‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 10 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

cens, et la myrrhe. Il y a un homme dont une portion considérable de l'humanité reprend les pas sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des vallées , sous l'ombre des oliviers , dans le secret des déserts. Il y a un homme mort et enseveli , dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore et produit plus que l'amour, produit des vertus fructifiant dans l'amour. Il y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet, et cet homme, des millions d'adorateurs le détachent chaque jour de ce trône de son supplice , se mettent à genoux devant lui , se prosternant au plus bas qu'ils peuvent sans en rougir, et là, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie , pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie, et jusqu'à l'extase. Il y a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inextinguible haine , et qui, demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se lève, trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme enfin, et le seul qui a fondé son amour sur la terre, et cet homme, c'est vous, ô Jésus! vous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre , me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en arrache cet accent qui

me trouble moi-même, et que je ne me connaissais pas.

Qui donc est aimé des grands hommes? Qui dans la guerre? Est-ce Alexandre, César, Charlemagne? Qui dans la sagesse? Est-ce Aristole ou Plalon? Qui est aimé des grands hommes? Qui? Nommez-m:en un seul; nommez-moi un homme mort qui ait laissé l'amour sur son tombeau. Mahomet est vénéré des musulmans; il n'est point aimé. Jamais un sentiment d'amour n'a effleuré le cœur du musulman répétant sa maxime : « Dieu est Dieu , et Mahomet est son prophète. » Un seul homme a rendu tous les siècles tributaires envers lui d'un amour qui ne s'éteint pas ; roi des intelligences, Jésus-Christ est encore le roi des cœurs, et, par une grâce confirmatrice de celle qui n'appartient qu'à lui, il a donné à ses saints le privilège de produire aussi dans la mémoire des hommes un souvenir pieux et constant.

Toutefois, ce n'est pas tout, le royaume des âmes n'est pas encore établi. Jésus- Christ, étant Dieu , ne devait pas se contenter d'une foi inébranlable et d'un amour immortel ; il devait exiger l'adoration. L'adoration est l'anéantissement de soi-même devant un être supérieur, et ce sentiment, Messieurs, est loin de nous être inconnu. Il gît, comme tous les autres, au fond de notre nature; il y joue un plus grand rôle que peut-être vous ne le pensez. Tous, plus ou moins , ne nous le dissimulons pas, tous nous voulons être adorés. C'est ce désir inné de l'adoration qui a produit toutes les tyrannies. Vous vous étonnez quelquefois qu'un prince noue des intrigues infi-

nies pour s'affranchir des lois divines et humaines, qu'il joigne la violence à la ruse, verse des flots de sang et marche droit à l'exécration du genre humain : vous vous demandez dans quel but. Eh! Messieurs , dans le but très-naturel d'être adoré , de voir toute pensée soumise à la sienne, toute volonté conforme à sa volonté , toute puissance , toute loi , tout droit, tout devoir émanant de lui, et le corps même de l'homme courbé comme un esclave devant son corps mortel. Voilà le fond de notre cœur comme le fond de Satan. Mais, par un contre-poids qui était dû à cette affreuse maladie de l'orgueil, nous ne pouvons souhaiter l'adoration pour nous qu'en ayant horreur d'adorer autrui. De là vient l'exécration qui s'attache au despotisme. L'humanité , abaissée par une puissance qui méconnaît toute loi, concentre en soi-même sa sourde indignation : elle attend le jour inévitable de la faiblesse, et, ce jour venu, elle se retourne et écrase du talon la vile créature qui l'avait méprisée jusqu'à lui demander de l'encens. Un grand orateur a dit à une tribune célèbre : « Il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne. » Je dirai avec autant de vérité, quoique avec de moins magnifiques expressions : Il n'y a qu'un pas de l'autel à l'égout. Quiconque a été adoré, tôt ou tard la main populaire le précipitera du haut de la majesté divine usurpée, et le traînera , la corde au cou , aux gémonies de la rue et aux gémonies plus sanglantes encore d'un opprobre éternel. Ainsi le veut l'histoire , cette puissance chargée de la promulgation des jugements de Dieu sur l'orgueil de l'homme.

Cependant, malgré l'histoire, Jésus -Christ est adoré. Homme mortel et mort, il a su conquérir une adoration qui subsiste, et dont il n'y a pas d'autre exemple ici-bas. Quel empereur a gardé ses temples et ses statues? Qu'est devenue toute cette population de dieux créés par la flatterie? La poussière n'en existe même plus , et le souvenir qui en survit n'est qu'une occasion pour la pensée d'admirer l'extravagance des hommes et la justice de Dieu. Jésus-Christ seul est demeuré debout sur ses autels , non pas dans un coin du monde, mais par toute la terre et chez les nations célèbres par la culture de l'esprit. Les plus grands monuments de l'art abritent ses saintes images ; les cérémonies les plus magnifiques réunissent les peuples à l'ombre de son nom ; la poésie , la musique, la peinture, la sculpture s'épuisent à parler de lui et à lui faire un encens digne de l'adoration que les siècles lui ont vouée. Et encore sur quel trône l'adore-t-on? sur une croix. Que dis-je, sur une croix! On l'adore sous la vile apparence du pain et du vin. Ici la pensée se confond tout à fait. Il semble que cet homme ait pris plaisir à abuser de son étrange puissance et à braver l'humanité tout entière en la courbant éperdue devant les simulacres les plus vains. Descendu par son supplice plus bas que la mort, il a fait de la honte même le siège de sa divinité, et, non content de ce triomphe , il a voulu que nous reconnussions sa suprême essence et son éternelle vie par une adoration qui donnât à nos sens un affreux démenti. Rien se peut-il concevoir d'untel succès dansunetelle audace?

Il est vrai, des mains nombreuses ont essayé de le jeter bas de ses autels ; mais leur impuissance n'a servi qu'à confirmer sa gloire. A chaque outrage il a paru grandir; le génie l'a protégé contre le génie, la science contre la science, l'empire contre l'empire; il s'est fait des armes de toutes les armes qu'on a levées contre lui, et, quand on le croyait à terre, le monde l'a vu debout, calme, serein, maître, adoré.

Ainsi a-t-il fondé le royaume des âmes par une foi qui nous coûte le sacrifice de notre esprit propre, par un amour qui surpasse tout amour, par une adoration que nous n'avons accordée qu'à lui, triple mystère d'une force qui nous révèle sa dignité et qui nous la révélera bien mieux encore après que nous aurons vu la difficulté publique qui s'opposait à l'établissement de ce royaume surnaturel.

La place était prise, Messieurs, quand Jésus-Christ vint au monde; la place était prise, parce qu'elle n'est jamais vide. Encore qu'il n'eût prétendu établir entre lui et nous que des rapports secrets, une sorte de culte obscur, ce dessein eût rencontré tôt ou tard des craintes et des jalousies qui se fussent manifestées par une résistance publique. Mais Jésus-Christ était loin de vouloir cacher son règne sous terre ; il avait dit : Ce que vous entendez à l'oreille , prêchezle sur les toits (1); et lui-même, ennemi de toute initiation mystérieuse , avait constamment parlé et agi sous les yeux de la foule et de l'autorité. Il vou-

(1) Saint Matthieu, chap. x, vers. 27.

lait un règne apparent, une constitution sociale de sa doctrine, un sacerdoce reconnu, des temples, des lois, des droits, et par conséquent il était inévitable qu'il trouvât sur son chemin l'établissement religieux et politique qui l'avait précédé. Cet établissement avait deux noms : il s'appelait l'idolâtrie et l'empire romain. L'idolâtrie était le culte qui rassemblait l'univers sous une même forme religieuse, l'empire romain était le pouvoir qui gouvernait toute l'humanité connue, à peu de chose près. L'un et l'autre étaient incompatibles avec l'établissement du règne de Jésus-Christ, et ce règne ne pouvait commencer qu'en abolissant l'idolâtrie comme une fausse religion , et qu'en modifiant l'empire romain pour l'accommoder aux lois promulguées par l'Evangile.

Jusqu'à présent, peut-être, vous avez considéré l'idolâtrie comme une organisation religieuse facile à renverser : vous vous trompiez de beaucoup. De tous les cultes qui ont pris possession de l'homme, il n'en est aucun, sauf le christianisme, qui ait eu plus d'étendue et de solidité que l'idolâtrie. Cela tient à ce que les trois grandes passions de l'homme y étaient servies à souhait. Quelles sont ces trois passions? La première, vous allez vous étonner peut-être, la première est la passion religieuse, le besoin de commercer avec Dieu. Oui, Messieurs, la passion religieuse marche en nous avant toutes les autres, même avant la passion de la volupté. Car la volupté retouche qu'aux sens, qui sont fragiles, qui s'épuisent vite, qui se lassent d'eux-mêmes, tandis que le besoin religieux, sorte de faim divine, a sa source au

plus profond de notre être , et s'y nourrit de toutes les misères qui nous dégoûtent incessamment de la vie présente. L'orgueil aussi ne vient qu'après ; si vif qu'il soit, il est sujet, ici-bas, à trop d'humiliations pour ne pas seconder et porter en avant dans notre âme un sentiment meilleur et plus doux, celui qui nous rapproche de Dieu et nous fait chercher dans sa grandeur notre propre dignité. La religion est la première et la plus vieille amie de l'homme ; même lorsqu'il la contriste, il la respecte encore, et se ménage avec elle de secrètes intimités. Que l'état de notre pays, Messieurs, ne vous fasse pas d'illusion à cet égard ; parce qu'il y a en France quelques millions d'hommes abrutis dans l'athéisme pratique, ne croyez pas que ce soit là l'état naturel du genre humain. C'est la suite de circonstances inouïes, et cette même France , malgré l'irréligion d'une partie de ses enfants, n'a pas cessé un seul jour de porter dans son sein glorieux une multitude d'âmes qui servent Dieu ardemment et honorent leur foi par des œuvres connues de toute la terre.

Or l'idolâtrie , malgré ses apparences peu doctrinales , donnait satisfaction au besoin religieux ; elle avait des temples, des autels , un sacerdoce, des sacrifices, des prières, des cérémonies publiques et pompeuses, un très-grand état dans le monde, et les lambeaux de sa mythologie cachaient encore assez de souvenirs de Dieu pour que l'âme n'y fût pas tout à fait à jeun et sans aliment.

Mais ce qu'il y avait d'admirable, c'est que l'idolâtrie, en donnant satisfaction aux penchants élevés de

notre nature, ne dédaignait pas les plus abjects, et leur jetait avec abondance une pâture sacrée. Je ne sais quel art profond avait broyé ensemble Dieu et la matière, la religion et la volupté, et faisait descendre du même autel des pensées graves et de honteuses sollicitations. L'idolâtre avait tout dans ses dieux; quoi qu'il voulût, le ciel obéissait à ses désirs. Quel chef-d'œuvre , pour que le ciel à son tour fût obéi ! Joignez à cela que la troisième passion de l'homme, l'orgueil de la domination, avait aussi dans ce culte, savant par sa dégradation même, une ample satisfaction. L'idolâtrie n'était pas distincte de l'empire; le prince, ou le sénat, ou le peuple, disposait de la magistrature sacerdotale, nommait les pontifes , réglait les cérémonies , se donnait le plaisir de cacher la robe de ses consuls sous le manteau de ses dieux. La religion était encore la patrie. On voyait du même pas marcher devant la république les faisceaux et les autels : les faisceaux, symbole desajustice et de sa puissance ; les autels , symbole de cette alliance mystérieuse qui rattachait les destinées de l'État aux destinées mêmes des dieux.

Non, vous ne vous représenterez jamais assez la force de cette institution. Ah ! si une cérémonie païenne ressuscitait sous vos yeux; si vous pouviez voir Rome entière montant au temple de Jupiter Gapitolin, ce peuple, ces légions, ce sénat, tous les souvenirs patriotiques montant avec eux, et tous ensemble portant aux dieux la nouvelle victoire de Rome ! si vous entendiez le silence et le bruit de l'unanimité, ce murmure de toutes les passions con-

vaincues de leur droit et satisfaites de leur triomphe, aussi bien l'orgueil que la volupté, aussi bien la volupté que la religion, le haut et l'abject, le ciel et la terre , tout à la fois , tout dans un seul jour et dans une seule action : si vous aviez vu et entendu cela , vous-mêmes, peut-être, succombant à ce total enivrement des facultés humaines, vous eussiez un moment courbé la tête et adoré dans les mains de Rome les antiques dieux du monde !

Pourtant il ne fallait pas les adorer, il fallait les briser: c'était l'ordre de Jésus-Christ. Il fallait les briser par tout l'univers, puisque tout l'univers était le sujet de l'idolâtrie. Et qu'apportait-on pourmettre à la place? Un homme humilié jusqu'au supplice des esclaves ; un homme venu d'un pays sur lequel les Romains versaient à flots le ridicule avec l'oppression; un Juif, et un Juif crucifié ! Voilà ce que des pêcheurs de Judée apportaient à Rome , au Capitule, pour remplacer la statue de Jupiter Capitolin ! Vous jugez ! Ainsi l'ignominie à la place de la grandeur, la pénitence et la mortification à la place de la volupté. La pénitence et la mortification , quels mots! C'est à peine si j'ose, après dix-huit siècles de naturalisation, les prononcer sans déguisement à vos oreilles nourries pourtant du langage évangélique : et il fallait les révéler aux Romains. Il fallait leur dire : Nous vous apportons une religion toute pure et toute sainte, fondée sur l'immolation du corps par la chasteté, et non pas seulement par la chasteté, qui n'est qu'un simple retranchement, mais par la haine directe des sens. Nous venons, la verge à la

main , vous apprendre à traiter votre corps comme un esclave, parce qu'il est, en effet, l'esclave des plus vils penchants, et que vous ne pouvez délivrer de lui votre âme qu'en le tenant dans le respect et les châtiments de la servitude. Il fallait dire ces choses à un peuple tout gonflé de sept siècles d'arrogance et de domination, plongé dans les sens autant que dans l'orgueil, et qui était habitué à trouver dans ses dieux, que l'on prétendait détruire, la justification de sa splendide ignominie. Mais Jésus-Christ l'avait ordonné : cela fut dit, cru, adopté, et le règne des idoles tomba devant le règne de la croix, malgré l'empire romain.

L'empire romain était solidaire de l'idolâtrie; mais il avait un autre côté par où il n'était pas moins ennemi de l'établissement chrétien. Cet empire s'était fondé lentement, à force de prudence et de suite dans ses conseils, de courage dans ses armées, d'abnégation dans ses chefs, jusqu'au jour où, devenu le maître du monde, il avait fléchi sous le poids même de sa grandeur, et perdu dans la corruption toutes les libertés publiques qui avaient fait sa gloire et son salut. Rien n'en subsistait quand Jésus-Christ vint au monde, sinon quelques simulacres déjà déshonorés, et, lorsqu'il mourut, l'empire avait passé d'Auguste à Tibère, par une décadence qui présageait Néron. La tribune aux harangues était muette ; le peuple se consolait du Forum par un morceau de pain qu'on lui jetait ; le sénat , meurtri et décimé dans ses derniers hommes illustres, ne savait plus opposer au despotisme que la promptitude d'une obéissance

qui fatiguait quelquefois le caprice insolent du maître. Un seul homme était tout, et cet homme pouvait impunément porter à la servitude tel défi qu'il lui plaisait. Un jour il lui plut de faire délibérer le sénat, c'est-à-dire les reliques de toutes les grandes familles romaines , les descendants de ces pères conscrits qui avaient porté si fièrement dans les plis de leur toge la guerre et la liberté, il lui plut de les faire délibérer sur la sauce à laquelle on mettrait un poisson. Je vous remercie, Messieurs , de n'avoir pas ri : c'est ici la plus grande insulte qui ait été faite à la nature humaine dans la personne du plus grand corps politique qu'elle ait jamais produit. Dieu l'a permis, Messieurs , pour nous apprendre jusqu'où tombe l'homme par la corruption de la richesse et par l'apostasie de la liberté, cette gardienne de tous les droits et de tous les devoirs. Telle était donc Rome au moment où Jésus-Christ envoyait ses disciples pour la convertir à lui , et tel était avec Rome le monde entier. La dominatrice universelle, après avoir enchaîné les nations à sa grandeur, les tenait enchaînées à ses humiliations, et pour la première fois dans l'histoire du genre humain , la liberté n'avait plus d'asile nulle part.

Je dis que c'était la première fois. Jusque-là, par une providence digne de toutes nos actions de grâces, Dieu avait tenu à ce qu'il y eût toujours quelque terre libre où la vertu et la vérité pussent se défendre contre la conjuration des plus forts. Tandis que l'Orient était fécond en tyrannies séculaires, l'Egypte avait des institutions dignes d'estime, etju-

geait ses rois après leur mort; la Grèce défendait sa tribune contre l'ambition des rois de Perse ; Rome protégeait ses citoyens par un droit qui environnait leur vie d'une foule de remparts sacrés. Si des temps anciens nous passons aux temps modernes , nous y remarquerons la même attention de la Providence à ne point permettre que le despotisme règne partout à la fois. Le monde actuel se divise en trois zones : la zone de la tyrannie sans limites, qui n'a rien à envier aux plus sanglantes histoires du passé; une zone intermédiaire où quelque mouvement est encore permis à la pensée et à la foi ; et enfin cette généreuse zone occidentale dont nous faisons partie, les grands royaumes de France, d'Angleterre, des États-Unis d'Amérique, des Espagnes, où les droits et les devoirs ont des garanties, où l'on parle, où l'on écrit1, où l'on débat, où , pendant que la force opprime la majesté de Dieu et de l'homme dans les régions lointaines, nous, à la face du monde, nous la défendons, et nous la défendons sans gloire, parce que rien ne menace dans cet office notre tête ni notre honneur !

Un moment unique a été où , prenant la carte du globe, vous eussiez vainement cherché une montagne ou un désert pour abriter le cœur de Gaton d'Utique, et où Caton d'Utique estimait nécessaire de demander à la mort une liberté qu'aucun point de la terre ne pouvait plus lui donner. Ce moment unique et formidable était celui-là même où Jésus- Christ envoyait ses apôtres annoncer l'Évangile à toute créature, et fonder dans leur foi, leur amour

et leur adoration, le royaume des âmes et de la vérité.

Voyons ce qu'était ce royaume par rapport à l'empire romain.

C'était d'abord la liberté de l'âme. Jésus-Christ voulait l'âme ; ii la voulait libre de le connaître , de l'aimer, de l'adorer, de le prier, de s'unir à lui. Il ne reconnaissait pas que personne que lui eût des droits sur l'âme, et surtout le droit d'empêcher les communications de l'âme avec lui. Bien plus, Jésus-Christ voulait l'union publique des âmes dans son service ; il n'entendait pas se cacher ; il demandait un culte patent et social. La liberté de l'âme emportait le droit de fonder des églises matérielles et spirituelles, de s'assembler, de prier en commun, d'entendre en commun la parole de Dieu, cette nourriture substantielle de l'âme, qui est son pain quotidien, et dont on ne peut la priver sans un sacrilège homicide. La liberté de l'âme emportait le droit de pratiquer ensemble toutes les cérémonies du culte, de recevoir ensemble les sacrements de la vie éternelle , de vivre ensemble de l'Évangile et de Jésus-Christ. Nul sur la terre n'avait plus le gouvernement des choses sacrées que les oints du Seigneur, les âmes élues, initiées à une foi et à un amour plus grands, éprouvées par les successeurs des apôtres, sanctifiées par l'ordination. Tout le reste, princes et peuples, étaient exclus de l'administration du corps et du sang dfc Jésus-Christ, centre divin du royaume des âmes, et qu'il ne fallait pas livrer aux chiens , selon l'expression énergique du très-doux Évangile.

Mais , comme l'âme est le fondement de l'homme , en créant la liberté de l'âme, Jésus- Christ créait en même temps la liberté de l'homme. L'Évangile, régulateur des droits et des devoirs de tous, s'élevait à la puissance d'une charte universelle , qui servait de mesure à toute autorité légitime, et qui, en la bénissant, la préservait des excès où le pouvoir humain était tombé partout. Par là , le royaume des âmes était absolument l'opposé de l'empire romain , et il était impossible d'imaginer un antagonisme plus achevé. L'empire romain était la servitude totale ; le royaume des âmes, la liberté totale ; l'empire romain était la servitude universelle; le royaume des âmes, la liberté universelle. Entre eux , c'était la question d'être ou de ne pas être. La lutte était inévitable, elle devait être acharnée.

Or de quelle force disposait le royaume des âmes contre cet empire couvert de légions? D'aucune. Le Forum? il n'y en avait plus. Le sénat? il n'y en avait plus. Le peuple? il n'y en avait plus. La parole? il n'y en avait plus. La pensée? il n'y en avait plus. Était-il du moins permis aux premiers chrétiens que le hasard de l'Évangile aurait mis au monde, de se réunir pour combattre un contre cent mille? Non , cela ne leur était pas permis. Quelle était donc leur force? La même qu'avait eue Jésus -Christ. Ils devaient confesser son nom et mourir après , mourir aujourd'hui , mourir demain, mourir après-demain, mourir toujours, c'est-à-dire vaincre la servitude par l'usage pacifique de la liberté de l'âme ; vaincre la force , non par la force , mais par la vertu. Il leur

avait été dit : Si pendant trois siècles vous pouvez dire tout haut : Je crois en Dieu, le Père tout-puissant , créateur du ciel et de la terre , et en son Fils unique Noire-Seigneur Jésus-Christ, qui est né de la Vierge Marie, qui est mort et ressuscité, si pendant trois siècles vous pouvez dire tout cela tout haut et mourir tous les jours après l'avoir dit, dans trois siècles vous serez les maîtres, c'est-à-dire libres.

C'est ce qui est arrivé.

C'est ce qui est arrivé malgré la fureur de l'empire romain faisant de l'univers un bourreau, et perdant dans l'inanité des supplices sa raison épouvantée. Je ne dirai rien de plus des martyrs; ils ont vaincu, tout le monde le sait. Et ce royaume des âmes fondé par leur sang, ce royaume des âmes qui devait détruire l'idolâtrie et qui l'a détruite , qui devait renverser l'empire romain et qui l'a renversé dans ce qu'il avait de faux et d'injuste; ce royaume des âmes, où donc a-t-il établi sa capitale? A Rome! Au siège de la force fut posé le siège de la vertu ; au siège de la servitude, le siège de la liberté; au siège des idoles honteuses , le siège de la croix de Jésus- Christ; au siège d'où se répandaient partout les ordres de Néron, le siège du vieillard désarmé qui, au nom de Jésus-Christ, dont il est le vicaire, répand sur tout le monde la pureté, la paix et la bénédiction. 0 triomphe de la foi et de l'amour! 0 spectacle qui ravit l'homme au-dessus de lui-même en lui montrant ce qu'il peut pour le bien avec le secours de Dieu ! J'ai vu de mes yeux cette terre libératrice des âmes, ce sol fait de la cendre et du sang

des martyrs; et pourquoi (ne me laisserais- je pas aller à des souvenirs qui confirmeront ma parole en rajeunissant ma vie?

Un jour donc , le cœur tout tremblant d'émotion , j'entrai par la porte Flaminienne dans cette ville fameuse qui avait conquis le monde par ses armes et l'avait gouverné par ses lois. Je courus au Gapitole ; mais le temple de Jupiter Capitolin n'en couronnait plus l'héroïque sommet. Je descendis au Forum ; la tribune aux harangues était brisée , et la voix des pâtres avait succédé à la voix de Cicéron et d'Hortensius. Je gravis les sentiers escarpés du Palatin; les Césars étaient absents, et ils n'avaient pas même laissé à la porte un prétorien pour demander son nom à l'étranger curieux. Pendant que je pesais en mon âme ces fortes ruines , à travers l'azur du ciel italique, j'aperçus dans le lointain un temple dont la coupole me parut recouvrir toutes les grandeurs présentes de cette ville dont je foulais la poussière. Je m'y acheminai, et là , sur une place immense autant que magnifique, je trouvai l'Europe assemblée dans la personne de ses ambassadeurs , de ses poètes, de ses artistes, de ses pèlerins, foule diverse d'origine, mais unie, me semblait-il, par une attente commune et profonde. J'attendais moi-même, lorsque, à l'extrémité de la place , un vieillard s'avança , porté dans une chaise, le front nu , et tenant dans ses deux mains, sous la forme d'un pain mystérieux, cet homme de la Judée autrefois crucifié. Toute tête s'inclina au passage; les larmes coulèrent dans un silence d'adoration ; et sur aucun visage je ne remar-

quai la protestation du doute, ni l'ombre d'un sentiment qui ne fût pas au moins le respect. Pendant que j'adorais moi-même mon Maître et mon Roi, le Roi immortel des âmes, prenant ma part du triomphe, sans chercher à l'exprimer par aucune parole même intérieure, l'obélisque de granit qui était au milieu de la place chanta pour nous tous , muets et ravis, l'hymne du Dieu victorieux : Christus vincit , Chrislus régnât, Christus imperat, Christus ab omni malo plebem suam libérât! Et de peur qu'un ennemi ne se trouvât dans cette multitude, il se repondit à lui-même un autre chant célèbre qui nous avertissait de fuir le lion de Juda si nous ne voulions pas l'adorer dans sa victoire. Après bien des années qui ont déjà blanchi mon front, je vous répète ces menaces et ces cris de joie ; heureux si vous ne fuyez pas, mais si, vous approchant de plus près, vous redites avec nous tous, enfants du Christ et membres de son royaume : Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat, Christus ab omni malo plebem suam libérât!

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