‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 12 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

solue. Malheur à nous, sans doute, malheur à nous, qui ne pouvons plus croire ! Mais à qui sommes-nous redevables de cette incapacité , sinon à la tyrannie du Christ, qui n'a pas été assez fort pour courber à jamais nos esprits sous ses dogmes, et qui l'est assez pour ne plus nous permettre aucune autre foi que la sienne ?

J'en conviens, Messieurs, après dix-sept siècles où Jésus-Christ ne fut pas nié, il l'a été enfin au siècle dernier ; il l'est encore aujourd'hui. Mais loin que cet accident menace l'œuvre du Christ, elle en tire un éclat qu'il vous sera facile de reconnaître et d'apprécier. Trois pays étaient le siège de la révolte totale contre Jésus -Christ : l'Angleterre, la France et l'Allemagne. Quant à l'Angleterre, il y a longtemps déjà que l'incrédulité n'y possède plus ni puissance ni renom. Si vos oreilles ont été attentives aux échos du Parlement britannique, cette expression la plus haute des pensées nationales , il ne sera pas venu jusqu'à vous, depuis la naissance du siècle présent, une parole qui ait été une injure ou une menace pour le Christ. L'Angleterre a émancipé les catholiques ; elle a rappelé à la tribune de son Parlement la voix proscrite des tenants de la papauté ; elle a ouvert ses campagnes à la charrue des moines, et ses écoles à la science du clergé romain. Les vieux murs d'Oxfort ont entendu les plus célèbres docteurs de l'anglicanisme y parler de Jésus -Christ comme l'antique Église; ils ont vu la retraite de plusieurs d'entre eux qui ont passé de la chaire dans l'humilité d'une cellule pour y réciter l'office à la façon des religieux,

et demander, au pied du crucifix, le retour de leur âme et de leur pays à la vieille foi des Anglo-Saxons. Des chapelles catholiques , et même des cathédrales, sont sorties brillantes de la terre de proscription, et Jésus-Christ s'est promené triomphalement avec ses évoques et ses prêtres dans les rues où les pierres et l'épée l'avaient poursuivi. L'Angleterre enfin est ravie à l'incrédulité, elle qui, la première, l'avait couverte de la protection de ses lords et de ses gens d'esprit.

Si nous regardons ensuite la France, sans doute nous n'y remarquerons pas avec la même plénitude les signes d'un retouràlafoi. Cependant nul de vous, instruit du passé et du présent , ne comparera ensemble les deux situations. Au dernier siècle, l'incrédulité était maîtresse absolue des esprits ; elle seule tenait la plume et portait la parole avec éloquence; ses livres étaient des événements publics, ses grands hommes marchaient à l'égal des vieilles familles de la monarchie, et s'entretenaient familièrement avec tous les rois de l'Europe; une conjuration flagrante et sans contre-poids élevait jusqu'au ciel toute injure contre Jésus-Christ. En sommesnous là , Messieurs, à l'heure où je vous parle? Jésus-Christ n'a-t-il point parmi nous ses écrivains, ses orateurs, son parti, sa jeunesse, sa gloire; et si l'incrédulité subsiste, ne savons-nous pas bien lui faire baisser la tête , et marcher, dans la force de notre âme, contre ses succès vieillis et ses espérances si mal justifiées? Il en est ainsi, Messieurs; le mot d'ordre de la foi , dans ce qu'elle a de plus

militant, part de la France : nos missionnaires, nos sœurs de Charité, nos frères des Écoles chrétiennes, le portent jusqu'aux extrémités du monde, et quiconque aime Jésus-Christ sur la terre , tient la main sur notre cœur pour y reconnaître les pulsations de la foi, et remercier le Dieu qui frappe et qui guérit.

Je ne dirai rien de l'Allemagne; elle reste sans doute, quoique avec quelques modifications, le foyer de la guerre contre Jésus- Christ. C'est là que nos incroyants vont demander des armes que le génie de la France leur refuse de plus en plus ; mais la chute est grande, et la foudre qui sort des nuages du Rhin n'est pas destinée à faire les mêmes blessures que cette double langue de l'Angleterre et de la France , dont le grand comte de Maistre prédisait, il y a déjà plus d'un quart de siècle, la future alliance au profit de l'Église et de Jésus-Christ.

Toutefois , Messieurs , ne nous contentons pas de constater par les faits la diminution progressive des forces de l'incrédulité; tâchons d'en découvrir les causes , afin d'arriver à des conclusions qui puissent embrasser l'avenir autant que le passé.

Dieu donc, témoin de l'obscurcissement des esprits, a pris par la main trois soleils et les a fait lever doucement sur l'horizon de l'Église : le soleil de l'histoire, le soleil de la science et le soleil de la liberté. L'histoire était mal connue; de grands travaux, aidés par de grandes révolutions sociales, en ont éclairci les sombres mystères, et Jésus-Christ, calomnié dans les œuvres de son Église, a repris

dans les réalités du monde une place qu'on avait voulu déshonorer. Tandis que l'histoire revenait à lui par les travaux des protestants et des incrédules autant que par ceux des catholiques, la science ne le servait pas avec un moindre retour de justice et de fidélité. Creusait -elle dans les entrailles de la t' rre, elle y retrouvait les premières pages de Moïse; descendait-elle au fond des temples et des nécropoles de l'Église, elle y découvrait les points de rencontre de l'histoire égyptienne avec l'histoire du peuple de Dieu ; parvenait-elle à déchiffer la langue des hiéroglyphes , ces signes , rappelés à la vie de leur expression, rendaient témoignage à la nouveauté du monde compromise par des calculs d'astronomie; relevait-elle des ruines et des inscriptions, ces ruines et ces inscriptions parlaient pour nous : la nature, interrogée dans tous les sens, renvoyait par tous ses pores un son chrétien , comme si elle eût été créée ou séduite par Jésus-Christ.

La liberté nous rendait aussi, dans son emploi, de signalés services. Elle dénouait en partie les liens dont l'incrédulité avait chargé l'Église par les mains des rois , et permettait à Jésus -Christ de reprendre le sceptre d'une parole trop longtemps affaiblie par un respect qui n'était plus mérité.

Cependant, Messieurs, l'incrédulité a reçu un coup plus profond encore que tous ceux-là. Car les causes que je viens d'énumérer n'agissent que dans les rangs élevés du monde; elles ne frappent pas au cœur du genre humain, et ce coup du milieu est nécessaire à toute grande action. Le milieu du monde, le cœur

du genre humain, c'est le peuple. Il fallait donc que le peuple eût un signe contre l'incrédulité, et ce signe lui a été donné, afin qu'il ne manquât rien aux causes du salut que Dieu nous prépare. Quel signe donc a eu le peuple? Quel signe? Messieurs, le voici : l'âme et le corps du peuple n'ont rien gagné à l'incrédulité, et le peuple s'en est aperçu. Le peuple avait un Dieu dans le ciel ; quand la terre, si ingrate pour lui, le courbait trop bas, il se relevait les mains jointes, et, en appelant à Dieu de sa misère présente, il sentait la dignité et la consolation lui venir. Le peuple avait un Dieu, non pas seulement dans le ciel , mais plus proche de lui, un Dieu qui s'était fait homme et pauvre, qui était né dans une écurie, dont le corps avait couché sur la paille et qui avait souffert de la vie plus que lui. Le peuple avait un Dieu, non pas seulement dans le ciel , non pas seulement dans sa chair et dans sa pauvreté , mais il avait un Dieu sur cette même croix qui porte le peuple, et lorsqu'il se regardait , les deux bras étendus dans son supplice, il trouvait à sa droite son Dieu crucifié pour lui et lui tenant compagnie. Le peuple avait un Dieu, non pas seulement dans le ciel, non pas seulement dans sa chair, et dans sa pauvreté , et dans sa propre croix, mais il avait un Dieu vivant dans l'Église pour l'enseigner, le défendre et le consoler ; il avait un Dieu vivant dans le prêtre pour recevoir les secrets pesants de son cœur; il avait un Dieu vivant dans la sœur de Charité pour panser ses jambes quand elles lui refusaient le service, pour honorer son âme dans la détresse de son corps. Le peuple

avait un Dieu dans le ciel et sur la terre : vous lui avez ôté le Dieu du ciel , et vous ne lui avez pas gardé le Dieu de la terre. Qu'avez-vous donc mis à la place? Quel autre Dieu lui avez-vous fait? Ah! j'ai tort, vous lui avez donné pour Dieu le doute, et pour déesse la négation ! Vous lui avez dit : « Peutêtre. » Et, trouvant que c'était trop, vous avez repris avec autorité , vous avez dit : « Non ! » De quoi se plaindrait-il? Il n'a plus de Dieu, plus de Christ, plus d'Évangile, plus d'Église; mais vous lui restez, et avec vous les vers qui l'ont mis au monde et les vers qui mangeront son cadavre. N'est-ce pas assez pour satisfaire une âme?

Peut-être, ne pouvant supporter vous-mêmes le spectacle de cette implacable spoliation accomplie de vos mains, vous vous retournerez vers le corps du peuple et lui vanterez ce qu'il vous doit de bienêtre en échange du bien-vivre. Ah ! je vous y attendais. Le corps du peuple ! Mais écoutez donc le bruit de Manchester, de Birmingham, des Flandres, le cri non pas de la pauvreté et de la misère, ce sont des mots et des choses d'autrefois , mais le cri du paupérisme, c'est-à-dire le cri de la détresse arrivée à l'état de système et de puissance, et sortant, par une malédiction inattendue, du développement même de la richesse. L'économie politique de l'incrédulité a été écrasée par les faits sur tous les théâtres de l'industrie et de l'activité humaine; elle se débat contre ces résultats aussi terribles qu'imprévus; mais c'est l'hydre de Lerne entre les bras d'Hercule : le coup qu'elle a reçu est un coup mortel,

parce que c'est la main du peuple qui le lui a porté!

En un mot, l'âme et le corps du peuple n'ont rien gagné à l'incrédulité, et aujourd'hui, le vingtième du mois de décembre de l'année 1846, l'avant-veille de la naissance commémorative du Fils de Dieu sur la terre, le peuple le sait.

Mais si vous n'avez rien fait encore pour l'âme et le corps du peuple, peut-être le ferez-vous, peut-être enfin établirez -vous une doctrine à la place de la doctrine du Christ? Je dois vous ôfer cette dernière espérance, et, sans même appuyer sur l'inanité de vos efforts antérieurs , vous prouver qu'il vous est impossible de fonder une doctrine. En effet, l'incrédulité repose sur deux principes généraux, dont voici le premier : l'homme ne doit pas croire à l'homme, parce que tout homme en vaut un autre et n'a rien de plus précieux que l'indépendance de son esprit. Votre second principe est celui-ci : L'homme ne doit pas croire à Dieu, parce que Dieu ne parle point à l'homme. Mais si l'homme ne doit croire ni à l'homme ni à Dieu , à qui donc doit-il croire? Vous répondez : « A soi-même et à soi seul. » Or là où l'on ne croit qu'à soi-même, il n'y a pas de disciples; là où il n'y a pas de disciples , il n'y a pas de maîtres ; là où il n'y a pas de maîtres, il n'y a pas d'unité; là où il n'y a pas d'unité, il n'y a pas de doctrine. Vous ne fonderez donc pas une doctrine, eussiez-vous devant vous mille ans multipliés par mille ans. Que si vous sortez des principes de l'incrédulité, à l'instant même vous retombez en Jésus-Christ, le seul maître

possible de quiconque reconnaît une autorité, parce qu'en dehors de lui il n'y a rien qui se tienne sur un fondement.

Mais, enfin, admettons que vous fonderez une doctrine. Il ne vous suffira pas d'en fonder une pour détrôner Jésus- Christ; il sera nécessaire que cette doctrine surpasse en perfection celle de Jésus-Christ. Or écoutez ce qui vient de m'arriver. Il y a trois mois, je lisais à votre intention l'homme de ce siècle qui semble avoir eu l'honneur d'écrire contre Jésus- Christ avec le plus d'audace, sinon avec le plus d'habileté, le docteur Strauss. Après avoir dévoré, la sueur au front, quatre gros volumes d'un ennui transcendental , comme disent les Allemands, j'atteignis enfin le dernier chapitre, intitulé : Conclusion. Là le docteur Strauss, partant de l'idée que Jésus- Christ est renversé à tout jamais, se demande s'il ne se présentera pas sur le théâtre vide de l'humanité quelque homme capable d'égaler et même de surpasser Jésus-Christ. Cette question posée, une sorte de justice tardive et éloquente s'empare de l'écrivain, et, dans une page que j'ai relue plus d'une fois, la seule où l'âme se fasse sentir, il déclare qu'il n'est pas probable qu'aucun homme puisse un jour égaler Jésus-Christ; mais que ce dont il est absolument certain, c'est qu'aucun homme ne le surpassera jamais.

Tel est l'arrêt du sort.

En me résumant, Messieurs, je remarque en Jésus-Christ une triple perpétuité : perpétuité dans la vie, perpétuité dans l'irradiation exclusive de la vie, perpétuité dans la supériorité de la vie. J'y remar-

que aussi un triple progrès : progrès dans l'état territorial, progrès dans l'état numérique, progrès dans l'état moral. Jésus-Christ a donc vaincu le temps; il a vaincu le grand ennemi, et, en le voyant au haut des siècles dans la sérénité de son imperturbable jeunesse, je me souviens de ce mot que saint Paul disait de lui dans un autre sens : Le Christ ressuscite d'entre les morts ne meurt plus (1). Un jour il descendit au tombeau; mais l'humanité, pour laquelle il était mort, s'est baissée vers lui , et, le levant avec un amour qui n'a jamais pu s'éteindre, elle le tient dans ses deux mains ressuscité. Regardez, Messieurs , regardez , regardez bien : il est vivant. Regardez encore : il ne meurt plus, il est jeune, il est roi, il est Dieu. Il a vécu en Dieu , il s'est survécu en Dieu, demain je vous montrerai qu'il s'est préexisté en Dieu. En sorte qu'il ne manquera rien dans ce triple acte de la vie, vivre, se survivre, se préexister, rien en lui qui ne soit marqué au sceau de la divinité , et qui ne me contraigne de proclamer avec la souveraineté de la certitude cette autre parole de saint Paul : Le Christ était hier, il est aujourd'hui , il est aux siècles des siècles (2) !

(1) Épître aux Romains, chap. vi, vers. 9.

(2) Épître aux Hébreux , chap. xm , vers. 8.

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