CHAPITRE XVI
PRF.Mir.R CIlAriTRi: GlNLn.VL DE L ORDRE. — SI JOUR DE SAINT DOMINIyUE EN I.OMBARDIE. — INSTITUTION DU TIERS ORDRE
Trois ans ne s'étaient pas écoulés depuis la dispersion des Frères à Notre-Dame-de-Prouille , et déjà ils possédaient des couvents en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, et jusqu'en Pologne. La bénédiction de Dieu leur avait donné grâce partout pour se multiplier et s'établir. Dominique, qui avait vu de ses yeux leurs progrès, et qui en avait hâté le cours par sa présence, crut que l'heure était venue de les faire jouir eux-mêmes du spectacle de leur force, non pour exciter en eux une vaine satisfaction, mais pour les encourager à de plus grands travaux, assurer leur unité, et mettre la dernière main à la législation qui les régissait. Il convoqua donc le chapitre général de son ordre à Bologne ; le jour marqué par la convocation était la Pentecôte de
l'an 1220. Lui-même quitta Rome à la fin de février ou au commencement de mars. Il passa quelques jours à Viterbe près du souverain pontife, qui lui donna de nouvelles marques de sa constante affection dans trois lettres qu'il écrivit coup sur coup aux peuples de Madrid, de Ségovie et de Bologne, pour les remercier de la charité qu'ils avaient témoignée aux Frères, et les exhorter à persévérer dans les mêmes sentiments. Ces lettres sont datées du 20, du 23 et du 24 mars. Il avait écrit, le 26 février précédent , aux religieux de Notre-Dàme-des-Champs de Paris, pour les féliciter d'avoir accordé la sépulture aux Frères dans leur église. Le 6 mai suivant, il les recommanda en termes très-vifs à l'archevêque de Tarragone, et le 12, il permit à des religieux de divers ordres de se joindre à Dominique pour exercer avec lui le ministère de la prédication.
Au jour de la Pentecôte, Dominique était à Bologne, entouré des Frères de Saint -Nicolas et des représentants de l'ordre entier. On ignore les noms de ceux qui étaient venus; on sait seulement que Jourdain de Saxe avait été envoyé de Paris avec trois autres Frères, peu de semaines après sa prise d'habit. Dominique se leva au milieu de cette assemblée, non plus simple prieur de quelques religieux, mais maître général d'un ordre répandu par toute l'Europe; non plus dans une simple église de village comme Prouille, mais au sein d'une grande et célèbre ville, le rendez-vous de la jeunesse cultivée des nations; non plus en butte aux doutes de ses propres amis, mais ayant assis son œuvre, et voyant
à côté de lui pour la défendre des hommes dont les chaires des universités regrettaient la voix. Il avait alors cinquante ans.
La première chose qu'il proposa au chapitre général fut de renoncer à tous les biens que l'ordre possédait, afin de ne plus vivre que d'aumônes au jour le jour. Cette résolution était déjà ancienne dans son esprit, et lors des délibérations qui avaient eu lieu à Prouille l'an 1216, les Frères l'avaient adoptée en principe, quoique ajournée pour l'exécution. Quant à Dominique personnellement, il avait toujours vécu de la charité publique depuis cette fameuse entrevue de Montpellier qui marquait le commencement de son apostolat, et où il avait été décidé que la pauvreté volontaire était la seule arme capable de vaincre l'hérésie. Mais autre chose était que quelques missionnaires vécussent en mendiant leur pain, autre chose de fonder un ordre stable sur les incertitudes quotidiennes de la mendicité. Toutes les traditions semblaient contraires à une construction si hardie. L'Église, dès qu'elle avait pu jouir du droit de propriété, en avait fait usage, afin d'être libre envers ses ennemis, libérale envers les pauvres, magnifique envers Dieu. Les solitaires mêmes de l'Orient vendaient et achetaient ; ils se faisaient gloire de vivre du travail de leurs mains. Fallait-il, parce qu'on avait abusé de la richesse, abuser aussi de la pauvreté? Si le siècle avait besoin d'un extrême exemple, était-il sage d'étendre à l'avenir une réponse destinée à des temps d'exception? Que ces raisons ou d'autres eussent touché Dominique, il est
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certain qu'il avait accepté pour son ordre des possessions territoriales, tout en gardant l'arrière-pensée de les abandonner un jour. On a dit que ses relations avec saint François d'Assise lui avaient inspiré l'idée de cet abandon, et il est vrai que saint François avait reçu de Dieu plus particulièrement la mission de ranimer dans l'Église l'esprit de pauvreté; mais, avant môme qu'il eût renoncé à tout pour suivre Jésus -Christ, déjà Dominique parcourait le Languedoc nu-pieds, couvert d'un cilice et d'une tunique rapiécée, et s'en remettant à la Providence de son pain de chaque jour. Les deux saints se virent à Rome pour la première fois au temps du quatrième concile de Latran, lorsqu'ils sollicitaient d'Innocent m l'approbation de leur ordre, et que tous deux avaient donné au monde, sans se connaître, le spectacle des mêmes vertus. Saint François d'Assise eut la gloire de n'hésiter jamais à faire de la mendicité le patrimoine de sa religion; Dominique, non moins austère envers lui-même, mais moins hardi à l'égard des autres, attendit de l'expérience la confirmation de ses plans de pauvreté, et eut la gloire d'abdiquer des biens tout acquis. Il les céda, du consentement du chapitre général , à des religieuses de divers ordres, et on établit par un décret perpétuel que désormais les Frères ne posséderaient rien en ce monde que leurs vertus. Dominique voulait aller plus loin, et que toute l'administration domestique fût laissée entre les mains des Frères convers, afin que les autres pussent vaquer sans aucun souci à la prière, à l'étude et à la prédication. Mais les Pères
du chapitre s'en défendirent par l'exemple récent des religieux de Grandmont, qu'un règlement semblable avait mis à la merci des laïques, et réduits à un état de servitude dégradant. Dominique se rangea à leur avis.
D'autres constitutions demeurées depuis en vigueur furent encore décrétées par le chapitre général; l'histoire ne s'en explique point, et les actes du chapitre ne sont pas non plus arrivés jusqu'à nous. Dominique supplia les Pères de le décharger du poids du gouvernement: « Je mérite, leur dit-il, « d'être déposé, car je suis inutile et attiédi (1). » Outre le sentiment d'humilité qui le faisait parler de la sorte, il n'avait pas perdu le désir d'achever sa vie chez les infidèles , et d'obtenir, en leur portant la vérité, cette palme du martyre dont son cœur avait toujours eu une ardente soif. Il avait dit plus d'une fois qu'il souhaitait d'être battu de verges et coupé en morceaux pour Jésus-Christ. S'épanchant avec frère Paul de Venise, il lui disait : « Quand nous « aurons réglé et formé notre ordre, nous irons chez « les Cumans; nous leur prêcherons la foi du Christ, « et nous les gagnerons au Seigneur (2). »
Or ce moment lui paraissait venu. N'avait-il pas réglé et formé son ordre? Ne le voyait-il pas de ses yeux comme un cep mûri? Quoi de mieux à faire que d'offrir les restes de son corps et de son âme en sacrifice? Mais les Pères ne voulurent point entendre
(1) Actes de Bologne, déposition de Rodolphe de Faënza , n. 4. (2] Id., déposition de Paul de Venise, n. 3.
parler de sa démission. Loin d'y consentir, ils le confirmèrent à l'cnvi dans la charge de maître général, et ajoutèrent à l'autorité du Siège Apostolique, de qui il la tenait, le lustre d'une libre cl unanime élection. Dominique obtint que du moins son pouvoir serait limité par des magistrats appelés définiteurs, lesquels, au temps du chapitre, auraient le droit d'examiner et de régler les affaires de l'ordre, et même de déposer le maître général, s'il venait à prévariquer. Ce remarquable statut fut approuvé dans la suite par Innocent IV. Le chapitre se sépara après avoir décrété qu'il se réunirait tous les ans, une année à Bologne, et l'autre année à Paris, alternativement. Néanmoins, par une exception immédiate, on désigna Bologne pour la prochaine assemblée.
La haute Italie était l'un des points de l'Europe que l'hérésie avait le plus travaillé. Exposée aux contacts de l'Orient et aux influences schismatiques des empereurs d'Allemagne, elle avait subi dans sa fidélité à l'Église une notable altération. Dominique crut donc utile de l'évangéliser. Il la parcourut presque tout entière dans l'été de 1220. Mais les historiens contemporains, qui nous apprennent ce fait, ne le confirment par aucun détail. La plupart des villes de la Lombardie réclament l'honneur d'avoir possédé et entendu le saint patriarche , et leurs annales, écrites longtemps après, contiennent sur son séjour quelques anecdotes dont l'authenticité n'est pas suffisamment prouvée. Il est certain qu'il visita Milan et y tomba malade. Frère Bonvisi, dont il était accompagné dans ce voyage, parle ainsi de sa
constance à souffrir. « Lorsque j'étais à Milan avec « frère Dominique, il eut des accès de fièvre; je le « gardais pendant ce temps-là, et je ne l'entendis « jamais se plaindre. Il était en prière et en contem- « plation, ce que je pouvais juger à certains signes <( qui paraissaient sur son visage et que je connais- « sais bien, parce que toutes les fois qu'il priait et (( contemplait, je les avais remarqués en lui. Dès u que l'accès de fièvre était passé , il commençait « à parler de Dieu aux Frères; il lisait ou se fai- « sait lire; il louait le Seigneur, et se réjouissait « de sa maladie, chose qui lui était ordinaire dans (( les tribulations bien plus que dans la prospé- « rite (1). »
A Crémon«, Dominique se rencontra avec saint François d'Assise. Pendant qu'ils conversaient ensemble, quelques Frères de Saint-François s'approchèrent et dirent : « Nous manquons d'eau pure au i( couvent, et c'est pourquoi nous vous prions, vous « qui êtes nos pères et les serviteurs de Dieu, d'in- « tercéder auprès du Seigneur, afin qu'il bénisse « notre puits, dont l'eau est trouble et corrompue. » Les deux patriarches se regardèrent, chacun invitant l'autre par son regard à répondre; alors Dominique dit aux Frères : « Puisez de l'eau , et apportcz-la- « nous. )) Ils allèrent en chercher dans un vase et ils l'apportèrent, et Dominique dit à François : « Père, bénissez cette eau au nom du Seigneur. » François répondit : « Père , bénissez-la vous-même ,
(1) Actes de Bologne, déposition de Bonvisi, n. 3.
« car vous êles le plus grand (1). » Cette pieuse contestation dura entre eux; à la fin Dominique, vaincu par François, fit le signe de la croix sur le vase, et ordonna qu'on versât l'eau dans le puits, dont la source fut purifiée pour toujours.
A Modène, un chanoine français qui allait à Rome vint le trouver à l'issue d'une prédication, et lui confessa qu'il désespérait de son propre salut, à cause d'une tentation contre la chasteté qu'il n'avait jamais pu vaincre. « Ayez courage, lui répondit le saint, « reprenez confiance en la miséricorde de Dieu; je « vous obtiendrai de lui le don de continence (2). » Le chanoine se retira guéri.
Dominique avait coutume de visiter les monastères qu'il rencontrait sur son chemin. Il s'arrêta , entre autres, à celui de Colombe, dans le Parmesan, et on conjecture que c'est là qu'il faut placer un trait de bonté qu'un historien raconte en ces termes : « Dominique arriva un soir à l'entrée d'un couvent « dont tous les religieux étaient déjà au lit. Craic( gnant de les troubler, il se coucha devant la porte « avec son compagnon, et pria le Seigneur de pource voir à leurs besoins sans éveiller les moines. Au « même instant, ils se trouvèrent tous les deux dans « l'intérieur (3). » Colombe était un célèbre monastère de l'ordre de Cîteaux fondé par saint Bernard
(1) Pierre Cali , Vie de saint Dominique , n. 21.
(2) Le B. Humbert, Vie de saint Dominique , n. 51.
(3) Rodrigue de Cerrat, Vie de saint Dominique , n. 31.
lui-même; il fut ruiné par l'empereur Frédéric II, en 1248.
Dominique était de retour à Bologne au jour de l'Assomption. Cette date est constatée par la prise d'habit de Conrad le Teutonique. Conrad était un docteur de l'université de Bologne, si fameux en ce temps-là par sa science et sa vertu, que les Frères désiraient ardemment de le compter parmi les hommes remarquables qui avaient embrassé leur religion. La veille donc de l'Assomption de la bienheureuse Vierge, Dominique s'entretenait confidemment avec un religieux de l'ordre de Cîteaux qui fut depuis évoque d'Alatri , et qui était alors prieur du monastère de Casemare. Dominique l'avait connu à Rome, et s'était pris pour lui d'une grande affection. C'est pourquoi, lui ouvrant son cœur ce soir-là, il lui dit dans l'entraînement de la conversation : « Je « vous avoue, prieur, une chose que je n'ai encore « dite à personne, et dont je vous prie de me garder « le secret jusqu'à ma mort, c'est que jamais en « cette vie Dieu ne m'a rien refusé de ce que je lui « ai demandé. » Le prieur entra dans une grande admiration à ce discours, et sachant le désir qui pressait les Frères au sujet de maître Conrad le Teutonique , il lui dit : « S'il en est ainsi , père, pour- « quoi ne demandez-vous point à Dieu qu'il vous « donne maître Conrad , dont je vois que les Frères « envient si passionnément la possession? » Dominique lui répondit : « Mon bon frère , vous parlez u là d'une chose bien difficile à obtenir ; mais si « vous voulez cette nuit prier avec m.oi, j'ai con-
« fiance au Seigneur qu'il nous accordera la grâce « que vous souhaitez (1). » Après les complies, le serviteur de Dieu resta donc dans l'église, selon sa coutume, et le prieur de Gasemare avec lui. Ils assistèrent ensuite aux matines de l'Assomption, et, le jour étant venu, à l'heure de prime, pendant que le chantre entonnait le Jam Iv.cis orto sidère, on vit entrer dans le chœur maître Conrad, qui se jeta aux genoux de Dominique et lui demanda instamment l'habit. Le prieur de Gasemare, fidèle au secret qu'il avait promis, ne raconta cette histoire qu'après la mort de Dominique, auquel il survécut plus de vingt ans. Il avait craint d'abord de mourir le premier, et il en fit au saint l'observation : mais celui-ci l'assura qu'il n'en serait rien.
Parmi ceux que Dominique reçut encore dans l'ordre à cette époque, on remarque Thomas de Fouille. C'était un jeune homme d'une si grande innocence et simplicité de mœurs, que le saint l'aima tendrement, et on l'appelait son fils. Quelques-uns des anciens compagnons du nouveau religieux, indignés de l'avoir perdu, l'attirèrent hors du couvent, et se mirent à lui arracher les habits de l'ordre. On courut en avertir Dominique, qui entra aussitôt dans l'église pour prier; et lorsque les ravisseurs, ayant ôté à frère Thomas jusqu'à sa chemise de laine, s'efforçaient de lui en passer une de toile, leur victime poussa des cris lamentables, disant qu'il se sentait brûler, et il n'eut pas de repos qu'on ne l'eût
[I) Le B. Humbert, Vie de saint Duiainiqae , n. oO.
reconduit au bercail, revelu des rudes et doux habits dont on l'avait dépouillé. Un fait à peu près seml)lable arriva pour un jurisconsulte de Bologne. Ses amis entrèrent à main armée dans le cloître de Saint- Nicolas pour l'enlever. Les Frères voulaient aller quérir quelques chevaliers , amis de l'ordre , pour opposer la force à la force; mais Dominique leur dit: « Je vois plus de deux cents anges autour de l'é- « glise, que le Seigneur a destinés à la défense des « Frères (1). »
Le serviteur de Dieu prêchait fréquemment à Bologne, et la vénération qu'on y avait pour lui était si grande, que le peuple, au lieu de l'attendre à l'église où le discours était annoncé, allait le chercher à Saint-Nicolas et l'accompagnait jusqu'au lieu de la station, Unjour quela foule était venue le prendre, deux étudiants s'approchèrent, et l'un d'eux lui dit : « Je vous prie de demander à Dieu pour moi la ré- « mission de mes péchés; car je m'en repens, si je « ne me trompe, et je les ai tous confessés. » Dominique, qui était encore dans l'église, s'approcha d'un autel, y fit une courte prière, et, revenant au jeune homme, lui dit : « Ayez confiance, et persévérez « dans l'amour de Dieu, il vous a remis vos fautes. » L'autre étudiant, qui entendait cela, s'approcha plus près du saint, et lui dit à son tour : « Père, priez « aussi pour moi, car j'ai confessé tous mes péchés.» Dominique s'agenouilla de nouveau à l'autel et y
(i) Thierry d'Apolda, Vie de saint Duinuiiquc , chap. xvn, u. 209.
pria. Mais de retour vers le jeune homme, il lui dit: « Mon fils, n'essayez pas de tromper l.Meu, votre « confession n'a point été entière; il y avait un péché « que vous avez tu sciemment par une mauvaise « honte. » Et, le tirant à part, il lui dit quel.élail ce péché qu'il avait rougi d'avouer. L'étudiant répondit : « Père, cela est ainsi, pardonnez-moi (1). » Dominique lui parla encore quelque temps, et il partit ensuite avec le peuple qui l'altendait.
Cet esprit de prophétie était habituel chez lui. Il rencontra une fois un frère qui allait en mission. Il l'arrêta, et, après quelques moments d'entretien, averti intérieurement que ce frère était en faute, il lui demanda s'il n'avait pas d'argent sur lui. Le frère l'avoua humblement, Dominique lui ordonna de le jeter sur-le-champ, et lui imposa une pénitence. Car il ne laissait jamais aucune faute impunie. « Il était , dit Thierry d'Apolda , le premier à obser- « varies statuts de l'ordre, et il ne négligeait rien « pour qu'ils fussent religieusement et entièrement « observés par tous. Si quelquefois, par suite de la « fragilité humaine, quelqu'un des Frères manquait « à son devoir, il ne lui épargnait pas la correction : « mais il tempérait si bien la sévérité par la douce ceur, que le coupable était puni sans que l'homme « fût troublé. Il ne reprenait pas toujours immédia- (( ment celui qui tombait; il passait sans faire sem- « blant de s'apercevoir de la faute , et lorsqu'une « occasion favorable se présentait, il disait au délin-
(!; Pierre Cali, Vie de saint Dominique , n. 18.
« quant : — Mon frère, vous n'avez pas bien fait <( telle chose, rendez gloire à Dieu et confessez votre « péché. — Et de même qu'il se montrait père par « la correction, il ouvrait aussi des entrailles de « mère à ceux qui étaient affligés. Nulle parole n'é- « tait plus douce et plus rassurante que la sienne , « et ceux qui venaient chercher en lui le remède à « leurs troubles ne se retiraient jamais sans être « consolés. Il gardait l'âme des Frères comme la « sienne propre, les maintenant dans la pratique de « toute honnêteté et de toute religion. C'est pour- « quoi, comme il est écrit que la démarche de « l'homme, et le rire de ses lèvres, et le vêtement de « son corps parlent de lui, s'il voyait quelqu'un des (( Frères manquer dans son habit à la forme ou à « la pauvreté religieuse, il ne le supportait point. « Chaque jour, à moins d'un grand empêchement, « il faisait aux Frères un sermon ou une conférence, « et il leur parlait avec tant de foi et tant de larmes, « qu'il excitait en eux la grâce de la componction. « Nul ne fut semblable à lui pour toucher le cœur « des Frères (1). »
Selon le même historien, il y avait trois choses que Dominique recommandait par-dessus tout à ses enfants : c'était de parler toujours de Dieu ou avec Dieu, de ne jamais porter d'argent en voyage, et de ne point recevoir de possessions temporelles. Il les exhortait incessamment à étudier et à annoncer la parole de Dieu. Il discernait ceux qui avaient du
(1) Vie de saint Dominique , cliap. xvi, n. 186 et 187.
talent pour la chaire, et ne pouvait souffrir qu'ils fussent appliqués à d'autres travaux.
Ainsi qu'il est arrivé à tous les saints, Dominique exerçait une grande puissance sur l'esprit de ténèbres. Il le chassa plusieurs fois du corps des Frères. 11 le voyait se présenter à lui sous des formes diverses, tantôt pour le détourner de sa méditation, tantôt pour le troubler pendant qu'il prêchait. J'emprunte à Thierry d'Apolda l'histoire suivante : « Un « jour que le saint, sentinelle vigilante, faisait le « tour de la cité de Dieu, il rencontra le démon qui « rôdait dans le couvent comme une bête dévorante; « il l'arrêta et lui dit : — Pourquoi rôdes-tu de la « sorte? — Le démon répondit : — A cause du bé- « néfice que j'y trouve. — Le saint lui dit : — Que « gagnes-tu au dortoir? — Il répondit : — J'ôte aux u Frères le sommeil, je leur persuade de ne point se « lever pour l'office, et, quand cela m'est permis, je « leur envoie des songes et des illusions. — Le « saint le conduisit au chœur et lui dit : — Que « gagnes-tu dans ce saint lieu? — Il répondit: — Je « les fais venir tard, sortir tôt, et s'oublier eux- « mêmes. — Interrogé au sujet du réfectoire, il ré- « pondit : — Qui ne mange plus ou moins qu'il ne « faut? — Mené au parloir , il dit en riant : — Ce « lieu-ci est à moi ; c'est le lieu des rires , des vains « bruits , des paroles inutiles. — Mais quand il fut « au chapitre, il commença à vouloir s'enfuir, en dite sant : — Ce lieu m'est en exécration, j'y perds « tout ce que je gagne ailleurs ; c'est ici que les « Frères sont avertis de leurs fautes , qu'ils s'ac-
« cusent , qu'ils font pénitence , et qu'on les ab- « sout (1). »
Dominique, en parcourant la Lombardic, avait vu de bien tristes signes de l'affaiblissement de la foi. En un grand nombre de lieux, les laïques s'étaient emparés du patrimoine de l'Église, et, sous prétexte qu'elle était trop riche, tout le monde la pillait. Le clergé, réduit à une pauvreté dégradante, ne pouvait plus pourvoir aux magnificences du culte ni exercer envers les pauvres le devoir de la charité, et l'hérésie, qui avait engendré la spoliation, en naissait à son tour comme moyen de la justifier. Il n'y a pas pour l'Église de pire situation que celle-là. Les biens qu'elle a perdus lui font de ceux qui les possèdent d'implacables ennemis; l'erreur se transmet comme une condition de la propriété, et le temps, qui efface tout, semble impuissant contre cette alliance des intérêts de la terre avec l'aveuglement de l'esprit. Dominique, fondateur d'un ordre mendiant, avait plus de droits que personne de s'opposer à une aussi effroyable combinaison du mal. Il institua, pour y résister, une association à laquelle il donna le nom de Milice de Jésus-Christ (2). Elle était com-
(1) Vie de saint Dominique , chap. xv, n. 174 et 175.
(2) Les historiens ne sont pas d'accord sur l'époque oîi fut instituée la Milice de Jésus-Christ. Les uns la font remonter au temps du séjour de saint Dominique en Languedoc; les autres la placent au temps de son séjour en Lombardie. Nous adoptons ce dernier sentiment, qui est appuyé sur le texte le plus ancien que l'on possède à ce sujet. On y lit : « Cetto iniquité <i régnait en beaucoup d'endroits d'Italie; ce que voyant avec
posée de gens du monde, des deux sexes, qui s'engageaient à défendre les biens et la liberté de l'Église par tous les moyens en leur pouvoir. Leur habit, resté le même pour la forme que celui du monde, s'en distinguait par les couleurs dominicaines, le blanc, symbole de l'innocence, et le noir, symbole de la pénitence. Sans être liés par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, ils participaient autant que possible à la vie religieuse. Ils observaient des abstinences , des jeûnes , des veilles, et remplaçaient par un certain nombre de Pater noster et d'Ave Maria la récitation de l'office divin. Ils avaient, sous l'autorité de l'ordre, un prieur de leur choix; ils s'assemblaient à des jours fixes dans une église des Frères Prêcheurs pour y entendre la messe et le sermon. Quand Dominique eut été mis au rang des saints, les Frères et les Sœurs de l'association prirent le titre de Milice de Jésus- Christ et du bienheureux Dominique. Plus tard , ce qu'il y avait de militant dans cette appellation disparut avec les causes publiques du combat, et l'association demeura consacrée aux progrès de l'homme intérieur sous le nom de Frères et Sœurs de la Pénitence de Saint-Dominique. C'est sous ce nom que M union de Zamora , septième maître général des
« peine le saint père Dominique, lui qui avait choisi pour lui « et les siens l'extrême pauvreté, commença de travailler au « recouvrement des biens de l'Eglise. » Et plus bas : « Après « que le bienheureux Dominique eut ainsi réglé cette associa- « tion, il s'en alla au Seigneur. » (Le B. Raymond de Capoue , Vie de sainte Catherine de Sienne, part. I, chap. viii.J
Frères Prêcheurs, la confirma et en modifia les règlements. Les papes Grégoire IX, Honorius IV, Jean XXII et Boniface IX lui accordèrent des privilèges à différentes époques , et le pape Innocent Vil en approuva la règle, telle que l'avait écrite Munion de Zamora. Sa bulle est de l'an 1405, et fut promulguée en 1439 par Eugène IV.
La Milice de Jésus-Christ était le troisième ordre institué par Dominique, ou plutôt le troisième rameau d'un seul ordre qui embrassait dans sa plénitude les hommes, les femmes et les gens du monde. Par la création des Frères Prêcheurs, Dominique avait tiré du désert les phalanges monastiques, et les avait armées du glaive de l'apostolat; par la création du tiers ordre, il introduisit la vie religieuse jusqu'au sein du foyer domestique et au chevet du lit nuptial. Le monde se peupla de jeunes filles, de veuves, de gens mariés, d'hommes de tout état qui portaient publiquement les insignes d'un ordre religieux , et s'astreignaient à ses pratiques dans le secret de leurs maisons. L'esprit d'association qui régnait au moyen âge, et qui est celui du christianisme, favorisa ce mouvement. De même qu'on appartenait à une famille par le sang, à une corporation par le service auquel on s'était voué , à un peuple par le sol, à l'Église par le baptême, on voulut appartenir par un dévouement de choix à l'une des glorieuses milices qui servaient Jésus- Christ dans les sueurs de la parole et de la pénitence. On revêtait les livrées de Saint -Dominique ou de Saint-François; on se greffait sur l'un de ces deux
troncs, pour vivre de leur sève tout en conservant sa propre nature; on fréquentait leurs églises, on participait à leurs prières, on les assistait de son amitié, on suivait d'aussi près que possible la trace de leurs vertus. On ne croyait plus qu'il fallait fuir du monde pour s'élever à l'imitation des saints : toute chambre pouvait devenir une cellule, et toute maison une thébaïde. A mesure que l'âge et les événements de la vie dégageaient le chrétien du pesant fardeau de la chair, il sacrifiait au cloître une plus grande portion de lui-même. Si la mort d'une épouse ou d'un enfant venait à tout briser autour de lui; si une révolution le précipitait des honneurs dans l'exil et l'abandon, il avait une autre famille prête à le recevoir dans ses bras , une autre cité dans laquelle le droit de bourgeoisie lui était acquis. Il passait du tiers ordre à l'ordre complet, comme on passe de la jeunesse à la virilité. L'histoire de cette institution est une des plus belles choses qu'on puisse lire. Elle a produit des saints sur tous les degrés de la vie humaine, depuis le trône jusqu'à l'escabeau, avec une telle abondance, que le désert et le cloître pouvaient s'en montrer jaloux. Les femmes surtout ont enrichi les tiers ordres du trésor de leurs vertus. Trop souvent enchaînées dès l'enfance à un joug qu'elles n'ont point souhaité, elles échappaient à la tyrannie de leur position par l'habit de Saint- Dominique ou de Saint-François. Le monastère venait à elles, puisqu'elles ne pouvaient aller chercher le monastère. Elles se faisaient, dans quelque réduit obscur de la maison paternelle ou conjugale, un
sanctuaire mystérieux, tout plein de l'époux invisible qu'elles aimaient uniquement. Qui n'a entendu parler de sainte Catherine de Sienne et de sainte Rose de Lima , ces deux étoiles dominicaines qui ont éclairé deux mondes? Qui n'a lu la vie de sainte Elisabeth de Hongrie, la franciscaine? Ainsi l'esprit de Dieu prend cœur à son ouvrage avec le temps; il proportionne les miracles aux misères; après avoir fleuri dans les solitudes, il s'épanouit sur les grands chemins.
CPIAPITRE XVII
SIXIEME ET DERNIER VOYAOE DE SAINT DOMINIQUE A ROME. — DEUXIÈME CHAPITRE GÉNÉRAL. — MALADIE ET MORT DU SAINT PATRIARCHE
Avec la création du tiers ordre la carrière de Dominique était achevée. Il ne lui restait plus qu'à faire ses adieux à tout ce qu'il avait aimé sur la terre, et Rome occupait sans doute la première place dans ses affections. C'était là qu'il était venu avec Azévédo, son premier ami, lorsque sa vie publique n'était point encore commencée; là qu'il était retourné pour obtenir l'approbation et la confirmation de son ordre; là qu'il avait édiflé Saint -Sixte et Sainte-Sabine, planté le centre de son ordre, exercé la charge de maître du sacré palais , obtenu la confiance de deux grands papes, ressuscité trois morts, et vu s'élever jusqu'au triomphe la vénération que le peuple avait pour lui; là que résidait dans une in-
faillible majesté le vicaire de Celui qu'il avait aime et servi tous les jours de sa vie. Pouvait-il mourir sans avoir reçu de lui une dernière bénédiction? Pouvait-il fermer les yeux sans les avoir jetés encore une fois sur les collines de la sainte cité? Pouvait-il croiser ses mains pour jamais avant d'avoir offert un sacrifice suprême sur les autels des apôtres Pierre et Paul? Pouvait-il livrer ses pieds à l'immobilité avant d'avoir foulé, pour n'y plus revenir, les sentiers de l'Aventin et du Gœlius? Rome ouvrit donc une sixième fois ses entrailles de mère au grand homme qu'elle avait enfanté dans sa vieillesse, et qui devait lui susciter des fils et des fidèles jusqu'en des mondes dont le nom n'était pas encore connu. Honorius III lui donna dans plusieurs diplômes de nouvelles marques de sa sollicitude et de sa souveraine paternité. Par le premier, daté du 8 décembre 1220, il relevait quelques-uns des Frères de l'irrégularité qu'ils avaient encourue pour une réception peu canonique des ordres sacrés. Par trois autres, des 18 janvier, 4 février et 29 mars de l'année suivante, il recommandait les Frères Prêcheurs à tous les prélats de la chrétienté. Un autre, du 6 mai, leur permettait d'offrir le saint sacrifice sur un autel portatif, en cas de besoin. C'est la dernière page qu'Honorius III ait signée en faveur de l'ordre du vivant de son fondateur; pontife qui eut la gloire singulière de voir fleurir sous son règne saint Dominique et saint François , et de ne point se montrer par ses actes indigne de cette grâce du Ciel. Pendant que Dominique faisait ses adieux à Rome,
la Providence lui envoya, dans la personne de Foulques , évoque de Toulouse , le plus vieil ami qui lui fût resté. Foulques représentait à lui seul ces temps du Languedoc déjà si loin, l'érection de Notre-Damede-Prouille et de Saint-Romain de Toulouse , tous les bienfaits et tous les souvenirs qui entouraient le berceau des Frères Prêcheurs. Combien dut être douce la conversation de ces deux hommes! Dieu avait couronné par un succès inouï tant de vœux secrets qu'ils avaient autrefois formés ensemble; ils voyaient l'office de la prédication relevé dans l'Église par un ordre religieux déjà répandu d'un bout de l'Europe à l'autre , eux qui avaient parlé tant de fois de la nécessité de rétablir l'apostolat. La part qu'ils avaient eue à ce grand ouvrage ne les tentait point d'orgueil; mais ils sentaient avec plus de joie la gloire de l'Église , parce qu'ils avaient senti ses maux avec plus de douleur. Foulques, qui n'avait point été le principal instrument du dessein de Dieu, n'en concevait aucune tristesse. Il avait été supérieur, dès le commencement , à l'aiguillon secret de la jalousie, et son âme épiscopale avait méprisé les appréhensions trop naturelles au pouvoir à l'égard des choses qu'il n'accomplit pas de ses propres mains. Il avait laissé faire le bien et il avait aidé à le faire, ce qui est plus difficile encore que de le faire soi-même. Sa couronne était pure, son cœur content. Pour Dominique, que pouvait-il souhaiter de plus? 0 moment heureux, où le chrétien, au bout de sa course, se rend le témoignage d'avoir accompli la volonté de Dieu , et où il épanche la paix qu'il a
gagnée à son service dans le cœur d'un autre chrétien, son compagnon et son ami! Un acte nous est resté de cet embrassemcnt de Foulques et do Dominique, sorte de testament dont la lecture nous consolera de ne pouvoir entendre plus distinctement leurs derniers entretiens.
« Au nom du Seigneur, soit connu à tous ceux qui « verront la présente page, que nous. Foulques, « évêque de Toulouse par la grâce de Dieu, nous « donnons en notre nom et au nom de nos succes- « seurs, pour la rémission de nos péchés, la défense « de la foi catholique, et l'utilité de tout le diocèse « de Toulouse, à vous, cher Dominique, maître de « LA PRÉDICATION, aiusi qu'à vos successeurs et aux « Frères de votre ordre, l'église de Notre-Dame-de- « Fanjeaux, avec toutes les dîmes et tous les droits « qui en dépendent, tant ceux qui appartiennent à (( notre personne, que ceux de la fabrique et du cha- « pelain de l'église : sauf la réserve pour nous et « nos successeurs du droit cathédratique, de celui « de procuration , et de la charge d'àmes que nous « confierons au prêtre qui nous sera présenté par le « maître de Tordre, ou par le prieur établi dans cette « église, ou par les Frères. Et nous, Dominique,
« MAÎTRE DE LA PRÉDICATION, pOUr nOUS, nOS SUCCOS-
« seurs et les Frères de l'ordre , nous abandonnons « à vous, Foulques, évêque, et à vos successeurs, la « sixième partie des dîmes de toutes les églises pa- « roissiales du diocèse de Toulouse, que vous nous « aviez autrefois accordée du consentement des cha- « noines de Saint-Étienne; nous renonçons à perpé-
« tuité à celle donation, el à la réclamer jamais en « vertu des lois et des canons (1). »
Cet acte est daté de Rome, le 17 avril 1221. Trois sceaux y sont attachés, celui de la cathédrale de Saint-Étienne , celui de Foulques et celui de Dominique. Le sceau de Dominique le représente debout en habit de Frère Prêcheur, un bâton à la main ; tout autour sont gravés ces mots : Sceau de Dominique , ministre des prédications. On voit par là que le titre magnifique de maître de la prédication , qui lui est attribué dans le corps de l'acte, n'était pas de son choix, mais un hommage de Foulques, qui ne pouvait exprimer plus grandement ce qu'il pensait do son ami. Le souverain pontife dans ses bulles et ses lettres n'avait jamais appelé Dominique que le prieur de Saint -Romain, et ensuite le prieur de l'ordre des Frères Prêcheurs.
Foulques survécut dix ans à Dominique. Il mourut le 25 décembre 1231 , et fut inhumé dans une chapelle de l'abbaye de Grand-Selve, non loin de Toulouse. Son tombeau a disparu sous des ruines que l'on voit encore; mais les révolutions du temps et des empires ne peuvent rien contre sa mémoire, étroitement liée à un homme et à une œuvre dont il protégea le berceau , et qui le couvrent maintenant de leur immortalité.
Quelques jours après l'acte qu'on vient de rapporter, Dominique s'éloigna de Rome par la route do
(1] Dans Mamachi , Annales de l'ordre des Frères Prcclieurs, vol. 1, Appendice, p. 70
Toscane. Il y avait à Bolsena, sur celle roule, une maison dont le maître avait coutume de lui donner l'hospitalilc, et qui en fut récompensé avanl la morl du saint d'une manière miraculeuse. Un jour que la grêle tombait sur les vignes qui entourent Bolsena, Dominique apparut dans le ciel, étendant sa chape sur la vigne de son hôte, et la préservant du fléau. Tout le peuple fut témoin de cette apparition, et, au témoignage de Thierry d'Apolda , on voyait encore dans la vigne, à la fin du treizième siècle, la petite maison que Dominique avait habitée quand il passait à Bolsena. Elle était soigneusement conservée par les descendants de son ancien possesseur, lesquels, selon la recommandation expresse de leur ancêtre, y accueillaient avec bonté les Frères Prêcheurs toutes les fois qu'ils en avaient l'occasion.
La Pentecôte de l'an 1221 tombait le 30 mai. C'était le jour marqué pour la célébration du deuxième chapitre général à Bologne. Dominique, en entrant à Saint-Nicolas, remarqua qu'on travaillait à élever l'un des bras du couvent, pour en agrandir les cellules; il pleura beaucoup en voyant cet ouvrage, et dit à frère Rodolphe, procureur du couvent, et aux autres Frères : « Hé quoi! vous voulez sitôt aban- (( donner la pauvreté , et vous bâtir des palais (1)! » Il ordonna ensuite qu'on arrêtât les travaux, qui ne furent repris qu'après sa mort.
Les actes du deuxième chapitre général ne sont point parvenus jusqu'à nous. Tout ce que nous en
(1) Aclcs de Bologne, déposiLiou d'ELieune d'Espagiic, n. 4.
savons, c'est la division qui y fut faite de l'ordre en huit provinces, savoir : l'Espagne, la Provence, la France, la Lombardie, Rome, l'Allemagne, la Hongrie et l'Angleterre. La primauté d'honneur fut donnée à l'Espagne, non par droit d'antiquité, mais par vénération pour la personne du saint patriarche dont elle était le berceau. Elle eut pour prieur provincial Suéro Gomez; la Provence, Bertrand de Garrigue; la France, Matthieu de France; la Lombardie, Jourdain de Saxe; Rome, Jean de Plaisance; l'Allemagne, Conrad le Teutonique; la Hongrie, Paul de Hongrie; l'Angleterre, Gilbert de Frassinet. Les six premières provinces renfermaient à elles seules environ soixante couvents fondés en moins de quatre années; les deux dernières, la Hongrie et l'Angleterre, n'avaient point encore reçu de Frères Prêcheurs. Dominique leur en envoya du sein même du chapitre général.
Paul, qui fut destiné à la Hongrie, était un professeur de droit canonique à l'université de Bologne tout récemment entré en religion. 11 partit avec quatre compagnons, parmi lesquels était frère Sadoc, renommé par l'éminence de sa vertu. Vesprim et Albe- Royale furent les premières villes où ils fondèrent des couvents. Ils s'avancèrent plus tard jusque vers cette nation des Cumans qui avait tant excité la sollicitude de Dominique, et où il aurait voulu finir ses jours. Je ne raconterai qu'une seule histoire de l'établissement des Frères en Hongrie, parce qu'elle nous initiera de plus en plus à la manière dont s'accomplissaient ces saintes expéditions.
« En ce tetnps-ià , deux Frères de la province de « Hongrie vinrent à un certain village, à l'heure où « le peuple chrétien a coutume de s'assembler pour « entendre la messe. Lorsqu'elle fut finie, et que les u habitants retournaient chacun en leur maison, le « sacristain ferma la porte de l'église , et les Frères « demeurèrent au dehors sans que personne leur « ouvrît les entrailles de la charité. Un pauvre pê- « cheur vit cela, il en fut touché de compassion, et « pourtant il n'osa pas les invitera venir chez lui, « parce qu'il n'avait rien pour les recevoir. Mais il « courut à sa maison, et dit à sa femme : — Oh! si « nous avions de quoi donner à manger à ces deux « Frères! Je suis tourmenté pour ces pauvres gens « qui sont là à la porte de l'église, et à qui personne « n'offre l'hospitalité. — La femme répondit : — « Nous n'avons qu'un peu de millet pour toute nour- « riture. — Néanmxoins son mari lui ayant ordonné « de secouer la bourse pour voir s'il n'y avait rien « dedans , il en tomba , contre leur espérance , deux « pièces de monnaie. Le pêcheur, ravi de joie, lui « dit : — Va vite acheter du pain et du vin ; fais « cuire aussi le millet et des poissons. — Puis il « courut à l'église, où les Frères étaient encore de- « bout à la porte, et les invita humblement à venir « à sa maison. Les Frères s'assirent donc à cette (c pauvre table servie par une immense charité ; ils « y apaisèrent leur faim, et, après avoir rendu « grâces à leur hôte, ils se retirèrent en priant Dieu « de le récompenser. Le Seigneur entendit leur « prière. Depuis ce jour-là , la bourse du pêcheur
« ne fut jamais vide; deux pièces de monnaie s'y « trouvaient toujours. Il acheta une maison, des « champs, des brebis, des bœufs, et le Seigneur lui « donna de plus un fils. Mais quand il fut suffisam- « ment pourvu , la grâce des deux pièces de mon- « naie cessa (1), »
La mission d'Angleterre eut un succès non moins heureux que celle de Hongrie. Gilbert de Frassinet , qui en était le chef, se présenta avec douze compagnons à l'archevêque de Cantorbéry. L'archevêque , ayant ouï qu'ils étaient des Frères Prêcheurs , ordonna incontinent à Gilbert de prêcher devant lui dans une église où lui-même s'était proposé de monter en chaire ce jour-là. Il en fut si content, qu'il donna son amitié aux Frères, et les protégea tout le temps qu'il vécut. Leur premier établissement fut à Oxford;ilsy élevèrentune chapelle àla sainte Vierge, et ouvrirent des écoles qui furent appelées les écoles de Saint-Edouard , du nom de la paroisse où elles étaient situées.
Par ces deux missions d'Angleterre et de Hongrie, Dominique avait achevé de prendre possession de l'Europe. Il ne tarda pas à recevoir du ciel un avertissement que sa fin approchait. Un jour qu'il était en prière, et qu'il soupirait ardemment après la dissolution de son corps, un jeune homme d'une grande beauté lui apparut et lui dit : « Viens, mon bien-
(1) Thierry (lApolda , Vie de saint Dominique, chap. xxvii, n. 319 et 320.
« aimé, viens dans la joie, viens (1)! » Il connut en même temps l'époque précise du rendez-vous qui lui était donné, et, étant allé voir quelques étudiants de l'université de Bologne pour lesquels il avait de l'affection, après plusieurs discours il se leva pour se retirer, et les exhorta au mépris du monde et à la pensée de la mort. « Mes chers amis, leur dit-il, « vous me voyez maintenant en bonne santé; mais « avant que vienne l'Assomption de Notre-Dame, « je serai enlevé de cette vie mortelle (2). » Il partit ensuite pour Venise, où se trouvait le cardinal Ugolin en qualité de légat apostolique. Il voulait lui recommander une dernière fois les affaires de l'ordre, et souhaitait de ne pas mourir sans avoir pris congé d'un tel ami. On était au plus fort des chaleurs de l'été. Un soir, à la fin du mois de juillet, Dominique rentra au couvent de Saint- Nicolas. Quoique trèsfatigué du voyage, il eut un long entretien sur les choses de l'ordre avec frère Ventura et frère Rodolphe, l'un procureur, l'autre prieur du couvent. Vers minuit, frère Rodolphe, qui avait besoin de repos, engagea Dominique à aller dormir et à ne point se lever pour les matines; mais le saint n'y voulut point consentir. Il entra dans l'église, et y pria jusqu'à l'heure de l'office, qu'il célébra ensuite avec les Frères. Après l'office, il dit à frère Ventura qu'il sentait une douleur à la tête; bientôt une dyssenterie violente, accompagnée de fièvre, se déclara.
(1) Barthélémy de Trente , Vie de saint Dominique, n. 13.
(2) Gérard de Frachet, Vie des Frères, liv. II, chap. .xxvii.
Malgré la souffrance, le malade refusa de se coucher dans un lit; il se tenait tout habillé sur un sac de laine. Les progrès du mal ne lui arrachaient aucune marque d'impatience, aucune plainte, aucun gémissement; il paraissait joyeux comme à l'ordinaire. Cependant la maladie s'aggravant toujours, il manda près de lui les Frères novices, et avec les plus douces paroles du monde, qu'animait la gaieté de son visage, il les consola et les exhorta au bien. Il appela ensuite douze des plus anciens et des plus graves d'entre les Frères , et fit tout haut en leur présence la confession générale de sa vie à frère Ventura. Quand elle fut terminée, il leur dit : « La miséricorde « de Dieu m'a conservé jusqu'à ce jour une chair « pure et une virginité sans tache; si vous désirez « la même grâce , évitez tout commerce suspect. « C'est la garde de cette vertu qui rend le serviteur « agréable au Christ, et qui lui donne gloire et crédit « devant le peuple. Persistez à servir le Seigneur « dans la ferveur de l'esprit ; appliquez-vous à sou- « tenir et à étendre cet ordre, qui n'est que com- « mencé; soyez stables dans la sainteté, dans l'ob- « servance régulière, et croissez en vertu (1). » 11 ajouta, pour les exciter davantage à veiller sur euxmêmes : « Quoique la bonté divine m'ait préservé « jusqu'à cette heure de toute souillure, je vous « avoue cependant que je n'ai pu échapper à cette « imperfection, de trouver plus de plaisir à la con- « versation des jeunes femmes qu'à celle des femmes
[IJ Thierry d'Apolda, Vie de saint Dominique , ch. 20, n. 23^i.
« âgées (1). » Puis, troublé en lui-même de son aimable et sainte naïveté, il dit tout bas à frère Ventura : (( Frère, je crois que j'ai péché en parlant puce'bliquement aux Frères de ma virginité; j'aurais « dû m'en taire (2), » Après cela , il se tourna de nouveau vers eux, et, employant la forme sacrée du testament, il leur dit : « Voici, mes Frères bien-ai- « mes, l'héritage que je vous laisse comme à mes « enfants : ayez la charité, gardez l'humilité, pos- « sédez la pauvreté volontaire (3). » Et afin de donner une plus grande sanction à la clause de ce testament qui regardait la pauvreté , il menaça de la malédiction de Dieu et de la sienne quiconque oserait corrompre son ordre en y introduisant la possession des biens de ce monde.
Les Frères ne désespéraient pas encore de la vie de leur père. Ils ne pouvaient croire que Dieu le ravît sitôt à l'Église et à eux. D'après le conseil des médecins, et dans la pensée que le changement d'air lui serait utile, ils le transportèrent à Sainte-^Iarie-du- Mont, église dédiée à la sainte Vierge sur une hauteur voisine de Bologne. Mais la maladie, rebelle à tous les remèdes et à tous les vœux, ne fit qu'empirer. Dominique, se croyant près de mourir, appela de nouveau les Frères auprès de lui. Ils vinrent au nombre de vingt avec leur prieur Ventura, et se
(1) Le B. Jourdain de Saxe, Vie de saint Dominique, chap IV, n. 68.
(2) Actes de Bologne, déposition de Venlura, n. 4.
(3) Le B. Humbert, Vie de mint Dominique, n. 53.
rangèrent autour du malade gisant devant eux. Dominique leur adressa un discours dont rien ne s'est conservé, sinon que jamais paroles plus louchantes n'étaient sorties de son cœur. Il reçut ensuite le sacrement de l'extrême -onction. Puis ayant su de frère Ventura que le religieux préposé à l'église de Sainte-Marie-du-Mont se promettait d'y garder son corps et de l'y ensevelir, il dit : « A Dieu ne plaise « que je sois enseveli ailleurs que sous les pieds de « mes Frères! Portez-moi dehors, dans cette vigne, « afin que j'y meure, et que vous me donniez la sé- « pulture dans notre église (1). » Les Frères le rapportèrent donc à Bologne , craignant à chaque instant de le voir s'éteindre dans leurs bras. Comme il n'avait pas de cellule propre au couvent, on le déposa dans celle de frère Monéta. On voulut le changer de vêtements; mais il n'en avait pas d'autres que ceux qu'il portait sur lui, et Monéta donna une de ses tuniques pour le couvrir. Frère Rodolphe soutenait la tête du saint, et essuyait la sueur de son visage avec un linge; les autres Frères assistaient en pleurant à ce spectacle. Dominique, pour les consoler, leur dit : « Ne pleurez pas, je vous serai-plus utile au lieu où « je vais que je ne le fus ici (2).» Quelqu'un des Frères lui demanda où il voulait que son corps fût inhumé; il répondit : « Sous les pieds de mes « Frères (3). » Une heure s'était écoulée depuis qu'on
(1) Actes de Bologne, déposition de frère Vonlura , n.
(2) Actes de Bologne, déposition de frère l!ii,!olplie, n
(3) Ibid., n. 7.
— 29fi -
était arrivé à Bologne. Dominique, voyant que les Frères, troublés par leur douleur, ne songeaient pas à la recommandation de l'âme, fit appeler frère Ventura, et lui dit : « Préparez-vous (1). » Us se préparèrent aussitôt, et vinrent se ranger avec solennité autour du mourant. Dominique leur dit : « Attendez « encore (2). » Ventura, profitant de ce moment extrême, dit au saint : « Père, vous savez dans quelle « tristesse et quelle désolation vous nous laissez; « souvenez-vous de nous devant le Seigneur (3). » Dominique, levant les yeux et les mains au ciel , fit cette prière : « Père saint, j'ai accompli votre volonté, « et ceux que vous m'aviez donnés , je les ai conser- « vés et gardés; maintenant je vous les recom- « mande, conservez-les et gardez-les (4). » Un moment après, il dit : « Commencez (5). » Ils commencèrent donc la recommandation solennelle de l'âme, et Dominique la faisait avec eux, du moins on voyait ses lèvres se remuer. Mais lorsqu'ils furent à ces mots : Venez à son aide, saints de Dieu; venez audevant de lui, anges du Seigneur, prenez son âme et portez-la en présence du Très-Haut, ses lèvres firent un dernier mouvement, ses mains se levèrent au ciel, et Dieu reçut son esprit. On était au 6 août de l'an 1221, à l'heure de midi, un vendredi. Le même jour, à la même heure, frère Guala ,
(1) Actes de Bologne, déposition de frère Vealura, n. 7. (2 Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
prieur du couvent de Brescia, et depuis évêque de celle ville, s'étanl appuyé un instant contre la tour où étaient les cloches du couvent, fut pris d'un léger sommeil. Dans cet état, il vit des yeux de l'âme une ouverture qui se faisait au ciel, et deux échelles qui descendaient jusqu'à terre par celle ouverture. Au sommet de l'une était Jésus-Christ; au sommet de l'autre était la bienheureuse Vierge, sa Mère. Au bas, entre les deux échelles, un siège était placé, et sur ce siège quelqu'un était assis, ayant la ressemblance d'un frère; mais on ne discernait pas quel était ce frère, parce qu'il avait la tête voilée de son capuce, à la manière des morts. Le long des deux échelles, des anges montaient et descendaient en chantant des cantiques; et les échelles s'élevaient au ciel, tirées par Jésus-Christ et sa sainte Mère, et avec elles le siège et celui qui était assis dessus. Quand elles furent tout à fait en haut, le ciel se ferma, et la vision disparut. Frère Guala, quoique encore faible d'une maladie récente, se rendit aussitôt à Bologne , et connut que Dominique était mort le même jour et à la môme heure où il avait eu cette vision.
Le même jour encore, deux Frères de Rome, Tancrède et Raon, allaient delà ville à Tivoli. Ils y arrivèrent un peu avant l'heure de midi, et Tancrède ordonna à Raon d'aller célébrer la sainte messe. Raon s'étant confessé avant de monter à l'autel, Tancrède lui donna pour pénitence de se souvenir au saint sacrifice de leur père Dominique , malade à Bologne. Lorsque Raon fut parvenu à l'endroit de la
messe où Ton fait mémoire des vivants, et qu'il s'appliquait à la pensée qui lui avait été enjointe pour pénitence, il fut ravi en extase, et vit Dominique sortant de Bologne , le front ceint d'une couronne d'or, enveloppé d'une admirable lumière, et ayant à droite et à gauche de lui deux hommes vénérables qui l'accompagnaient. Un avertissement intérieur lui donna en même temps la certitude que le serviteur de Dieu venait de mourir et d'entrer glorieusement dans la sainte patrie.
Il n'est pas difficile d'entendre ce que signifiaient les deux échelles du songe de Guala et les deux vieillards de l'extase de Raon. Ils représentaient sans doute l'action et la contemplation, que Dominique avait si merveilleusement unies dans sa personne et dans son ordre.
Par une disposition de la Providence, le cardinal Ugolin arriva à Bologne peu après que Dominique eut rendu le dernier soupir. Il voulut célébrer luimême l'office de ses funérailles, et vint à Saint-Nicolas, où se trouvèrent aussi le patriarche d'Aquilée, des évoques, des abbés, des seigneurs, et tout un peuple. On apporta sous les yeux de cette multitude le corps du saint, dépouillé du seul trésor qui lui fût resté : c'était une chaîne de fer qu'il portait sur sa chair nue, et que lui avait ôtée frère Rodolphe en le revotant des habits du cercueil. Il la donna depuis au bienheureux Jourdain de Saxe. Tous les regards et tous les cœurs étaient attachés sur ce corps sans vie. L'office commença par des chants qui se ressentaient de la tristesse universelle , et qui tombaient
des lèvres comme des larmes. Mais peu à peu la pensée des Frères s'éleva au-dessus de ce monde ; ils ne virent plus leur père vaincu par la mort et ne leur laissant que des restes inanimés. Sa gloire leur apparut par la certitude qu'ils en avaient. Un chant de triomphe succéda aux lamentations funèbres, et une joie inénarrable descendit du ciel dans les esprits. En ce moment, le prieur de Sainte-Catherine de Bologne , nommé Albert , que Dominique avait affectionné, entra dans l'église, et la joie des Frères tombante l'improviste au sein de sa douleur personnelle, il ne se posséda plus. Le voilà qui se jette sur le corps du saint; il le couvre de baisers; il le sollicite par de longs embrassements, comme s'il eût voulu le forcer de revivre et de lui répondre. Les reliques de son ami se montrent sensibles à l'excès de sa piété. Albert se relève et dit à Ventura : « De « bonnes nouvelles, père prieur, de bonnes nou- « velles. Maître Dominique m'a embrassé, et m'a « dit que cette année même j'irais le rejoindre dans « le Christ (1). « Il mourut, en effet, dans l'année.
Quand cet office, qui n'avait plus de nom dans la langue de la douleur ni dans celle de la joie, fut achevé, les Frères déposèrent le corps de leur père dans un coffre de simple bois, fermé de longs clous de fer. Il y fut mis tel qu'il était à l'heure de la mort, sans autre aromate que l'odeur de ses vertus. Une fosse avait été creusée dans l'intérieur de l'église, sous le pavé, et on en avait fait un caveau avec de
{]] Gérard de Frochet, Vie 'li-s Frères, liv, II , chap. xxiii.
fortes pierref?. Le cercueil y fut descendu. On le recouvrit d'un bloc pesant, cimcnlé avec soin, pour qu'aucune main téméraire n'eût l'envie d'y toucher. Rien ne fut gravé sur cette pierre; aucun monument ne s'y éleva. Dominique était, à la lettre, sous les pieds de ses Frères , comme il l'avait voulu. La nuit du jour où il y fut placé, un étudiant de Bologne qui n'avait pu assister à ses funérailles le vit en songe dans l'église de Saint-Nicolas, assis sur un trône et couronné de gloire. Entonné de ce spectacle, il lui dit: « N'est-ce pas vous, maître Dominique, qui êtes « mort? )) Le saint répondit : « Je ne suis pas mort, « mon fils, parce que j'ai un bon maître, avec lequel « je vis (1). » Dès le matin, l'étudiant se rendit à l'église de Saint-Nicolas, et il y trouva le sépulcre de Dominique à l'endroit même où il l'avait vu assis sur un trône.
Tel fut, dans la vie et dans la mort, Dominique de Gusman, fondateur de l'ordre des Frères Prêcheurs, l'un des hommes, à le considérer même humainement, le plus hardi par le génie, le plus tendre par le cœur qui ait existé. Il posséda dans une fusion parfaite ces deux qualités qui ne sont presque jamais possédées ensemble au même degré. Il exprima l'une par une vie exlérieure d'une activité prodigieuse, et l'autre par une vie intérieure dont on peut dire que chaque souille était un acte d'amour envers Dieu et envers les hommes. Son siècle nous a laissé sur lui des monuments courts, mais nombreux. Je les ai lus
[l] Tiérard de Frachet, Vie des Frères, liv. II, chap. xxix.
avec admiration, à cause du talent simple et sublime dont ils sont pleins, et avec étonnement, à cause du caractère qu'ils attribuent à leur héros. Car, bien que je fusse sûr que saint Dominique avait été calomnié par les écrivains modernes, il m'était impossible de penser que son histoire y prêtât si peu. J'ai dû me détromper, et acquérir une preuve de ce qu'il en coûte de providence à Dieu, et aux hommes de travaux et de vertus, pour conserver ici-bas quelques vestiges de la vérité. J'ai rapporté fidèlement ce que j'ai trouvé; mais je n'ai pu rendre l'amour qui surabonde dans ces vieux écrits pour la personne de saint Dominique, ni les pléonasmes intarissables avec lesquels des gens du treizième siècle parlent de sa douceur, de sa bonté, de sa miséricorde, de sa compassion, et de toutes les nuances que la charité prenait dans son cœur. Leur témoignage ne saurait être suspect, et nul d'eux assurément ne songeait à écrire au point de vue de notre temps. Si je n'ai pu égaler la tendresse de leur plume en peignant d'après eux saint Dominique, du moins ils m'ont fait rougir de la pensée de transformer son histoire en une apologie. L'apologie est une injure dont ce grand homme n'a pas besoin. Je clos donc sa vie sans la défendre. J'imite ses enfants, qui ne mirent sur sa tombe aucune épitaphe , persuadés qu'elle parlerait toute seule, et assez haut. Mais puisque ses premiers historiens, avant de se séparer de lui, ont pieusement rassemblé les principaux traits de sa physionomie, je les imiterai aussi, et, me reconnaissant incapable d'égaler la force et la naïveté de leur pin-
ceau, j'emprunte au plus ancien et au plus illustre d'entre eux le portrait vénéré de mon père.
« 11 y avait en lui , dit le bienheureux Jourdain de Saxe, une si grande honnêteté de mœurs, un si grand mouvement de ferveur divine, qu'on voyait tout de suite que c'était un vase d'honneur et de grâce, à qui ne manquait aucun ornement de prix. Rien ne troublait l'égalité de son âme, si ce n'est la compassion et la miséricorde. Et parce qu'un cœur content réjouit le visage de l'homme, on devinait sans peine à la bonté et à la joie de ses traits sa sérénité intérieure, que le moindre mouvement de colère n'obscurcissait jamais. Il était ferme dans ses desseins, et rarement il lui arrivait de revenir sur une parole qu'il avait dite après y avoir mûrement réfléchi devant Dieu. C'est pourquoi, bien que sa figure brillât d'une lumière aimable et douce , celte lumière pourtant ne se laissait point mépriser; mais elle gagnait facilement le cœur de tous, et à peine l'avait-on regardé, qu'on se sentait entraîné vers lui. Partout où il se trouvait, soit en route avec ses compagnons, soit dans une maison étrangère avec un hôte et sa famille, soit au milieu des grands, des princes ■ et des prélats, il abondait en discours et en exemples qui provoquaient au mépris du siècle et à l'amour de Dieu. Partout il se montrait l'homme évangélique par sa parole et par ses œuvres. Pendant le jour, avec ses Frères ou ses compagnons, nul n'était d'un commerce plus facile et plus agréable ; pendant la nuit, nul ne l'égalait pour les
u veilles et la prière. Il gardait les pleurs pour le u soir et la joie pour le matin. Il donnait le jour au (( prochain, la nuit à Dieu , sachant que Dieu a con- II sacré le jour à la miséricorde, et la nuit à l'action u de grâces. Il pleurait abondamment et souvent; (( ses larmes étaient son pain le jour et la nuit : le « jour, quand il offrait le saint sacrifice; la nuit, « quand il veillait. Il avait coutume de passer dans « l'église le temps du repos, et on ne lui connaissait « aucun lit pour se coucher, si ce n'est bien rare- « ment. U priait et veillait dans les ténèbres tant u que la fragilité de son corps le lui permettait, et » lorsqu'enfm la lassitude l'avait contraint au som- « meil, il dormait un peu devant un autel ou en « quelque autre lieu , la tête appuyée sur une « pierre comme le patriarche Jacob; après quoi il »( reprenait la vie et la ferveur de l'esprit. U em- « brassait tous les hommes dans le sein d'une large « charité, et, comme il les aimait tous, il était aimé « de tous. Rien ne lui était plus naturel que de se « réjouir avec ceux qui étaient dans la joie, de pleu- « rer avec ceux qui pleuraient, de se donner au pro- « chain et aux malheureux. Il y avait encore une « chose qui le rendait aimable à tous, c'était la « simplicité de sa conduite, où n'apparut jamais (( l'ombre de la finesse et du déguisement. Amateur « de la pauvreté, il ne portait que de vils habits ; « toujours maître de son corps, il observait une « extrême réserve dans le boire et dans le manger, « content de quelque simple mets, et usant du vin si M modérémont, qu'il satisfaisait au besoin de la na-
« lure sans émousser la pointe subtile et délicate de « son esprit. Qui atteindra jamais jusqu'à la vertu « de cet homme? Nous pouvons bien l'admirer et « comprendre par son exemple l'inertie de notre (( temps; mais pouvoir ce qu'il a pu n'appartient (c qu'à une grâce singulière, si jamais Dieu la donne c( encore une fois à quelque autre homme qu'il vouu dra élever au faîte de la sainteté. Imitons cepen- « dant, mes Frères, selon nos faibles forces, les u exemples de notre père, et rendons grâces au Ré- « dempteur, qui , dans cette même voie où nous u marchons, a donné un tel chef à ses serviteurs. « Prions le Père des miséricordes, afin qu'aidés de « cet esprit qui gouverne les enfants de Dieu, et « marchant sur les traces de nos ancêtres, nous a arrivions par un chemin tout droit à l'éternelle « patrie, où ce bienheureux Dominique nous a prête cédés (1). »
fl) Vie de saint Dominique , chap. IV, n. 74 et suiv.