je la demande (1). » Les Frères ne savaient point alors, du moins généralement, la manière mystérieuse dont Reginald avait été appelé à l'ordre; car il avait prié Dominique de n'en point parler de son vivant. Mais le souvenir de cette insigne faveur se présentant à son esprit à l'instant de la mort , il ne put s'empêcher d'y faire allusion, et la reconnaissance lui arracha un secret que son humilité avait
(1) Gérard de Frachet, fie des Frères, liv. V, chap. ii.
caché jusque-là. Il avait dit précédemment à Matthieu de France une autre parole que rhisloire a conservée. Celui-ci, qui l'avait autrefois connu dans le siècle, vivant avec toutes les aises de la célébrité et de la délicatesse, lui témoignait son étonnement de ce qu'il avait embrassé un institut aussi sévère : « C'est sans aucun mérite de ma part, répondit-il, « car je m'y suis toujours trop plu (1). » On ne sait pas le jour exact de sa mort; elle eut lieu à la fin de janvier ou au commencement de février de l'an 1220. Les Frères , qui n'avaient point encore chez eux le droit de sépulture, l'ensevelirent dans l'église de Notre-Dame-des-Champs, voisine de Saint-Jacques. Ses restes, déposés sous un monument, opérèrent des miracles, et furent pendant quatre cents ans l'objet d'un culte dont la tradition semblait devoir être ineffaçable. Mais l'an 1614, l'église de Notre- Dame-des-Champs ayant été donnée aux Carmélites delà réforme de sainte Thérèse, les religieuses transportèrent dans l'intérieur de leur cloître le corps de Reginald, et malgré leur vénération héréditaire pour lui, sa mémoire cessa peu à peu d'être populaire; elle devint, comme son tombeau, le secret de ceux qui connaissent et habitent en esprit l'antiquité. Aujourd'hui le tombeau même n'existe plus ; il a disparu avec l'église et le cloître de Notre-Dame-des-Champs : et le fondateur du couvent de Bologne, celui que les Frères appelaient leur bâton , que la sainte Vierge
(1) Le B. Jourdain de Saxe, Vie de saini Dominique, chap. III , p. 46.
avait appelé à la religion de sa propre bouche, qui avait reçu d'elle en ses membres une onction miraculeuse, qui avait donné sa dernière et sacrée forme à notre habit, le bienheureux Reginald enfin ne jouit nulle part d'aucun culte , pas même dans l'ordre des Frères Prêcheurs (1), dont il fut l'un des plus beaux ornements par la sainteté de sa vie, la puissance de sa parole, et le grand nombre d'illustres enfants qu'il lui engendra. Cette fécondité ne se tarit en lui qu'à la mort. La veille même de sa dernière et courte maladie, il poussait encore de sa tige de sublimes rejetons.
On se rappelle l'étudiant saxon que Dominique avait connu à Paris, et dont il n'avait point voulu hâter la vocation, toute visible qu'elle fût déjà. Pieginald avait été destiné à cueillir cette fleur précieuse que la main de Dominique avait respectée par une sorte de pressentiment délicat, pour honorer et consoler la fin prématurée d'un de ses plus dignes enfants. Voici comment Jourdain de Saxe raconte son entrée dans l'ordre et celle d'Henri de Cologne, son ami : « La nuit môme où l'âme du saint homme « Reginald s'envola au Seigneur, moi qui n'étais « point encore frère par l'habit, mais qui avais fait « vœu de l'être dans ses mains, je vis en songe les « Frères sur un vaisseau. Tout à coup le vaisseau « fut submergé, mais les Frères ne périrent point
(1) Ces paroles ne doivent s'entendre que du culte ratifié par l'Église; car le B. Reginald n'a pas cessé de jouir dans son ordre d'un culte vraiment ecclésiastique que l'on espère voir confirmé bientôt par le sainl-siégo.
« dans le naufrage : je pense que ce vaisseau élail « frère Reginalcl , regardé alors des Frères comme « leur bâton. Un autre vit en songe une fontaine « limpide qui cessait subitement de verser de l'eau , « et qui était remplacée par deux sources jaillis- « santés. En supposant que cette vision représentât « quelque chose de réel, je connais trop ma propre (( stérilité pour oser eji donner l'interprétation. Je « sais seulement que Reginald ne reçut à Paris que « la profession de deux religieux, la mienne et celle « de frère Henri, qui fut depuis prieur de Cologne, (( homme que j'aimais dans le Christ d'une affection « que je n'ai accordée aussi entière à aucun autre « hommCj vase d'honneur et de perfection tel , que « je ne me souviens pas d'avoir vu en cette vie une « plus gracieuse créature. Le Seigneur se hâta de le « rappeler à lui, et c'est pourquoi il ne sera pas inuu tile de dire quelque chose de ses vertus.
« Henri avait eu dans le siècle une naissance dis- « tinguée, et on l'avait nommé tout jeune chanoine « d'Utrecht. Un autre chanoine de la même église, « homme de bien et de grande religion, l'avait élevé « dès ses plus tendres années dans la crainte du « Seigneur. Il lui avait appris par son exemple à (( vaincre le siècle en crucifiant sa chair et en pra- (( tiquant les bonnes œuvres ; il lui faisait laver les « pieds des pauvres, fréquenter l'église, fuir le mal, « mépriser le luxe, aimer la chasteté : et ce jeune « homme, étant d'une nature excellente, se montra « docile au joug de la vertu; les bonnes œuvres « crûrent en lui aussi vite que l'âge, et on l'eût
« pris, à le voir, pour un ange en qui la naissance et « l'honnêteté n'étaient qu'une même chose. Il vint à « Paris, où l'étude de la théologie ne tarda pas de le « ravir à toute autre science, doué qu'il était d'un « génie naturel très-vif et d'une raison parfaitement « ordonnée. Nous nous rencontrâmes dans l'hôtel « que j'habitais , et bientôt la commensalité de nos « corps se changea en une douce et étroite unité de « nos âmes. Frère Reginald , d'heureuse mémoire, « étant venu aussi à la même époque à Paris, et y « prêchant avec force, je fus touché de la grâce, et « fis vœu au dedans de moi-même d'entrer dans son « ordre ; car je pensais y avoir trouvé un sûr chemin « de salut, tel qu'avant de connaître les Frères je me « l'étais souvent représenté. Celte résolution prise, « je commençai à désirer d'enchaîner au même vœu « le compagnon et l'ami de mon âme, en qui je « voyais toutes les dispositions de la nature et de la « grâce requises dans un prédicateur. Lui me refu- « sait, et moi je ne cessais de le presser. J'obtins « qu'il irait se confesser à frère Reginald , et lors- « qu'il fut de retour, ouvrant le prophète Isaïe par « manière de consultation, je tombai sur le passage « suivant : Le Seigneur m'a donné une langue sa- « vante pour que je soutienne par la parole celui « qui tombe; il m'éveille le matin pour que j'écoute « sa voix. Le Seigneur Dieu m'a fait entendre sa « voix, et je ne lui résiste point, je ne vais point en « arrière (1). Pendant que je lui interprétais ce
(1) Chap. I. , V. 4 , 5.
passage, qui répondait si bien à l'état de son cœur, et que, le lui présentant comme un avis du ciel, ( je l'exhortais à soumettre sa jeunesse au joug de ( l'obéissance, nous remarquâmes quelques lignes plus bas ces deux mots : Tenons -nous ensemble, qui nous avertissaient de ne point nous séparer ( l'un de l'autre, et de consacrer notre vie au même dévouement. Ce fut par allusion à cette circonstance que, lui étant en Allemagne et moi en Italie, il m'écrivit un jour : — Où est maintenant le tenons -nous ensemble? Vous êtes à Bologne et moi à Cologne! — Je lui disais donc : — Quel plus grand mérite, quelle plus glorieuse couronne que ;( de nous rendre participants de la pauvreté du ( Christ et de ses apôtres , et d'abandonner le siècle i par amour de lui! — Mais bien que sa raison le ( fît tomber d'accord avec moi, sa volonté lui persuadait de me résister.
« La nuit même où nous tenions ces discours, il ( alla entendre matines dans l'église de la bienheu- ( reuse Vierge, et il y demeura jusqu'à l'aurore, priant la mère du Seigneur de fléchir ce qu'il sentait de rebelle en lui. Et comme il ne s'apercevait ;< pas que la dureté de son cœur fût amollie par sa prière, il commença à dire en lui-même : Mainte- ( nant, ô Vierge bienheureuse, j'éprouve que vous ( n'avez point compassion de moi, et que je n'ai point ma place marquée dans le collège des pauvres du Christ! Il disait cela avec douleur, parce qu'il y avait en lui un désir de la pauvreté volontaire, et que le Seigneur lui avait une fois montré
« combien elle a de poids au jour du jut^cment. " La chose s'était ainsi passée. Il voyait en songe « le Christ sur son tribunal, et deux multitudes in- « nonibrables, l'une qui était jugée, l'autre qui jui( geait avec le Christ. Pendant que, sûr de sa con- « science, il regardait tranquillement ce spectacle, « l'un de ceux qui étaient à côté du juge étendit tout « à coup la main vers lui, et lui cria : — Toi qui es tt là-bas, qu'as-tu jamais abandonné pour le Sei- « gncur? — Cette question le consterna, parce qu'il « n'avait rien à y répondre, et c'est pourquoi il sou- « haitait la pauvreté , quoiqu'il n'eût pas le courage « de l'embrasser de lui-môme, et il se retirait de « l'église de Notre-Dame, triste de n'avoir point « obtenu la force qu'il avait demandée. Mais, à ce « moment, celui qui regarde d'en haut les humbles « renversa les fondements de son cœur : des ruis- « seaux de larmes arrivèrent à ses yeux; son âme « s'ouvrit et s'épancha devant le Seigneur; toute la « dureté qui l'opprimait fut brisée, et le joug du « Christ , auparavant si dur à son imagination , lui « apparut ce qu'il est réellement, doux et léger. Il « se leva dans le premier moment de son transport, « et courut chercher frère Reginald, entre les mains « duquel il prononça ses vœux. Il vint ensuite me « trouver, et pendant que je considérais sur son « angélique figure la trace des larmes, et que je lui (( demandais où il était allé, il me répondit : — J'ai « fait un vœu au Seigneur, et je l'accomplirai. — « Nous différâmes cependant notre prise d'habit « jusqu'au temps du carême, et nous gagnâmes
« dans l'intervalle un de nos compagnons, frère <- Léon, qui succéda depuis à frère Henri dans la « charge de prieur.
« Le jour étant venu où l'Eglise, par l'imposition « des cendres, avertit les fidèles de leur origine et « de leur retour à la poussière d'où ils sont sortis , « nous nous disposâmes à acquitter notre vœu. Nos « autres compagnons n'avaient aucune connaissance « de notre dessein, et l'un d'eux, voyant sortir frère « Henri de l'hôtel , lui dit : — Monsieur Henri , où « allez-vous?— Je vais, répondit-il, à Béthanie, « faisant allusion au sens hébraïque de ce nom, qui « veut dire maison d'obéissance. Nous nous ren- « dîmes, en effet, tous les trois à Saint-Jacques, et « nous entrâmes au moment où les Frères chantaient « Immulemur hahilu. Ils ne s'attendaient pas à « notre visite; mais, quoique imprévue, elle ne lais- « sait pas d'être opportune, et nous dépouillâmes « le vieil homme pour revêtir le nouveau, pendant « que les Frères chantaient la même chose que nous « faisions (l). »
Reginald ne vit pas de ses yeux la prise d'habit de Jourdain de Saxe et d'Henri de Cologne; il était retourné à Dieu avant d'avoir consommé cette dernière œuvre, semblable à l'aloès qui meurt en florissant et ne voit jamais ses fruits.
(1) Vie de saint Dominique , chap. m , n. 47 el suiv.