‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 13 sur 32 · DE L.\ PREEXISTENCE DE JESUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DE L.\ PREEXISTENCE DE JESUS-CHRIST

Monseigneur, Messieurs ,

Vivre et se survivre , ce n'est pas encore toute la vie ; le troisième acte de la vie , qui est le premier dans l'ordre du temps , c'est de se préexister. Tout être, excepté Dieu, se préexiste dans son germe; et l'homme, en particulier, se préexiste dans ses aïeuy Nul n'arrive ici-bas sans que son règne ait été préparé de longue main, et plus la destinée que la Providence lui ménage est importante, plus est importante elle-même l'action préparatrice de ses ancêtres. Jésus-Christ, en tant qu'homme, devait, donc se préexister à la manière des hommes ; et en tant que supérieur à tous les hommes par sa destinée , il

devait se préexister en une forme éminente propre à lui seul. Aussi remarqué-je d'abord que, seul entre tous les grands noms, il possède une généalogie authentique qui remonte de lui jusqu'au père du genre humain, et qu'il est ainsi, sans contradiction, le premier gentilhomme du monde. C'est peu de chose, j'en conviens ; et aussi sa préexistence ne devait pas se borner là.

Les aïeux, je l'ai déjà dit, sont proportionnés à la postérité. Quiconque n'a pas d'aïeux n'aura pas de postérité, et c'est ce qui vous explique la fragilité des doctrines que vous voyez paraître et disparaître incessamment. Elles commencent à l'homme qui les profère , et , commençant à lui , elles meurent avec lui. Dès qu'un homme sans antécédents dans sa parole, un homme le dernier venu en ce monde, ose apporter à l'humanité des doctrines qu'il dit nouvelles, ce mot seul est la prophétie de son impuissance et l'énoncé de sa condamnation. Car si les doctrines dont il s'attribue l'honneur avaient de l'importance, elles lui auraient inévitablement préexisté, il n'en serait tout au plus que le rénovateur. Dire qu'une chose importante commence à soi, c'est prendre le néant pour point de départ, pour horizon et pour fin.

Mais si les aïeux sont proportionnés à la postérité , il s'ensuit que Jésus-Christ a dû se préexister dans ses ancêtres avec une incomparable grandeur. Et pour arriver à quelque chose de précis, puisque Jésus-Christ a eu pour postérité l'œuvre sociale et religieuse la plus considérable des temps postérieurs à lui, il a dû avoir pour ancêtres l'œuvre sociale et re-

ligieuse la plus considérable des temps antérieurs à lui. L'Église catholique étant le fruit de sa venue, il faut découvrir avant sa venue quelque chose qui prépare dignement l'Église catholique, et qui renferme Jésus -Christ entre un passé et un avenir non pas sans doute égaux l'un à l'autre, mais tellement pondérés , que ce qui a été avant lui soit hors de ligne avec tout, comme ce qui a été après lui est hors de ligne avec tout. Le peuple juif, Messieurs, remplit ces conditions. Il a été l'œuvre sociale et religieuse la plus considérable des temps qui ont précédé Jésus- Christ, comme l'Église catholique est l'œuvre sociale et religieuse la plus considérable des temps nouveaux; et de même que Jésus -Christ est l'âme de l'Église catholique, où se perpétue sa vie, il a été l'âme du peuple juif, en qui il s'est préexisté. Je dois vous démontrer cette double proposition , et achever ainsi de rassembler sur la tête du Christ tous les rayons promulgateurs de sa divinité.

Que le peuple juif soit la plus grande œuvre sociale et religieuse de l'antiquité, je ne pense pas qu'il m'en coûte beaucoup pour l'établir. Commençons par sa supériorité sous le rapport social. La législation est le premier élément de la vie d'un peuple, et, dans la législation, le premier point à considérer est la constitution même de la loi. Or la loi hébraïque a deux caractères qui n'appartiennent qu'à elle et qui la mettent hors de toute comparaison : l'universalité et l'immutabilité. Elle a pour base quelque chose d'universel, savoir : les rapports généraux de l'homme avec Dieu et avec l'humanité.

Les tables du Sinaï, qui en sont le prologue et la page fondamentale, subsistent encore aujourd'hui comme la plus mémorable expression de tous les grands devoirs; et l'Église catholique, même après la promulgation de l'Évangile, n'a pu substituer au Décalogue rien qu'elle ait jugé digne de le faire oublier. Ces dix décrets sont la base de la morale chrétienne comme ils étaient la base de la morale hébraïque. En second lieu, la loi juive, quoique renfermant tout l'ordre politique, civil, criminel, commercial, judiciaire, et même cérémoniel, choses essentiellement variables de leur nature, a été douée d'une immutabilité dont il n'y a pas d'autre exemple dans quelque législation que ce soit. En Moïse, le pouvoir législatif des Hébreux a commencé et a fini. Tandis que toute société humaine a dans son sein un pouvoir législatif permanent qui retranche, ajoute, corrige selon les temps et les besoins , et un pouvoir législatif exceptionnel qui va jusqu'à réformer la constitution même ébranlée par la révolution des mœurs , le peuple juif, depuis Moïse, s'est contenté à l'égard de sa loi d'une simple faculté réglementaire. La main qui avait gravé les tables du Sinaï et écrit cette vaste législation comprise dans le Pentateuque, s'est trouvée assez forte pour asseoir à jamais tout un peuple, quelque temps qu'il pût durer, et trois mille ans passés sur son ouvrage ne lui ont pas donné une seule fois le plus léger démenti. Nous pouvons mieux que personne, Messieurs, après les cinquante dernières années de notre histoire, apprécier le génie surhumain d'une telle fondation.

La constitution de l'autorité suit en importance , dans une législation, la constitution de la loi ; carc'est l'autorité qui est la gardienne vivante du texte mort de la loi. Or quelle était chez les Hébreux la constitution de l'autorité? On a dit souvent, si je ne me trompe, qu'elle était théocratique : c'est une erreur. Dès les premiers temps, Moïse et Aaron partagent le pouvoir, celui-là chef militaire et civil , celui-ci chef religieux , et cette distinction entre l'ordre temporel et spirituel , profondément tracée par le double souvenir du législateur et du pontife, se perpétue à travers toute l'histoire du peuple juif, malgré la réunion accidentelle de toute autorité dans une même main. Si le pontificat et la suprême judicature se confondent en Samuel , ils se disjoignent aux temps de David et des rois ; ils se retrouvent réunis après la captivité, ils se disjoignent encore avant Jésus- Christ. La société hébraïque, comme la société catholique, était fondée sur la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, distinction sans laquelle un peuple ne saurait conserver dans son sein ni la vérité ni la liberté : la vérité, parce qu'étant d'un ordre supérieur, elle ne peut pas tenir sous un sceptre transmis par un mode purement humain ; la liberté, parce que toutes les forces sociales et régulières se concentrant sous le sceptre d'une seule pensée et d'une seule action , il devient impossible à qui que ce soit de défendre sa faible personnalité contre la toute -puissante personnalité de l'État. Le peuple , accablé sous le poids d'une effroyable unité , s'agitera sans doute comme le géant sous le poids de

l'Etna; mais, sa force n'étant pas rassemblée dans une organisation stable et reconnue, ses mouvements ne seront que de vaines secousses , ou, s'il parvient à renverser l'ordre qui l'écrase, sa victoire lui coûtera encore sa liberté; car détruire l'ordre, c'est aussi détruire la liberté. Par la distinclion du pouvoir en deux branches qui ne sont point ennemies , qui ne sont pas même rivales, tant leurs attributions diffèrent, la pensée obtient un appui pacifique contre la force , le droit contre l'oppression , et la société , malgré ses vicissitudes , une sans violence , accomplit régulièrement sa fonction du temps et sa fonction de l'éternité.

Toutefois cet ordre admirable n'a pu s'établir nulle part que chez le peuple juif et chez les peuples totalement chrétiens, c'est-à-dire catholiques. Partout ailleurs, l'État n'a pas manqué d'absorber toute la nature humaine dans sa dévorante unité. Et il ne faut pas s'en étonner, Messieurs : le pouvoir spirituel étant par son essence même un pouvoir désarmé , Dieu seul est capable de lui communiquer la force intérieure dont il a besoin pour résister pacifiquement au pouvoir temporel. Où Dieu n'est pas, l'intrigue , la bassesse , la peur ont bien vite subordonné l'esprit à la matière; et l'ordre spirituel, s'il existe encore, n'est plus qu'un vil fantôme à qui l'État laisse un roseau pour sceptre, le mépris pour garde, et quelques deniers pour salaire. En tant donc que le peuple juif, aussi bien que les nations catholiques , a possédé la prérogative d'un véritable pouvoir spirituel , il est marqué d'un caractère de

prééminence que nul autre peuple ne peut lui disputer dans les temps qui ont précédé le Christ.

La constitution de la famille n'était pas moins remarquable chez lui que la constitution de la loi et de l'autorité. Les personnes dont l'union compose la famille, et qu'on pourrait appeler les personnes domestiques, savoir: le père, la mère, l'enfant et le serviteur, y étaient dans des relations pleines d'ordre et d'équité. Moïse , il est vrai , n'avait pas substitué formellement l'unité du lien conjugal à la polygamie des Orientaux ; mais il en avait insinué la pratique en établissant la faculté de la répudiation pour certains cas, en défendant aux rois à venir d'Israël d'avoir un grand nombre de femmes à la manière des princes de l'Orient, et en ne supposant qu'une seule fois dans toute sa législation qu'un homme pût avoir deux femmes. Aussi, à part quelques exemples remarqués dans la suite de l'Écriture, la famille hébraïque nous apparaît, sous ce rapport, dans un état analogue à celui de la famille chrétienne. L'unité du mariage y prévalut par les mœurs. L'autorité du père était grande sur l'enfant, sans aller jusqu'à ce droit de vie et de mort qui faisait trop souvent de la paternité antique un office de bourreau. Le serviteur appartenait à la famille par une convention volontaire; aucun Hébreu ne pouvait être esclave d'un Hébreu, et même l'engagement d'un service perpétuel n'était permis par la loi qu'après une épreuve de sept années. L'étranger seul, par droit de représailles, était passible de l'esclavage proprement dit; et encore cet esclavage,

maintenu dans de certaines limites . était loin d'entraîner ce mépris et cet abus de l'homme que nous remarquons chez les peuples antérieurs à Jésus- Christ. Toutes les familles juives étaient distribuées en douze tribus correspondantes aux douze patriarches enfants de Jacob, et formant de la nation douze grandes familles unies dans la charité d'un même sang, d'autant plus fort qu'il coulait d'un même père par douze sources parfaitement reconnaissables. Rien dans l'antiquité n'est comparable à cette institution de la famille hébraïque.

Il en est de même des bases sur lesquelles reposait chez lui le système de la propriété. Les maisons et les terres ne pouvaient s'aliéner que pour un laps de quarante-neuf ans. Après cela, elles retournaient à l'ancien possesseur ou à ses héritiers. Cette singulière disposition avait pour but de prévenir la ruine des familles et la trop grande inégalité des fortunes, sans empêcher, toutefois, le mouvement nécessaire du commerce et de l'industrie. L'homme riche achetait de l'homme malheureux ou coupable tout ou partie de son patrimoine , il en jouissait un demi-siècle ; mais le fils ou le petit-fils du propriétaire dépouillé conservait dans son cœur l'espérance de se rasseoir sous le toit et sous l'arbre de ses aïeux. Par une seconde disposition non moins remarquable, les terres ne devaient être ensemencées que six années sur sept, elles se reposaient la septième année, et tous les fruits qu'elles portaient naturellement, dans un pays chargé de vignes et d'oliviers, appartenaient aux

pauvres, comme leur part dans le patrimoine commun d'Israël.

Telle était, dans les choses les plus fondamentales, cette fameuse législation de Moïse, dont les siècles ont respecté l'invulnérable airain, et quia placé ce grand homme à la tête de tous ceux qui ont eu le rare honneur de donner des lois aux nations.

Mais la législation n'est que le premier élément de la vie d'un peuple; l'art en est le second. La législation classe un peuple dans l'ordre des actes; l'art détermine son rang dans l'ordre des pensées et de leur expression. Plus grande est la pensée, plus grand est le monument qu'elle se bâtit au dehors, et qui la fait subsister même après qu'elle a péri dans l'intelligence où elle fut conçue. Or le monument de la pensée hébraïque est un livre qui fait partie du livre par excellence, un livre qui sert de préface à l'Évangile, et qui dans ce voisinage illustre se fait respecter comme le piédestal accompli d'une statue sans tache. En tant qu'histoire, la Bible hébraïque précède toutes les histoires par l'antiquité, la suite et l'authenticité de la sienne; seule elle remonte au berceau du genre humain, et pose la première pierre de tout l'édifice du passé. En tant que recueil juridique, elle n'a pour égale aucune des collections qui contiennent les lois des grands corps de peuples. En tant que philosophie morale , elle oppose ses livres sapientiaux à toutes les maximes des sages les plus renommés , et l'on y sent une présence de Dieu qui élève l'âme au-dessus de la portée naturelle de la

raison. En tant que poésie, elle a les chants de David et des prophètes , répétés après deux ou trois mille ans par tous les échos du monde chrétien , et créateurs d'une langue qui s'est infiltrée dans toutes les langues humaines pour louer et bénir Dieu. Les autres peuples ont eu des historiens, des jurisconsultes, des sages, des poètes, mais qui sont à eux seuls, et forment comme une gloire privée ; le peuple juif a été l'historien, le jurisconsulte, le sage, le poëte de l'humanité.

Aussi son territoire même répondait à cette grande place que nous lui voyons occuper. Il avait reçu , pour porter et nourrir son corps , une terre illustre à l'égal de sa législation et de son art. Si vous jetez un coup d'œil sur une mappemonde, vous y remarquerez sans peine un point qui est comme le centre de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe; qui, baigné des flots de la Méditerranée, touche par eux à ces climats forts et modérés où s'agite dans la plénitude de l'activité humaine la race énergique de Japhet, tandis que, par un autre côté, le fleuve de l'Euphrate et le golfe de la mer Rouge ouvrent à ses habitants les routes de l'océan Indien , et leur permettent de rechercher sous les zones équatoriales ces richesses fabuleuses où Salomon puisa , qu'Alexandre voulu voir, que les Romains ambitionnaient, que le moyen âge découvrit de nouveau, et que la puissance britannique garde présentement avec une si suprême jalousie. Tout proche encore de ce point favorisé de la terre, vous entreverrez Memphis, le Nil, les pyramides, et des déserts sublimes,

rebelles jusqu'à présent à la plus courageuse curiosité , afin que ces rivages , ayant des portes ouvertes sur tout, eussent aussi des portes fermées à tous. Là , comme à un rendez-vous inévitable indiqué par la nature et par Dieu, tous les conquérants ont paru. Les primitives monarchies d'Assur et de la Chaldée y ont envoyé sans relâche leurs généraux; Alexandre y fut arrêté devant Tyr, et vint lire à Jérusalem l'histoire de ses triomphes, écrits d'avance, comme ceux de Gyrus ; ses successeurs se disputèrent avec acharnement les débris de sa couronne ; les Romains en prirent possession ; le moyen âge y poussa toute sa chevalerie pendant deux cents ans; Napoléon y fit luire sur le sable un éclair de son épée ; enfin , tout à l'heure, les derniers coups de canon tirés par l'Europe ont réveillé les vieux échos de cette terre fastique, et le doigt scrutateur de ceux qui observent l'avenir l'a marquée comme le champ futur des combats réservés à nos neveux. Nous avez nommé la Syrie, Messieurs, et avec elle le territoire qui fut donné au peuple juif comme le complément temporel des grâces magnifiques qu'il avait reçues dans l'ordre de l'esprit.

Toutefois, Messieurs, un peuple n'est pas encore connu lorsqu'on connaît son territoire, son art et sa législation; il faut, de plus, connaître son histoire. L'histoire d'un peuple est la suite des actes accomplis par lui pour conserver ses lois , ses pensées , ses mœurs , son sol , tout ce qui constitue enfin sa vie propre et sa civilisation. Plus il a été loué splendidement, plus il est comptable envers Dieu et les hom-

mes du dévouement qu'il mettra dans la défense des dons qui ne sont pas seulement son patrimoine personnel, mais qui forment une partie de la dotation générale de l'humanité, et qui entrent dans les plans par où la Providence conduit toutes choses à leur fin. Et selon qu'un peuple s'acquitte bien ou mal de cette grande tâche, il marque dans l'histoire le degré de sa honte ou le degré de son illustration. Ainsi, Messieurs, qui est-ce qui fait la dignité de notre histoire, à nous Français? C'est qu'ayant reçu de Dieu un territoire qui est le cœur de l'Europe , nous l'avons tenu sous une garde fidèle depuis quatorze cents ans, ne permettant à personne qu'à nous de poser le pied entre les Alpes et les Pyrénées ; c'est qu'ayant reçu , entre toutes les nations barbares, les prémices de la foi catholique, nous en avons conservé le dépôt jusqu'au bout, ne laissant ni corrompre par l'hérésie ni renverser par le doute le royaume aîné de la chrétienté; c'est qu'ayant reçu, enfin, la monarchie la plus ancienne et la plus libre de l'Europe , nous y avons conservé dans une pondération heureuse, quoique souvent agitée, le double esprit de l'autorité et de la liberté , incapables également de supporter l'anarchie ou le pouvoir absolu. Nous avons, en un mot, maintenu au corps de l'Europe une terre de foi, d'ordre et de liberté.

Le peuple juif avait de plus grands devoirs encore et une plus périlleuse position. Faible en nombre et jeté sur un coin de terre qui tentait par sa position tous les empires voisins, il devait protéger contre eux, avec son indépendance, des lois et des tradi-

tions où se rattachaient les destinées de tout l'univers. Nul peuple, chargé d'un plus précieux dépôt dans des conditions plus favorables, n'a montré à le défendre une aussi remarquable et persévérante magnanimité. Ce serait un aveuglement de ne pas le voir, une ingratitude de ne pas le dire. Ninive, Babylone, Memphis, ont tour à tour, et quelquefois ensemble, conjuré la perte de cette poignée d'Israélites ; des armées innombrables , conduites par des rois puissants, ont envahi leur territoire et formé le siège de leur capitale ; victorieux souvent , ils ont souvent payé leur gloire au prix des plus sanglants revers. Dix de leurs tribus, menées en captivité, ont disparu de l'histoire; les deux autres ont suivi plus tard ce même chemin de l'exil d'où les nations ne reviennent pas. Mais soixante-dix ans d'infortunes loin de leur patrie n'ont point lassé le cœur des captifs; ils ont pénétré par la science et la beauté dans le palais des rois, et gouverné leurs vainqueurs. Gyrus les délivre, Alexandre les visite, et lorsque, du fond de l'Asie, une persécution nouvelle et plus terrible apporte dans leur temple la désolation de l'impiété, ils suscitent du milieu d'eux, pour sauver la patrie et la religion, cette race des Machabées dont le nom est devenu , pour les peuples opprimés par de plus forts qu'eux, le nom même du courage et du droit. Et ce spectacle héroïque, Messieurs, il a duré quinze cents ans! Quinze cents ans de suite Israël s'est maintenu contre les grands empires du monde, et lorsque Rome enfin eut tout surmonté et tout soumis, lorsque la terre se taisait devant elle depuis

plus d'un siècle, Israël encore lui disputait dans les vallées et les montagnes de la Judée les restes de sa liberté. Il fallut que Rome envoyât ses légions et ses capitaines contre une aussi mémorable obstination, et Jérusalem, assiégée encore une fois, jeta jusqu'au ciel, dans une défense implacable, le dernier cri généreux que devaient entendre les Romains.

Était-ce fini, Messieurs? Ce peuple sans territoire et sans prince n'allait-il pas mourir obscurément sur la vaste surface où l'avait dispersé la volonté craintive encore de ses vainqueurs? Pour tout autre que lui, en effet, l'heure de la mort eût été venue. Mais il se souvint des jours de sa captivité, lorsqu'il suspendait sa harpe aux saules de Babylone pour ne pas chanter aux étrangers les cantiques de Sion; comme il avait alors emporté ses lois et ses traditions pour lui être un éternel principe de vie, il les emporta de nouveau par toute la terre. Il demanda sa subsistance au travail, sa dignité au souvenir de ses ancêtres, sa consolation au Dieu qui l'avait tiré de l'Egypte par Moïse, de la Chaldée par Gyrus, et qui pouvait, du jour au lendemain, le ramener à celte Jérusalem déjà relevée de ses cendres et devenue l'objet des combats de toute la chrétienté. Il vit, ce peuple que son fondateur appelait un peuple dur, et qui , en effet, a opposé au malheur une âme de granit ; il vit encore, il vit partout. Déshérité de son sol, * a cherché dans le commerce cette richesse mobile qui se cache plus vite que la persécution ne se montre , et nous voyons les rois , tributaires de son acti-

vite, recourir sans honte, pour l'accomplissement de leurs desseins et l'agrandissement de leur gloire, à la bourse vénérée de quelque Hébreu. Encore une l'ois, Israël vit; il vit depuis dix -sept siècles sans chef, sans temple, sans territoire, souvent persécuté, mais ayant avec lui, comme à Jérusalem, se? antiques et inébranlables pensées, ayant de plus qu'alors cette gloire unique de subsister par une force intérieure que rien ne soutient au dehors , et qui s'alimente à l'autel mystérieux d'un passé surhumain. Ne voyez-vous pas qu'il vous brave? que lui seul entre les nations compte quatre mille ans de durée? que rien ne présage la fin d'un si grand scandale contre la nature des choses? Creusez sa tombe, si vous le pouvez ; scellez-la de votre meilleur ciment ; mettez des gardes tout autour : il ne fera que rire et se lever, vous prouvant une fois de plus qu'il vit d'un esprit que vous n'avez pas, et que la matière ne peut rien contre l'esprit.

J'ai le droit de conclure, Messieurs, que le peuple juif est, sous le rapport social, le plus considérable monument des temps antérieurs au Christ. Il ne l'est pas moins sous le rapport religieux, et ici je n'aurai besoin que de très-courtes observations.

Car, voyez, tandis que tous les peuples étaient plongés dans les ombres de l'idolâtrie , Grecs , Romains, Assyriens , Égyptiens, ce petit peuple adorait un seul Dieu , et l'antiquité parlait avec étonnement du temple vide de Jérusalem , voulant dire que Dieu n'y était représenté par aucune image capable de faire impression sur les sens; non pas que cette

représentation soit un mal en soi lorsqu'elle ne blesse rien du vrai caractère de la Divinité ; mais les Hébreux avaient une telle horreur des idoles, qu'ils avaient mieux aimé , selon l'ordre de leur législateur, laisser Dieu dans leur temple à sa totale invisibilité, que d'exposer leur foi au charme saisissant de quelque simulacre. Car l'idolâtrie ne les assiégeait pas seulement du dehors, elle les prenait par leur cœur; et ils y succombèrent souvent. Mais, malgré cette double tentation, ils finissaient toujours par revenir à ce Dieu de leurs pères, qui n'avait qu'eux seuls pour adorateurs.

Ils avaient de lui , par le dogme de la création , une idée qui les séparait encore totalement des idolâtres. Ceux-ci ne se rendaient aucun compte de l'existence de l'univers, ou, s'ils cherchaient à en pénétrer le secret, ils le croyaient volontiers contemporain de leurs dieux , leur accordant tout au plus sur la substance universelle quelque secondaire action. Le peuple juif avait une tout autre doctrine , exprimée dès le premier signe de ses Écritures sacrées par cette étonnante phrase : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (1). N'eût-il possédé que cette seule phrase doctrinale, il eût été plus riche en savoir sur Dieu que toutes les écoles et toutes les religions de l'antiquité. En un mot, le peuple juif était le seul peuple avant Jésus-Christ qui eût une notion claire de la Divinité, et qui lui rendît un culte exempt des rêves puérils de l'imagination et des souillures

(4) Genèse, chap. i, vers. i.

d'une volupté effrontée. Il m'est donc permis de conclure qu'au point de vue religieux, comme au point de vue social , la nation hébraïque était le plus considérable monument des temps antérieurs à Jésus- Christ.

J'ajoute que Jésus-Christ était l'àme de cette nation, et s'y préexistait par une vie que nous allons constater.

Je devrais être las, Messieurs, de vous signaler les singularités du peuple juif. Il en estune pourtant qui surpasse toutes les autres et dont je ne vous ai encore rien dit : je veux parler de l'idée messianique qui circulait dans les veines de ce peuple comme son sang le plus pur, et sans laquelle il est impossible d'expliquer ni sa foi ni ses destinées. L'idée messianique se composait de quatre éléments. Sous son influence, le peuple juif croyait en premier lieu qu'un jour le Dieu un et créateur adoré par lui deviendrait le Dieu de toute la terre. Il croyait de plus que cette révolution s'accomplirait par un seul homme, appelé le Messie, le Saint, le Juste, le Sauveur, le Désiré des nations. Il croyait que cet homme serait Juif, de la tribu de Juda et de la maison de David. Il croyait enfin que cet homme prédestiné souffrirait et mourrait pour accomplir l'œuvre de transformation dont la Providence l'avait chargé.

Que telle fût la loi du peuple juif , il est aisé de s'en assurer près de lui-même, puisqu'il est vivant, et que, malgré quatre mille ans d'une attente qui, à ses yeux, ne s'est pas encore réalisée, il n'a pas cessé de rendre un imperturbable témoignage à l'espérance de

ses aieux. Mais ne nous contentons pas , Messieurs, de sa parole présente ; ouvrons les monuments de son histoire, et suivons-y les progrès de l'idée messianique à travers les principales phases qui marquent le développement de la nation elle-même, telles que sa naissance , sa formation en corps de peuple , le point de sa maturité, sa décadence, sa captivité, et sa renaissance au pied du second temple édifié par Zorobabel.

Nous voici dans les champs de la Ghaldée avec Abraham , et nous allons entendre la première parole qui fut comme la semence de la race hébraïque. Remarquez, Messieurs, qu'il ne s'agit pas de savoir si cette parole est vraie , si elle a été dite par Dieu ; il s'agit seulement de constater l'idée que le peuple juif avait de lui-même et de sa mission ici-bas. Qu'il se trompât dans cette idée , c'est une autre question à juger plus tard.

Dieu donc , selon les monuments hébraïques , dit à Abraham : Sors de ta terre, et de ta parenté, et de la maison de ton père , et viens dans la terre que je te montrerai ; et je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai , et je rendrai ton nom magnifique , et tu seras béni. Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai ceux qui te maudiront, et en toi seront bénies toutes les nations de la terre (1). Ainsi, du même coup, et d'une manière inséparable, deux mille ans avant Jésus-Christ, le peuple juif vient au monde, et avec lui l'idée messianique, l'idée qu'il

(1) Genèse, chap. xn, vers. 1, 2,3.

porte dans son sein une bénédiction qui se répandra sur tout l'univers.

Abraham sort de la Chaldée et vient s'établir dans la terre promise à sa postérité. Il y attend jusqu'à un âge centenaire le fils auquel il doit transmettre l'héritage messianique ; ce fils lui est donné ; et lorsque l'enfant est parvenu à toute la grâce d'une heureuse jeunesse, Dieu demande au patriarche de lui en faire un holocauste sur une montagne mystérieuse. Le vieillard , avec une foi inébranlable en la sagesse et la bonté de Dieu , lève la main sur son fils unique et bien-aimé, et il entend cette seconde parole, plus forte et plus distincte que la première : Je l'ai juré par moi-même, parce que tu as fait cette chose et que tu n'as pas épargné ton fils unique à cause de moi, je te bénirai et je multiplierai ta semence comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la mer. Ta semence possédera les portes de ses ennemis , et en ta semence seront bénies toutes les nations de la terre (1). Le serment est ajouté à la force delà promesse, et il est indiqué plus clairement que la bénédiction messianique se répandra sur le genre humain tout entier, non par Abraham lui-même, mais par sa postérité.

Isaac, fils d'Abraham, entend la même promesse et la même prophétie ; elles sont redites à Jacob , fils d'Isaac. Les trois premières générations hébraïques, ainsi confirmées dans l'espérance du Messie, s'épa'

(1) Genèse, chap. xxn. vers. 16, 17, 18.

npuissent en douze patriarches, pères eux-mêmes de douze tribus, et Jacob, près de mourir, les rassemble autour de son lit, pour clore le premier âge messianique par une prophétie solennelle qui résume les précédentes , en leur donnant une nouvelle précision. Ayant donc autour de lui ses douze enfants, il annonce à chacun d'eux , par quelques traits caractéristiques , quel sera leur rôle dans l'avenir. Arrivé à Juda . il lui dit ces mémorables paroles : Jucla , tes frères te loueront; ta main sera sur la tête de tes ennemis, et les fils de ton père t'adoreront. Juda est le petit d'un lion; tu es monté, mon fils , pour saisir ta proie; tu l'es couché pour le repos comme un lion et une lionne. Qui l'éveillera? Le sceptre ne sera point ôlé de Juda , ni un chef de sa race, jusqu'à ce que vienne Celui qui doit être envoyé et qui serai' attente des nations (1). Ainsi, au moment où l'hérédité patriarcale se subdivise en douze branches , la branche où naîtra le Messie est désignée, ce sera celle de Juda, et le jour prédestiné de l'apparition messianique est marqué d'un signe que la postérité reconnaîtra facilement,

Le sang d'Abraham, d'Isaac et de Jacob est désormais fécond ; il se multiplie dans une terre qui lui a donné l'hospitalité, et, devenu bientôt un objet de crainte et de jalousie, il passe de l'exil à la servitude, afin de faire dans la tribulation un apprentissage nécessaire à ses hautes destinées. On croit le perdre, on le fortifie , Israël est un peuple. Moïse le tire de

(1) Genèse, chap. xlix , vers. 8, 9, 10.

l'Egypte et le mène, à travers le désert, au pied du Sinaï, d'où descendent les lois qui doivent le gouverner. Suivez, Messieurs, suivez cette marche profonde d'un si grand peuple ; vos yeux d'enfant en ont autrefois vu les merveilles, regardez-les de nouveau avec la pensée de l'homme fait. De campements en campements, Israël arrive en face du Jourdain , aux frontières de ce territoire habité par ses premiers ancêtres et dont la possession est promise à leur postérité. Il y rencontre tout un peuple en armes attendant ces aventuriers qui ont spolié l'Egypte, et dont la marche a retenti du désert jusqu'aux collines de la Judée. Moab a rangé ses bataillons; il a dressé ses autels, convoqué ses chefs; Israël est debout avec ses femmes, ses enfants, ses soldats, ses lévites, portant caché sous des peaux d'animaux le tabernacle du Dieu qui vient de lui parler au Sinaï : un homme de l'Orient s'avance entre les deux peuples. Balac, dit- il, Balac , le roi des Moabites , m'a fait venir d'Aram , des montagnes de l'Orient; il m'a dit : Viens et maudis Jacob ; hâte-toi de venir et déteste Israël. Comment maudirai- je celui que Dieu ne maudit pas? Comment détesterai -je celui que le Seigneur ne déteste pas? Je le verrai du haut des rochers , je le considérerai du haut des collines ; ce peuple habitera solitaire et ne sera point compté 'parmi les nations. Et pourtant qui pourra compter la poussière de Jacob , et connaître le nombre de la descendance d 'Israël (1)? Ces bénédictions impré-

1) Nombres, chap. *jun, vers. 7,8,9, 10.

vues épouvantent Moab ; on conjure le prophète de changer de langage ; s'il ne veut pas maudire, on le conjure au moins de ne pas bénir. Trois fois Balaam ouvre la bouche, trois fois il bénit le peuple conquérant qu'il a sous les yeux , et enfin la prophétie messianique s'échappe de son sein comme malgré lui : Je le verrai , mais non pas maintenant ; je le contemplerai, mais non pas de près : une étoile se lèvera de Jacob , et une tige surgira d'Israël ; elle frappera les chefs de Moab, et soumettra tous les enfants de Seth... Hélas! qui sera en vie quand Dieu fera ces choses? Ils viendront de l'Italie sur des trirèmes, ils subjugueront les Assyriens , ils étendront leur domination sur les Hébreux , et à la fin ils périront eux-mêmes (1).

Remarquez -le encore une fois, Messieurs, il ne s'agit pas de savoir si Balaam était ou non prophète, mais seulement de constater le cours de l'idée messianique dans la vie monumentale du peuple juif. Vous voyez cette idée prendre ici un développement nouveau ; ce n'est plus un patriarche israélite qui annonce la venue du Messie et l'établissement de son règne sur tous les enfants de Seth , c'est-à-dire d'Adam : c'est un étranger. Et il désigne les circonstances de son avènement avec une perspicacité bien étrange, puisqu'il va jusqu'à désigner la domination des Romains sur l'Orient et sur le peuple juif comme le signe précurseur de l'apparition du Messie.

(1) Nombres, chap. xxiv, vers. 17, 23 et 24.

David et Salomon marquent le point le plus élevé de la monarchie hébraïque, et avec eux commencent ces hymnes nationaux et religieux connus sous le nom de psaumes. Chantés dans le temple de Jérusalem aux jours des grandes solennités, ils exprimaient d'une manière publique le sentiment intérieur, les espérances et les vœux de toute la nation. Or il est facile d'y reconnaître l'idée messianique se faisant jour à tout propos dans l'âme du poëte et du peuple. En les lisant, vous y remarquerez des passages tels que celui-ci : Toutes les nations de la terre se ressouviendront du Seigneur, et se convertiront à lui; toutes les familles des peuples adoreront en sa présence, parce que le royaume sera au Seigneur, et que lui-même gouvernera les nations. Tous les grands de la terre mangeront et adoreront, tout ce qui descend dans la tombe s'abaissera devant lui{\).

Plus tard encore , aux approches de la décadence et de la captivité , sept cents ans toutefois avant Jésus-Christ, l'idée messianique prend dans Isaïe une clarté et une abondance d'expressions qu'il est impossible de vous rendre, parce qu'il faudrait vous citer des pages qui vous fatigueraient par leur nombre et leur longueur. C'est lui qui voit le Messie sortir de la race de Jessé, père de David, et qui décrit à la fois , comme si on était au Calvaire ou au Vatican , la splendeur des souffrances et des triomphes de Jésus-Christ. Lève-toi, lève-toi, revêts-toi de la force,

(1) Psaume xxi, vers. 28, 29, 30.

Sion; prends les vêtements de gloire, Jérusalem, cité du Saint ; parce que l'immonde et l'incirconcis ne passent plus dans tes murs (1)... Qu'ils sont beaux sur les monts les pieds de celui qui annonce et qui prêche la paix , qui annonce le bien , qui prêche le salut, qui dit à Sion : Ton Dieu régnera (2) !... Le Seigneur a préparé son bras saint sous les yeux de toutes les nations, et toutes les parties de la terre verront le salut de notre Dieu (3). Mon serviteur aura l'intelligence , il sera exalté, il sera élevé, il sera sublime outre mesure. Cependant, comme plusieurs se sont étonnés de tes misères , Jérusalem , ainsi son visage sera-t-il sans gloire parmi les hommes, et sa figure parmi les enfants des hommes. Il arrosera la multitude des nations ; les rois tiendront leur bouche fermée devant la sienne , parce que ceux auxquels il n'avait point été annoncé le verront, et ceux qui n'en avaient point entendu parler le contempleront (4). Et, immédiatement après, Isaïe commence la description des douleurs et des ignominies du Calvaire, et il l'achève en douze versets consécutifs. Puis il reprend sans s'arrêter ses chants de triomphe : Celui qui t'a fait, dont le nom est le Seigneur des armées , celui-là régnera sur toi, et ton Rédempteur, le Saint d'Israël , sera appelé le Dieu de toute la terre (5).

(1) Isaïe, chap. lu, vers. 1.

(2) Ibid., vers. 7.

(3) Ibid., vers. 10.

(4) Ibid., vers. 13, 14, 15.

(5) Ibid., chap. liv, vers. 5.

Mais c'est à Babylone, pendant la captivité, six cents ans avant Jésus-Christ, que l'idée messianique a revêtu une forme qui va jusqu'à la clarté et la précision mathématiques. Faut-il vous rappeler la prophétie de Daniel? Écoutez-la donc : Soixante-dix semaines ont été abrégées sur ton peuple et sur ta sainte ville , pour que la prévarication soit consommée, et que le péché prenne fin , et que l'iniquité soit détruite, et qu'arrive la justice éternelle, et que la vision s'accomplisse avec la prophétie, et que le Saint des saints soit oint. Sache donc et fais attention : à partir du décret pour le rétablissement de Jérusalem jusqu'au Christ roi, il s'écoulera sept semaines et soixante-deux semaines, et les murs seront rebâtis dans l'angoisse des temps. Et, après soixante-deux semaines , le Christ sera mis à mort, et il n'aura plus pour peuple celui qui doit le renier. Et un peuple qui doit venir avec un chef renversera la ville et le sanctuaire , et la fin sera la dévastation, et après la fin de la guerre une désolation fixe. Cependant l'alliance sera confirmée pour la multitude dans une semaine, et, au milieu de la semaine, l'hostie et le sacrifice cesseront; et l'abomination de la désolation sera dans le temple, et la désolation persévérera jusqu'à la consommation et à la fin (1).

Je ne m'arrête pas , Messieurs , à faire ressortir les traits de ce discours, qui ressemble moins à une vue de l'avenir qu'à une narration du passé. Le cours des

(1) Daniel, chap. ix, vers. 24, 25, 26, 27.

choses m'emporte et me conduit pour entendre au pied du second temple , cinq cents ans avant Jésus- Christ , ce dernier mot du prophète Aggée : Encore un peu de temps , dit le Seigneur des armées, et j'ébranlerai le ciel et la terre , et la mer et le désert , et j'ébranlerai toutes les nations , et le Désiré de toutes les nations viendra ; et je remplirai cette maison de gloire, dit le Seigneur des armées... La gloire de cette seconde maison sera plus grande que la gloire de la première, et dans ce lieu -ci je donnerai la paix (1). Quelle suite, Messieurs, à travers tant de siècles et d'événements ! Quelle fidélité à une même idée de la part de tant d'hommes que les âges séparaient ! Mais l'idée messianique ne s'est pas même renfermée dans la tradition particulière du peuple juif; elle a passé le Jourdain, l'Euphrate, l'Indus, la Méditerranée, tous les océans, et, portée sur les ailes invisibles de la Providence, elle a pénétré chez les peuples les plus divers et les plus lointains , pour y créer une espérance uniforme et un universel souvenir. Gonfucius , à l'extrémité orientale de l'Asie , parlait d'un saint qui était, disait-il, le véritable saint, et qui devait venir à l'Occident. Virgile , traduisant en vers les oracles de la Sibylle de Cumes , annonçai! au siècle d'Auguste la venue d'un enfant mystérieux, fils de Jupiter, destiné à bannir du monde les vestiges de l'iniquité, et à commencer un ordre aussi grand que nouveau. Tacite, à propos du règne de Vespasien, s'exprimait ainsi : « C'était une persua-

(1) Aggée, chap. il, vers. 7, 8 et 10.

sion répandue, que, suivant d'antiques écrits sacerdotaux, à cette époque-là même, l'Orient devait prévaloir, et des hommes sortis de la Judée s'emparer du gouvernement des choses. » Les rationalistes du xvme siècle, contraints par l'évidence, ont avoué souvent cette unanimité de l'attente messianique. Voltaire a dit : « C'était, de temps immémorial, une maxime chez les Indiens et chez les Chinois, que le Sage viendrait de l'Occident. L'Europe, au contraire, disait que le Sage viendrait de l'Orient (1). » Volney a dit : « Les traditions sacrées et mythologiques des temps antérieurs avaient répandu dans toute l'Asie la croyance d'un grand médiateur qui devait venir, d'un juge final, d'un sauveur futur, roi, Dieu, conquérant et législateur, qui ramènerait l'âge d'or sur la terre, et délivrerait les hommes de l'empire du mal (2). » Boulanger, sous une forme encore plus générale, a confessé que tous les peuples avaient eu une expectative de cette espèce, et il ajoute cette étonnante parole, qu'on pourrait appeler l'Orient le pôle de l'espérance de toutes les nations (3). C'est le mot même de Jacob à son lit de mort.

Il est donc certain, Messieurs, l'idée messianique a été Fàme du peuple juif pendant le cours des deux mille ans qui ont précédé Jésus-Christ, et cette idée s'était répandue chez tous les peuples du monde avec une telle unanimité, qu'il n'est pas même possible

(1) Additions à V histoire générale, page 15.

(2) Les Ruines, page 228.

(3) Recherches sur l'Origine du despotisme oriental, section x.

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