Oeuvres
Jean-Baptiste-Henri Lacordaire naquit à Récey-sur-Ource, en Bourgogne, le 1er mai 1802. A quatre ans , il n'avait plus de père ; et sa mère, chrétienne intelligente et forte, resta seule chargée de diriger ses débuts dans la vie. Les dix premières années de l'enfant s'écoulèrent douces et pures au sein de sa famille, sous cette
(1) Le lecteur désireux de détails plus complets les trouvera dans la Vie intime et religieuse du P. Lacordaire, par le P. Chocarne, et dans la Vie du P. Lacordaire , par M. Foisset. — Il serait superflu de louer ici le mérite qui distingue ces deux beaux ouvrages , chacun à son point de vue différent. Le public les connaît; et bien des âmes pourraient dire tout le profit qu'elles en ont retiré.
éducation sérieuse de nos ancêtres, presque inconnue en nos jours de décadence. Mais il fallait le préparer à l'avenir; Henri fut mis au collège de Dijon. Dès ce temps, l'indifférence religieuse et souvent le doute se respiraient avec l'air dans les lycées de l'empire , où presque rien ne soutenait la foi. — Le nouvel élève puisa, comme tant d'autres , à cette coupe empoisonnée l'oubli des croyances sacrées de son enfance. « Sa pre- « mière communion, ainsi qu'il le raconte lui- « même , fut sa dernière joie religieuse et le « dernier coup de soleil de l'âme de sa mère « sur la sienne. Bientôt les ombres s'épaissirent « autour de lui; une nuit froide l'entoura de « toute part , et il ne" reçut plus de Dieu dans « sa conscience aucun signe de vie (1). »
Élève médiocre , s'il faut l'en croire , aucun succès ne signala le cours de ses premières études; mais en rhétorique il remporta de si éclatants triomphes que, plusieurs années après sa sortie, les murs du collège en conservaient encore l'écho.
Du lycée , le brillant rhétoricien passa à l'école
(1) Notice sur le Rétablissement des Frères Prêcheurs.
de droit de Dijon. Là, peu satisfait de l'étude sans âme des articles du Code , et privé des lumières d'en haut, seules capables de grandir la vie sans en fausser la direction, il se rallia bien vite à une dizaine déjeunes étudiants qui, comme lui , « voulaient être autre chose que des avocats « de mur mitoyen, et pour qui la patrie, la « gloire, les vertus civiques étaient un mobile « plus actif que les chances d'une fortune vul- « gaire; et bientôt des réunions intimes et de « longues promenades les mirent en présence « des plus hauts problèmes de la philosophie, de « la politique et de la religion (1). »
Parmi ces jeunes gens aux généreuses aspirations , Lacordaire prit de suite le premier rang. « Nous écoutons encore , écrivait un de ses anciens compagnons d'études, ces improvisations pleines d'éclairs, de ressources inattendues, de souplesse et de saillies. Nous voyons cet œil étincelant , nous entendons cette voix claire , vibrante , s'abandonnant sans réserve à la verve intarissable de la plus riche nature (2). »
(1) Notice sur le Rétablissement des Frères Prêcheurs.
(2) Lorain , Étude sur le P. Lacordaire.
Cependant, au milieu de ces travaux et de ces admirations, la foi manquait toujours au jeune étudiant. Son âme élevée avait rapidement jugé et dédaigné Voltaire avec ses railleries; il proclamait déjà bien haut que l'impiété conduit à la dépravation; que les mœurs corrompues enfantent les lois corruptrices , et que la licence emporte les peuples vers l'esclavage sans qu'ils aient le temps de pousser un cri ; mais il ne débutait si bien que pour s'arrêter au déisme de Rousseau, et s'égarer dans les théories politiques du Contrat social.
Le droit fini, il vint à Paris faire son stage. A son insu, comme il le comprit plus tard, c'était aux portes de l'éternité qu'il venait frapper. Sur ce nouveau théâtre, il ne demeura pas longtemps inconnu. Berryer, qui l'entendit, lui assura qu'il pouvait se placer au premier rang du barreau; et, après une de ses plaidoiries, le premier président Séguier se tournant vers les autres juges : « Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas Patru, c'est Bossuet. » Ses amis lui prédisaient le plus bel avenir. Cependant ces espérances dorées ne pouvaient le défendre d'une secrète mélancolie : ni l'amitié ni la gloire qui se pressaient si vite
autour de lui, ni les mille rêves qu'enfantait chaque jour son imagination un instant charmée, ne parvenaient à dissiper ce mystérieux ennui. Que se passait-il donc dans son cœur de vingt ans? Dieu daignait le visiter, sans qu'il connût sa présence, et le sentiment des choses célestes lui faisait de mieux en mieux saisir le néant de la créature. Deux ans ces tristesses grandirent en son âme , et achevèrent de la purifier. Les problèmes religieux de Dijon lui revenaient à la pensée; il reprenait, seul avec luimême , ses objections d'autrefois , et les réponses de ses amis, dont son intelligence déjà mûrie appréciait mieux le faible et le fort. Dans ses méditations persévérantes, l'évidence historique et sociale du christianisme le ramenait à la foi de sa mère et de son enfance; une lumière intérieure et une secrète impulsion que la grâce de Dieu peut seule donner, achevèrent l'œuvre : il était le vaincu de Dieu. Mais pour lui, redevenir chrétien, c'était travailler à rendre croyants ceux de ses contemporains qui n'avaient pas ce bonheur. « Il vit dans le monde un grand ma- « lade , et il pensa qu'il n'y avait rien de compa- « rable au bonheur de le servir avec l'Évangile
« et la Croix de Jésus-Christ. Un désir du sacer- « doce, vif, ardent, irréfléchi, mais inébranlable, « s'empara de lui, il voulut être prêtre (1). » Et , sans plus tarder, il alla demander à Msr de Quelen, alors archevêque de Paris, de le recevoir dans son diocèse et dans le séminaire de Saint-Sulpice. « Soyez le bienvenu, lui dit le prélat en lui tendant la main ; vous défendiez au barreau des causes périssables, vous allez en défendre une dont la justice est éternelle. »
Au séminaire, Henri Lacordaire apporta sa foi de néophyte, sa bonne et forte volonté, mais aussi ses tendances politiques et son impétueuse nature si contraire à la réserve de la vocation cléricale. « Il sortait sans le vouloir de la physio- « nomie ordinaire des élèves. Sûr du mouve- « ment qui le conduisait au sacerdoce , il ne « songeait pas assez d'abord à réprimer les « saillies d'une intelligence qui avait discuté trop « de thèses, et d'un caractère qui n'était pas « encore assoupli (2). » Aussi ses pieux et prudents directeurs, inquiets de la fougue et des
(1) Mémoires du P. Lacordaire.
(2) Ibid.
contrastes de cette singulière nature, hésitèrent quelque temps à reconnaître en lui un élu du sanctuaire. Mais sa docilité, sa persévérance et la droiture mieux connue de ses intentions, finirent par dissiper les sages appréhensions des maîtres, et, le 25 septembre 1827, l'abbé Lacordaire écrivait à ses amis : « Je suis prêtre depuis trois jours et pour l'éternité. » Revêtu du sacerdoce, il refusa sans hésiter la charge brillante d'auditeur de rote, qui l'eût conduit à l'épiscopat. Ce n'étaient pas les honneurs que ce converti venait chercher dans le sanctuaire, mais Dieu, la croix et les âmes. Institué aumônier d'un petit couvent de la Visitation et en même temps du collège Henri IV, il s'occupa sans retard de ramener à la foi et aux sacrements de l'Eglise les jeunes gens confiés à son ministère.
L'heure et les circonstances étaient peu favorables. L'impiété était en honneur parmi les enfants comme parmi les pères. Aussi, découragé , bientôt après , de la stérilité de ses travaux, l'aumônier déversait sa tristesse dans un mémoire adressé au ministre de l'instruction publique sur la situation religieuse et morale des collèges de Paris. Pourtant il se sentait une sur-
abondance de vie , et il avait besoin de se donner aux âmes ; augurant donc, de ses débuts infructueux, que la France offrirait difficilement à son ministère de sérieux résultats, il résolut de demander à l'Amérique, pour son apostolat, un champ plus neuf et plus fécond.
Le jour de son départ était fixé, quand éclata en France la révolution de 1830, écrasant en trois jours la monarchie la plus ancienne et la plus auguste de l'Europe. En ces heures de péril, la France avait besoin de tous ses enfants. M. de Lamennais, en rapport depuis quelques mois avec l'abbé Lacordaire , lui fit comprendre sans peine que ce n'était pas l'heure de quitter la patrie, et lui proposa de se joindre plutôt à lui pour une œuvre à la fois catholique et nationale , d'où sortiraient, pensait-il, l'affranchissement de la religion et le salut de la société. Cette œuvre c'était la fondation du journal l'Avenir. Lacordaire crut trouver, dans l'entreprise qu'on lui proposait, l'occasion de servir en même temps sa foi et son pays. Il accepta donc avec une vive joie, avec un dévouement sans calcul; et bientôt il fut un des principaux rédacteurs de l'Avenir.
Ce journal pouvait-il répondre à ses fastueuses promesses ? Les qualités et les défauts de ses rédacteurs révélaient d'avance ses destinées. Le fondateur était M. de Lamennais, âme de feu, d'une éloquence ardente , sans cesse en besoin d'ennemis et de batailles, d'ailleurs génie intempérant, qui passa sa vie à outrer toutes les causes; en politique, longtemps partisan d'un absolutisme sans frein ; puis, par un revirement soudain, quoiqu'il fût à prévoir, emporté dans les errements d'une liberté sans règle ; en religion , admirateur sans discernement du rôle si beau de la papauté, et, à la fin de ses tristes jours, maudissant avec la papauté toute l'Eglise de Dieu.
Par la publication de son premier volume de l'Indifférence en matière de religion, il avait excité en sa faveur un enthousiasme inouï. On le saluait comme un nouveau Père de l'Église ; et, bien que le reste de l'ouvrage n'eût pas répondu à l'attente des catholiques clairvoyants, M. de Lamennais, en 1830, n'en restait pas moins, aux yeux d'un grand nombre, le plus puissant écrivain de l'Église de France. A côté du chef se levaient les collaborateurs, et le premier, entre
les plus brillants, l'abbé Lacordaire. Il apportait à l'œuvre commune, avec cet amour ardent de Dieu et de l'Eglise que nous lui avons déjà vu, un désintéressement admirable, un dévouement sans bornes à la société dont il était membre, une puissance de réflexion remarquable , une noblesse de pensées en quelque sorte innée, une imagination étincelante , un style d'une verve qui ne s'épuisait jamais. Mais sa jeunesse manquait de cette maturité , de ce discernement et de cette vue d'ensemble que donne seule , à moins d'une grâce spéciale , l'expérience des hommes et des choses. Ce défaut, que le jeune prêtre tenait de son âge et de son temps , devait être pour lui la cause de bien des méprises et des déceptions dans la route nouvelle où il s'engageait avec tant d'ardeur. Au reste , la tempête déchaînée en ces jours de trouble était si violente , les abîmes que l'on côtoyait étaient si nombreux et si profonds, qu'ils pouvaient donner le vertige aux plus fermes génies.
Les flots révolutionnaires qui avaient si rapidement emporté la monarchie séculaire des Francs avaient un instant paru emporter et
briser la religion. De ce que le trône, loin de savoir soutenir l'autel, n'avait pu se soutenir lui-même, ces ardents catholiques de l'Avenir concluaient qu'il fallait au plus tôt briser l'antique alliance des deux sociétés, spirituelle et temporelle , abandonner le pouvoir civil dans le chemin où il voulait s'aventurer, et laisser l'Eglise , assez forte avec Dieu seul , marcher dans l'isolement vers ses éternelles destinées. Pour comprendre que par là, en évitant certaines misères , suite inséparable des défauts de l'homme, on créait un état contraire à sa nature même, et qu'en voulant sauvegarder le libre exercice de ses prérogatives , on en minait rapidement la base, il eût fallu aux rédacteurs de l'Avenir une étude plus attentive du coeur humain , des révolutions sociales et des enseignements immuables de l'Eglise , que ne le comportait le terrain si agité où ils combattaient au jour le jour. Il leur eût fallu surtout, à eux pour qui l'actualité des faits avait une autorité si décisive, l'expérience prolongée de ce que devient l'homme ainsi scindé. Cette expérience leur manquait. Pleins de confiance en leur programme, ils inscrivirent donc fièrement sur leur
drapeau: Dieu et liberté. Et, sous ce dernier mot, ils confondaient avec la liberté du devoir, nécessaire à l'homme pour arriver à sa vraie grandeur, toutes les libertés , celles mêmes qui affranchissent l'homme du devoir, et compromettent les droits de Dieu : liberté de conscience, indépendance réciproque de l'Église et de l'Etat, suppression du budget des cultes, liberté de la presse, etc.
Quelle puissance, en dehors de Dieu, pourrait faire que cette liberté ne devînt pas licence , ni le maître ni les disciples ne s'en inquiétaient beaucoup. Leur drapeau à la main, ils se jetèrent hardiment dans la mêlée avec l'emportement de leur jeunesse, et, sans plus tarder, ils engagèrent le combat.
Dans ces batailles de tous les jours , l'abbé Lacordaire, soutenu par son nouvel ami, M. de Montalembert, alors à peine âgé de vingt ans, était au premier rang. C'était lui que l'on trouvait toujours aux postes périlleux. C'était lui qui, dans l'espoir d'assurer aux prêtres plus de sainte indépendance dans les combats de la foi , suppliait le clergé de renoncer au budget des cultes comme à une aumône qui l'enchaînait en le
déshonorant. Et ces théories, plus séduisantes que solides, il le reconnut plus tard en se réfutant lui-même (Ere nouvelle, 1848), étaient jetées chaque matin à tous les échos de la publicité dans un style éclatant et fougueux. Mais, à côté de ces erreurs , nées de l'inexpérience sur le sol mouvant des révolutions , l'abbé Lacordaire soutenait bien des thèses où la vigueur de son style devenait une arme formidable au profit de la justice et de la vérité.
En ces temps de passions politiques et irréligieuses, presque chaque jour apportait à Dieu et à son Eglise quelque nouvel outrage des gouvernants et des gouvernés. Les prêtres étaient indignement insultés; de laborieux et pauvres Trappistes se voyaientchassés de leur monastère comme des malfaiteurs, par un ministre du roi ; des maires et des préfets faisaient enfoncer la porte des églises pour donner , par force , un semblant de sépulture religieuse à des ennemis publics et obstinés des choses saintes. L'abbé Lacordaire se chargeait ordinairement , dans l'Avenir , de venger Dieu et l'Église de ces ridicules prétentions et de ces empiétements sacrilèges. Et tel persécuteur que la crainte de Dieu
n'eût jamais arrêté, recula plus d'une fois par crainte de cette plume inexorable qui savait si bien d'un seul trait démontrer l'abus et le flétrir. En même temps qu'il se constituait le vengeur de Dieu contre les vexations persistantes du parti irréligieux, Lacordaire s'armait en champion de la liberté d'enseignement.
Revendiquer en faveur de l'Église le droit divin d'enseigner les âmes , inhérent à sa mission sur la terre, eût été sans doute rendre de légitimes hommages à une vérité trop méconnue , qui est moins un privilège pour l'Église qu'un bienfait pour les hommes. Mais Lacordaire jugea que sur le terrain pratique où il était descendu parce que là avait lieu le fort du combat , cette revendication eût desservi sa cause sans profit pour personne. Moins sacrés , moins complets, mais plus adaptés aux malheurs des temps étaient les droits qu'il venait réclamer.
Par une monstrueuse inconséquence, un gouvernement soi-disant protecteur de la liberté pour tous ravissait aux familles la liberté de l'éducation pour s'en attribuer le monopole : un État sans religion, c'est-à-dire sans morale,
s'instituait le guide indispensable de la jeunesse , et se donnait pour mission de former l'âme des générations nouvelles. Là était le grand mal et la criante injustice contre lesquels il fallait avant tout réagir. Lacordaire entreprit cette tâche. Et comme elle était aussi ardue en pratique qu'elle paraissait simple en principe , non content d'écrire , il voulut agir et parler.
La charte avait promis de pourvoir dans le plus bref délai à la liberté d'enseignement; mais le gouvernement retardait de tout son pouvoir l'accomplissement de la promesse. Ce qu'il refusait d'octroyer, l'abbé Lacordaire, et ses collaborateurs de l'Avenir, résolurent de le prendre. A cet effet, s'ouvrit par leurs soins une école d'enfants. — Deux jours après, elle était fermée par ordre du gouvernement, et les illustres maîtres d'école devaient comparaître devant la chambre des pairs comme violateurs d'une loi de l'État. Ils se défendirent eux- mêmes avec éclat ; et les juges , déjà émus de la jeune et vive éloquence de Montalembert, demeurèrent sous le charme de la parole et de la personne de l'abbé Lacordaire, qui, par l'heureuse audace
de son improvisation, sut réveiller l'attention des moins sympathiques. Condamnés pour la forme , et frappés d'une légère amende , les accusés s'en allèrent , au fond , vainqueurs de leurs juges; car il les avaient forcés d'accepter cette grande bataille qui, au bout de vingt ans de lutte, devait se terminer par une victoire définitive.
Malgré tous ces travaux, l'Avenir touchait à sa fin. Tandis que ses rédacteurs, par leur audace, leur désintéressement et leur talent, s'attiraient les sympathies d'une portion du jeune clergé , le côté périlleux , excessif, et même faux de leurs théories , la hardiesse de leur polémique, la violence de leur manière , soulevaient contre eux bien des réprobations. Les évêques protestaient avec raison contre cet enseignement sans mission, qui entendait relever de lui seul, et qui cependant engageait inévitablement l'Eglise, ébranlait ses traditions , et pouvait produire dans le mouvement religieux une dangereuse déviation. Ces plaintes retentirent jusqu'à Rome, et y excitèrent de justes appréhensions. L'abbé Lacordaire, dans sa loyauté, ne pouvait supporter une situation équivoque et rester sous
le coup d'un soupçon. Il proposa à ses amis, qui acceptèrent sans hésiter, d'aller à Rome soumettre au Pape les questions sur lesquelles leur orthodoxie était mise en doute, promettant d'avance une obéissance absolue à la décision du Saint-Siège.
Au jour de la Nativité du Sauveur, jour où les anges ont promis la paix aux hommes de bonne volonté, Lacordaire allait s'agenouiller au tombeau des saints Apôtres, pour y demander avec un cœur sincère la vérité et la lumière; et l'une et l'autre lui furent largement accordées. Le Saint-Siège ne pouvait approuver toutes les doctrines ni les tendances générales de l'Avenir. Il ne pouvait se décider, non plus, à condamner publiquement des hommes à qui la science et la mesure avaient pu faire défaut , mais dont le mérite et le dévouement étaient hors de cause. Entre l'approbation et le blâme il n'y avait que le silence. Ce fut à ce parti que le Saint-Père se décida. Il fit dire aux rédacteurs qu'on examinerait leurs principes , et qu'en attendant ils pouvaient regagner leur pays. « Celait laisser le temps couvrir de ses « plis les écrivains , leurs doctrines et leurs
« actes (1). » L'abbé Lacordaire, dans la -paix et la lumière de la ville éternelle, comprit facilement ce silence ; il y vit une improbation tacite, mais claire, et surtout paternelle du Saint-Siège. « Je ne sais ni le jour ni l'heure, écrivait -il ensuite, mais j'ai vu ce que je ne voyais pas : je suis sorti de Rome libre et victorieux ; j'ai appris de ma propre expérience que l'Église est la libératrice de l'esprit humain. »
Hélas ! en même temps que l'humble disciple se soumettait avec une admirable simplicité, M. de Lamennais se révoltait dans son cœur. En vain le jeune prêtre lui disait-il, avec un bons sens irréfutable : « Ou il ne fallait pas venir, ou bien il faut nous soumettre et nous taire. » En vain il lui montrait de quel coup il allait frapper tout ensemble sa raison , sa foi et son honneur ; en vain , après l'avoir disposé à l'obéissance , il le suivait dans la solitude pour l'y maintenir. « La blessure de l'orgueil irrité était « vivante au cœur du maître; le glaive s'y re- « tournait chaque jour par la main même de « celui qui aurait dû l'en arracher, et mettre à
(1) Mémoires.
« sa place le baume de Dieu...; et des paroles « entrecoupées et menaçantes sortaient de cette « bouche qui avait exprimé l'onction de l'Évan- « gile (1). » Ce spectacle navrant était au-dessus des forces de l'abbé Lacordaire. Convaincu, du reste, de l'inutilité de ses efforts auprès du grand homme déjà tombé, il se résolut à l'unique parti qui pouvait lui rester : la séparation. Il quitta son ancien maître en lui laissant des adieux pleins d'une respectueuse douleur. Désormais il reprenait la liberté de ses convictions personnelles et la vraie direction de sa destinée. Ainsi affranchi, il vint à Paris sans savoir ce qu'il allait devenir, et ce que lui vaudrait de Dieu l'acte qu'il accomplissait. Mais il avait fait son devoir, et cela lui suffisait.
C'est là un des plus beaux moments dans la vie de l'abbé Lacordaire.
A peine sorti de la jeunesse, habitué depuis longtemps à subir, sans le savoir, la fascination de cet homme dominateur et presque à la chérir ; l'âme encore meurtrie du combat où, contre ses espérances, il vient d'être vaincu; placé entre
(1) Mémoires.
un passé qui se brise et un avenir compromis , il a le coup d'oeil de la foi assez sûr, la volonté assez ferme et le cœur assez humble pour se séparer de son maître, au risque de passer pour traître ou ingrat aux yeux de ceux qui regardent les choses de moins haut. Sa grande douleur est de ne pouvoir soustraire au naufrage l'obstiné pilote auquel il a jusque-là obéi.
Pendant plus de trois années il poursuit, du moins, de son zèle, l'âme de son ami, Charles de Montalembert, qui ne sait se résigner à quitter M. de Lamennais; et, par cette inépuisable charité qui est aussi une lumière, il réussit enfin à lui « faire comprendre et vénérer le seul pouvoir « devant lequel on grandit en s'inclinant , et à « mettre l'Eglise avant tout dans sa conduite et « dans son cœur. »
De retour à Paris, Lacordaire se présenta à son archevêque, M§r de Quélen, qui le reçut à bras ouverts, comme un fils échappé à quelque grand péril, et lui rendit la charge d'aumônier à la Visitation. — C'était la même cellule, la même mission qu'autrefois ; mais que la situation était changée! Il trouvait là, comme il le dit lui-même, « mille incertitudes, mille contra-
« dictions dans le cœur, aucun ancien ami, et « pas de nouveau. »
Seul, objet d'une défiance universelle, sans lumière du dehors, entouré d'écueils, qu'allaitil devenir au milieu des tentations d'abattement ou de révolte qui devaient inévitablement se disputer ses heures de solitude? Entre ces deux abîmes, quelle main assez douce pourrait le soutenir, et quel frein assez fort l'arrêter? Dieu y pourvut en lui faisant rencontrer une âme chrétienne, bonne et grande, Mme Swetchine. L'abbé Lacordaire était sans expérience et sans guide ; elle lui apporta comme secours la sollicitude d'un cœur tout maternel, les judicieux conseils d'une vie de cinquante ans, partagée entre l'étude et le commerce du grand monde, et en même temps le sens surnaturel d'une fervente convertie au catholicisme.
On comprend combien cette influence pleine de tact et de bonté dutcontribuerà soutenir l'abbé Lacordaire au-dessus des passions étroites ou envieuses, qui le poursuivirent longtemps, et à conserver son âme dans la paix, le travail et la charité .
Sur ces entrefaites, M. de Lamennais, après plusieurs soumissions équivoques et bientôt ré-
tractées, jeta au monde sa véritable pensée dans ses Paroles d'un Croyant, emphatique et haineuse déclamation contre les rois et les prêtres, et sourde excitation à la révolte contre l'autorité.
Les restes de gloire qui entouraient l'auteur, et les quelques reflets de l'Évangile qu'il sut mêler à la teinte sombre de son pamphlet, lui valurent un succès de scandale. — L'abbé Lacordaire crut devoir à son honneur et à sa foi de montrer à tous l'abîme qui le séparait du prêtre apostat et de ses doctrines. Il composa, pour cela, ses Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais, où il attaquait dans leur base les erreurs de son ancien maître, appuyées toutes sur la prétendue infaillibilité du genre humain, source unique, selon lui , de certitude dans le monde.
Après ces travaux de circonstance, à quelle œuvre Lacordaire allait-il dévouer sa vie? Pressé de rentrer dans les luttes et les agitations du journalisme, il s'y refusait, ayant, disait-il, fait son temps de service et reçu assez de blessures. La vérité seule, en effet, avait toujours été la passion de cette grande âme. C'était la Vérité qu'il cherchait au milieu des discussions de sa
jeunesse : c'était la gloire de la Vérité qu'il entrevoyait par delà les différents drapeaux sous lesquels on l'avait induit momentanément à se ranger : en elle il faisait consister le secret de l'éloquence, qui, disait-il, se résumait à faire de la chaleur avec de la vérité. Quand cette Vérité fut pour lui Jésus-Christ et l'Eglise , la Vérité qui ne trompe pas, la Vérité qui sauve, il n'eut plus d'autre rêve que de se consacrer à sa transmission. Il voulut à tout prix la rendre saisissante à ceux qui ne la connaissaient pas ; afin qu'à force de l'admirer ils en vinssent à l'aimer, et qu'en l'aimant ils fussent sauvés. Il se renferma donc alors dans l'étude, le silence et la solitude, avec la pensée d'écrire un livre sur l'état de l'Eglise et du monde au xixe siècle. « Pour sa pa- « rôle, il la préparait à une œuvre uniquement « consacrée à la jeunesse, dans le genre apolo- « gétique, c'est-à-dire dans cette forme où l'on « rassemble les beautés, les grandeurs, l'histoire « et la polémique religieuses, afin d'agrandir le « christianisme dans les esprits et d'y engendrer « la foi (1). »
(1) Correspondance.
C'était Dieu qui lui donnait le pressentiment de sa destinée. Dieu encore se chargea de l'y conduire.
Vers le même temps on vint proposer à l'abbé Lacordaire de donner des conférences aux élèves du collège Stanislas, à Paris. N'étaitce pas un appel de la Providence? Il le crut, et accepta.
Le résultat dépassa les espérances. Bientôt il fallut construire des tribunes dans la chapelle ; puis les élèves durent céder la place à une foule d'auditeurs, où les hommes les plus illustres se trouvaient rassemblés. Mais, à côté de l'admiration exaltée, la critique s'éleva bientôt. La doctrine de l'orateur était-elle la vraie doctrine de l'Eglise? Sa manière était-elle chrétienne? et ne changeait-elle pas la chaire en tribune profane? Ces doutes devinrent bien vite des murmures, et ces inquiétudes, grossies par l'esprit de parti, se traduisirent en accusations. On dénonça le jeune conférencier au Vatican, à l'archevêché, aux Tuileries, partout. Fatigué de ces attaques anonymes, l'abbé Lacordaire, au bout de trois mois, écrivit à M§r de Quélen : « Ne connaissant ni mes fautes, ni mes en' "nis, ni ce
qu'on veut de moi, je me tais en enfant de l'Église. » Les conférences de Stanislas furent interrompues. Mais le jeune orateur y avait trouvé, dans son éclatant succès, le secret de sa prédestination en ce monde. Il n'avait plus qu'à attendre son heure. Quelques mois après il l'entendit sonner.
Un jour l'archevêque de Paris, peu disposé cependant , par nature et par éducation , à goûter une éloquence si nouvelle, invita luimême l'orateur de Stanislas à faire des conférences religieuses dans la chaire de Notre- Dame.
L'épreuve était solennelle. L'impiété du xvme siècle , après s'être révélée à fond dans les horreurs de la Révolution, travaillait le sol de la France d'une manière plus occulte, et, par là, plus perfide. Presque tous ceux qui avaient quelque ascendant sur l'opinion , les hommes de la science, de la presse, de la tribune, s'étaient faits ses complices. « Les générations ne sortaient « de l'enfance que pour mépriser ou détester « l'Evangile, et, pour comble de séduction, la « liberté, accourant au-devant d'elles, couvrait « de son m we généreuse l'impiété qui les dévo-
« rait (1). » Et voici qu'un enfant de ce siècle sans foi, hier encore ami de ses égarements, se présentait en chaire avec la prétention de réparer les ruines du vieil édifice catholique et de le venger du mépris. — L'entreprise était hardie ; aussi le jour où devaient commencer les conférences, « l'Eglise de Notre-Dame se remplit d'une milice titude qu'elle n'avait pas encore vue ; toute la « jeunesse, les amis et les ennemis, et cette foule « curieuse qu'une grande capitale tient toujours « prête pour tout ce qui est nouveau, s'étaient « rendus à flots pressés dans l'ancienne basi- « lique (2). » Le succès de ce premier discours fut si complet, que l'archevêque voulut sur-lechamp nommer le conférencier chanoine honoraire de sa métropole.
Mais si c'était un grand résultat d'avoir créé cet auditoire nouveau, et d'y avoir provoqué l'enthousiasme d'un jour, le plus difficile restait à faire. Comment, en effet, assujettir longtemps à un cours de doctrine ces hommes entraînés par le mouvement fiévreux des affaires politiques?
(1) Notice sur Ozanarn.
(2) Mémoires.
et comment les enchaîner à une parole sacerdotale qui ne rendait si bien les accents et les émotions du siècle que pour faire enfin songer à l'éternité? Pour retenir ces flots d'auditeurs toujours mobiles, impatients, et naturellement portés à la révolte, le jeune conférencier pensa qu'il devait renoncer au plan d'apologétique ordinairement adopté, qui commence par la base de l'édifice religieux pour s'élever de degré en degré jusqu'au sommet, passant du Dieu invisible à la Révélation, à Jésus-Christ, à l'Église. Il fallait, afin de saisir à la hâte ce siècle au cœur de ses préoccupations et de ses luttes de chaque jour, s'emparer de sa passion pour les idées de société, de liberté, de réforme, de dignité humaine. Il fallait lui montrer que l'Eglise aussi est une société, qu'elle aussi s'occupe, au profit de l'homme, de réformes, de bonheur, de dignité, de liberté; que Jésus -Christ aussi est législateur, que l'Evangile contient toute une charte et une constitution (1). Dès ses premiers discours, l'abbé Lacordaire entra donc dans l'é-
(1) V. L'abbé Perreyve. Étude sur les Conférences du P. Lacordaire.
tude de ce fait vivant et irrécusable qu'on appelle l'Église. Il montra qu'elle est divine dans sa doctrine, divine dans sa constitution, divine enfin dans les effets qu'elle produit sur l'âme et sur la société.
Après avoir étudié l'œuvre , il en vint naturellement à parler de Jésus-Christ, son auteur; et, l'étudiant dans sa préexistence, dans sa vie et dans sa survivance, il prouva avec une force, un amour et une splendeur incomparables que ce Jésus fils de Marie est vraiment Fils de Dieu , Dieu lui-même. Conduisant alors ses auditeurs dans l'intérieur de ce temple, qu'ils n'auraient jamais cru si magnifique, il considéra de plus près le fond de la doctrine catholique : Dieu et sa vie intime dans la sainte Trinité, la création , le commerce de l'homme avec Dieu, le gouvernement divin, ses lois, sa sanction dans l'éternité des peines et des récompenses, et son couronnement dans l'incorporation réciproque de Dieu à l'homme et de l'homme à Dieu par l'Eucharistie.
Ainsi, par une combinaison originale de principes et de fails, il était parvenu à organiser un plan nouveau, dans lequel la vérité se propor-
Lionnait au génie du siècle présent, sans cesser d'être éternelle. Et en même temps qu'il saisissait ses auditeurs par l'opportune nouveauté du plan, il les ravissait, en marquant du sceau de Jésus-Christ ce qu'il y avait de juste et de vrai dans les aspirations et les idées qui les passionnaient tant. — S'il établissait avant tout la nécessité de la foi, il s'inclinait avec un sympathique respect devant la raison , qui , elle aussi, est fille de Dieu, et devient d'autant plus grande qu'elle sait mieux se contenir dans son terrain, sous la tutelle de la Raison infinie. A ce siècle qui parlait de liberté , le jeune prédicateur pouvait dire sans crainte d'être démenti : « J'en parle aussi fièrement qu'un autre. » Mais en même temps il lui rappelait que la vraie liberté est née de l'Evangile , a été baptisée par l'Église, et ne vit bien que là où l'Église la protège. Parlait- il des tristesses et des grandeurs de la patrie, son émotion devenait si profonde et ses accents si beaux qu'il fallait bien se dire : Loin d'étouffer les sentiments élevés de notre nature, la foi les purifie et les agrandit en les divinisant.
Et toutes ces grandes idées, tous ces nobles
sentiments sortaient de son cœur, tantôt comme la lave d'un volcan , à laquelle rien ne savait résister, tantôt avec des frémissements qui ressentaient l'acieret faisaient tout vibrerdans lésâmes, tantôt comme un souffle vivant qui en visitait les replis, tantôt comme une puissance inconnue qui ne s'abaissait vers elles que pour les mieux ravir dans des régions inconnues où l'on entrevoyait Dieu ! Le regard de l'Orateur était au milieu de sa pensée comme un flambeau étincelant; et le geste, après avoir achevé la parole, la redisait encore, quand le son matériel déjà s'était évanoui. Parfois l'âme de l'auditeur entraînait le corps dans son élan , et l'on se dressait sur pied : parfois, pour laisser s'achever un mouvement oratoire, on s'efforçait de tenir la respiration en suspens , parfois l'admiration s'accumulait dans le cœur en flots si pressés, qu'ils s'ouvraient une issue dans des applaudissements passionnés. Après avoir quitté le lieu saint, on restait pendant quelque temps sous le coup de ces émotions ineffables; et pour les définir un homme du monde, tout hors de lui, inventait ces singulières paroles : « Après Dieu , il n'y a que cela! » Aussi le succès fut prodigieux, et
peut-être qu'un jour on hésitera à en croire le récit.
Tous les âges, tous les rangs, tous les partis , toutes les illustrations semblaient s'être donné rendez-vous devant la chaire de Notre-Dame. Et si les croyants en faisaient la garde d'honneur, on y reconnaissait sans peine les fils de Voltaire, mêlés aux demeurants de la Révolution et de l'Empire, les incrédules avec les rationalistes, et à côté d'eux, une foule d'âmes avides de vérité et déconcertées de ne pas avoir trouvé dans le socialisme moderne le secret de la vie et du bonheur pour le genre humain. Ainsi le mur de séparation élevé par plusieurs siècles de calomnies entre l'Église et la société, entre la patrie du ciel et celle de la terre, tombait chaque jour aux puissants éclats de cette voix, comme les murs de Jéricho au son des trompettes de Josué !
Ce merveilleux enseignement, repris à deux époques différentes, dura dix années. Mais dans l'intervalle un événement mémorable avait transformé l'orateur en un homme nouveau.
L'abbé Lacordaire continuait depuis deux ans le cours de ses conférences, quand tout à coup
on le vit s'arrêter de lui-même sur ce chemin glorieux (1836) ; et, malgré les instances de son archevêque, Msr de Quélen, qui le proclamait un nouveau prophète, il descendit de cette chaire de Notre-Dame pour se retirer quelque temps, comme il le disait, devant sa faiblesse et devant Dieu.
Il allait demander à Rome un asile pour une étude plus recueillie, et un refuge dans la prière contre ses détracteurs, qui n'avaient pu encore prendre leur parti de ses immenses succès. Le reste, il l'ignorait; mais Dieu continuait à le conduire par la main, et lui préparait des grâces meilleures encore que celles du passé. L'abbé Lacordaire était à peine arrivé dans la ville éternelle, et venait d'être reçu par le Saint-Père avec une paternelle bienveillance, quand M. Lamennais, par son Livre sur les affaires de Rome, acheva d'abreuver de tristesse les cœurs catholiques. C'était une longue et injurieuse calomnie contre le Saint-Siège, dont lui-même avait invoqué le jugement décisif dans les questions de l'Avenir. Le nom et la personne de l'abbé Lacordaire étaient trop mêlés à ces pages pour qu'il pût rester spectateur indifférent en face de l'im-
posture. Il y répondit par son admirable Lettre sur le Saint-Siège, où il célébrait, dans un style plein d'éclat et d'émotion, la mission providentielle de Rome et l'alliance glorieuse de ses destinées avec celles des âmes dans le monde entier. Ces belles pages rencontrèrent de sévères critiques dans le gallicanisme français. Mais le Souverain Pontife daigna les approuver ; c'était assez pour venger leur auteur, et pour récompenser son cœur d'enfant de l'Eglise.
Cependant, au milieu des saintes influences dont l'atmosphère de Rome surabonde, une pensée, qui depuis longtemps avait fait son apparition dans l'âme du jeune prêtre, y jeta définitivement racine, et parvint à son épanouissement. Il lui sembla que Dieu lui demandait de faire un pas de plus dans la voie du sacrifice en se consacrant à l'ordre de Saint- Dominique, et à son rétablissement en France. Quelque chose lui disait que là seulement il trouverait le terme de ses expériences, le fruit de ses épreuves et la plénitude de sa vie. Mais devant cet appel divin des obstacles presque insurmontables venaient se dresser : son amour de l'indépendance, son défaut de ressources, les lois hostiles de la ré-
volution, et les barrières morales élevées par l'opinion publique en France.
Devant ces difficultés toujours présentes « son « âme tombait sous lui comme un cavalier sous « son cheval. Toutefois, sollicité par une grâce « plus forte que lui, il prit enfin son parti; mais « le sacrifice fut sanglant : tandis qu'il ne lui en « avait rien coûté de quitter le monde pour le « sacerdoce, il lui en coûta tout d'ajouter au sa- « cerdoce la vie religieuse. Il était heureux, con- « tent, sans souci, et il allait se jeter sur les « épaules, non pas tant une vie dure, une robe « de laine, que le fardeu pesant d'une famille à « élever et à nourrir! L'égoïsme lui disait : Reste. « Jésus-Christ lui disait : Lorsque la gloire et la « tranquillité me furent proposées, j'ai choisi la « vie et la mort de la Croix (1). »
Une fois sa résolution prise, il n'eut ni faiblesse ni repentir, et il s'avança courageusement au-devant des difficultés qui l'attendaient. L'accueil facile et cordial que son étonnant dessein rencontra dans la ville de Rome le surprit et le toucha. Le Pape avait daigné le bénir avec la
(1) Lellre à M*« Sweichine.
plus grande bonté; et le Général de l'ordre de Saint-Dominique, loin de repousser ou d'ajourner sa demande, le recevait comme un envoyé iu ciel. Mais comment prendre pied sur cette lerre de France d'où les religieux, après tant ie services rendus, étaient proscrits tout ensemble par les préjugés, les passions et les lois? L'abbé Lacordaire, à qui le coup d'œil manquait rarement dans ces moments décisifs, comprit que, dans la situation qui lui était faite par les événements, il ne pouvait trouver un juge plus équitable et un défenseur plus influent que son pays. Il lui confia donc directement sa cause , en lui adressant son Mémoire oour le rétablissement des Frères Prêcheurs en France.
11 y expose avec une franchise sans voiles et une respectueuse audace son projet, ses motifs, les titres au nom desquels l'ordre de Saint-Dominique peut redemander à la France son droit de cité, et les limites plus que modestes dans lesquelles lui restaurateur et ses compagnons se préparent à en user, ne demandant que la liberté de vivre en pauvres de Jésus-Christ, et de se dévouer à leurs concitoyens. La France répondit
à cet appel par le silence du respect et la sympathie.
Les choses ainsi préparées, l'abbé Lacordaire pensa que le moment de Dieu était venu. Il partit pour Rome, suivi de deux jeunes gens associés à son dessein ; et, à son arrivée, il reçut l'habit de Frère Prêcheur des mains même du Père Général. Devenu simple novice, le conférencier de Notre-Dame fut l'édification de tous par son humilité, sa simplicité, sa douceur, son amour pour la pénitence ; et, au bout d'une année de probation, il prononça ses vœux solennels; enfin il était religieux, et « saint Dominique revoyait la « France au banquet de sa famille ! » La France ! Sa patrie ! le nouveau Moine avait hâte, lui aussi , de la revoir et de lui porter les prémices de son apostolat de Frère Prêcheur. Il en traversa hardiment les provinces avec cet habit religieux , qui partout étonnait les regards sans attirer l'outrage; et bientôt, par les soins du nouvel archevêque de Paris, Msr Affre, qui ne voulait point le céder en bienveillance à ses devanciers, il parut, avec sa tête rasée et son froc monastique, dans cette chaire de Notre-Dame, pleine encore, après deux années de silence, des souvenirs de
sa magnifique parole. Il venait faire un sermon de charité pour les pauvres visités par la société de Saint-Vincent-de-Paul, cette œuvre admirable de notre siècle et de notre pays, et il avait pris pour sujet de son discours : la Vocation religieuse de la nation française, « afin de couvrir « de la popularité des idées l'audace de sa pré- « sence. »
Le triomphe fut éclatant. La foule qui débordait de la porte au sanctuaire se montra plus que jamais sympathique, émue et ravie. Mais ce discours était quelque chose de plus qu'une grande page d'éloquence, c'était une victoire réelle; car ce moine prêcheur était une armée, et il avait conquis, par la hardiesse de sa présence et l'empire de sa parole, une place au soleil de la France pour tous les religieux et tous les moines ses frères qui voudraient y planter leur tenle cénobitique. Si cette victoire n'était pas encore décisive, le premier coup était aussi heureux que hardi, et, personne ne pouvait eu méconnaître la portée.
Le Père Lacordaire, car ce sera désormais son
nom, apportait en outre à la France, comme
complément de sa parole et commentaire de son
entreprise religieuse, un livre, la Vie de saint Dominique. Ces pages, écrites à l'ombre du noviciat, en reflètent les douces teintes et en respirent le parfum. On y comprend tout ce que le Frère Prêcheur emprunte au cloître de lumières pures, d'autorité surnaturelle, d'onction suave et de protection salutaire. L'auteur ne s'étudie qu'à peindre avec amour son héros, qui est aussi son père; et, sans le savoir, il montre ce que lui-même aspire à être désormais. Il conservera le même jet, la même trempe, les mêmes puissances, la même vie; mais en y surajoutant l'esprit d'un grand Ordre et le cœur d'un grand Saint.
Encouragé par ces heureux débuts, le P. Lacordaire revint à Rome avec dix jeunes Français qui voulaient , eux aussi , devenir Frères Prêcheurs. Ils y vivaient tous ensemble, absorbés par les graves méditations et les exercices fortifiants du noviciat, quand un ordre inattendu vint les disperser. Le P. Lacordaire devait rester seul à Rome ; cinq de ses compagnons iraient continuer leur noviciat à Viterbe, et les cinq autres en Piémont. C'étaient, dit-on, les adversaires de l'orateur de Notre-Dame qui, à force
de représenter le nouveau religieux tantôt comme un fougueux révolutionnaire , tantôt comme un mennaisien impénitent, et à force de faire agir dans l'ombre des influences étrangères, avaient amené ce coup douloureux. On allait voir probablement se manifester dans cette jeunesse indocile des symptômes de révolte, et dès lors leur entreprise serait jugée ; ou du moins la dispersion des membres serait infailliblement la ruine de l'œuvre, sans qu'il fût besoin de la proscrire. Mais comme la Providence sait bien réduire à néant l'opposition des hommes !
Le P. Lacordaire et ses disciples inclinèrent doucement la tète, et se préparèrent à obéir avec une simplicité et une promptitude qui jeta le vieux prieur de Sainte- Sabine dans l'admiration. Leur vocation visitée par l'épreuve leur apparut plus vraie et plus belle; la dispersion mûrit leurs attraits, épura leur charité et trempa leur courage. C'est qu'au fond de ces natures encore si vives Dieu avait mis la foi des patriarches; et, par elle, le même coup qui aurait dû ruiner l'œuvre la consacra.
Séparé de ses frères, le P. Lacordaire, pendant quelques années, partagea son temps entre
l'Italie et la France. En Italie, il se préparait à ses travaux d'apostolat et se plongeait dans l'étude de saint Thomas, « regrettant de n'avoir « pas bu plus tôt à ces eaux profondes, » dont certaines de ses conférences, surtout celles sur Dieu et ses attributs, sont, en effet, si heureusement nourries. L'hiver venu , il retournait dans sa patrie et y prêchait le carême dans les divers diocèses où les évêques sollicitaient à l'envi sa prédication. En 1841, il tint pendant quatre mois la ville de Bordeaux captive sous le charme de sa parole. L'enthousiasme était au comble ; et l'archevêque de cette ville pouvait dire, plus de vingt ans après : « Les effets produits par ces conférences ont été immenses et durables. »
En 1843, ce fut le tour de Nancy. Bien des âmes, éclairées par le nouvel apôtre, y abjurèrent leur vieille incrédulité, et parmi ces convertis se trouva un jeune homme « qui errail « depuis quelques années sur les confins brû- « lants où le monde et l'Évangile se livrent un « dernier combat (1). » — Dans la joie et la
[l) Mémoires.
reconnaissance de son retour à Dieu, M. de Saint- Baussant voulut donner à son bienfaiteur le premier couvent qui devait abriter Tordre de Saint-Dominique sur le sol français. A celte nouvelle, l'impiété éclata, dans la presse et à la tribune des Chambres, en calomnies et en violentes menaces. Le gouvernement, déjà hostile par instinct, craignant de paraître tendre une main complice à ces moines qui revenaient, s'empressa d'y ajouter le poids d'odieuses et mesquines persécutions. Mais rien ne put faire reculer le Père Lacordaire retranché derrière le rempart du droit commun. Par la fermeté de son attitude il obligea tous ses ennemis au silence, et la fondation se réalisa. Enfin les Frères Prêcheurs étaient rétablis sur cette terre de France, leur berceau, le premier champ de leur apostolat et l'arène de leurs premiers martyrs !
Cette même année le ciel se couvrait de nuages. Les catholiques, las d'attendre la liberté d'enseignement toujours promise par la Charte et toujours refusée par le pouvoir, réclamèrent hautement et avec une sainte hardiesse ce qui n'était que le minimum de leurs droits.
Les évêques dirigeaient en personne cette importante campagne. Parmi les croyants, chacun était à son poste, et à l'envi on s'animait au devoir : car les fils des croisés étaient résolus à ne pas reculer plus longtemps devant les fils de Voltaire. D'un autre côté, l'État entendait conserver son monopole, et l'Université tout entière ramassait ses forces pour défendre une domination dont elle se trouvait si bien. Alors l'archevêque de Paris, le futur martyr des barricades, Mgr Afîre, crut devoir redoubler ses instances auprès du Père Lacordaire pour le rappeler à la chaire de Notre- Dame.
Jusque-là le Religieux avait résisté à ses sollicitations. Il voyait avec joie l'œuvre des conférences, qu'il avait inaugurée à Paris, solidement continuée par un illustre et saint Jésuite , le Père de Piavignan, et il pensait que sa propre parole, désormais peu utile à Notre-Dame, pouvait en province remuer les âmes et faire germer bien des moissons. Mais l'heure présente était l'heure du danger, et « il sentait de « son devoir de reparaître au centre de la « guerre contre l'Église. » Il accepta donc. En