‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 9 sur 32 · TRENTE-NEUVIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

TRENTE-NEUVIEME CONFERENCE

de l'établissement du règne de jésus-christ

Monseigneur,

Messieurs ,

Soit que nous ayons considéré la vie intime de Jésus-Christ, ou bien sa vie publique, il a vécu en Dieu. Mais vivre, ce n'est que le premier acte de la vie ; le second acte de la vie , c'est de se survivre. Car toute vie a un but , et c'est l'accomplissement de ce but qui juge la vie. Par conséquent, il ne suffit pas de vous avoir prouvé, même avec évidence, que la vie intime de Jésus-Christ et sa vie publique ont eu un caractère divin ; car si cette vie n'a pas atteint son but, si elle n'a rien laissé derrière soi, quoi que nous en puissions penser d'ailleurs, elle a été vaine. Il faut que Jésus-Christ, après avoir vécu en Dieu, se

soit survécu en Dieu ; sinon , tout ce que nous pourrons conclure de cette disproportion entre sa vie et les elïets de sa vie, c'est qu'il a été le plus magni^ fîque et le plus inexplicable néant qui ait encore paru. Mais, -pour se survivre en Dieu, qu'a dû faire Jésus-Christ? Rien autre chose que de remplir le but de sa vie, tel qu'il l'avait publiquement annoncé et décrit, qui était de fonder ici-bas le royaume de Dieu. Après que Jean eut été livré, dit l'évangéliste saint Marc , Jésus vint en Galilée , prêchant l'Évangile du royaume de Dieu en disant : Les temps sont accomplis , le royaume de Dieu est proche , faites pénitence, et croyez en l'Évangile (1). Et, envoyant ses disciples prendre leur part de l'apostolat, il traçait ainsi leur mission : Dans quelque ville où vous entrerez et où l'on vous recevra, mangez ce qui vous sera servi, guérissez les malades, et dites : Le royaume de Dieu est proche. Que si Von ne vous reçoit pas , sortez sur les places et dites : Nous secouons sur vous la poussière de votre ville qui s'est attachée à nous; cependant sachez ceci, c'est que le royaume de Dieu est proche (2). Et quel était ce royaume de Dieu prêché par Jésus-Christ comme étant le but de sa venue sur la terre? C'était luimême, en tant qu'il devait être reconnu comme Dieu, aimé comme Dieu, adoré comme Dieu , fondateur et chef d'une société universelle dont sa divinité serait la pierre angulaire par la foi, l'amour et l'adoration.

(1) Saint Marc, chap. i, vers. 14 et 15.

(2) Saint Luc, chap. x, vers. 8, 9, 10 et 11.

Eh bien! Messieurs, cet ouvrage s'est-il accompli? Jésus-Christ, vivant et mort, a-t-il fondé ici-bas un royaume dont il soit le Dieu ? A-t-il fondé le royaume des âmes? Est- il parmi nous le seul et unique roi des âmes? Je n'ai plus besoin de vous le démontrer : voilà dix ans que je vous en expose les merveilles, et, ne l'eussé-je pas fait, ce royaume spirituel est sous vos yeux, un grand nombre d'entre vous en sont les membres et les sujets ; c'est quelque chose qui parle de soi et qui est au-dessus de toute démonstration. Oui, il existe sur la terre, dans cette terre de boue et de passage, un royaume des âmes où Dieu est servi en esprit et en vérité, où l'on combat contre la chair, le sang et l'orgueil , où rien ne ressemble à rien de ce qui est ailleurs, et dont Jésus -Christ est l'auteur, le chef, le roi, le Dieu. Et comme l'ange de l'Apocalypse , spectateur du dernier triomphe de cet empire , en a chanté d'avance la gloire par cet unique mot, jeté au milieu de la stupéfaction des mondes : Factumest, — C'est fait (1) ! ainsi, dès à présent, moi, disciple du Christ, enfant du royaume, adorateur du roi des âmes, je crie à vous : Factura est, — C'est fait!

Ce n'est donc plus du fait qu'il s'agit entre nous ; il est démontré, il est palpable, il est ici, et je puis conclure : Après avoir vécu en Dieu , Jésus - Christ s'est survécu en Dieu. Mais il ne saurait être inutile de vous montrer combien cet ouvrage surpassait toute force créée, et j'essaierai d'y réussir en

1) Apocalypse, chap. xi , vers. 15.

vous exposant la double difficulté que Jésus-Christ avait à vaincre. J'appellerai l'une la difficulté intime, et l'autre la difficulté publique : leur explication emploiera l'heure que Dieu me permet de vous consacrer.

La première condition du royaume des âmes et de son établissement , était d'obtenir la foi à son fondateur, c'est-à-dire que Jésus-Christ devînt pour une innombrable quantité d'hommes la règle de toutes leurs pensées , et que , s'abdiquant eux-mêmes dans ce qu'ils ont de plus nécessaire et de plus profond , qui est leur intelligence propre, ils acceptassent l'intelligence de Jésus- Christ comme la leur, jusqu'à pouvoir dire avec saint Paul : « Ce n'est plus moi , c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » Non pas, Messieurs, que Jésus-Christ, pour établir son règne par la foi , nous demandât le sacrifice de notre raison , car il est lui-même raison , et c'est lui qui nous donne la nôtre par un reflet de la sienne, selon qu'il est expressément écrit dans l'Évangile de saint Jean. Mais il devait nous demander le sacrifice de notre esprit propre, ce qui est tout autre chose que le sacrifice de notre raison. En effet , la raison n'est pas en nous à l'état pur; si elle était à l'état pur, éclairés que nous serions par une lumière une et égale , nous marcherions dans la plus parfaite unanimité. Au lieu de cela, bien que participant à la raison une et universelle , sans quoi nous ne serions pas des intelligences , nous y mêlons des faiblesses , des obscurités, des habitudes , des partis pris , mille circonvallations mystérieuses qui en coupent les grands chemins, en

diminuent la clarté, et font de la raison en nous quelque chose d'étroit et de personnel que nous appelons l'esprit propre. C'est l'esprit propre, résultat de notre servitude et de notre liberté , qui divise les hommes dans la maison de leur commune mère , et ne leur permet pas de fonder ici -bas, par euxmêmes, la sainte république de la vérité. Nous tenons, en effet, doublement à l'esprit propre : nous y tenons parce que c'est la raison qui en fait le fond , et qu'il n'y a rien de plus juste que de tenir à la raison ; nous y tenons peut-être encore bien davantage par ce quelque chose de particulier qui nous distingue et qui se compose des innombrables impressions que le flux et le reflux de l'intelligence ont déposées en nous depuis le premier jour où nous avons usé de cette admirable faculté de voir, d'entendre, déjuger, de raisonner et de sentir. Or par la foi en Jésus- Christ, nécessaire à la constitution du royaume des âmes, nous devons abdiquer cet esprit propre qui nous est si naturel et si cher ; il faut que nous fondions notre raison dans la raison supérieure du Christ, que nous brisions le moule personnel, plus ou moins faux et étroit, qui nous fait ce que nous sommes, pour entrer dans le moule large et profond d'où est sorti l'Évangile, et qui est l'intelligence même de Jésus-Christ.

Ce sacrifice, Messieurs, nous est infiniment pénible, parce qu'il choisit, pour nous arracher à nousmêmes , la racine de notre être spirituel. Il nous l'est encore par un autre côlé. Non-seulement nous voulons nous garder nous-mêmes tels que la nature et

la liberté nous ont faits, nous voulons de plus nous imposer aux autres, devenir leurs modèles, leurs maîtres, et créer un royaume des âmes dont nous serons les rois. Pour peu que l'homme ait reçu du Ciel une haute intelligence, c'est là son penchant; dans l'ordre de l'esprit, comme dans tous les ordres d'action , l'homme veut régner. S'il a été favorisé de ce qu'on appelle la naissance , il veut être roi de naissance; si la fortune est son partage, il veut être roi de fortune ; si le pouvoir lui est échu , il veut être roi de pouvoir ; enfin, si l'esprit est le don qui lui a été communiqué, il veut être roi (f esprit. Ce dernier royaume même est le plus convoité de tous, et les rois les plus absolus ne sont pas contents s'ils ne forcent toute intelligence à s'éclipser devant la leur. Quand donc Jésus-Christ nous demande de sacrifier notre esprit propre à sa souveraine raison , il nous demande l'abdication de la royauté qui nous tient le plus au cœur; il entre dans une conjuration qui a pour objet de nous jeter à bas du trône le plus légitime où nous puissions aspirer. Car quoi de plus légitime que de régner par l'esprit, ce don qui ne vient pas du hasard, de l'élection, du travail des autres, mais de notre propre fonds, semé par la nature et cultivé par nous ? Et d'autant plus le possédonsnous, que ce soit par la science ou par la philosophie, d'autant plus nous sentons -nous irrités contre cet usurpateur qu'on appelle le Christ, qui ne prétend pas à moins qu'à mettre son esprit à la place du nôtre, qu'à nous faire respirer sa pensée et parler sa parole. Voilà le secret, Messieurs, de

celle aver.-ion de tant de savants et de philosophes contre Jésus-Christ : ce sont des gens qui ne veulent pas être détrônés, et naturellement ils ont mille fois raison.

Cependant il a fallu que tous tant que nous sommes depuis dix-huit siècles, enfants du Christ, nous consentissions à être détrônés , à nous faire petits , à être enseignés non pas seulement dans notre enfance, mais jusqu'au bout de notre vie, et que, chargés d'ans et d'honneurs, ayant gouverné les hommes sous d'autres aspects que ceux de l'esprit, à nos derniers moments, prêts à paraître devant Dieu, nous abdiquassions encore un fois ce règne de l'entendement, si cher à l'orgueil, pour nous reposer en Jésus- Christ comme des enfants, et le charger de nous porter avec ses deux mains bénies au siège de l'esprit pur et éternel, qui est Dieu son Père.

Aucun autre sur la terre , Messieurs, aucun autre ne l'a obtenue, cette suprême dictature de l'entendement. Les tyrans ont opprimé la pensée humaine en l'empêchant de se manifester, ils ne l'ont jamais gouvernée; elle échappe à tous les ressorts de la plus savante administration. Les sages ont formé des écoles, mais des écoles éphémères dont les disciples eux-mêmes ont renié les lois. Faut-il s'en étonner? Le disciple du sage est homme comme lui; il adore la pensée du maître jusqu'au jour où la sienne, mûre pour une légitime ingratitude , lui permettra d'atteindre aux honneurs de l'enseignement, et de marquer sa place dans l'histoire des mobiles dynasties de la sagesse. Sur un terrain plus solide pourtant,

les sectes religieuses n'ont guère mieux réussi. L'hérésie nous rend l'esprit propre ; le schisme nous rend l'esprit propre; le protestantisme nous rend l'esprit propre : toutes ces doctrines, loin d'enchaîner la foi , ont eu pour but de l'affranchir. Le mahométisme lui-même, comme autrefois l'idolâtrie, n'a pas pu constituer une autorité doctrinale , et abandonne par conséquent ses fidèles aux chances de leur propre direction. Tout autre que le Christ ou nous laisse ou nous rend notre esprit, et c'est là même le charme éternel de l'erreur. Que nous dit-on aujourd'hui? Qu'est-ce que le siècle présent, incertain de ses voies et presque également incapable de hardiesse dans le mal et dans le bien , demande du Christ avec supplication? N'est-ce pas de détendre le faisceau de son empire, de retrancher certains articles de l'ancienne constitution chrétienne, de réviser le pacte primitif de l'Évangile, de signer enfin une transaction entre le temps et l'éternité? Mais le Christ se rit de ces désirs fragiles qui ne sortent pas d'une entière obéissance à son adorable raison; entre lui et nous il ne peut rien y avoir que lui ou nous, l'abdication de notre esprit propre, ou le règne de notre esprit propre : c'est à prendre ou à laisser.

Ce n'est pas même assez pour Jésus- Christ de mettre son esprit à la place du nôtre ; roi de notre intelligence, il n'est encore qu'au commencement de son ambition, il veut plus que la pensée, il veut l'affection. Et quelle affection, mon Dieu? un amour qui soit le comble de l'amour humain , et devant lequel disparaisse toute histoire d'amour. Et. afin que vous

jugiez du prodige qu'il y a à cela, examinez un peu de près la difficulté que nous avons nous-mêmes à être aimés de notre vivant.

A peine la fleur du sentiment point- elle en nous, que nous cherchons dans les compagnons de notre adolescence des sympathies qui s'emparent de notre cœur et le tirent de sa chère et triste solitude. De là viennent, dans l'histoire de toutes les vies généreuses, ces premiers temps, ces souvenirs anciens qu'aucun autre n'effacera, et qui, jusqu'à la dernière vieillesse, laisseront à notre âme un parfum du passé. Cependant, malgré la force de ces jeunes liaisons, le simple cours des années en suspend le progrès ; nos yeux, en s'affermissant, deviennent moins sensibles aux beautés de notre âge; quelque chose qui n'est plus de l'enfance nous délivre de ce charme premier qu'aucun autre peut-être n'égalera, mais qui ne nous suffit plus. L'amitié se refroidit dans une confiance grave et virile, et à notre âme montée d'un degré sur le cycle de la vie, il faut un attrait nouveau qui la subjugue en la remplissant. En dirai-je le nom? Et pourquoi ne le dirais-je pas? Il est deux choses devant lesquelles, avec l'aide de Dieu, je ne reculerai jamais : le devoir et la nécessité. C'est une nécessité de mon discours que je prononce le nom trop profané du second sentiment de l'homme; je le prononce donc, et je dis : A l'homme gravitant de l'adolescence vers la maturité , il faut un attrait qui satisfasse à la fois sa jeunesse et sa force, son besoin de renouvellement et d'avenir ; Dieu lui a préparé l'amour, qui doit, s'il est vrai , c'est-à-dire pur, achever

l'éducation de sa vie et le rendre digne d'avoir une postérité. Mais, ô faiblesse de notre nature! bientôt les soucis de la virilité plissent notre front, les rides y creusent à la pensée un honorable témoignage : que faut-il de plus? Incapable d'obtenir désormais la réciprocité d'un enivrement apaisé déjà pour nous, et qui n'a plus assez d'illusions pour se nourrir, nous nous reposons dans un attachement plus calme, plus serein, doux encore, mais qui ne mérite plus d'être comparé à l'entraînement de cette passion que j'ai nommée tout à l'heure par son nom propre.

Toutefois les ressources de l'âme humaine ne sont pas à bout; fille de l'amour éternel, le génie de sa source l'inspirera jusqu'à la fin. Avec les premières ombres de la vieillesse , le sentiment de la paternité descend dans notre cœur et prend possession du vide qu'y ont laissé ses précédentes affections. Ce n'est pas une décadence, gardez-vous de le croire; après le regard de Dieu sur le monde, rien n'est plus beau que le regard du vieillard sur l'enfant, regard si pur, si tendre, si désintéressé, et qui marque dans notre vie le point même de la perfection et de la plus haute similitude avec Dieu. Le corps baisse avec l'âge, l'esprit peut-être encore, mais non pas l'âme, par laquelle nous aimons. La paternité est autant supérieure à l'amour, que l'amour lui-même est supérieur à l'amitié. La paternité couronne la vie. Ce serait l'amour sans tache et plein, si de l'enfant au père il y avait le retour égal de l'ami à l'ami et de l'épouse à l'époux. Mais il n'en est rien. Quand nous étions enfants, on nous aimait plus que nous

n'aimions , et , devenus vieux , nous aimons à notre tour plus que nous ne sommes aimés. Il ne faut pas s-'en plaindre. Vos enfants reprennent le chemin que vous avez suivi vous-mêmes , le chemin de l'amitié , le chemin de l'amour, traces ardentes qui ne leur permettent pas de récompenser cette passion à cheveux blancs que nous appelons la paternité. C'est l'honneur de l'homme de retrouver dans ses enfants l'ingratitude qu'il eut pour ses pères, et de finir ainsi , comme Dieu , par un sentiment désintéressé.

Mais il n'en est pas moins vrai que, poursuivant l'amour toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière imparfaite, qui fait saigner notre cœur. Et l'eussions-nous obtenu vivants , que nous en reste-t-il après la mort? Je le veux, une prière amie nous suit au delà de ce monde, un souvenir pieux prononce encore notre nom; mais bientôt le ciel et la terre ont fait un pas, l'oubli descend, le silence nous couvre, aucun rivage n'envoie plus sur notre tombe la brise éthérée de l'amour. C'est fini, c'est à jamais fini, et telle est l'histoire de l'homme dans l'amour.

Je me trompe, Messieurs, il y a un homme dont l'amour garde la tombe; il y a un homme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux, comme l'a dit un prophète, mais dont le sépulcre est aimé. Il y 3 un homme dont la cendre, après dix-huit siècles, n'est pas refroidie; qui chaque jour renaît dans la pensée d'une multitude innombrable d'hommes ; qui est visité dans son berceau par des bergers, et par les rois lui apportant à l'envi et l'or, et l'en-

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