CHAPITRE VII
SECOND VOYAGE DE SAINT DOMINIQUE A ROME. — APPPxOBATION PRO- VISOIRE DE l'ordre des frères rRÈCHEUlîS PAR INNOCENT III. — RENCONTRE DE SAINT DOMINIQUE ET DE SAINT FRANÇOIS d'aS- SISE.
Au point de réalisation où la pensée de Dominique était parvenue , il lui était permis d'espérer pour son œuvre l'approbation du Siège apostolique : c'est pourquoi, saisissant l'occasion de la prochaine tenue du concile de Latran , il partit pour Rome avec l'évêque de Toulouse , dans l'automne de l'an 121d, Mais avant de dire adieu à ses disciples , il fit une action remarquable qui traçait pour jamais à son ordre une des grandes voies où il devait marcher. Toulouse possédait alors un docteur célèbre qui y occupait avec beaucoup d'éclat une chaire de théologie. Alexandre , c'était son nom , travaillant un jour, de grand matin, dans son cabinet, fut peu à peu disirait de l'étude par le sommeil, et s'endormit
profondément. Pendant ce repos, il vit sept étoiles se présenter à lui , petites d'abord , mais qui , croissant en grandeur et en lumière, finissaient par éclairer la France et le monde. Éveillé sur ce songe, au point du jour, il appela les serviteurs qui avaient coutume de porter ses livres , et se rendit à son école. Au moment où il y entrait, Dominique s'offrit à lui accompagné de ses disciples, tous vêtus de la tunique blanche et de la chape noire des chanoines réguliers. Ils lui dirent qu'ils étaient des frères prêchant l'Évangile aux fidèles et aux infidèles dans le pays de Toulouse, et qu'ils souhaitaient ardemment d'entendre ses leçons. Alexandre comprit que c'étaient là les sept étoiles qu'il venait de voir en songe; et, étant plus tard à la cour du roi d'Angleterre, lorsque déjà l'ordre des Frères Prêcheurs avait acquis une immense renommée, il raconta lui-même comment il avait eu pour écoliers les premiers enfants de cette nouvelle religion.
Dominique, après avoir confié ses disciples à la garde de la prière et de l'étude, s'était acheminé vers Rome. Il y avait onze ans que dom Diego et lui la visitaient ensemble pour la première fois , pèlerins tous les deux , et ne sachant pas encore pourquoi Dieu les avait amenés de si loin aux pieds de son vicaire. Maintenant Dominique rapportait au père commun de la chrétienté le fruit de sa bénédiction; et, malgré la mort qui lui avait retiré le compagnon de son ancien pèlerinage , il ne revenait pas seul. C'était sa destinée de rencontrer à propos d'illustres amitiés. Tandis que l'Espagne, sa patrie de
naissance , retenait dans le tombeau l'ami et le protecteur de sa jeunesse , la France , sa patrie adoptive , lui avait donné un autre protecteur et un autre ami dans la personne de Foulques. Il eut aussi le bonheur de retrouver Innocent III sur le siège de saint Pierre. Toutefois ce grand pontife ne se montra point d'abord favorable à ses vœux. Il avait consenti sans peine à prendre sous la tutelle de l'Église romaine le monastère de Prouille , et il en avait fait dresser des lettres datées du 8 octobre 1215; mais il ne pouvait se décider à approuver un ordre nouveau consacré à édifier l'Église par la prédication.
Les historiens exposent deux raisons de sa répugnance. En premier lieu , la prédication étant un office transmis des apôtres aux évoques, il semblait contraire à l'antiquité d"en faire la fonction d'un autre ordre que l'ordre épiscopal. Il est vrai que depuis longtemps les évêques s'abstenaient volontiers de l'honneur d'annoncer la parole de Dieu , et que le quatrième concile de Latran , tout récemment célébré, leur avait enjoint de placer dans la chaire chrétienne des prêtres capables de les représenter. Mais autre chose était que chaque évêque pourvût à la prédication dans son diocèse par le choix de vicaires révocables , autre chose de confier à un ordre vivant de sa vie propre la fonction perpétuelle et universelle d'enseigner l'Évangile. N'était-ce pas fonder dans l'Église un ordre apostolique , et pouvait-il y avoir dans l'Église un autre ordre apostolique que l'épiscopat? Telle était la question soulevée par le zèle de Dominique, question capable de tenir
en suspens le génie d'Innocent HT. Car, à côté des raisons prises du point de vue traditionnel, il en était d'autres puisées dans l'expérience et la nécessité. Il était certain que l'apostolat périssait dans l'Église , et que les progrès croissants de l'erreur étaient dus à l'absence d'un enseignement habile et dévoué. Les conciles réunis en Languedoc pendant la guerre des Albigeois avaient été unanimes à rappeler aux évêques cette partie de leurs devoirs. Mais c'est la grâce de Dieu qui fait les apôtres , et non les ordonnances des conciles. Les évêques , retournés dans leurs palais au sortir de ces assemblées , y retrouvaient pour excuse à leur inertie évangéliquc le fardeau de l'administration diocésaine, les affaires d'État auxquelles ils avaient part, et cette puissance des choses étabhes que les plus forts caractères ont de la peine à surmonter. Il ne leur était pas facile davantage de créer des lieutenants de leur parole. On ne dit pas tout d'un coup à un prêtre : « Sois apôtre 1 » Les habitudes apostoliques sont le fruit d'un genre de vie particulier. Elles étaient communes dans l'Église primitive , parce que le monde étant à conquérir , tous les esprits se tournaient vers le seul genre d'action qui pouvait atteindre ce but. Mais depuis que l'Église était la maîtresse des nations, le ministère pastoral avait prévalu sur l'apostolat; on cherchait plutôt à conserver qu'à étendre le royaume de Jésus-Christ. Or , par une loi qui assujettit toutes les choses créées, là où cesse le px^ogrès, la mort commence à s'introduire. Le régime de conservation , qui suffit
au plus grand nombre des intelligences, est incapable de retenir certaines âmes ardentes ; elles échappent à une tldélité qui ne les pousse pas en avant, comme les soldats se lassent dans un camp retranché d'où on ne les mène jamais à l'ennemi. Ces âmes, isolées d'abord . se rallient dans l'ombre; elles se forment au hasard le mouvement qui leur manque, jusqu'à ce qu'un jour, se croyant assez fortes contre l'Église, elles lui apprennent, par une soudaine irruption , que la vérité ne gouverne icibas les esprits qu'à la condition de les conquérir sans cesse. L'état de l'Europe ne révélait que trop à Innocent III cette loi de l'humanité. Devait -il repousser le secours qui lui venait si à propos? devait-il résister au souffle de Dieu, parce que, tout en suscitant plus d'un digne évêque à son Église, il leur donnait pour coopérateurs un corps de religieux ?
Néanmoins un décret promulgué au sein du concile de Latran apportait, dans celle question, un obstacle à la liberté de sa pensée. Le concile avait décidé, en effet, que, pour éviter la confusion et tous les inconvénients qui naissaient de la multiplication des ordres monastiques , on ne permettrait plus qu'il s'en établit de nouveau. Était -il possible de violer si vite une résolution si solennelle?
Dieu , qui prête à l'Église romaine une assistance dont la perpétuité est une des merveilles visibles de sa sagesse, et qui n'avait voulu qu'éprouver son serviteur Dominique par une dernière tribulation , mit un terme aux anxiétés d'Innocent III. Une nuit
que ce pontife dormait dans le palais de Saint-Jeande-Latran , il vit en songe la basilique près de tomber, et Dominique qui en soutenait sur ses épaules les murailles chancelantes. Averti de la volonté de Dieu par cette inspiration , il manda l'homme apostolique, et lui ordonna de retourner en Languedoc pour y choisir , de concert avec ses compagnons , celle des règles anciennes qui lui paraîtrait la plus propre à former la nouvelle milice dont il souhaitait enrichir l'Église. C'était un moyen de sauver le décret du concile de Latran , et de donner à un dessein tout neuf le sceau et la prolection de l'antiquité.
Dominique eut à Rome une autre joie bien vive. Il n'était pas le seul que la Providence eût élu , dans ces temps critiques, pour arrêter la décadence de l'Église. Pendant qu'il ravivait aux saintes et profondes sources de son cœur le fleuve de la parole apostolique, un autre homme avait reçu la vocation de ressusciter, au milieu d'une opulence corruptrice des âmes, l'estime et la pratique de la pauvreté. Ce sublime amoureux de Jésus- Christ était né sur le penchant des montagnes de FOmbric , dans la ville d'Assise, d'un riche et avare marchand. La langue française, qu'il avait apprise dans l'inlérêt du négoce de son père , fut cause qu'on lui donna le nom de François, qui n'était point le nom de sa naissance ni celui de son baptême. A l'âge de vingt- quatre ans, au retour d'un voyage de Rome, l'esprit de Dieu, qui l'avait déjà souvent sollicité, s'empara de lui tout à fait. Conduit par son père devant l'évêque
d'Assise pour qu'il renonçât à tous ses droits de famille, l'héroïque jeune homme se dépouilla des vêtements qu'il portait, et les mit aux pieds de l'évêque, en disant: « Maintenant, je pourrai dire « avec plus de vérité que jamais : Notre Père qui « êles aux deux (1) ! » A quelque temps de là , assistant au saint sacrifice de la Messe, il entendit lire l'évangile où Jésus -Christ recommande à ses apôtres de ne posséder ni or ni argent, de ne point porter de monnaie dans leurs ceintures , ni une besace par le chemin , ni deux tuniques , ni des souliers, ni une baguette. Une joie indicible se répandit en lui à ces paroles ; il ôta ses souliers de ses pieds , déposa son bâton, jeta avec horreur le peu d'argent qu'il avait, et tout le reste de sa vie il n'eut plus pour couvrir et ceindre sa nudité qu'un caleçon , une tunique et une corde. Encore eut- il peur de cette richesse , et , avant de mourir, il se fit mettre nu sur le pavé devant ses frères , de même qu'au commencement de sa parfaite conversion à Dieu il s'était mis nu devant l'évêque d'Assise. Tout cela se passait pendant que Dominique évangélisait le Languedoc au péril de sa vie, et accablait l'hérésie du spectacle de son apostolat. Une merveilleuse correspondance avait été établie , à leur insu , entre ces deux hommes, et la fraternité de leur carrière subsista jusqu'en des événements qui suivirent leur mort. Dominique était l'aîné de douze ans ; mais, préparé d'une manière plus savante à sa mission, il fut re-
(1) Saint Bonavenluro, Vie de saint François, chap. u.
joint à temps par son jeune frère, qui n'avait pas eu besoin d'aller aux universités pour y apprendre la science de la pauvreté et de l'amour. Presque à la même époque où Dominique posait à Notre-Damede-Prouille , au pied des Pyrénées, les fondements de son ordre, François jetait les fondements du sien à Nolre-Dame-des- Anges, au pied des Apennins. Un sanctuaire antique de la bienlieureuse Vierge , Mère de Dieu , avait été pour tous deux l'humble et douce pierre angulaire de leur édifice. Notre- Dame-de-Prouille était le lieu chéri entre tous par Dominique; Notre-Dame-dcs-Anges était le coin de terre auquel François avait réservé une place d'affection dans l'immensité de son cœur détaché de toute chose visible. L'un et l'autre avaient commencé leur vie publique par un pèlerinage à Rome ; l'un et l'autre y retournèrent pour solliciter du souverain pontife l'approbation de leurs ordres. Innocent III les rebuta d'abord tous les deux, et la même vision le contraignit de donnera tous deux une approbation verbale et provisoire. Dominique , comme François , renferma sous la flexibilité austère de sa règle les hommes , les femmes et les gens du monde , faisant de trois ordres une seule puissance combattant pour Jésus-Christ par toutes les armes de la nature et de la grâce : seulement Dominique commença par les femmes, François par les hommes. Le même souverain pontife, Honorius III, confirma leurs instituts par des bulles apostoliques; le môme encore, Grégoire IX, les canonisa. Enfin les deux plus grands docteurs de tous les siècles fleurirent ensemble sur
leurs tombeaux : saint Thomas sur celui de Dominique, saint Bonaventure sur celui de François.
Cependant ces deux hommes, dont les destinées offraient au ciel et à la terre de si admirables harmonies, ne se connaissaient pas. Tous deux habitaient Rome au temps du quatrième concile de Latran, et il ne paraît pas que le nom de Tun eût jamais frappé l'oreille de l'autre. Une nuit, Dominique étant en prière, selon sa coutume, vit Jésus -Christ irrité contre le monde, et sa Mère qui lui présentait deux hommes pour l'apaiser. Il se reconnut pour l'un des deux ; mais il ne savait qui était l'autre , et, le regardant attentivement, l'image lui en demeura présente. Le lendemain, dans une église, on ignore laquelle, il aperçut, sous un froc de mendiant, la figure qui lui avait été montrée la nuit précédente; et, courant à ce pauvre, il le serra dans ses bras avec une sainte elîusion , entrecoupée de ces paroles : « Vous êtes « mon compagnon , vous marcherez avec moi , te- « nons-nous ensemble , et nul ne pourra prévaloir « contre nous (1). » Il lui raconta ensuite la vision qu'il avait eue; et leur cœur se fondit l'un dans l'autre entre ces embrassements et ces discours.
Le baiser de Dominique et de François s'est transmis de génération en génération sur les lèvres de leur postérité. Une jeune amitié unit encore aujourd'hui les Frères Prêcheurs aux Frères Mineurs. Ils se sont rencontrés dans des offices semblables sur tous les points du monde; ils ont bâti leurs couvenls
(1) Gérard de Frachel, Vie des Frères, liv. I, chap. i.
aux mômes lieux ; ils ont mendie aux mômes portes; leur sang, répandu pour Jésus -Christ, s'est mêlé mille fois dans le môme sacrifice et la môme gloire ; ils ont couvert de leurs livrées les épaules des princes et des princesses; ils ont peuplé à l'envi le ciel de leurs saints ; leurs vertus , leur puissance , leur renommée , leurs besoins se sont touchés sans cesse et partout : et jamais un souffle de jalousie n'a terni le cristal sans tache de leur amitié six fois séculaire. Ils se sont répandus ensemble dans le monde, comme s'étendent et s'entrelacent les rameaux joyeux de deux troncs pareils en âge et en force; ils se sont acquis et partagé l'affection des peuples , comme deux frères jumeaux reposent sur le sein de leur unique mère; ils sont allés à Dieu par les mômes chemins , comme deux parfums précieux montent à l'aise au même point du ciel. Chaque année , lorsque le temps ramène à Rome la fête de saint Dominique, des voitures partent du couvent de Sainte- Mariesur-Minerve , où réside le général des dominicains , et vont chercher au couvent d'Ara- Cœli le général des franciscains. Il arrive accompagné d'un grand nombre de ses frères. Les dominicains et les franciscains , réunis sur deux lignes parallèles , se rendent au maître-autel de la Minerve, et, après s'être salués réciproquement, les premiers vont au chœur, les seconds restent à l'autel pour y célébrer l'office de l'ami de leur père. Assis ensuite à la même table, ils rompent ensemble le pain qui ne leur a jamais manqué depuis six siècles, et, le repas terminé, le chantre des Frères Mineurs et celui des Frères Prô-
cheurs chantent de concert , au milieu du réfectoire, cette antienne : « Le séraphique François et Tact postolique Dominique nous ont enseigné votre « loi, ô Seigneur! » L'échange de ces cérémonies se fait au couvent d'Ara-Cœli pour la fête de saint François; et quelque chose de pareil a lieu par toute la terre, là où un couvent de dominicains et un couvent de franciscains s'élèvent assez proche l'un de l'autre pour permettre à leurs habitants de se donner un signe visible du pieux et héréditaire amour qui les unit.