TU
connaître qu'il est des intérêts plus hauts, plus universels que les intérêts de famille et de nation. La sympathie des peuples franchit de nouveau leurs frontières, et la voix des opprimés retrouve dans le monde un écho. Quel est le Français qui n'accompagnerait de ses vœux, sinon de sa personne, une armée de chevaliers marchant à travers l'Europe au secours de la Pologne? Quel est le Français, môme incroyant, qui ne compte parmi les crimes dont souiïre cet illustre pays la violence faite à sa religion, l'exil de ses prôlres et de ses évêques, la spolialion des monastères, le rapt des églises, la torture des consciences? Si l'arrestation arbitraire et l'emprisonnement de l'archevêque de Cologne ont causé à l'Europe moderne une si vive émotion, que dut-ce être de l'Europe du treizième siècle apprenant qu'un ambassadeur apostolique venait d'être tué en trahison par un coup de lance?
Gen'étaitpasd'ailleursle premier acteoppressif dont la chrétienté avait à demander raison au comte de Toulouse. Depuis longtemps nulle sécurité n'existait plus pour les catholiques dans les pays dépendant de sa domination. Les monastères étaient dévastés, les églises pillées ; il en avait transformé plusieurs en forteresses; il avait chassé de leurs sièges les évêques de Carpentras et de Vaison; un catholique ne pouvait obtenir justice de lui contre un hérétique; toutes les entreprises de l'erreur étaient placées sous sa sauvegarde, et il affectait pour la religion ce mépris éclatant qui dans un prince est déjà une tyrannie. Un jour que l'évêque d'Orange était venu le
supplier d'épargner les lieux saints , et de s'abstenir, au moins le dimanche et les fêtes, des maux dont il accablait alors la province d'Arles, il prit la main droite du prélat, et lui dit : « Je jure par cette main « de ne tenir aucun compte du dimanche et des « fêtes, et de ne faire merci ni aux personnes ni aux « choses ecclésiastiques (1). » La France, à cette époque, était infestée de gens de guerre sans service, qui, réunis par bandes nombreuses, remplissaient les chemms de brigandages et de meurtres. Poursuivis par Philippe- Auguste, ils trouvaient sur les terres du comte de Toulouse, son vassal, une sûre impunité, qui était due à l'ardeur avec laquelle ils coopéraient à ses desseins par leurs déprédations et leurs cruautés sacrilèges. Ils enlevaient des tabernacles les vases sacrés, profanaient le corps de Jésus- Christ, arrachaient aux images des saints leurs ornements pour en couvrir des femmes perdues; ils détruisaient des églises de fond en comble ; les prêtres étaient meurtris à coups de verges ou de bâton ; plusieurs furent écorchés vifs. Une exécrable trahison du prince laissait ses sujets sans défense contre une persécution d'assassins. Quand donc, après tant de crimes dont il était l'auteur ou le complice, le comte de Toulouse eut reçu au nombre de ses amis et comblé de faveurs le meurtrier de Pierre de Castelnau, la mesure fut pleine; il était arrivé à ce mo* ment de la tyrannie où elle s'affaisse par son propre excès.
(1) Lellrcs d'Innoccnl III , liv. X, loLlrc lxix.
On se tromperait toutefois beaucoup en croyant qu'il était facile à la chrétienté d'avoir raison du comte de Toulouse. Sa position était formidable, et l'événement l'a bien prouvé. Raymond VI mourut victorieux de ses ennemis après quatorze années de guerre; il transmit à son fils, qui en jouit jusqu'à sa mort, le patrimoine de ses ancêtres, et ce grand fief ne fut réuni à la couronne de France que par suite du mariage d'un frère de saint Louis avec la fille unique du comte Raymond VII. La force de cette maison tenait à bien des causes. Elle avait de longues racines dans le pays par l'antiquité, et une illustration méritée la recommandait à l'amour des peuples. L'hérésie, devenue presque générale, avait formé entre le prince et ses sujets un nouveau lien qui, en les séparant du reste de la chrétienté, donnait à leurs rapports le nerf d'une ligue religieuse. Les vassaux de tout rang partageaient les erreurs de leur suzerain, et la convoitise des biens du clergé ajoutait en eux à la communauté des idées celle des intérêts. Ce qui restait de catholiques n'était ni assez fervent ni assez nombreux pour affaiblir beaucoup le faisceau si bien serré dont le comte de Toulouse était le nœud. Il avait, en outre, pour alliés fidèles de sa cause les comtes de Foix et de Comminges , le vicomte de Béarn, le roi d'Aragon Pierre II, dont il avait épousé la sœur, et il était tranquille du côté de la Guienne, possédée par les Anglais. Philippe-Auguste, son suzerain, occupé chez lui par ses querelles avec l'Angleterre et l'Empire, ne pouvait être le chef de la croisade, et sans ce chef, le seul à
craindre, rormée des croisés, composée de bandes mal unies, n'avait guère à se promettre que de fragiles victoires et une dissolution naturelle plus prompte encore que les revers. Maître de toute la ligne des Pyrénées, ayant derrière lui l' Aragon pour le soutenir, à droite et à gauche deux mers inoffensives, autour de lui une multitude de villes fortes défendues par des vassaux dévoués, le comte Raymond avait mille chances d'être supérieur à ses ennemis. La guerre des Albigeois était donc une guerre sérieuse, où les difficultés morales surpassaient encore les difficultés stratégiques. Car que faire de ce pays une fois qu'on en serait maître? Nous verrons le sens exquis et généreux d'Innocent III, sans cesse averti qu'il y avait là un abîme, et un grand capitaine , victorieux d'abord , tomber sous le poids de ses afflictions avant d'être atteint de la mort du soldat.
Dès qu'Innocent III eut appris le meurtre de Pierre dp Castelnau , il écrivit une lettre aux nobles hommes, comtes , barons , chevaliers des provinces de Xarbonnc, Arles, Embrun, Aix et Vienne, dans laquelle , après avoir dépeint avec éloquence la mort de son légat, il déclarait le comte de Toulouse excommunié , ses vassaux et ses sujets déliés de leur serment d'obéissance, sa personne et ses terres mises au ban de la chrétienté. Il prévoyait néanmoins le cas où le comte se repentirait de ses crimes, et lui laissait une porte ouverte pour rentrer en paix avec l'Église. Cette lettre est du 10 mars 1208. Le souverain pontife écrivit dans des termes semblables aux
nrclicvôqucs et cvuquos dos mêmes provinces, à rarclievèiiLie de Lyon, à celui de Tours, et au roi de France (l). Il adjoignit à l'abbé de Cîteaux, le seul de ses légats qui eût survécu , Navarre , évêque de Conserans, et Hugues, évoque de Riez, et chargea particulièrement l'abbé de Cîteaux de prêcher la croisade avec ses religieux. Les préparatifs s'en firent pendant le reste de l'année et le printemps de l'année suivante.
Cependant, effrayé de tout ce qui se passait , et sachant que les évoques de la province de Xarbonne avaient député vers le pape leurs collègues de Toulouse et de Conserans pour l'informer en détail des maux de leurs Églises,. le comte Raymond envoya de son côté à Rome l'archevôque d'Auch et l'ancien évêque de Toulouse Rabenstens. Ils devaient se plaindre amèrement de l'abbé de Cîteaux, et dire au souverain pontife que leur maître était prêt à se soumettre et à donner au saint siège toute satisfaction , si on lui accordait de plus équitables légats. Innocent III y consentit et fit partir pour la France le notaire apostolique Milon, homme d'une prudence consommée, avec la mission spéciale d'entendre et de juger la cause du comte. Milon convoqua à Valence une assemblée d'évêques, où Raymond, s'étant présenté, accepta les conditions de paix qui lui furent proposées. C'étaient celles-ci : qu'il chasserait les hérétiques de ses terres, ôterait aux Juifs tout emploi
(1) Liv. XI, lellres xxvi, xxvii et xxviii.
public, réparerait les dommages qu'il avait causés aux monastères et aux églises, rétablirait dans leurs sièges les évoques de Carpentras-et de Vaison, veillerait à la sûreté des routes, n'exigerait plus d'impôts contraires aux usages anciens du pays, et purgerait ses domaines des bandes armées qui les infestaient. En gage de sa sincérité , Raymond mit entre les mains du légat le comté de Melgueil et sept villes de Provence qui lui appartenaient, sous la condition d'en perdre la souveraineté s'il manquait à sa parole. On convint que sa réconciliation solennelle avec l'Eglise aurait lieu à Saint-Gilles, selon les formes usitées dans ces temps-là. Si le comte de Toulouse avait été de bonne foi , la pénitence publique à laquelle il se soumettait, loin de l'abaisser devant ses contemporains et devant la postérité, eût été pour lui un titre au respect de tous les chrétiens. Théodosc ne perdit rien de sa gloire pour s'être laissé arrêter par saint Ambroise aux portes de la cathédrale de Milan; le crime seul déshonore; l'expiation volontaire, dans un souverain surtout, est un hommage rendu à Dieu et à l'humanité, qui relève celui qui en est capable, et le rend participant de l'honneur invincible qui est en Jésus- Christ crucifié. L'orgueil peut-être ne comprend point ce que je dis là : mais qu'importe? Il y a longtemps que la croix est maîtresse du monde, sans que l'orgueil ait encore deviné pourquoi. Laissons cet aveugle-né, et répétons à qui peut l'entendre la parole de Celui qui a conquis la terre et le ciel par un supplice volontairement souffert : Quiconque s'élève sera abaissé,
quiconque s'abaisse sera exalté (1). Si donc le comte de Toulouse eût été de bonne foi, la pénitence qu'il avait acceptée eût ramené l'intérêt sur sa tête par tous les côtés. Les hommes malheureux ne sauront jamais assez la puissance de l'arme qui est dans leurs mains. Mais le comte de Toulouse n'était pas de bonne foi; la politique seule lui avait arraché des promesses qu'il n'avait pas la volonté d'accomplir, et lorsque, aux portes de Fabbaye de Saint-Gilles, après avoir juré sur les reliques des saints et sur le corps môme du Seigneur, de tenir tout ce qu'il avait promis, il présenta ses épaules nues aux verges du légat, ce n'était plus qu'une indigne scène de parjure et d'ignominie. Ce qu'il n'eût pas dû souffrir à la dernière extrémité, cet homme le souffrait sans avoir tiré l'épée. Une circonstance mémorable vint aggraver son châtiment et lui donner un grand caractère. Quand il voulut sortir de l'église, la foule était si pressée, qu'il ne put faire un pas; on lui ouvrit une issue secrète à travers les souterrains consacrés aux sépultures, et il passa nu et meurtri devant la tombe de Pierre de Gastelnau.
Quelques jours après cette scène, qui avait eu lieu le 18 juin 1209, le légat Milon alla rejoindre à Lyon l'armée des croisés. Elle avait à sa tôle le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers, de Saint-Paul, de Bar , de Montfort , plusieurs autres seigneurs de marque et quelques prélats. Innocent III avait ordonné, en cas d'absolution du comte de Toulouse,
(i) Saint Matthieu, xxni, 12.
qu'on respectât son domaine direct, mais qu'on marchât contre ses vassaux et ses alliés pour obtenir leur soumission. L'armée s'avança donc vers le Languedoc, et à peine avait-elle atteint Valence, que le comte Raymond vint au-devant d'elle revêtu luimême de la croix. On mit le siège devant Béziers, qui, emporté d'assaut à l'improviste, fut victime de la fureur du soldat, sans distinction d'âge, de sexe, ni même de religion. Les légats, dans leurs lettres au souverain pontife, estimèrent le nombre des morts à près de vingt mille. Ce carnage, qui n'avait été ni voulu ni prévu , est un des événements qui ont jeté sur la guerre des Albigeois une couleur qu'il n'est au pouvoir d'aucun historien d'effacer. La prise de Garcassonne suivit de près celle de Béziers. Les habitants se rendirent et eurent la vie sauve ; la ville fut abandonnée au pillage, de dessein prémédité. Il était difficile d'ouvrir plus mal une guerre plus juste dans son principe.
Jusque-là la croisade n'avait eu pour âme et pour chef que l'abbé de Cîteaux. Après le succès de Béziers et de Garcassonne, les croisés, dont beaucoup songeaient à la retraite, crurent utile d'élire un chef militaire. Le choix fut remis à un conseil composé de l'abbé de Gîteaux , de deux évoques et de quatre chevaliers, qui ne jugèrent personne plus digne du commandement que le comte Simon de Montfort. Get homme de guerre descendait de la maison de Hainaut; il était né du mariage de Simon III, comte de Montfort et d'Évreux, avec une fille de Robert, comte de Leicester, et il avait épousé Alice de Montmo-
rency, femme héroïque comme son nom. On ne pouvait voir un plus hardi capitaine ni un plus religieux chevalier que le comte de Monlfort, et s'il eût joint aux qualités éminentes qui resplendissaient dans sa personne un meilleur fonds de désintéressement et de douceur, nul des croisés d'Orient n'aurait surpassé sa gloire. A peine eut -il été nommé au commandement général , qu'il se vit presque abandonné de tous. Le comte de Nevers, celui de Toulouse, le duc de Bourgogne, se retirèrent l'un après l'autre, laissant avec Montfort une trentaine de chevaliers et un petit nombre de soldats. C'était un changement de fortune ordinaire à ces sortes d'expéditions, où chacun venait librement et s'en retournait de même.
Je ne veux tracer, on le sent bien , que le desseni général de la guerre et des négociations. Le nœud n'en est pas facile à saisir, parce que deux plans s'en disputaient la direction , celui de l'abbé de Cîteaux et celui du pape.
Le plan de l'abbé de Cîteaux, de concert avec les principaux évoques du Languedoc et des pays voisins, était de renverser de fond en comble la maison de Toulouse. Ce plan était injuste et impolitique. Il était injuste : car si Raymond VI méritait sa ruine, et s'il était impossible de se fier à lui pour l'avenir, il n'en était pas de même de son fils, enfant de douze ans, qui n'était point complice des crimes de son père, ni incapable d'une éducation chrétienne sous une tutelle désintéressée. Il était impolitique : car c'était mêler à la question religieuse, sur laquelle la chrétienté était d'accord , une question de famille
qui pouvait la diviser; c'était aussi donner une couleur d'ambition à une guerre entreprise pour des motifs plus purs. Il est vrai que l'abbé de Gîteaux avait eu le rare bonheur de rencontrer dans le comte de IMontfort un homme fait exprès pour son plan , et peut-être n'était-ce qu'après l'avoir vu agir qu'il s'était arrêté à la pensée d'anéanlir la maison de Toulouse. Mais les qualités guerrières du comte de Montfort n'étaient pour les sujets et les vassaux de cette maison que les qualités d'un ennemi, et l'abbé de Gîteaux, qui voulait aller vite, de peur de ne pas disposer toujours des forces d'une croisade, aurait dû savoir que le temps, dont il se défiait, était nécessaire pour substituer dans le gouvernement d'un pays une famille nouvelle à une ancienne famille; il eût dû craindre de transformer une guerre catholique en une guerre personnelle entre les Raymond et les Montfort. G'est à l'abus qu'il fit de son autorité pour soutenir un plan mauvais, que sont dues les fautes et les violences qui ont ôté à la croisade contre les Albigeois le caractère de sainteté qu'elle avait sous d'autres rapports.
Innocent III était un tout autre homme que l'abbé de Gîteaux. Il était d'ailleurs assis sur cette chaire privilégiée qui, outrel'assistance éternelle del'Esprit- Saint, a encore l'avantage d'être étrangère, par son élévation même, aux passions qui s'insinuent jusque dans les meilleures causes. Tandis que trop souvent un zèle inconsidéré veut perdre les hommes avec les erreurs, la papauté s'efforça toujours de sauver les hommes on perdant les erreurs. Innocent III n'avait
nul désir d'aballrc la maison de Toulouse; il ne désespérait même pas de ramener le vieux Raymond à des sentiments dignes de ses aïeux. Dans les lettres d'excommunication qu'il avait fulminées contre lui , il avait formellement prévu le cas de son repentir, et aussitôt après les actes de Saint-Gilles, il s'était hâté d'enjoindre qu'on ne touchât point à ses terres. Mais le pape n'avait personne en France pour le seconder dans ses intentions généreuses; il ne put lutter contre la force des événements, et ses vains efforts n'ont servi qu'à honorer sa mémoire. Le comte Raymond lui-même, en abandonnant le système pacifique qu'il avait d'abord adopté , contribua au triomphe des ennemis de sa famille, et il fallut qu'une main suprême intervînt pour changer tout à coup la face des affaires.
Quoique Montfort fût resté avec peu de monde , il n'avait pas laissé d'aller en avant, de prendre des villes, de les perdre et de les reprendre, pendant que le comte de Toulouse, tranquille sur sa réconciliation avec l'Éghse, ne paraissait pas s'inquiéter de la chute de ses alliés et de ses vassaux. Mais un concile tenu à Avignon par les métropolitains de Vienne, d'Arles, d'Embrun et d'Aix, sous la présidence des deux légats Hugues et Milon , vint le tirer de sa sécurité. Le concile, qui s'était ouvert le 16 septembre 1208, lui donnait un délai de six semaines pour accomplir les promesses qu'il avait faites à Saint-Gilles, faute de quoi il serait excommunié. Raymond, à cette nouvelle, partit pour Rome. Admis à l'audience du saint-père, qui le reçut avec des té-
moignages d'affection, il se plaignit de la rigueur des légats à son égard, produisit les attestations authentiques de plusieurs églises qu'il avait indemnisées, et se déclara prêt à exécuter le reste de ses serments, demandant aussi à se justifier du meurtre de Pierre de Castelnau, et des intelligences qu'on l'accusait d'entretenir avec les hérétiques. Le pape l'encouragea dans ces sentiments , et ordonna qu'un nouveau concile d'évêques s'assemblât en France pour entendre sa justification, avec cette clause expresse, que, s'il était trouvé coupable, on réservât la sentence au saint-siége. Raymond, en quittant Rome, visita la cour de l'Empereur et celle du roi de France, dans l'espoir d'en obtenir quelque appui; mais ce fut sans succès. Il lui fallut donc se présenter au concile où sa cause avait été renvoyée, et qui devait se tenir à Saint-Gilles vers la mi-septembre de l'an 1210. Il voulut s'y justifier des deux accusations d'intelligence avec les hérétiques et de complicité dans le meurtre de Pierre de Castelnau : le concile refusa de l'entendre sur ces deux points, et lui demanda simplement d'exécuter sa parole en purgeant ses domaines des hérétiques et des gens perdus dont ils étaient pleins. Soit que Raymond ne pût satisfaire à cette exigence, ou qu'il n'en eût pas la volonté, il revint à Toulouse, persuadé que l'artifice était inutile, et que désormais il n'avait rien à attendre que du sort des armes. Le concile s'abstint néanmoins de l'excommunier, parce que le souverain pontife s'était réservé la sentence , et Innocent III se contenta de lui écrire une lettre pressante et affectueuse, où il
l'exhortait, sans aucune menace, à faire ce qu'il avait lui-même promis (1).
Le roi d'Aragon intervint de son côté pour empêcher une rupture définitive, et deux conférences se tinrent à ce sujet dans l'hiver de 1211, l'une à Narbonne, l'autre à Montpellier. Dans la première , le comte de Toulouse rejeta ouvertement les conditions qui lui avaient déjà été proposées à Saint-Gilles; dans la seconde, il parut d'abord y consentir, puis se retira tout à coup sans prendre congé. Le roi d'Aragon, irrité de cette conduite, fiança son fils, âgé de trois ans, à une fille du comte de Montfort qui avait le même âge, et remit l'enfant aux mains du comte pour être élevé sous sa direction. Mais peu après il s'en repentit, et donna sa sœur en mariage au fils unique de Raymond, resserrant par cette alliance les liens déjà trop étroits qui l'attachaient à la cause de l'hérésie.
Enfin l'abbé de Cîtcaux lance l'excommunication , et envoie au pape un député pour obtenir qu'elle soit confirmée. Innocent III la confirme. Raymond se prépare à la guerre en s'assurant la fidélité de ses sujets et du secours de divers seigneurs, particulièrement des comtes de Foix et de Gomminges. Il repousse Montfort, qui s'était présenté sous les murs de Toulouse, et l'armée albigeoise va camper ellemême devant Gastelnaudary. Une bataille sanglante la contraint d'en lever le siège. Les croisés l'emportent : ils prennent villes sur villes ; le pays de Foix
(1) Liv. XIII, leHre lxxxviii.
et de Comminges est envahi; Raymond va en Espagne implorer le secours du roi d'Aragon.
Ce qui se passa alors montre combien le pape était incertain et combattu. Le roi d'Aragon, avant de recourir aux armes pour protéger son beau-frère, jugea à propos de tenter encore la voie des négociations, et il envoya une ambassade au souverain pontife pour se plaindre à la fois du comte de Montfort, qui s'emparait des fiefs relevant de sa couronne, et des légats apostoliques, qui refusaient absolument d'admettre à pénitence le comte de Toulouse. Innocent III, prévenu par ces plaintes, écrivit des reproches à ses légats , et leur enjoignit d'assembler un concile composé d'évôques et de seigneurs du pays, pour aviser aux moyens d'asseoir la paix (1). Il ordonna au comte de Montfort de restituer au roi d'Aragon et à ses vassaux les fiefs dont il les avait dépouillés, « de peur, « disait-il, qu'on ne vînt à croire qu'il avait combattu « plutôt pour ses intérêts que pour la cause de la « foi (2). » Enfin il résolut de suspendre la croisade, et en manifesta l'intention dans une lettre particulièrement adressée à l'abbé de Cîteaux, devenu depuis quelque temps archevêque de Narbonne (3).
Mais pendant que ces lettres, datées du commencement de l'année 1213, étaient en chemin, un concile s'était réuni à Lavaur, sur la demande du roi d'Aragon, qui, dans une reauête écrite, avait sup-
(1) Liv. XV, lettre ccxi.
(2) Ibid., lettre ccxv.
(3) Ibid., lettre ccxv.
plié les légats et les évoques de rendre aux comtes de Toulouse, de Commingcs et de Foix, ainsi qu'au vicomte de Béarn, les terres qu'on leur avait enlevées, et de les rélal^lir dans la communion de l'Eglise au prix de telle satisfaction que l'on voudrait. En cas de refus à l'égard du vieux Raymond, le roi sollicitait pour le fils la justice du concile. Le concile décida qu'on ne devait plus admettre le comte de Toulouse à aucune justification, parce qu'il avait constamment violé sa parole, mais qu'on recevrait à pénitence les comtes de Foix et de Commingcs , et le vicomte de Béarn , dès qu'ils le souhaiteraient. Le roi d'Aragon, jugeant, à cette réponse, qu'il y avait un dessein arrêté contre la maison de Toulouse, déclara hautement qu'il en appelait de l'inexorable rigueur des légats et des évêques à la clémence du saint-siége, et qu'il prenait sous sa royale protection le comte Raymond et son fds. Ce prince ne pouvait être suspect d'hérésie ; il avait soumis son royaume à l'Église romaine en qualité de fîef apostolique, et avait vaillamment servi la chrétienté contre les Maures d'Espagne. Le poids de son nom et de son épée mettait donc tout en péril. Aussi le concile de Lavaur se hâta d'expédier quatre députés au souverain pontife, avec une lettre dont le but était de lui persuader que la cause cathohque était perdue , si le comte de Toulouse n'était privé à jamais de ses domaines, lui et ses héritiers. Les archevêques d'Arles, d'Aix et de Bordeaux ; les évêques de Maguelonne, de Carpentras, d'Orange, de Saint- Paul -Trois-Ghàteaux, de Gavaiilon, de
Vaison, de Bazas, de Béziers et de Périgueux, écrivirent dans le môme sens au saint- père. Innocent III se plaignit d'avoir été trompé par le roi d'Aragon; il lui manda de se désister de son entreprise, de conclure une trêve avec le comte de Montfort, et d'attendre la venue d'un cardinal qu'il allait envoyer sur les lieux (I). Mais le sort en était jeté. Le roi rassemblait une armée en Catalogne et en Aragon, et, repassant les Pyrénées, il vint joindre ses troupes à celles des comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges.
Montfort était à Fanjeaux lorsqu'il apprit que l'armée confédérée , grosse de quarante mille fantassins et de deux mille chevaux, s'était avancée vers Muret, place importante située sur la Garonne, à trois lieues au-dessus de Toulouse. Ce fut le moment sublime de sa vie. Il n'avait à son service qu'environ huit cents chevaux et un petit nombre de gens de pied : il partit aussitôt pour Muret, un matin, accompagné de ses hommes d'armes, et des évêques de Toulouse, de Nîmes, d'Uzès, de Lodève, de Béziers, d'Agde, de Comminges, et de trois abbés de Cîteaux. Arrivé le même jour au monastère de Bolbonnc, qui appartenait à l'ordre de Cîteaux, il entra dans l'église, y pria longtemps, et ayant posé son épée sur l'autel, il la reprit en disant à Dieu : « 0 Seigneur, qui m'avez choisi , tout indigne que « j'en étais , pour faire la guerre en votre nom , je « prends aujourd'hui mon épée sur cet autel, afin
(1) Liv. XVI, lettre .xlviii.
« de recevoir mes armes de vous, puisque c'est pour « vous que je vais combattre (1)! » Il marciia ensuite à Saverdun, et y passa la nuit. Le lendemain il se confessa, écrivit son testament, et l'envoya à l'abbé de Bolbonne, avec prière de le transnicltre au souverain pontife, s'il venait à périr. Le soir, il franchit la Garonne sur un pont sans être inquiété, et se trouva derrière les tours de Muret, gardées par une trentaine do chevaliers. C'était le mercredi 12 septembre 1213. Avant de mettre le pied dans la ville, il avait été rejoint par les évoques, qui l'avaient un moment quitté pour aller au camp des ennemis demander la paix ; mais le roi d'Aragon leur avait répondu que ce n'était pas la peine qu'un roi et des évoques entrassent en conférence pour une poignée dé gladiateurs. INIalgré le mauvais succès de cette tentative, quand l'aurore se fut levée, les évêques chargèrent un religieux de prévenir le roi qu'eux et tous les ordres ecclésiastiques viendraient nu-pieds le conjurer de prendre de meilleures résolutions. Combien alors le comte de Toulouse dut regretter ses parjures et ses humiliations sans fruit ! Combien il dut s'accuser de n'avoir pas recouru, dès l'origine, à une guerre loyale et courageuse, au lieu de laisser écraser ses amis et déshonorer sa cause ! Mais il se trompait : la guerre, comme l'artifice, devait lui être funeste. Dieu voyait le cœur de ce prince , et n'était pas louché de son sort.
Les évêques se disposaient à sortir de Muret en
(1) Pierre de Voiilx-Cernay, Hislnire des Alliigrois. cbnp. i.xxt.
équipage de suppliants, lorsqu'un corps de chevaliers ennemis se précipita vers les portes. Montfort donna l'ordre aux siens de se ranger en bataille dans la partie basse de la ville; lui-même revêtit son armure, après avoir prié dans une église où l'évêque d'Uzès offrait le saint sacrifice. Il y retourna de nouveau quand il se fut armé, et en ployant le genou, les liens qui attachaient la partie basse de son armure se rompirent. On remarqua qu'au moment où il posait le pied dans l'étrier, son cheval releva la tête et le blessa. Ces présages n'émurent point le cœur du chevalier, quoique d'ordinaire les hommes de cette trempe y soient sensibles. Il descendit vers ses troupes, suivi de Foulques, évêque de Toulouse, qui portait dans ses mains le crucifix. Les cavaliers mirent pied à terre pour adorer leur Sauveur et en baiser l'image. ^lais Tévêquc de Comminges, voyant que le temps s'écoulait, prit le crucifix des mains de Foulques, et, d'un lieu élevé, harangua l'armée en peu de mots, et la bénit. Après quoi tous les ecclésiastiques qui étaient présents se retirèrent dans l'église pour y prier, et Montfort sortit de la ville à la tête de huit cents chevaux , sans infanterie.
Le front des confédérés s'étendait dans une plaine à l'occident de la ville. Montfort , qui était sorti par une porte opposée, comme s'il eût voulu fuir, divisa son monde en trois escadrons et alla droit au centre de l'ennemi. Son espérance, après celle qu'il mettait en Dieu , était de couper de part en part les lignes confédérées, d'y jeter le désordre et l'épouvante par
la hardiesse de l'allaque, et de profiter de tous ces liasards que l'œil des grands capitaines découvre dans l'horreur d'une mêlée. Ce fut ce qui arriva. Le premier escadron rompit l'avant-garde ennemie; le second pénétra jusque dans les derniers rangs, où le roi d'Aragon était entouré de l'élite des siens; Monlfort, qui suivait de près avec le troisième, prit en flanc les Aragonais déjà troublés. La fortune hésita là quelque temps, et le temps était précieux; car les bataillons si heureusement traversés étaient plutôt éblouis que défaits , et pouvaient accabler Montfort par derrière. Un coup qui renversa mort le roi d'Aragon décida de la journée. Le cri et la fuite des Aragonais entraînent tout le reste. Les évêques , qui priaient avec angoisse dans l'église de Muret, les uns prosternés sur le pavé, les autres levant leurs mains vers Dieu, sont bientôt attirés sur les murs par le retentissement de la victoire, et voient la plaine toute couverte de fuyards sous la main terrible des croisés. Un corps de troupes qui essayait d'emporter la ville d'assaut jette les armes bas, et est détruit dans sa fuite. Cependant Montfort revenait de la poursuite des vaincus, et, en traversant le champ de bataille, il rencontra gisant par terre le corps du roi d'Aragon, déjà dépouillé et nu. 11 descendit de cheval, et baisa en pleurant les restes meurtris de ce prince infortuné. Pierre II , roi d'Aragon, était un brave chevalier, aimé de ses sujets, catholique sincère, et digne de ne pas mourir ainsi. Les liens qui unissaient ses deux sœurs aux deux Raymond l'avaient engagé au soutien d'une cause
qu'il estimait n'être plus celle de l'hérésie, mais celle de la justice et de la parenté. Il y succomba par un secret jugement de Dieu , peut-être pour avoir méprisé les supplications des évêques, et abusé dans son cœur d'une victoire qu'il regardait comme assurée. Montfort, après avoir pourvu à sa sépulture, entra dans Muret pieds nus, monta à l'église remercier Dieu de sa protection, et donna aux pauvres le cheval et l'armure avec lesquels il avait combattu. Cette bataille mémorable, fruit d'une conscience qui se croyait certaine de combattre pour Dieu , comptera toujours parmi les beaux actes de foi qu'aient faits les hommes sur la terre.
Dominique était à Muret avec les sept évêques que nous avons nommés, et les trois abbés de Cîleaux. Des historiens modernes ont écrit qu'il marcha en tête des combattants , la croix à la main ; on montrait même à Toulouse, dans la maison de l'inquisition, un crucifix percé de flèches qu'on disait être celui qu'il avait ainsi porté à la bataille de Muret. Mais les historiens contemporains ne disent rien de semblable : ils affirment, au contraire, que Dominique resta dans la ville à prier, de concert avec les évêques et les religieux. Bernard Guidonis, l'un des auteurs de sa vie , qui habita l'inquisition de Toulouse de 1308 à 1322, ne fait aucune mention du crucifix qu'on y a vu plus tard.
La bataille de Muret porta un coup mortel aux affaires du comte de Toulouse. Ses alliés et les habitants de sa capitale olTrirent leur soumission au souverain pontife, qui chargea le cardinal Pierre
de Bénévent de les réconcilier avec l'Église, et d'obliger le comte de Moiitfort à renvoyer en Espagne le nouveau roi d'Aragon, jeune enfant qu'il retenait en otage dppuis qu'on l'avait fiancé à sa fille. Le cardinal accomplit sa double mission dans l'hiver de 1214. Il donna môme, chose remarquable, l'absolution au comte de Toulouse ; mais cet acte de miséricorde ne servit point au vaincu pour ses intérêts temporels. Un concile s'assembla à Montpellier, au mois de décembre suivant, pour décider à qui appartiendrait la souveraineté du pays conquis. Le concile fut unanime en faveur du comte de Montfort, dont la brillante et forte épée avait fait le destin de la guerre : toutefois le souverain pontife, par une lettre du 17 avril 1215 (1), déclara que Montfort n'aurait que la garde de sa conquête jusqu'à ce que le concile œcuménique de Latran, auquel il avait réservé cette question, eût prononcé une sentence définitive. C'était un dernier efi'ort d'InnccMit III pour sauver la maison de Toulouse. Le comte Raymond, abandonné de tous , s'était retiré à la cour du roi d'Angleterre avec son fils.
Le 11 novembre 1215, le soleil, en s'élevant audessus des Apennins, rencontra dans l'église solitaire de Saint-Jean-de-Lalran la plus auguste assemblée du monde. On y voyait assis soixante et onze primats et métropolitains, quatre cent douze évêques, plus de huit cents abbés et prieurs de monastères, une multitude de procureurs d'abbés et d'évêques
(I) Voir aux Conciles de Labbc , t. XIII, p. S88.
absents; les ambassadeurs du roi des Romains, de remi)ereur de Conslanlinople, des rois de France, d'Angleterre, de Hongrie, d'Aragon, de Jérusalem et de Chypre ; les députés d'une foule innombrable de princes, de villes et de seigneurs, et au-dessus d'eux la vénérable figure d'Innocent III. L'abbé de Cîteaux, archevêque de Narbonne, se remarquait parmi les assistants; le comte Simon de Montfort était représenté par son frère, Guy de Montfort; les deux Raymond étaient venus en personne, ainsi que les comtes de Foix et de Comminges. Au jour marqué pour juger cette grande cause de la croisade albigeoise, les deux Raymond entrèrent dans l'assemblée avec les comtes de Foix et de Comminges , et tous quatre se prosternèrent au pied du trône apostolique. S'étant relevés, ils exposèrent comment ils avaient été dépouillés de leurs fiefs, malgré leur soumission entière à l'Église romaine, et l'absolution qui leur avait été donnée par le légat Pierre de Bénévent. Un cardinal prit la parole en leur faveur avec beaucoup de force et d'éloquence; l'abbé de Saint-Tibère et le chantre de l'église de Lyon firent de même : ce dernier surtout parut émouvoir le pape. Mais la plus grande partie des évêques, surtout les évêques français, se prononcèrent contre les suppliants, protestant que c'en était fait de la religion catholique dans le Languedoc si on leur restituait leurs possessions , et que tout le sang répandu dans cette cause serait du sang et du dévouement perdus. Le concile déclara donc le comte Raymond VI déchu de ses fiefs, qui étaient définitivement
transférés au comte tic Montfort, et lui assigna une pension de quatre cents marcs d'argent, à condition qu'il vivrait hors de ses anciens domaines ; sa femme Éléonore devait conserver les biens qui formaient sa dot; le marquisat de Provence était réservé au jeune Raymond, leur fils, pour lui être remis à sa majorité, s'il était fidèle à l'Eglise. Quant aux comtes de Foix et de Gomminges, leur cause fut renvoyée à un plus mûr examen. Il est digne de remarque que le marquisat de Provence, destiné au jeune Raymond, était composé des villes que son père avait abandonnées au saint-siége, en cas qu'il vînt à manquer aux conventions de Saint-Gilles : on avait plusieurs fois proposé au souverain pontife de le réunir au domaine apostolique ; mais il ne voulut jamais y consentir, et ne se prévalut des droits qu'il y avait acquis que pour le conserver à la maison de Toulouse.
Après la clôture du concile, le jeune Raymond, qui s'était attiré l'estime de tous par sa noble conduite, alla prendre congé du pape. Il ne lui cacha pas qu'il se croyait injustement privé du patrimoine de ses ancêtres, et lui dit, avec une fermeté naïve et respectueuse, qu'il saisirait toutes les occasions de recouvrer avec gloire ce qu'il avait perdu sans faute. Innocent III, touché du malheur, de l'innocence et du courage de ce jeune homme de dix-huit ans , lui donna cette bénédiction prophétique : « Mon fils, dans « toutes vos actions, puissiez -vous bien commen- « cer, et mieux finir encore (1) ! »
(1) Ilisloire générale du Languedoc , t. III.
Montfort, investi par Philippe-Auguste des titres • 1 • duc de Narbonne et de comte de Toulouse, ne juuit pas longtemps de la puissance qu'il avait si laborieusement acquise. L'année 1216 n'avait pas encore achevé sa course, que déjà le jeune Raymond était maître d"une partie de la Provence. Toulouse, d'un autre côté, fatiguée du joug de son nouveau comte, rappela le vieux Raymond de la cour d'Angleterre où il s'était réfugié, et lui ouvrit ses portes. Un grand nombre de seigneurs, au premier bruit de ce changement de fortune, se hâtèrent de prêter serment de fidélité à leur ancien suzerain. Le vainqueur de Muret put comprendre alors qu'il ne suffisait pas de gagner des batailles, ni d'emporter des villes d'assaut, pour acquérir le prestige qui gouverne les peuples ; il avait rencontré, pour son malheur, celle force honorable qui est dans l'humanité, et qui fait qu'on ne peut pas régner sur les hommes quand on ne règne pas sur leurs cœurs. Chassé de Toulouse, qu'il avait en vain désarmée et effrayée par des supplices, il mit tristement le siège devant ses murs, où il ne devait plus rentrer. La longueur du siège , l'incertitude de l'avenir, les reproches que lui adressait sur son inaction le cardinal Bertrand , légat apostolique, et aussi cet affaissement que causent les revers quand ils viennent tard , jetèrent le preux chevalier dans une mélancolie qui lui faisait demander la mort à Dieu. Le 23 juin 1218, on vint lui dire, de grand matin, que les ennemis étaient en embuscade dans les fossés du château. Il demanda ses armes, et, s'en étant revêtu, il alla entendre la messe. Elle était
déjà commencée, lorsqu'on l'averlit que les machines de guerre étaient assaillies et en danycr d'être détruites : « Laissez-moi, dit-il , que je voie le sacrement de notre rédemption! » Un autre messager survint qui lui annonça que ses troupes ne pouvaient plus tenir : « Je n'irai pas, dit- il, que je n'aie vu mon Sauveur (l). » Enfin, le prêtre ayant élevé l'hostie, Montfort, à genoux par terre et les mains au ciel, prononça ces mots : Nunc dimitlis, et sortit. Sa présence sur le champ de bataille fit reculer l'ennemi jusqu'aux fossés de la place ; mais c'était sa dernière victoire. Une pierre l'atteignit à la tête : il se frappa la poitrine, se recommanda à Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie, et tomba mort.
La fortune continua d'être favoralile aux Raymond. De deux fils qu'avait laissés le comte de Montfort, le plus jeune fut tué sous les murs de Castclnaudary. Quatre années de mauvais succès persuadèrent à l'aîné qu'il n'était pas capable de porter l'héritage de son père, et il céda tous ses drois au roi de France. Le vieux Raymond, tranquille à Toulouse, sous la protection des victoires de son fils, eut le temps de tourner ses regards vers Dieu, qui l'avait frappé et qui l'avait rétabli. Le 12 juillet 4222, on revenant de prier à la porte d'une église, car il était toujours excommunié, il se sentit mal et envoya chercher en toute hâte l'abbé de Saint-Sernin pour qu'il le réconciliât à l'Église. L'abbé le trouva déjà sans voix.
(1) Pierre de Vaiill-Ceinay, Ilisloirc des Albigeois, chap.
Le vieux comte, en le voyant, leva les yeux au ciel, et lui prit les deux mains, qu'il garda dans les siennes jusqu'à son dernier soupir. Son corps fut transporté à l'église des chevaliers de Saint-Jeande-Jérusalem , où il avait choisi sa sépulture ; mais on n'osa pas l'ensevelir, à cause de l'excommunicalion. Il fut laissé dans un cercueil ouvert, et trois siècles après on l'y regardait encore couché, sans qu'aucune main eût été assez hardie pour clouer une planche sur ce bois consacré par la mort et par le temps. La question de sa sépulture fut agitée sous les pontificats de Grégoire IX et d'Innocent IV, à la demande de son fîls. De nombreux témoignages attestèrent qu'avant de mourir il avait donné des signes réels de repentance : toutefois, on craignit de remuer cette cendre par des honneurs tardifs.
Raymond VII survécut vingt-six ans à son père. Il sut se défendre contre les armes mêmes de la France; mais, trop faible pour en soutenir toujours l'effort, il conclut avec saint Louis, en 1228, le traité qui termina cette longue guerre. Le mariage de sa fille unique au comte de Poitiers, l'un des frères du roi, avec la réversion du comté de Toulouse pour dot; l'abandon de quelques territoires; la promesse d'être fidèle à l'Église et de se servir de son autorité contre les hérétiques : telles furent les conditions principales de la paix. L'Église la confirma en rendant sa communion au jeune comte, qui, pour pénitence, s'engagea à servir la chrétienté en Palestine pendant cinq années. Vingt ans après, il songea sérieusement à s'acquitter de ce devoir, et partit
pour la terre sainte. Mais Dieu l'arrôla en chemin. Il tomba malade à Pris, non loin de Rodez, d'où s'étant fait transporter à Milhaud, il y mourut le 26 septembre 1248, entouré des évoques de Toulouse, d'Agen, de Cahors et de Rodez, des consuls de Toulouse, et d'une foule de seigneurs, tous venus pour recevoir les adieux d'un prince qu'ils aimaient, et en qui s'éteignait, dans la ligne masculine, la branche aînée d'une illustre race. Quand le saint viatique fut apporté au comte, il se leva de son lit et se mit à genoux par terre devant le corps de son Seigneur, réalisant dans sa mort, comme dans sa vie, le vœu qu'Innocent III avait autrefois formé pour lui en bénissant sa jeunesse : « Mon fils , dans « toutes vos actions, paissiez-vous bien commencer, « et mieux finir encore ! »
GIIAPITUE VI
APOSTOLAT DE SAINT DOMINIQUE DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA GUERRE DES ALBIGEOIS JUSQU'AU QUATRIÈME CONCILE DE LATRAN. — INSTITUTION DU ROSAIRE. — RÉUNION DE SAINT DOMINIQUE ET DE SES PREMIERS DISCIPLES DANS UNE MAISON DE TOULOUSE.
Le moment où éclata la guerre des Albigeois fut celui qui révéla toute la vertu et tout le génie de Dominique. Il avait deux écueils également à craindre : ou d'abandonner sa mission dans un pays plein de sang et d'alarmes, ou de prendre à la guerre la même part que les religieux de Gîteaux. Dans l'un et l'autre cas, c'en était fait de sa destinée. En fuyant, il eût déserté l'apostolat; en se mêlant de la croisade , il eût ôté à sa vie et à sa parole le caroclcrc apostolique. Il ne fit ni l'un ni l'autre. Toulouse était, en Europe, la capitale de l'hérésie : c'était à Toulouse qu'il devait s'attacher de préfé-
rcncc, à rimitation des premiers apôtres, qui, loin de fuir le mal , allèrent toujours le chercher au centre de sa puissance. Saint Pierre avait posé d'abord son siège à Antioche, la reine de l'Orient, et il avait envoyé son disciple saint Marc à Alexandrie, l'une des plus commerçantes et des plus riches cités du monde; saint Paul habita longtemps Corinthe , renommée entre les villes grecques par la splendeur de sa corruption; tous deux, sans s'être donné rendez-vous , vinrent mourir à Rome. 7/ ne sied pas , disait Jésus-Christ, qu'un prophète périsse hors de Jérusalem (1). C'était donc à Toulouse, le foyer et le phare de toutes les erreurs , qu'il convenait à Dominique de planter sa tente, quelle que fût la face des affaires. Les hommes de peu de foi attendent la paix, disent-ils, pour agir; l'apôtre sème dans la tempête pour recueillir dans le beau temps. Il se souvient de la parole de son maître : Vous entendrez des batailles et des bruits de batailles , prenez garde d'en être troublés (2). Mais en persévérant dans sa mission malgré les terreurs de la guerre , Dominique comprit qu'il devait moins que jamais en altérer la physionomie pacifique et dévouée. Quelque juste qu'il soit de tirer le glaive contre ceux qui oppriment la vérité par la violence, il est difficile que la vérité ne souffre pas de cette protection, et qu'on ne la rende pas complice des excès inséparables de tout conflit sanglant. L'épée ne s'arrête pas juste à la
(1) Sainl Luc, xiii, 33.
(2) Sailli Alallliieu , xxiv, 6.
limite du droit; il est de sa nature de rentrer malaisément dans le fourreau quand elle s'est une fois échauffée dans la main de l'homme. Il faudrait des anges pour combattre en faveur de la justice , et encore l'esprit humain a des retours si prompts , que les oppresseurs vaincus pourraient ne pas désespérer de trouver un asile dans la partialité de la compassion. Il importait donc souverainement que Dominique restât fidèle au plan magnanime d'Azévédo, et qu'à côté de la chevalerie armée pour défendre la liberté de l'Église, parût l'homme évangélique se fiant dans la seule force de la grâce et de la persuasion. En Pologne, quand le prêtre récitait l'Evangile à l'autel, le chevalier tirait à moitié son épée , et écoutait dans cette posture militaire la douce parole du Christ. Voilà les vrais rapports de la cité du monde et de la cité de Dieu. La cité de Dieu , représentée par le prêtre , parle , prie , bénit et s'offre en sacrifice; la cité du monde, représentée par le chevalier , écoute en silence , unie à tous les actes du prêtre , et tient son épée attentive , non pour imposer la foi , mais pour en assurer la liberté. Le prêtre et le chevalier remplissent dans le mystère du Christianisme deux fonctions qui ne doivent jamais se confondre , et dont la première doit toujours être plus visible que la seconde. Tandis que le prêtre chante tout haut l'Évangile à la face du peuple et à la lueur des cierges , le chevalier retient à moitié son épée dans le fourreau, parce que la miséricorde lui parle en même temps que la justice, et que l'Évangile môme , pour lequel il se tient prêt , lui dit à
^Bt'OTHfCA
l'oreille : Bienheureux les hommes doux, car ils posséderont la terre (l).
Dominique et Monlforl furent les deux héros de la guerre des Albigeois, l'un comme chevalier, l'autre comme prêtre. Nous avons vu la manière dont Montfort remplit sa tâche; voyons comment Dominique accomplit la sienne.
On aura remarqué, sans doute , qu'il n'est nommé nulle part dans les actes de cette guerre. Il est absent des conciles, des conférences, des réconciliations , des sièges , des triomphes; il n'est fait mention de lui dans aucune lettre allant à Rome ou venant de Rome. Nous ne l'avons rencontré qu'une fois, à Muret , priant dans une église au moment d'une bataille. Ce silence unanime des historiens est d'autant plus significatif qu'ils appartiennent à des écoles différentes, les uns religieux, les autres laïques; les uns favorables aux croisés , les autres amis de Raymond. Il n'est pas possible de croire que, si Dominique eût joué un rôle quelconque dans les négociations et les faits militaires de la croisade, tous ces historiens l'eussent tu comme à l'envi. Ils ont rapporté de lui des actions d'un autre ordre : pourquoi auraient -ils caché celles-là? Or, voici les fragments qu'ils nous ont conservés de sa vie à cette époque :
« Après le retour de l'évêque Diego à son diocèse, « dit le bienheureux Humbert , saint Dominique , « demeuré presque seul avec quelques compagnons
(1) Saint Mallhieu , v, h.
« qui ne lui étaient attachés par aucun vœu , soutint « pendant dix années la foi catholique en divers « lieux de la province de Narbonne , particulièrement « à Carcassonne et à Fanjeaux. Il s'était donné tout « entier au salut des âmes par l'office de la prédi- « cation , et il souffrit de grand cœur beaucoup d'af- « fronts , d'ignominies et d'angoisses , pour le nom « de Notre-Seigneur Jesus-Christ (1). »
Dominique avait choisi Fanjeaux pour résidence , parce que de cette ville , située sur une hauteur, on découvrait dans la plaine le monastère de Notre- Dame-de-Prouille. Quant à Carcassonne , qui n'était pas non plus éloigné de cette chère retraite , il a donné lui-même une autre raison de sa préférence. Interrogé un jour pourquoi il ne demeurait pas volontiers à Toulouse et dans son diocèse : « C'est , répondit-il, que, dans le diocèse de Toulouse, je rencontre beaucoup de gens qui m'honorent , tandis qu'à Carcassonne tout le monde m'est contraire (2).» En effet , les ennemis de la foi insultaient en toutes manières au serviteur de Dieu : on lui crachait au visage, on lui jetait de la boue , on attachait des pailles à son manteau par dérision. Mais lui, supérieur à tout, comme l'Apôtre, s'estimait heureux d'être jugé digne de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus. Les hérétiques songèrent même à lui ôter la vie. Une fois qu'ils lui en faisaient la menace , il leur répondit : « Je ne suis pas digne
(1) Chronique, n. 2.
(2) Constantin a'Orvieto, Vie de saint Dominique , n. 4'i.
« du martyre , je n'ai pas encore mérité celte (( mort (1). » C'est pourquoi, ayant à passer dans un lieu où il savait que des embûches lui avaient été préparées, non -seulement il s'y hasarda avec intrépidité , mais gaiement et en chantant. Étonnés de sa constance, les hérétiques lui demandèrent une autre fois, pour le tenter, ce qu'il eût fait s'il fût tombé dans leurs mains. « Je vous aurais priés , c( répondit-il, de ne pas me tuer d'un seul coup, « mais de me couper les membres un à un , et , « après en avoir mis les morceaux devant moi , de « finir par m'arracher les yeux, en me laissant à (f demi mort dans mon sang, ou en m'achevant à « votre plaisir (2). »
Thierry d'Apolda raconte le trait suivant : « Il « arriva qu'une conférence solennelle devait avoir « lieu avec les hérétiques; un évêque se disposait (( à s'y rendre en grande pompe. Alors l'humble « héraut du Christ lui dit : — Ce n'est pas ainsi , « seigneur mon père , ce n'est pas ainsi qu'il faut « agir contre les enfants de l'orgueil. Les adver- « saires de la vérité doivent être convaincus par « des exemples d'humilité, de patience, de religion « et de toutes les vertus , non par le faste de la « grandeur et le déploiement de la gloire du siècle. « Armons-nous de la prière, et, faisant reluire en « notre personne de& signes d'humilité , avançons- « nous nu-pieds au-devant des Gohath. — L'évêque
(1) Constantin d'Orvieto, Vie de saint Dominique, n. 12.
(2) Ibicl, n. 12.
« se rendit à ce pieux conseil , et tous se déchausu seront. Or, comme ils n'étaient pas sûrs de leur « chemin , ils rencontrèrent un hérétique qu'ils u croyaient orthodoxe , et qui promit de les conduire « droit à leur but. Mais il les engagea par malice u dans un bois plein de ronces et d'épines, où leurs (( pieds se blessèrent , et bientôt le sang coula tout « le long de leurs jambes. Alors l'athlète de Dieu , « patient et joyeux , exhorta ses compagnons à u rendre grâces de ce qu'ils souffraient , en leur « disant : — Confiez -vous dans le Seigneur, mes « très-chers; la victoire nous est assurée, puisque « voilà nos péchés qui s'expient par le sang. — « L'hérétique , touché de cette admirable patience u et des discours du saint , avoua sa malice et « abjura l'hérésie (1). »
Il y avait aux environs de Toulouse quelques femmes nobles que l'austérité des hérétiques avait détachées de la foi. Dominique , au commencement d'un carême , alla leur demander l'hospitalité avec l'intention de les ramener dans le sein de l'Église. U n'entra avec elles dans aucune controverse; mais, pendant tout le carême , il ne mangea que du pain et ne but que de l'eau , lui et son compagnon. Quand, le premier soir, on voulut leur apprêter des lits , ils demandèrent deux planches pour se coucher , et jusqu'à Pâques ils n'eurent pas d'autre lieu de repos , se contentant chaque nuit d'un court sommeil qu'ils interrompaient pour prier. Celte élo-
(1) V'tc de <!ain! Dominique , chnp. ii , n. 35.
— loi —
quence muelte fut toute -puissante sur l'esprit de ces femmes ; elles reconnurent l'amour dans le sacrifice, et la vérité dans l'amour.
On se rappelle qu'à Palencia Dominique avait voulu se vendre pour racheter de l'esclavage le frère d'une pauvre femme. Il eut en Languedoc le même mouvement d'entrailles à l'égard d'un hérétique qui lui avouait ne tenir à l'erreur que par la misère; il résolut de se vendre pour lui donner de quoi vivre, et il l'eût fait si la Providence divine n'eût pourvu d'une autre manière à l'existence de ce malheureux.
Un fait encore plus singulier nous atteste les ruses de sa bonté. «Quelques hérétiques , dit Thierry « d'Apolda , ayant été pris et convaincus dans le « pays de Toulouse, furent remis au jugement sé- « culier, parce qu'ils refusaient de retourner à la « foi, et condamnés au feu. Dominique regarda l'un « d'eux avec un cœur initié aux secrets de Dieu , et « il dit aux officiers de la cour : — Mettez à part « celui-ci, et gardez-vous de le brûler. — Puis, « se tournant vers l'hérétique avec une grande douce ceur : — Je sais, mon fils, qu'il vous faudra du « temps, mais qu'enfin vous deviendrez bon et un « saint. — Chose aimable autant que merveilleuse ! « Cet homme demeura vingt ans encore dans l'a- « veuglement de l'hérésie ; après quoi , touché de « la grâce , il demanda l'habit de Frère Prêcheur « sous lequel il vécut bien et mourut dans la fldé- « lité (l). »
(1) Vie de saint Dominique , cliap. iv, n. a'i.
— lOo —
Constantin d'Orvieto et le bienheureux Humbert , en rapportant le même trait, y ajoutent une circonstance qui exige quelque explication. Ils disent que les hérétiques dont il s'agit avaient été convaincus par Dominique avant d'être livrés au bras séculier. C'est le seul mot du treizième siècle d'où l'on ait cru pouvoir induire la participation du saint à des procédures criminelles. Mais les historiens de la guerre des Albigeois nous apprennent très-clairement ce que c'était que cette conviction des hérétiques. Les hérétiques n'étaient point à l'état de société secrète en Languedoc ; ils étaient armés et combattaient pour leurs erreurs à la face du soleil. Lorsque le sort de la guerre avait mis quelques-uns d'entre eux au pouvoir des croisés , on leur envoyait des gens d'Eglise pour leur exposer les dogmes catholiques , et leur faire sentir l'extravagance des leurs. C'était ce qu'on appelait les convaincre, non pas d'être hérétiques, car ils ne le cachaient pas le moins du monde, mais d'être dans une fausse voie, contredite par les Écritures , la tradition et la raison. On les suppliait de la manière la plus pressante d'abdiquer leur hérésie, en leur promettant à ce prix leur pardon. Ceux qui se rendaient à ces instances étaient , en effet , épargnés ; ceux qui résistaient jusqu'au bout étaient livrés au bras séculier. La conviction des hérétiques était donc un office de dévouement, où la force de l'esprit et l'éloquence de la charité s'animaient de l'espoir d'arracher des malheureux à la mort. Que saint Dominique ait rempli cet office au moins une fois , il n'est pas
possible d'en douter, puisque deux historiens contemporains l'affirment : mais prendre texte de là pour l'accuser de rigueurs envers les hérétiques , c'est confondre le prêtre qui assiste un criminel , avec le juge qui le condamne ou le bourreau qui le tue.
On s'étonnera peut-être que Dominique eût assez d'aulorilé pour arracher un hérétique au supplice par une simple prédiction. Mais, outre la renommée de sa sainteté , qui devait attirer toute confiance à sa parole , il avait été investi par les légats du saintsiége du pouvoir de réconcilier les hérétiques à l'Église. On en possède la preuve dans deux diplômes, tous les deux sans date, mais qui ne sauraient appartenir qu'à cette époque de sa vie.
L'un est ainsi conçu : «A tous les fidèles du Christ « à qui les présentes lettres parviendront , frère « Dominique , chanoine d'Osma , humble ministre « de la prédication , salut et sincère charité dans le « Seigneur. Nous faisons connaître à votre discrétion « que nous avons permis à Raymond- Guillaume « d'Hauterive Pélagianire de recevoir dans sa mai- « son de Toulouse , pour y vivre de la vie ordinaire, « Guillaume Huguecion , qu'il nous a dit avoir « autrefois porté l'habit des hérétiques. Nous le lui « permettons jusqu'à ce qu'il en soit autrement « ordonné à nous ou à lui par le seigneur cardinal , (( et celle cohabitation ne devra tourner en rien à « son préjudice ou déshonneur (1). »
(1) Dans Echard, Ecrivains de l'ordre des Prêcheurs , t. I, p, 9, en noie.
L'autre diplôme porte ce qui suit : « A tous les K fidèles du Christ à qui les présentes lettres parie viendront , frère Dominique , chanoine d'Osma , « salut dans le Christ. Par Tautorité du seigneur « abbc de Cîteaux, qui nous a enjoint cet office, « nous avons réconcilié à l'Église le porteur des « présentes, Ponce Roger, converti par la grâce de « Dieu de l'hérésie à la foi, et nous ordonnons , en « vertu du serment qu'il nous a prêté, que, pendant « trois dimanches ou jours de fête, il ira de l'entrée « du village à l'église nu jusqu'à la ceinture et « frappé de verges par le prêtre. Nous lui ordonnons « aussi de s'abstenir en tout temps de chair, d'œufs, « de fromage et de tout ce qui tire son origine de « la chair, excepté les jours de Pâques, de la Pence tecôte et de Noël , où il en mangera pour protester « contre ses anciennes erreurs. Il fera trois carêmes « chaque année en jeûnant et en s'abstenant de « poisson , à moins que l'infirmité du corps ou les « chaleurs de l'été n'exigent une dispense. Il se « vêtira d'habits religieux tant dans la forme que « dans la couleur, auxquels il attachera aux extré- « mités extérieures deux petites croix. Chaque jour, « s'il le peut , il entendra la messe , et il ira à vêpres « les jours de fête. Sept fois par jour il récitera dix « Pater noster, et il en dira vingt au milieu de la « nuit. Il observera la chasteté , et une fois par « mois , dans la matinée , il présentera le présent « diplôme au chapelain du village de Géré. Nous « ordonnons à ce chapelain d'avoir grand soin que « son pénitent mène une bonne vie, et celui-ci ob-
« servcra tout ce qui vient d'clre dit jusqu'à ce que « le seigneur légat en ait autrement ordonné. Que « s'il néglige avec mépris de l'observer , nous \o\i- « Ions qu'il soit tenu pour excommunié , comme « parjure et hérétique, et séparé de la société des « fidèles (1). »
Je renvoie ceux qui trouveraient ces prescriptions excessives et étranges aux pénitences canoniques de l'Église primitive . aux usages pénitentiaux des cloîtres, et aux pratiques que s'imposaient volontairement et publiquement beaucoup de chrétiens du moyen âge pour expier leurs fautes. Tout le monde sait, pour n'en citer qu'un exemple, que Henri II, roi d'Angleterre , se fît battre de verges par des moines sur le tombeau de Thomas Becket, archevêque de Gantorbéry, à l'assassinat duquel il avait donné lieu. Aujourd'hui même encore , dans les grandes basiliques de Rome , le prêtre , après avoir absous le pénitent , lui donne un coup d'une longue baguette sur les épaules. Saint Dominique se conformait naturellement aux coutumes de son siècle , et , pour quiconque les connaît , il y a dans les actes qu'on vient de lire un remarquable esprit de bonté.
Son désintéressement n'était pas moindre que sa charité et sa douceur. Il refusa les évêchés de Béziers, de Conseranset de Comminges, qui lui avaient été offerts, et dit une fois qu'il s'enfuirait la nuit avec
(1) Dans Echard, Écrivains de l'ordre des Prêehciirs , t. I, p. 8, en noie.
son bâton plutôt que d'accepter l'épiscopat ou toute autre dignité.
Voici, du reste, le portrait qu'en a tracé Guillaume de Pierre, abbé d'un monastère de Saint-Paul, en France, l'un de ceux qui l'avaient particulièrement connu pendant les douze années de son apostolat en Languedoc, et qui fut entendu comme témoin, à Toulouse, dans le procès de sa canonisation. « Le bien- « heureux Dominique avait une soif ardente du salut « des âmes et un zèle sans bornes à leur égard. 11 a était si fervent prédicateur, que, le jour, la nuit, « dans les églises, dans les maisons, aux champs, « sur les routes, il ne cessait d'annoncer la parole de « Dieu , recommandant à ses frères d'agir de même ft et de ne jamais parler que de Dieu. Il fut l'adver- « saire des hérétiques, auxquels il s'opposait par la « prédication et la controverse, et en toutes les cho- « ses qu'il pouvait. Il aima la pauvreté jusqu'à a renoncer aux possessions, fermes, châteaux et « revenus, dont son ordre avait été enrichi en plu- « sieurs lieux. Il était d'une frugalité si austère, « qu'il ne mangeait qu'un pain et un potage, sauf a en de rares occasions, par égard pour les frères « et les personnes qui étaient à table; car il voulait « que les autres eussent tout en abondance, selon « qu'il était possible. J'ai oui dire à beaucoup qu'il « était vierge. Il refusa l'évêché deConserans, et ne « voulut point gouverner cette Église, quoiqu'il eût « été légitimement élu pour pasteur et prélat. Je « n'ai pas vu d'homme aussi humble, qui méprisât « davantage la gloire du monde et tout ce qui s'y
« rapporte. Il recevait les injures, les malédictions, « les opprobres avec patience et joie, comme des « dons d'un grand prix. Les persécutions ne le trou- « blaicnt point; il marchait souvent au milieu des « dangers avec une sécurité intrépide, et la peur ne « le détourna pas une seule fois de sa route. Bien « mieux, quand il était pris de sommeil, il s'éten- « dait le long du chemin ou proche du chemin et « dormait. Il surpassait en religion tous ceux que « j'ai connus. Il se méprisait grandement et se « comptait pour rien. 11 consolait avec une bonté « tendre les frères malades, supportant d'une ma- « nière admirable leurs infirmités. Savait-il quelce qu'un d'entre eux pressé sous le poids des tribula- « lions , il l'exhortait à la patience et l'encourageait « de son mieux. Il aimait la règle, et reprenait pa- « ternellement ceux qui étaient en faute. Il était « l'exemple des frères en toutes choses, dans la pa- (I rôle, les gestes, la nourriture, le vêtement et les « bonnes mœurs. Je n'ai jamais vu un homme en « qui la prière fût si habituelle, ni qui eût une si « grande abondance de larmes. Quand il était en « prière, il poussait des cris qu'on entendait au a loin, et il disait à Dieu dans ces cris : Seigneur, « ayez pitié du peuple, et qu'est-ce que deviendront « les pécheurs? Il passait ainsi les nuits sans som- « meil, pleurant et gémissant pour les péchés des « autres. Il était généreux , hospitalier, donnait vo- « lontiers aux pauvres tout ce qu'il avait. Il aimait « et honorait les religieux et tous les amis de la re- « ligion. Je n'ai pas ouï dire ni su qu'il eût un autre
CI lit que l'église, quand il trouvait une église à sa « portée; si l'église lui manquait, il se couchait sur « un banc ou par terre , ou bien encore il s'élendait « sur les cordes du lit qu'on lui avait préparé, après « en avoir ôté le linge et les couches. Je ne l'ai ja- « mais vu qu'avec une tunique , et encore toute ra- « piécée. 11 portait toujours des habits plus vils « que ceux des autres frères. 11 fut amateur des « affaires de la foi et de la paix, et, autant qu'il « le put, un très-fidèle promoteur de l'une et do a l'autre (1). »
Le don des miracles se développait en Dominique à coté de si hautes vertus. Un jour qu'il passait un fleuve dans une barque, le batelier, quand on fut à l'autre bord , lui demanda un denier pour sa peine. « Je suis, répondit Dominique, un disciple et un serviteur du Christ, je ne porte sur moi ni or ni argent; Dieu vous paiera plus tard le prix de mon passage. » Le batelier, mécontent , se met à le tirer par sa chape, en lui disant : « Ou vous laisserez la chape, ou j'aurai mon denier. » Dominique, levant les yeux au ciel, se recueiUit un moment en luimême, puis regardant à terre, il montra au batelier une pièce d'argent que la Providence venait de lui envoyer, et lui dit : « Mon frère, voilà ce que vous demandez, prenez-le, et laissez-moi aller en paix (2). »
Dans le temps que les croisés étaient devant Tou-
(1) Acles de Toulouse, n. lo.
(•2J Le B. Humbert, Vie de saint Dominique , n. 30.
iouse, l'an 1211, des pèlerins anglais qui se rendaient à Saint-Jacques de Composlelle, et qui voulaient éviter d'entrer dans la ville, à cause de l'excommunication dont elle était frappée, prirent une barque pour traverser la Garonne. Mais la barque trop pleine chavira; ils étaient environ quarante. Au cri des pèlerins et de l'armée, Dominique sortit d'une église voisine, et se jeta tout de son long par terre, les mains étendues en croix, implorant Dieu en faveur des pèlerins déjà submergés. Sa prière finie, il se leva, et, tourné du côté du fleuve, il dit à haute voix : « Je vous ordonne, au nom du Christ, de venir tous au rivage (1). » Aussitôt les naufragés apparurent au-dessus des eaux, et, saisissant de longues piques que leur tendaient les soldats, ils gagnèrent le bord.
Le premier prieur du couvent de Saint-Jacques de Paris, appelé par les historiens Matthieu de France, devint le coopérateur de Dominique par suite d'un autre miracle dont il avait été témoin. 11 était prieur d'une collégiale de chanoines dans la ville de Castres. Dominique venait souvent visiter son église, parce qu'elle renfermait les reliques du martyr saint Vincent, et il y restait ordinairement en prière jusqu'à l'heure de midi. Un jour il laissa passer cette heure, qui était celle du repas, et le prieur envoya un de ses clercs le chercher. Le clerc vit Dominique élevé de terre d'une demi-coudée en face de l'autel ; il courut avertir le prieu'", qui trouva Dominique
(1) Thierry d'ApolJa, Vie de saint Dominique, ch. m, n. 48.
en cet état d'extase. Ce spectacle lui causa une si vive impression, que peu de temps après il se joignit au serviteur de Dieu , lequel , selon sa coutume à l'égard de tous ceux qu'il admettait au partage de son apostolat, lui promit le pain de la vie et Veau du ciel.
Les historiens racontent encore brièvement qu'il chassa le démon du corps d'un homme; que, voulant prier dans une église dont les portes étaient fermées, il s'y trouva transporté tout à coup; que, voyageant avec un religieux dont il n'entendait pas la langue, et qui n'entendait pas la sienne, ils s'entretinrent ensemble pendant trois jours, comme s'ils eussent parlé le même idiome; qu'ayant laissé tomber dans l'Ariége les livres qu'il portait avec lui, un pêcheur les en retira quelque temps après, sans qu'ils eussent souffert du contact de l'eau. Tous ces faits flottent épars et sans liaison dans l'histoire, et nous les recueillons au rivage comme de saints débris.
Dieu avait aussi communiqué à son serviteur l'esprit de prophétie. Pendant le carême de l'année 1213, qu'il passa à Carcassonne en prêchant et en exerçant les fonctions de vicaire général que l'évêque absent lui avait confiées , il fut interrogé par un religieux de Cîteaux sur l'issue de la guerre : « Maître Dominique, lui dit ce religieux, est-ce que ces maux n'auront pas de fin? » Et comme Dominique se taisait, le religieux le pressa de nouveau, sachant que Dieu lui révélait beaucoup de choses. Dominique lui dit à la fin : « Oui, ces maux finiront, mais non pas de sitôt; le sang d'un grand nombre sera encore
versé, et un roi périra dans une bataille. » Ceux qui entendaient cette prédiclion craignirent qu'il ne voulût parler du fds aîné de Philippe-Auguste, qui avait fait vœu de se croiser contre les Albi"-eois: mais Dominique les rassura en leur disant : « Ne craignez pas pour le roi de France, c'est un autre roi, et bientôt, qui succombera dans les vicissitudes de cette guerre (1). » Peu après, le roi d'Aragon fut tué à Muret.
La guerre , par sa durée et ses chances diverses , semblait mettre un obstacle presque invincible au dessein constant de Dominique, qui était de fonder un ordre religieux consacré au ministère de la prédication. Aussi ne cessait -il de demander à Dieu l'établissement de la paix, et ce fut dans le but de l'obtenir et de hâter le triomphe de la foi, qu'il institua, non sans une secrète inspiration, cette manière de prier qui s'est depuis répandue dans l'Église universelle sous le nom de Rosaire. Lorsque l'archange Gabriel fut envoyé de Dieu à la bienheureuse Vierge Marie pour lui annoncer le mystère de l'incarnation du Fils de Dieu dans son chaste sein , il la salua en ces termes : Je vous salue , pleine de grâces , le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes (2). Ces paroles, les plus heureuses qu'aucune créature ait entendues, se sont répétées d'âge en âge sur les lèvres des chrétiens , et du fond de cette vallée de larmes ils ne cessent de redire à la Mère
(1) Le B, Humbert, Vie de saint Dominique , n. 4G
(2) Saint Luc , i , 28.
— llo -
de leur Sauveur : Je vous salue, Marie. Les hiérarchies du ciel avaient député un de leurs chefs à l'humble fdle de David pour lui adresser cette glorieuse salutation; et maintenant qu'elle est assise au-dessus des anges et de tous les chœurs célestes, le genre humain, qui l'eut pour fille et pour sœur, lui renvoie d'ici-bas la Salutation angélique : Je vous salue, Marie. Quand elle l'entendit pour la première fois de la bouche de Gabriel, elle conçut aussitôt dans ses flancs très- purs le Verbe de Dieu; et maintenant, chaque fois qu'une bouche humaine lui répète ces mots, qui furent le signal de sa maternité, ses entrailles s'émeuvent au souvenir d'un moment qui n'eut point de semblable au ciel et sur la terre, et toute l'éternité se remplit du bonheur qu'elle en ressent.
Or, quoique les chrétiens eussent coutume de tourner ainsi leurs cœurs vers Marie, cependant l'usage immémorial de celte salutation n'avait rien de réglé et de solennel. Les fidèles ne se réunissaient pas pour l'adresser à leur bien-aimée protectrice; chacun suivait pour elle l'élan privé de son amour. Dominique, qui n'ignorait pas la puissance de Tassociation dans la prière, crut qu'il serait utile de l'appliquer à la Salutation angélique, et que cette clameur commune de tout un peuple assemblé monterait jusqu'au ciel avec un grand empire. La brièveté même des paroles de l'ange exigeait qu'elles fussent répétées un certain nombre de fois, comme ces acclamations uniformes que la reconnaissance des nations jette sur le passage des souverains. Mais la
répétition pouvait engendrer la distraction de l'esprit. Dominique y pourvut en distribuant les salutations orales en plusieurs séries, à chacune desquelles il attacha la pensée d'un des mystères de notre rédemption, qui furent tour à tour pour la bienheureuse Vierge un sujet de joie, de douleur et de triomphe. De cette manière, la méditation intime s'unissait à la prière publique, et le peuple, en saluant sa mère et sa reine, la suivait au fond du cœur en chacun des événements principaux de sa vie. Dominique forma une confrérie pour mieux assurer la durée et la solennité de ce mode de supplication.
Sa pieuse pensée fut bénie par le plus grand de tous les succès, par un succès populaire. Le peuple chrétien s'y est attaché de siècle en siècle avec une incroyable fidélité. Les confréries du Rosaire se sont multipliées à l'infini; il n'est presque pas de chrétien au monde qui ne possède, sous le nom de chapelet, une fraction du rosaire. Qui n'a entendu, le soir, dans les églises de campagne, la voix grave des paysans récitant à deux chœurs la Salutation angélique? Qui n'a rencontré des processions de pèlerins roulant dans leurs doigts les grains du rosaire, et charmant la longueur de la route par la répétition alternative du nom de Marie? Toutes les fois qu'une chose arrive à la perpétuité et à l'universalité , elle renferme nécessairement une mystérieuse harmonie avec les besoins et les destinées de l'homme. Le rationaliste sourit en voyant passer des files de gens qui redisent une même parole : celui qui est éclairé d'une meilleure lumière comprend que l'amour n'a
qu'un mot, et qu'en le disant toujours il ne le répète jamais.
La dévotion du Rosaire, interrompue au quatorzième siècle par la peste terrible qui ravagea l'Europe, fut renouvelée au siècle suivant par Alain de la Roche, dominicain breton. En 1573, le souverain pontife Grégoire XIII, en mémoire de la fameuse bataille de Lépante, gagnée contre les Turcs sous un pape dominicain, le jour même où les confréries du Rosaire faisaient à Rome et dans le monde chrétien des processions publiques, institua la fêle que toute l'Église célèbre chaque année le premier dimanche d'octobre, sous le nom de fête du Rosaire (1).
Telles étaient les armes auxquelles Dominique avait recours contre l'hérésie et contre les maux de la guerre : la prédication dans les injures, la controverse, la patience, la pauvreté volontaire, une vie dure pour lui-même, une charité sans bornes pour les autres, le don des miracles, et enfin la promotion du culte de la sainte Vierge par l'institution du Rosaire. Dix années passèrent ainsi sur sa tête depuis l'entrevue de Montpellier jusqu'au concile de Latran, avec une telle uniformité, que les historiens contemporains n'ont saisi qu'un petit nombre d'actes
("1) Voir, sur les origines du Rosaire, la dissertation du P. Mamachi, dans les Annales de l'ordre des Frères Prêcheurs, t. I, p. 316 et suivantes. Les Bollandistes avaient mis en doute si réellement saint Dominique était l'auteur du Rosaire; Mamachi expose les monuments qui, outre la tradition conslanle, maintiennent le saint patriarche en possession de cet honneur.
dans cette humble et héroïque persévérance des mêmes vertus. La crainte de la monotonie a arrêté leur plume, et dire quelques jours de Dominique c'était avoir dit ses années. Cette absence d'événements dans la vie d'un grand homme à une époque si pleine de mouvement, est le trait qui dessine la figure de Dominique à côté de celle de Montfort. Unis entre eux par une amitié sincère et par un but commun, leur caractère fut aussi dissemblable que l'armure d'un chevalier diflère du sac d'un religieux. Le soleil de l'histoire resplendit sur la cuirasse de Montfort, et y éclaire de belles actions mêlées d'ombres; à peine jette-t-il un rayon sur la chape de Dominique, mais si pur et si saint, que son peu de splendeur même est un éclatant témoignage. La lumière manque parce que l'homme de Dieu s'est retiré du bruit et du sang, parce que, fidèle à sa mission, il n'a ouvert la bouche que pour bénir, son cœur que pour prier, sa main que pour un office d'amour, et que la vertu, quand elle est toute seule, n'a son soleil qu'en Dieu.
Dominique était dans sa quarante-sixième année lorsqu'il commença de recueillir le fruit de ses longs mérites. Les croisés triomphants lui ouvrirent en 121S les portes de Toulouse, et la Providence, qui donne rendez-vous à la même heure aux éléments les plus divers, lui envoya deux hommes dont il avait besoin pour asseoir les premiers fondements de l'ordre des Frères Prêcheurs. Tous deux étaient citoyens de Toulouse, d'une naissance distinguée et d'un mérite personnel remarquable. L'un, qui se nommait Pierre
Ccllani, ornait une grande fortune par une grande vertu; l'autre, qui ne nous est connu que sous le nom de Thomas, était éloquent et de mœurs singulièrement aimables. Poussés par une même inspiration de l'Esprit-Saint, ils se donnèrent ensemble à Dominique, et Pierre Cellani lui fit présent de sa propre maison, qui était belle et située près du château des comtes de Toulouse, qu'on appelait le château de Narbonne. Dominique rassembla dans cette maison ceux qui s'étaient attachés à lui : ils étaient au nombre de six, Pierre Cellani, Thomas, et quatre autres. C'était un bien petit troupeau, et pourtant il avait coûté dix années d'apostolat et quarante-cinq ans d'une vie tout immolée à Dieu. Combien connaissent peu les conditions des choses durables ceux qui sont pressés dans leurs voies! et combien peu les connaissent aussi ceux que rebute un siècle chargé d'orages! Depuis que Dominique, passant pour la première fois à Toulouse, avait, dans une veille employée à la conversion d'un hérétique, entrevu la pensée de son ordre, le temps s'était montré inexorable pour lui. La mort prématurée de son ami et de son maître Azévédo l'avait laissé orphelin sur un sol étranger; une guerre sanglante l'avait enveloppé de toutes parts; la haine des hérétiques, auparavant contenue par la certitude même de leur domination, s'était exaltée; l'attention des catholiques et leur dévouement ayant pris un autre cours que celui de l'apostolat, Dominique s'était vu réduit à une solitude désespérante. Cependant Dieu souffle sur les nuées; le comte de Toulouse, qui doit mourir chez lui Iran-
quille et victorieux, est brisé pour un temps par une bataille aussi décisive qu'imprévue; Dieu donne à son serviteur quelques mois de paix, et l'ordre des Frères Prêcheurs s'établit entre deux tempêtes dans la capitale de l'hérésie.
Dominique revêtit ses compagnons de l'habit qu'il portait lui-même, c'est-à-dire d'une tunique de laine blanche, d'un surplis de lin, d'une chape et d'un capuce de laine noire. C'était l'habit des chanoines réguliers , dont il avait gardé l'usage depuis son entrée au chapitre d'Osma. Lui et les siens s'en servirent jusqu'à un événement mémorable dont nous parlerons en son lieu, et qui fut la cause d'un changement dans ce costume. Ils commencèrent aussi à mener une vie uniforme sous une certaine règle. Cet établissement se fondait avec la coopération et par l'autorité de l'évêque de Toulouse, qui était toujours Foulques, ce généreux moine de Cîteaux que nous avons vu dès l'origine attaché aux projets d'Azévédo et de Dominique. Il ne se contenta pas d'en favoriser spirituellement la réalisation; nous avons de sa libéralité à leur égard un monument insigne que la reconnaissance des Frères Prêcheurs doit éterniser autant qu'il est en eux. « Au nom de Notre-Seigneur « Jésus-Christ. Nous faisons savoir à tous présents « et à venir, que nous, Foulques, par la grâce de « Dieu humble ministre du siège de Toulouse , vou- « lant extirper l'hérésie, bannir les vices, enseigner « aux hommes la rè^le de la foi et les former aux « bonnes mœurs , nous instituons pour prédicateurs « dans notre diocèse le frère Dominique et ses com-
a pagnons, lesquels se sont proposés de marcher « dans la pauvreté évangelique, à pied et en reli- « gieux, en annonçant la vraie parole. Et parce que « l'ouvrier est digne de sa nourriture, et qu'il ne « faut pas fermer la bouche au bœuf qui foule le « grain, mais qu'au contraire celui qui prêche l'É- « vangile doit vivre de l'Évangile, nous voulons que « le frère Dominique et ses compagnons, en semant « la vérité dans notre diocèse, y recueillent aussi de « quoi soutenir leur vie. C'est pourquoi , du consen- « tement du chapitre de l'Eglise Saint-Étienne et « de tout le clergé de notre diocèse, nous leur assi- « gnons à perpétuilé , ainsi qu'à tous ceux que le « zèle du Seigneur et le salut des âmes attacheront « de la même manière à l'office de la prédication, « la sixième partie des dîmes dont jouissent les face briques de nos églises paroissiales, afin de servir « à leurs besoins, et qu'ils puissent se reposer de « temps en temps de leurs fatigues. S'il reste quelce que chose à la fin de l'année, nous voulons et ce ordonnons qu'on l'emploie à l'ornement de nos c( églises paroissiales ou au secours des pauvres, c( selon qu'il paraîtra convenable à l'évoque. Car, ce puisqu'il est réglé par le droit qu'une certaine porce tion des dîmes doit être consacrée aux pauvres , ce nous sommes tenus sans doute d'admettre au parce tage ceux qui embrassent la pauvreté pour Jésusce Christ, dans le but d'enrichir le monde de leur ce exemple et du don céleste de la doctrine : de telle ce sorte que ceux de qui nous recevons les choses ee temporelles reçoivent de nous directement ou in-
« directement les choses spiriluclles. Donné l'an « 1215 du Verbe incarné, le roi Philippe régnant « sur les Français , et le comte de Monlfort tenant la « principauté de Toulouse (1). »
Cet acte de munificence ne fut pas le seul à venir en aide à l'ordre naissant de Frères Prêcheurs. « En « ce temps-là, disent les historiens, le seigneur Sice mon, comte de Montfort, prince illustre, qui com- « battit les hérétiques avec le glaive matériel, et le a bienheureux Dominique qui les combattait avec le « glaive de la parole de Dieu, se lièrent d'une grande « familiarité et amitié (2). » Montfort fit don à son ami du château et de la terre de Gassanel , dans le diocèse d'Agen. Il avait déjà précédemment confirmé plusieurs donations en faveur du monastère de Prouille, dont il avait lui-même augmenté les possessions. Son estime et son attachement pour Dominique ne s'étaient pas bornés à ce genre de témoignages : il l'avait prié de baptiser sa fille, un instant fiancée à l'héritier du royaume d'Aragon, et de bénir le mariage de son fils aîné, le comte Amaury, avec Béatrice, fille du Dauphin de Vienne.
Nous verrons un jour Dominique, vieilli et près de retourner à Dieu, se repentir d'avoir accepté des possessions temporelles; il s'en débarrassera comme d'un fardeau avant d'entrer dans la tombe, laissant
(1) Dans Echard, Écrivains de l'ordre des Prêcheurs, t. I, page 12, en note.
(2) Le B. Humbert, Chronique, n. 3; Thierry d'ApoIda', Vie de saint Dominique, chap. m, n. 45; Nicolas de Trevelh, Chronique.
pour patrimoine à ses enfants cette Providence quotidienne qui soutient toute créature laborieuse, et dont il est écrit : Charge le Seigneur du souci de ta vie, et lui-même te nourrira (1).
(1) Tsaume uv, 23.