‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 2 sur 32 · XL11I · texte numérisé non relu

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vrai religieux, il voulut se montrer avec l'habit de sa profession, qui lui aussi était une liberté, et qui, du reste, dans la chaire était mieux que partout ailleurs à sa place, étant l'habit du Prêcheur. En vain, au milieu des passions soulevées, le roi Louis -Philippe lui-même insista pour que l'archevêque empêchât cette prédication monastique, le prévenant qu'en cas d'émeute le gouvernement ne lui donnerait pas le secours d'un soldat. Tout ce que le Père Lacordaire consentit à accorder, non par intimidation , mais par condescendance aux désirs de l'archevêque, et par pitié pour cet effroi ridicule du gouvernement, ce fut de couvrir quelque peu sa robe blanche du camail de chanoine.

A Notre-Dame l'attendait un auditoire aussi nombreux que jamais; et, « dès sa troisième « phrase, il s'était fait dans tous les cœurs émus « un asile sacré. » Au lieu de l'émeute annoncée ce fut le silence de l'admiration. La presse hostile montra la même estime de son courage et le même respect pour son enseignement ; et chaque dimanche, pendant deux mois, un succès toujours croissant prouva à tous que le Moine

prêcheur n'avait pas trop présumé de son pays ni de son temps. — Ce fut , ii l'avouait lui-même, la plus périlleuse et la plus décisive de ses campagnes. Elle affermit les courages, rehaussa l'autorité de la religion , et préluda dignement à la lutte parlementaire de cette mémorable année et de l'année suivante, où les Ordres religieux, violemment attaqués à la tribune, furent défendus comme ils ne l'avaient pas été depuis 1789. (M. de Montalembert.)

De 1843 à 1851 , chaque hiver pendant l'avent, le Père Lacordaire continua ses conférences de Noire-Dame au milieu des foules empressées qui ne pouvaient se lasser de l'entendre. Le carême venu, il évangélisait les provinces, Grenoble, Lyon, Strasbourg, Liège, Toulon, et prononçait les admirables panégyriques de Msr Forbin Janson, du général Drouot et de Daniel O'Connell. A Lyon, telle était la multitude de ses auditeurs, que dès six heures du matin on prenait des places pour la conférence, qui ne devait commencer qu'une heure après midi; et vers la fin de la station l'orateur fut comme porté en triomphe de l'église à sa demeure, au milieu des acclamatione publi-

ques. A Strasbourg, les juifs, les protestants, les rationalistes rivalisaient d'empressement avec les catholiques pour remplir la vaste cathédrale, se presser aux pieds de l'orateur, s'enivrer de son éloquence et méditer son enseignement.

Souvent le flot de la grâce entrait aussitôt dans le sillon qu'avait creusé cette puissante parole; et l'incroyant éclairé, convaincu, ravi, comme le centurion au Calvaire, venait se jeter aux pieds de l'apôtre encore ému, faisait amende honorable à ce Christ qu'il avait si longtemps blasphémé, et implorait de son ministre le pardon. D'autres, sans rendre encore les armes, emportaient au cœur le trait de feu qui les avait frappés, et Dieu leur envoyait à une autre heure des ministres plus humbles, qui jamais peutêtre n'auraient pu frapper le grand coup, mais qui savaient d'une main soigneuse retirer le trait, calmer la douleur, et rendre à l'âme la vie de Dieu. Ceux enfin qui n'en venaient pas là ne riaient plus, du moins, d'une religion qui savait se susciter de tels défenseurs ; et s'ils ne se jetaient pas à genoux, ils tenaient à honneur de respecter et même de louer le croyant.

Cependant celui qui avait opéré ces merveilles , rentré dans son couvent, s'appliquait à édifier les plus petits de ses frères par sa grave et douce simplicité, son humilité, son exactitude à tous les exercices du cloître, et surtout par son amour pour Jésus-Christ. Son amour pour Jésus-Christ, qui pourra le décrire? Ce fut le ressort, l'âme, la vie de ce grand Religieux. C'était bien son histoire intime dont il trahissait le secret, quand, du haut de sa chaire de Notre-Dame, il s'écriait : « Seigneur Jésus, « enfin j'arrive à vous-même, à votre divine « figure qui est chaque jour l'objet de ma con- « templation, à vos pieds sacrés que j'ai baisés « tant de fois , à vos mains aimables qui m'ont « si souvent béni , à votre vie dont j'ai respiré « le parfum dès ma naissance, que mon ado- « lescence a méconnue , que ma jeunesse a re- « conquise, que mon âge mûr adore et annonce « à toute créature, ô Père, ô Maître, ô Ami, ô « Jésus! »

Mais Jésus -Christ a été crucifié, et peut-on l'aimer vraiment sans chercher à l'imiter? De là, dans le Père Lacordaire, un amour immense pour la Croix. « Pouvons -nous, écrivait -il,

« chercher d'autre tête que la tète sanglante de « notre Sauveur, d'autres yeux que ses yeux , « d'autres mains et d'autres pieds à baiser que « ses mains et ses pieds percés de clous pour « notre amour, et d'autres plaies à soigner douce cernent que ses plaies divines et toujours « saignantes? » — « Jésus -Christ en croix, « c'est le chemin du ciel et de l'amour ; Jésus- « Christ n'en a pas connu d'autre que celui « du prétoire et du Calvaire. Je m'en tiens « là; j'y vis et j'y meurs. » — Et, pour satisfaire cet amour envers Jésus-Christ crucifié, l'illustre religieux ne trouvait pas d'austérités assez terribles. Ni la perpétuelle abstinence, ni les longs jeûnes de son Ordre, ni les pénitences volontaires qui s'y pratiquent ne suffisaient à son cœur. Souvent, et surtout après ses grands triomphes oratoires, il demandait à ses frères de l'injurier, de le souffleter, de le fouler aux pieds, de le traîner à terre, de l'attacher à une croix. Bien qu'on fît violence au respect et à la compassion pour lui obéir, on n'apaisait jamais cette soif inextinguible, et quelques semaines avant de mourir, étendu sur son lit de douleur, exténué de fatigue,.

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épuisé de force et de vie, il demandait encore à un ami de le faire souffrir pour Jésus- Christ.

Malgré tous ces travaux et ces pénitences, il trouvait encore du temps et des forces pour aller fonder de nouveaux couvents de son Ordre. C'est ainsi qu'en 1844, après le carême de Grenoble, malgré les puériles inquiétudes et les sourdes oppositions du pouvoir, il fonda à quelques lieues de la ville, sur la montagne de Chalais, son deuxième monastère en France, et il y établit le noviciat et la maison d'études de ses jeunes frères.

Au milieu de ces conférences et de ces fondations, de ces luttes et de ces victoires si glorieuses à Dieu et à son serviteur, la révolution du 24 février 1848 vint briser en quelques heures le trône de Louis-Philippe, mal assis sur les passions mobiles du peuple et les expédients d'une politique de division, où le respect de l'Eglise était toujours sacrifié à l'opinion pervertie. La république fut proclamée. Le Père Lacordaire n'avait pas de penchant pour ce gouvernement, qu'il regardait comme impossible dans un pays déchiré par les factions, et où de-

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puis quatorze siècles les tendances monarchiques s'étaient enracinées dans les instituions et les caractères. Toutefois la monarchie venait de tomber, et la rétablir après les deux terribles chutes de 1830 et de 1848 lui paraissait, pour le moment, au-dessus des forces humaines. La république était debout, il en accepta donc loyalement Fessai. Aussi, dès le surlendemain de la révolution , il traversait Paris encore couvert de sang et de barricades, et montant dans la chaire de Notre-Dame , remplie d'un peuple en armes, il lui arrachait des applaudissements en lui montrant Dieu seul debout et adoré au milieu des ruines. Mais des passions terribles grondaient dans l'ombre. Les idées les plus sauvages étaient chaque jour jetées en proie aux multitudes égarées par une presse sans frein. La société, ainsi battue en brèche, était ébranlée jusque dans ses fondements. On ne pouvait combattre ces périls que par une résistance de tous les jours. La presse, une presse sage, forte et sympathique aux masses, pouvait seule donner des armes contre la presse révolutionnaire et impie. Malheureusement les journaux catholiques d'alors étaient peu en faveur auprès

des foules, dont l'esprit avait été faussé par tant de coupables doctrines. N'était-il pas nécessaire de chercher à créer un nouvel organe religieux plus populaire? Des prêtres et d'illustres laïques, émus des dangers du pays, le pensèrent et vinrent solliciter le Père Lacordaire de prendre la direction d'un journal nouveau. « Prédicateur, écrivain entouré de sym- « pathies, tous ces titres lui créaient des de- « voirs autres que ceux d'un trappiste ou d'un « chartreux. Pressé par ces voix amies, le « religieux crut devoir céder à l'empire des « événements, et, malgré sa répugnance à rente trer dans la carrière du journalisme, il arec bora, avec ceux qui s'étaient offerts à lui, « un drapeau où la religion, la république « et la liberté s'entrelaçaient dans les mêmes « plis (1). »

L'Ère nouvelle fut créée, avec le Père Lacordaire pour rédacteur en chef, — Mais la France, après avoir secoué un joug qu'aucun principe ne rendait vénérable à ses yeux , devait se refaire une constitution. Dans ce travail diffi-

(1) Mémoires.

cile et compliqué, il était impossible aux législateurs futurs de ne pas rencontrer sur leur chemin l'Eglise et ses prérogatives, et de n'avoir pas à décider quelle part on devait lui faire dans la société nouvelle. Puisque les immuables principes de la foi n'allaient pas présider en souverains à ces grandes assemblées , fallait-il refuser de tirer parti des théories en faveur, pour faire à la religion une position honorée et une influence morale dans la nation française? Les catholiques ne le pensèrent pas. Ils voulurent avoir à l'Assemblée nationale des représentants, et au besoin des défenseurs de leurs croyances. Trois évêques et onze prêtres parurent donc à la Chambre, et parmi eux le Père Lacordaire, l'élu de Marseille.

Il se présenta à l'Assemblée nationale revêtu de sa robe monastique, au milieu des applaudissements enthousiastes de la foule. Le lendemain, un journal pouvait dire publiquement : « A dater de ce jour, les lois oppressives qui « prohibaient l'habit religieux en France sont « abrogées en fait, par le courage d'un moine « et par les acclamations du peuple. » Mais le

— lu — 15 mai , quelques jours seulement après son inauguration, l'Assemblée nationale était envahie par une multitude aveugle. Signalé entre tous par son froc blanc aux menaces des émeutiers, le Moine sans crainte demeura immobile sur son banc. Cependant il comprit que la république, déshonorée par l'opprobre de cette irruption populaire, était désormais perdue, et que ses devoirs de religieux et de représentant ne pouvaient se concilier ; il envoya donc dès le lendemain sa démission au président de l'Assemblée. Peu après, et pour les mêmes motifs, il quittait la rédaction de VÈre nouvelle, dont les tendances trop démocratiques allaient mal à la modération de ses propres idées.

Il sentait déjà auparavant que sa carrière avait été tracée par Dieu, bien au-dessus des agitations du forum ; l'expérience le lui fit mieux comprendre ; et si le désir de donner à la bonne cause un témoignage public de sa sympathie l'entraîna jusqu'à toucher recueil, une prudence supérieure l'aida à s'arrêter à temps, pour ne point s'y heurter.

Redevenu uniquement l'homme de Dieu, de

— lui — son Évangile et de son Église, il reprit avec plus d'ardeur et d'ascendant sa mission apostolique et religieuse. Dès l'avent de 1848, avec une grande joie pour son cœur et une grande bénédiction pour les âmes, il évangélisa Dijon, la ville de son adolescence, où une gloire précoce était venue si vite couronner son jeune front ; et cette prédication était suivie de la fondation , à Flavigny, d'un nouveau monastère dominicain. Les années suivantes, 1849-1830, l'apôtre infatigable continuait ses conférences à Notre-Dame, devant un nouvel archevêque, Msr Sibour , successeur de l'illustre martyr des barricades. Le prélat, dans sa reconnaissance, voulut installer le Père Lacordaire et ses enfants au sein même de Paris, dans le couvent des Carmes, sanctuaire encore marqué du sang des saintes victimes qu'y avait immolées la première Piévolulion. Ainsi ces années, si pleines d'orages pour la France et pour le monde, voyaient grandir et se dilater l'arbre dominicain. Dieu semblait se plaire à bénir son intrépide serviteur au milieu des ruines entassées autour de lui. Un de ses religieux français, le Père Jandel, venait d'être choisi par

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