DES EFFORTS DU RATIONALISME POUR ANEANTIR LA VIE DE JÉSUS-CHRIST
Monseigneur,
Messieurs,
Jésus -Christ a vécu en Dieu, il s'est survécu en Dieu, il s'est préexisté en Dieu; il s'est préexisté dans le peuple juif, il a exprimé sa vie dans l'Évangile, il s'est survécu dans l'Église, et c'est ce triple anneau de sa manifestation qui a rendu sa divinité maîtresse ici -bas. Une fois que le genre humain en a eu pleine conscience , il s'est senti comme accablé par cette démonstration, et de Théodose à Louis XIV, dans l'espace de treize cents ans, la discussion a paru impossible contre le Christ, en ce sens du moins que tout le monde l'a subi ou accepté comme fondement.
Mais, ce temps écoulé, le rationalisme, qui avait été détrôné par Jésus- Christ, a essayé de revendiquer l'empire qu'il avait perdu; il a cru que les siècles, ayant couvert de leurs flots tout ce formidable édifice, quelques chances se rencontreraient en faveur du doute et de la négation, et qu'on pouvait demander au xvme siècle de l'ère chrétienne contre une doctrine vieillie d'heureuses représailles et de nouveaux jugements. Le rationalisme s'est ainsi retrouvé en face de Jésus-Christ, placé lui-même entre l'Église catholique et le peuple juif, comme entre l'aile droite et l'aile gauche de la vérité, et une triple guerre s'est ourdie pour renverser l'ouvrage dont l'édification s'était autrefois achevée malgré les impuissants efforts qu'on allait renouveler. Le peuple juif fut dépeint comme une race vile, ignoble, odieuse , indigne de toute croyance autant que de tout respect ; l'Église catholique comme un instrument de misère pour le peuple, de servitude pour les esprits , d'asservissement pour les nations et les rois : j'ai défendu l'Église devant vous , Messieurs , pendant de longues années; hier, j'ai rétabli la véritable physionomie du peuple juif : je ne reviendrai ni sur l'une ni sur l'autre de ces discussions. Jésus- Christ m'appelle au cœur même du combat dont il est le centre et le chef. Au fond , le peuple juif était composé d"hommes, l'Église catholique aussi; et, si grands que soient les hommes, ils ne sont pas exempts , même en portant dans leur cœur l'esprit de Dieu , de quelque ombre et de quelque infirmité : il n'en est pas ainsi du Christ. Figure miraculeuse
par sa perfection , il ne souffre, tel que l'Évangile le montre, aucun doute humain, et s'il reste sur ce piédestal sans tache, c'est en vain que le rationalisme jettera à droite et à gauche sa foudre perdue ; le Christ, impassible au centre de la vérité catholique, la protégera tout entière de son inébranlable divinité. 11 était donc nécessaire de détruire Jésus- Christ, soit en anéantissant sa vie, soit en la dénaturant, soit, au moins, en l'expliquant. On l'a tenté, Messieurs, et c'est l'exposition de cette triple tentative qui terminera nos Conférences de cette année. Commençons par celle qui était la plus décisive des trois, et qui avait pour objet de mettre à néant la vie du Christ.
Le Christ est-il une chimère ou une réalité? appartient-il à la fable ou à l'histoire? telle est la question. Elle peut vous étonner, Messieurs, et pourtant elle est sérieuse; car des gens d'esprit ont nié hardiment l'existence de Jésus-Christ, et d'autres, sans aller jusqu'à cette extrême audace, ont cherché du moins à diminuer la certitude de sa vie et à en affaiblir avec art l'éclat historique. Il s'agit donc de placer ou plutôt de maintenir Jésus-Christ dans l'histoire, et pour cela nous devons nous enquérir avant tout de la nature et des lois de l'histoire; car, tant que nous ne les connaîtrons pas, il nous sera impossible de décider si Jésus-Christ est ou non une figure historique. Je vais donc traiter de l'histoire: après quoi nous verrons si le Christ y est présent ou s'il en est absent.
L'homme vit dans le temps, c'est-à-dire dans un
élément singulier qui le fait à la fois vivre et mourir; il s'avance entre un passé qui n'est plus et un avenir qui n'est pas encore , et s'il n'avait pas la faculté de rassembler en lui ces trois états de son existence , il ne ferait que naître incessamment sans jamais parvenir à posséder la vie. Gara peine aurait -il fait un pas que l'oubli en aurait emporté la trace , et ainsi serait-il toujours devant lui-même comme une ombre qui sort de terre et qui s'évanouit. Dieu , contre cette terrible puissance du temps, lui a donné la mémoire, par laquelle l'homme vit dans ce qui n'est plus aussi bien qu'il vit dans ce qui est présent, en sorte que , ressuscitant à toute heure , quand il le veut, ses jours anciens, il se voit dans la plénitude de sa personnalité , semblable à un édifice dont les assises ont été successivement posées, mais que l'œil parcourt et découvre tout entier. Or la mémoire qui suffit à l'homme pour vivre, ne suffit pas à l'humanité ; tandis que l'homme est avec une mémoire qui subsiste autant que lui, l'humanité est multiple, et sa mémoire expire à chaque génération, ou du moins il n'en transmet à la génération suivante qu'une faible partie. Le père raconte au fils ce qu'il a vu; le fils le redit au petit- fils; mais à chaque degré le souvenir s'obscurcit, et peu à peu la lumière de cette tradition n'éclaire plus que les sommets lointains des plus grands événements. Encore finitelle par se dégrader; les lignes se confondent aux yeux d'une postérité qui s'éloigne toujours, et si Dieu n'intervenait pas pour porter secours au genre humain perdant la trace de lui-même, on le verrait
demeurer dans une éternelle enfance entre un passé informe et un avenir inconnu. L'expérience, source de tous les progrès, lui manquerait constamment. Ni la vérité ni l'erreur, ni le bien ni le mal , ne se connaîtraient que par un combat puéril recommençant toujours au même point, spectacle indigne de l'homme, indigne de Dieu, où la vérité et le bien, faute d'une carrière aussi grande qu'eux-mêmes , ne pourraient jamais déployer leurs caractères de stabilité et d'immortalité. Dieu, qui avait pourvu par la mémoire à l'identité progressive de l'homme, devait évidemment pourvoir à la perpétuité continue du genre humain par une mémoire conforme aux destinées de ce vaste corps, c'est-à-dire par une mémoire une, universelle, certaine, capable de lui donner la conscience totale de ses oeuvres depuis le commencement jusqu'à la fin. En parlant ainsi, Messieurs, j'ai défini l'histoire.
L'histoire est la vie de l'humanité présente à ellemême comme notre propre vie nous est présente ; l'histoire est la mémoire du monde. Mais quelles difficultés pour la créer ! Dieu allume dans notre intelligence un flambeau qui éclaire notre passé, parce qu'il est notre intelligence même, une et indivisible, voilà qui est fait ; mais comment donner au genre humain, multiple et divisé, une semblable lumière ? comment lui donner une mémoire immortelle, à lui qui meurt chaque jour? une mémoire immuable, à lui qui n'est que changement? une mémoire certaine , à lui qui peut douter si facilement de ce qu'il ne voit pas? Dieu y pourvut en nous donnant l'écri-
lure. Par elle , une chose dite une fois peut être entendue toujours ; un spectacle une fois donné peut être visible toujours ; elle saisit le flot qui passe et le rend éternel. C'était déjà l'immortalité et l'immutabilité, ce n'était pas encore la certitude. Carie faux s'écrit comme le vrai. On a écrit, c'est bien ; mais qui nous garantit la vérité de ce qui est écrit? Un homme, il y a deux mille ans, a fait un livre où il raconte des choses dont il affirme avoir été témoin : qu'est-ce qui nous prouve qu'il n'a pas menti, et que la fable ne nous soit pas arrivée sous l'habit apparent de l'histoire ? Évidemment l'écriture toute seule ne répond pas à cette question; l'histoire commence avec elle, mais elle n'est pas l'histoire dans la totalité de ses éléments. L'histoire, s'il y en a une, doit commander à notre esprit avec la même autorité que toutes les puissances qui ont reçu mission de le gouverner. De même qu'il y a au monde une force morale qui ne nous permet pas de dire qu'il est légitime à l'enfant de tuer son père , une force mathématique qui ne nous permet pas de bâtir une maison sur un plan privé d'équilibre ; de même aussi il doit y avoir au monde une force historique qui ne nous permette pas de dire à l'histoire : Tu as menti. Si cette force n'existe pas, l'histoire n'existe pas non plus.
Quelles sont donc les conditions de l'histoire, ou plutôt quelles sont les conditions d'une écriture historique? Car l'écriture est l'élément fondamental, persistant, substantiel de l'histoire. Sans l'écriture ^ nous n'avons plus que des traditions plus ou moins confuses; mais comme l'écriture peut tromper, il
faut que nous connaissions les conditions qui élèvent l'écriture à l'état d'écriture historique, c'est-à-dire à l'état d'écriture authentique, certaine, infaillible, vraie. Ces conditions sont au nombre de trois.
Premièrement, l'écriture doit être publique. Tout ce qui est secret n'a point d'autorité ; toute écriture mystérieuse est une écriture vaine, parce qu'elle n'a pas été contrôlée. Rien n'est puissant en ce genre que par le contrôle de tous. Le peuple est le seul notaire capable de certifier sa propre histoire, parce qu'il est la réunion de tous les âges, de toutes les pensées, de tous les intérêts, et qu'une conjuration populaire pour mentir à la postérité est un spectacle qui , loin de s'être vu , ne peut pas même se concevoir. Un homme fabrique l'erreur ; un peuple a trop d'idées et de passions diverses pour s'entendre dans le but de tromper les siècles futurs. Un peuple, d'ailleurs, n'est jamais seul : il vit entre les peuples contemporains dont l'histoire est mêlée à la sienne , et fût-il capable d'un mensonge unanime, il soulèverait inévitablement la protestation du siècle même sous les yeux duquel il aurait inauguré son complot.
La seconde condition de l'écriture pour arriver à l'état d'histoire est de porter sur des événements publics. Tout fait qui n'est pas public n'est pas du domaine de l'histoire, par la raison que je disais tout à l'heure; car un fait qui n'est pas public, qui est-ce qui l'a vu? C'est un homme, c'est trois hommes, si vous voulez ; mais l'histoire ne peut pas reposer sur le témoignage d'un homme , ni de trois hommes ; ce
n'est pas là de l'histoire, c'est du mémoire. Le mémoire porte sur des faits privés, tandis que l'histoire porte sur des événements publics. Par exemple, que Louis XIV ait conquis la Flandre, la Franche- Comté, l'Alsace, la Lorraine; qu'il ait attaché ces provinces au royaume de France , d'abord par ses armes , puis par des traités , voilà de l'histoire , ce sont des événements qui intéressaient la France et toutes les nations de l'Europe, et qui ont eu cent millions d'hommes pour spectateurs. Mais que Louis XIV, dans sa chambre à coucher de Versailles , ait dit en présence de M. le duc de Saint-Simon telle parole qui est rapportée dans les livres de cet homme d'esprit , ce n'est plus là que du mémoire. Sans doute , cet élément secondaire entre pour beaucoup dans la composition des annales du genre humain, parce que nous ne supporterions pas des récits où n'apparaîtraient que les grandes lignes de l'architecture historique; les détails privés nous charment plus encore que les mouvements généraux du monde; ils se rapprochent davantage de notre existence personnelle, et font descendre jusqu'à nous les plus éminents personnages des temps accomplis. Dénués d'ailleurs de la solennelle certitude de l'histoire , ils ne manquent pas toujours d'une sanction grave , quoique d'un ordre inférieur ; les actions privées s'entrelacent aux actions publiques ; des témoignages nombreux et concordants établissent le rapport des unes aux autres , et le tout va]d'un pas qui n'est pas trop inégal. Cependant , dès qu'on aspire à la certitude historique absolue, il est nécessaire de
séparer les deux éléments, et de rendre au premier, par cette séparation, toute sa force et tout son éclat. La troisième condition nécessaire pour élever l'écriture à l'état d'histoire , est que les faits se coordonnent dans une trame publique et générale. Rien n'est isolé dans les événements du monde; ils se lient entre eux par un enchaînement semblable à celui qui resserre les idées dans le tissu logique d'un discours. L'histoire doit reproduire cette génération continue de manière à ce que tous les faits qu'elle rapporte entrent naturellement dans la suite des choses dont l'ensemble progressif constitue la vie du genre humain. Un fait solitaire n'est pas un fait historique ; il ne se tient pas debout, il est en l'air. Bien moins encore appellerons-nous de ce nom un fait qui ne peut prendre place dans la trame générale de l'histoire sans en troubler toute l'économie ; c'est le signe infaillible de l'imposture. La force de l'histoire, comme la force de tout ordre réel, est dans l'ensemble et la liaison. Quand un homme est seul, ce n'est rien; quand un fait est seul, ce n'est rien. Mais qu'un homme entre en société avec d'autres, c'est une famille, un peuple, c'est le genre humain tout entier. Et de même , qu'un fait entre en société historique avec d'autres , et non pas seulement avec d'autres , mais avec tous les autres , qu'il soit nécessaire à la trame générale de l'histoire, que l'histoire ne puisse pas se construire sans cet événement, alors il n'a pas seulement la force d'un fait historique , il a la force de l'histoire tout entière ; il faut le subir, ou nier la vie totale du genre humain.
Ainsi, écriture publique, faits publics, trame publique , voilà les trois éléments de l'histoire ; et quand ces trois éléments sont réunis, j'affirme que l'histoire existe, et qu'on ne saurait y résister sans résister à la force du sens commun. En effet, Messieurs, pour que dans ce cas -là l'histoire fût trompeuse, voici ce qui devrait être possible : il faudrait qu'un homme, le premier venu", exposant en public des événements d'une nature publique, ces événements supposés faux fussent admis comme vrais , et rattachés, malgré leur fausseté, à la trame générale de l'histoire. Or cela est de toute impossibilité, et rien n'est plus simple que de vous en donner la preuve. Permettez -moi seulement une supposition. Je suppose que demain matin il me plaise de publier un livre dont je résume ainsi la substance : Le 1er janvier 1847, la France a déclaré la guerre aux trois grandes puissances continentales de l'Europe. Cette guerre avait pour but de rétablir le droit des gens et la foi des traités compromis par des actes violents. On s'est rencontré dans les plaines de Mayence. La France comptait six cent mille hommes sous les armes, les ennemis en avaient un million. La bataille a duré dix jours consécutifs; le dixième jour, au matin, le sort s'est prononcé en faveur des Français. Les plénipotentiaires de l'Europe se sont réunis à Mayence , et ont signé un traité qui a mis fin à la guerre par un partage nouveau du continent européen.
Je vous le demande, Messieurs, croyez-vous que ce roman politique eût des chances d'imposer à la
postérité? N'est-il pas manifeste que la France l'accueillerait avec le plus profond mépris? Si la France l'acceptait, n'est-il pas manifeste que toute l'Europe le livrerait à la dérision? Et si, par un acte de démence universelle, la France et l'Europe consentaient à le revêtir d'une absurde autorité , n'est-il pas manifeste qu'on ne parviendrait pas à l'introduire dans le tissu de l'histoire, puisque l'état de toutes les affaires contemporaines, et, par suite, de toutes les affaires à venir, serait en contradiction avec cette prétendue guerre et ce traité fictif? Le mensonge, pour se soutenir, exigerait un mensonge perpétuel , et la conjuration d'un seul moment contre la vérité, une conjuration poursuivie jusqu'au dernier jour du monde. L'impossibilité d'un tel concours et d'une telle persévérance dans une imposture universelle, n'est pas seulement une impossibilité morale, c'est une impossibilité métaphysique et absolue.
Or, Messieurs, à quelque époque de l'humanité que nous nous reportions, cette impossibilité sera la même. Partout et toujours , une écriture publique rapportant des événements publics qui se placent naturellement dans la suite générale de l'histoire, sera une écriture authentique et vraie, parce que partout et toujours il y aura impossibilité , dans de telles circonstances, de tromper le genre humain sur sa propre vie, ou d'obtenir de lui de se mentir à luimême sans but et contre toute raison. Et, remarquez-le bien, Messieurs, l'histoire existant une fois, le temps n'a pas le privilège d'en diminuer la force : il la confirme, loin de la diminuer. Je dis d'abord qu'il
ne la diminue pas, et, pour preuve , je vous propose ceci : Pensez à César, puis pensez à Louis XIV, et cherchez à discerner si la certitude historique de Louis XIV et la certitude historique de César diffèrent par la plus légère nuance dans votre esprit. Évidemment elles ne diffèrent pas : et pourtant dixsept siècles séparent Louis XIV de César; mais ces dix-sept siècles s'évanouissent devant votre pensée par le coup d'œil électrique qui la porte subitement de l'un à l'autre , et lui fait voir non-seulement que la base historique de César est la même que la base historique de Louis XIV, mais encore qu'en doutant du premier il faudrait douter du second, puisque sans César l'histoire tout entière perdrait son enchaînement, et avec son enchaînement la principale cause de sa solidité. Je dis davantage encore : je dis que le temps confirme la certitude de l'histoire au lieu de la diminuer. Pourquoi cela? Parce que le temps, à chaque pas qu'il fait , développe la toile historique , et que chaque point de l'histoire entrant en participation de la force solidaire du tout , plus cette force s'accroît par la répercussion des événements les uns sur les autres, plus chaque point particulier s'assied, se soutient et s'étend. Ainsi , Moïse a été consolidé par Jésus-Christ; car, bien que Moïse eût écrit publiquement sur des événements publics, la trame de l'histoire était courte de son temps ; elle avait besoin de gagner de l'ampleur, et lorsque Jésus-Christ s'y fut placé , sa présence illumina le passé mosaïque , comme l'avenir chrétien devait à son tour rejaillir jusque sur Jésus-Christ. D'où il suit que nous ne
faisons pas un mouvement à l'heure qu'il est, sans apporter encore à Moïse l'éclat d'une nouvelle confirmation, parce que, dans tout ce que nous faisons, c'est lui qui nous porte, et c'est nous, à notre tour, qui expliquons tout ce qu'il a fait. Le fil de l'histoire va et revient sans cesse du passé à l'avenir, de l'avenir au passé , et ce que nous voyons de nos yeux sera plus clair à notre postérité qu'à nous- même, parce qu'elle achèvera sur la toile où nous travaillons des dessins qui ne sont pas encore sortis de la main de l'ouvrier. Comme un édifice dont le faîte couvre la base, ainsi est l'histoire; comme une terre qui s'affermit à force d'être foulée aux pieds, ainsi est encore l'histoire sous les pas des générations. En un mot, le temps, qui semblait le plus grand ennemi de l'histoire, une fois qu'elle est fondée, la protège et l'affermit.
Mais l'histoire existe-t-elle ? Tout ce que nous venons de dire est-il autre chose qu'une magnifique spéculation? Le genre humain connaît-il sa vie? Y a-t-il au monde une histoire du monde? C'est demander, Messieurs , s'il existe des écritures publiques contenant une longue trame d'événements publics : or ces écritures et cette trame sont sous vos yeux. L'humanité connaît sa vie primitive par quelques traditions fondamentales recueillies à temps, et que confirme leur universalité ; elle connaît sa vie subséquente depuis Moïse par une histoire ininterrompue qui est allée toujours en se développant. De Moïse à Hérodote , c'est l'aurore de l'histoire ; d'Hérodote à Tacite, c'est la matinée de l'histoire; Tacite
en est le midi , et ce midi dure encore. Il est même devenu plus éclatant depuis trois siècles, par une invention célèbre qui a augmenté de beaucoup la publicité et l'immortalité de l'écriture. Comme Dieu avait donné l'écriture à nos pères quand la tradition était en péril de s'obscurcir, il leur a donné l'imprimerie quand l'écriture elle-même était menacée d'oubli et de confusion par la trop grande quantité des monuments. L'imprimerie a sauvé l'histoire quinze cents ans après Jésus-Christ , comme l'écriture avait sauvé la tradition quinze cents ans avant lui.
Cela étant donc, Messieurs, et l'histoire existant depuis trente siècles passés, la question est desavoir si Jésus-Christ est dans l'histoire ou s'il est hors de l'histoire. J'affirme qu'il est dans l'histoire, et que nul au monde n'y occupe une place plus importante et plus assurée que la sienne.
Qu'ai-je à faire, Messieurs, pour le prouver. Évidemment trois choses : montrer que la vie de Jésus- Christ est contenue dans une écriture publique, qu'elle est un tissu d'événements publics, et qu'elle entre naturellement dans la trame publique de l'histoire.
Or la vie de Jésus-Christ est contenue dans les Évangiles, et les Évangiles sont une écriture publique, voilà ma première proposition. Mais vous m'arrêtez immédiatement, et vous me dites: Qu'est-ce qui prouve que les Évangiles étaient une écriture publique? Ne sont-ce pas les Évangiles eux-mêmes, et ne prouvez-vous pas ainsi la question par ce qui
est en question? Messieurs, si les Évangiles commençaient ou étaient toute l'histoire, il serait difficile peut-être de répondre à votre interruption; mais vous n'avez pas si vite oublié, je le pense, que l'histoire préexiste à Jesus-Christ , et Dieu , qui voulait nous donner la certitude de l'existence et des gestes de son Fils, avait apparemment préparé le terrain où nous devions un jour le rencontrer. Ce terrain, c'est l'histoire, et au temps où se place la vie de Jésus-Christ, c'est-à-dire vers Auguste, l'histoire avait dans le monde un état qui ne dépendait pas de nous. Ce n'est pas nous, catholiques, qui faisions l'histoire; elle se faisait sans nous et contre nous. Elle était entre les mains de nos ennemis, et si nous commencions alors l'histoire de l'Église, celle du monde se poursuivait sur un plan qui n'était pas le nôtre , et où aucun pouvoir ne nous était réservé. Or voilà l'histoire que j'invoque en ce moment pour établir la publicité des Évangiles, et je m'appuie avant tout sur une observation que je crois fondamentale : les Évangiles, dirai-je, étaient une écriture publique, parce qu'ils appartenaient à une société doctrinale publique.
Que les premiers chrétiens formassent une société doctrinale , la chose est claire de soi ; que celte société fût publique, cela n'est pas douteux non plus ; et pourtant il importe de l'établir avec la dernière rigueur, car tout gît là. On conçoit, en effet, que quelques hommes réunis sous terre et prêchant une doctrine secrète eussent pu préparer dans l'ombre un livre mystérieux qui n'eût été l'objet d'aucun contrôle
et qui se fût répandu de main en main , en gagnant de l'autorité avec le temps. Mais si la société des chrétiens a été publique tout d'abord ; si , dès le surlendemain de la mort du Christ, ses apôtres ont paru sur les places de la Judée, et bientôt sur les places de l'empire romain, provoquant non pas une guerre occulte, mais une guerre éclatante; s'ils ont dit hardiment aux Juifs : Jésus de Nazareth, cet homme approuvé de Dieu parmi vous, puissant par les vertus , les prodiges et les signes que Dieu a faits par lux au milieu de vous, comme vous le savez ; ce même Jésus que , suivant les conseils et la prescience de Dieu, vous avez livré et mis à mort par la main des méchants, Dieu l'a ressuscité (1) ; si, traînés devant tous les tribunaux de l'empire , lorsqu'on leur a dit : Qui êtes- vous ? ils ont répondu : Nous sommes chrétiens , c'est-à-dire les enfants du Christ qui a été mis à mort , mais que le bras de Dieu , plus puissant que toutes les conjurations de l'homme, a tiré de sa tombe et a élevé pour être à jamais la tête et le chef de toutes les nations ; s'ils ont dit cela , s'il est certain qu'ils l'ont dit, certain non pas seulement par des écrits venus de nous , mais par des écrits venus des étrangers, de nos ennemis, par une multitude de monuments, j'aurai le droit de conclure que la société chrétienne , à son commencement , a été une société publique , et que , à la différence de tant de choses qui se préparent sous terre, parce qu'elles n'ont pas foi dans leur force et leur légitimité , l'Ë-
(1) Actes des Apôtres, chap. i, vers. 22, 23, 24.
glise catholique a commencé publiquement, comme elle a continué publiquement.
Arrivons à la preuve, et écoutez Tacite , le plus célèbre des historiens, Tacite, chargé par Dieu de graver dans l'histoire l'acte de naissance et l'acte de mort de son Fils unique Jésus-Christ. Vingt-sept ans après ce grand drame du Calvaire , Néron eut la fantaisie de brûler Rome , et, pour couvrir l'horreur de cette abominable action, il fit saisir, dit Tacite, une immense multitude d'hommes, — ingens multitude». Quels étaient ces hommes ? Tacite va les définir : c'étaient des hommes que le vulgaire appelait chrétiens, quos vulgus christianos appellabat... Remarquez ce motvulgus; vingt-sept ans après la mort de Jésus-Christ, le nom de ses disciples était vulgaire à Rome, la capitale du monde. Mais qu'est-ce que c'était que les chrétiens ? Tacite va nous le dire : L'auteur de ce nom était le Christ , auctor nominis hujus Christus. Vous entendez, Messieurs , vous entendez , et la date de ce texte, qui n'a jamais été contesté par personne , est authentique ; elle est marquée par l'incendie de Rome, l'an 64 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire vingt-sept ans après la mort de Jésus- Christ. Mais est-ce là tout? Non , vous allez entendre mieux , vous allez entendre le symbole des apôtres sous la plume et avec l'encre de Tacite. L'historien avait à dire ce que c'était que le Christ ; il continue donc : L'auteur de ce nom était le Christ, qui, sous le règne de Tibère , avait été mis à mort par le procurateur Ponce-Pilale, — auctor nominis hujus Christus, qui, Tiberio imperitanle , per procurato-
remPontiwn Pilatum supplicio affectus eral. Encore une fois , est-ce Tacite qui parle , ou est-ce le symbole des apôtres? Le symbole des apôtres dit: Qui passus est sub Pontio Pilaio ; Tacite dit : Qui per procuratorem Ponlium Pilatum supplicio affectus erat. C'est bien Tacite, un étranger, un profane, un homme qui, en écrivant ces choses sur un indestructible airain, ne savait pas même ce qu'il disait. Et que disait-il des chrétiens , de cette immense multitude que le vulgaire appelait du nom de chrétiens? Il en disait ce que voici, toujours dans le même texte : Celte détestable superstition , réprimée pour le moment, faisait une nouvelle irruption, nonseulement dans la Judée , origine de ce mal, mais jusque dans Rome , — repressaque in prœsens exitialis superslitio rursus erumpebat , non modo per Judœam originem hujus mali, sedper Urbem eliam. Quel texte, Messieurs! quelle précision! que de choses en deux lignes! Ainsi donc, vingt-sept ans après la mort de Jésus-Christ, les chrétiens formaient à Rome une immense multitude; ils étaient connus du vulgaire sous leur véritable nom ; même avant cette époque, ils avaient déjà été réprimés par l'autorité publique, mais cette répression ne les empêchait pas de se propager avec une telle puissance, que Tacite l'appelle une irruption ; ils comparaissaient devant les tribunaux et y rendaient témoignage de leur foi ; car Tacite ajoute qu'ils furent saisis sur leur aveu, — primo correpti qui fatebantur. Ils étaient odieux à tous, — invisos, et leurs mœurs différaient tellement des mœurs générales,
que, selon la remarque de l'historien, ils furent moins convaincus du crime d'incendie que de haine envers le genre humain , — haud perinde in crimine incendii, quam odio humani generis convicti sunt (1 ) . Et Tacite savait tout cela ; il était au courant de la vie de Jésus-Christ; il connaissait Ponce-Pilate ; le drame du Calvaire lui était présent.
Voulez-vous une autre preuve de la vie publique des chrétiens dès l'origine du christianisme? Dieu et l'histoire ne vous la refuseront pas. L'an 98 de l'ère chrétienne , soixante et un ans après la mort de Jésus-Christ, Trajan monte sur le trône, et l'histoire nous apporte une lettre d'un de ses proconsuls au sujet des chrétiens, le proconsul de Bilhynie et du Pont, Pline le Jeune, homme célèbre. Car, remarquez-le, Messieurs, quand Dieu veut écrire l'histoire, il n'est pas malhabile à choisir ses historiens. Tout à l'heure nous étions avec Tacite, voici maintenant Pline le Jeune dans une lettre officielle adressée à Trajan. Il écrit à l'empereur pour le consulter sur la procédure qu'il faut suivre contre les chrétiens ; car, dit-il , « je n'ai jamais assisté à ce genre de causes, et je ne sais pas ce que l'on a coutume d'y rechercher et d'y punir, ni à quel degré. Mon hésitation n'est donc pas médiocre pour savoir s'il faut tenir compte de la différence des âges, ou ne s'en pas préoccuper; s'il faut pardonner au repentir, ou s'il est inutile de cesser d'être chrétien quand une fois on l'a été; si c'est le nom que l'on poursuit, même
(1) Annales, livre XV.
exempt de crimes, ou si ce sont les crimes attachés au nom. » Quelles questions, Messieurs, de la part d'un homme d'esprit et d'un homme de bien ! Un nom coupable! des crimes attachés à un nom! Mais que voulez-vous , Pline trouvait sur son chemin des habitudes déjà invétérées contre une société d'hommes en lutte ouverte avec l'empire romain, et l'on voit jusque dans les absurdes choses qu'il dit, le désir d'être le plus doux possible sans déplaire à l'empereur. Sa lettre se termine par la remarque « qu'un grand nombre de personnes de tout âge, de tout rang et de tout sexe , se trouvaient compromises, et que d'autres le seraient plus tard ; que nonseulement les villes , mais les bourgs et les campagnes étaient inondés de cette contagieuse superstition ; qu'enfin les temples désolés, et les cérémonies sacrées interrompues depuis longtemps, commençaient à revivre , grâce aux poursuites exercées contre les chrétiens. »
Cette peinture, Messieurs, jointe à celle de Tacite, ne laisse aucun doute sur le point capital qui nous préoccupe, savoir: que, dès l'origine du christianisme, les chrétiens vivaient dans une société constituée publiquement. Et d'ailleurs , le résultat même qu'ils ont obtenu dans le court espace de trois siècles, en est une preuve surabondante. Au bout de trois siècles , les chrétiens ont été les maîtres de l'empire romain ; ils ont porté au trône le premier César qui eût embrassé leur foi, et, non contents de ce prodige de leur puissance, ils ont dit à Constantin : Recule jusqu'au Bosphore, car ici, à Rome, doit être posée
la chaire de saint Pierre, le pêcheur de Galilée. Et Constantin , par une obéissance instinctive à ce com mandement inexprimé de la Providence , alla porter jusqu'aux bords de l'Euxin une preuve encore subsistante de l'avènement social de Jésus-Christ. Or, Messieurs, jamais une société secrète n'a été capable d'un tel succès. Tout ce qui commence dans l'ombre s'achève dans l'ombre. Quand on vous parle d'une société secrète, c'est comme si l'on vous disait que le néant s'est associé. Sans doute ces complots ténébreux pourront travailler sourdement , ébranler les fondements des États , préparer des jours de ruines ; mais ils n'arriveront jamais à la vie réglée et publique. Tout ce qui commence sous terre est frappé de l'incapacité de vivre en plein jour et en plein air. C'est pourquoi l'avènement de la société chrétienne à l'empire , sous Constantin , est une preuve suffisante à elle seule que l'œuvre chrétienne a été une œuvre constamment publique.
Mais si les premiers chrétiens formaient une société publique., et en même temps une société doctrinale, il s'ensuit nécessairement que leurs écrits étaient publics. Cherchez à concevoir une société doctrinale publique qui cache ses écrits, vous n'en viendrez pas à bout. Car comment serait-elle publique, si elle ne disait pas hautement ce qu'elle croit ? et comment dirait-elle hautement ce qu'elle croit, si elle cachait ses écrits , et ceux-là mêmes qui servent de fondement à sa foi ? Encore que les Évangiles n'aient pas été rédigés à l'instant même qui suivit la mort et la résurrection de Jésus-Christ, ils se publiaient dans
tout l'univers par les prédications apostoliques, et lorsqu'ils parurent successivement, la tradition toute jeune et toute vivante se fondit avec eux dans une même authenticité. Une lutte de près de trois cents ans commença sur le texte même des Évangiles entre les catholiques d'une part, les hérétiques et les philosophes de l'autre part. Cette lutte a laissé des monuments très-nombreux. On y voit Celse et Porphyre suivre pas à pas, sur les Évangiles, la vie du Sauveur. Us n'en contestent pas la publicité et l'authenticité. Les hérétiques font quelque chose de plus. Non-seulement ils argumentent du texte consacré par l'adhésion de l'Église, mais ils se fabriquent des Évangiles apocryphes pour les opposer aux Évangiles approuvés, tant il est vrai que toute la discussion portait sur ces textes fondamentaux. On a eu la simplicité de se faire une arme contre nous des Évangiles apocryphes, c'est-à-dire d'invoquer contre Jésus-Christ des livres où les principaux mystères de sa vie et de sa mort étaient reconnus , et où l'altération même de certaines parties prouvait d'autant plus la vérité de l'ensemble. Il est très -simple qu'une grande publicité appelle des contrefaçons ; c'est même là le signe par excellence du succès. Toute idée, tout style, tout mode qui réussit, provoque une nuée d'imitateurs ou de spéculateurs. Mais qu'est-ce que cela fait à l'homme ou à la chose qui est l'objet de tout ce travail? A tout le moins, ce n'est pas la publicité qui en souffre; or la publicité de la vie de Jésus -Christ par les Évangiles et les livres primitifs des chrétiens est préci-
sèment le point que je voulais établir, et je ne crois pas que vous m'en demandiez davantage en ce moment.
La vie de Jésus-Christ a été entourée dès l'origine d'une immense publicité. Ses disciples ont formé dès l'origine une société publique; leur profession de foi, leurs écrits, ont rempli tous les tribunaux et toutes les écoles de la terre, et finalement, en trois siècles, l'empereur était publiquement chrétien, et le vicaire de Jésus-Christ siégeait publiquement à Rome. Tout cela est certain par l'histoire profane autant que par l'histoire chrétienne. Ce premier point est acquis.
Quant aux événements qui composent la vie même de Jésus- Christ, leur nature est aussi d'une manifeste et éclatante publicité. De quoi s'agit-il? Étaitce d'un philosophe enseignant quelques disciples sous un portique ou dans un jardin? N'était-ce que Socrate, si célèbre soit -il? Non, il s'agissait d'un homme fondateur d'une religion nouvelle , chose qui touche à tout, aux traditions, aux lois, aux mœurs, aux sentiments, aux intérêts les plus sacrés ; il s'agissait d'un homme fondateur d'une religion exclusive , et qui ne se proposait rien moins que de renverser tous les cultes et tous les sacerdoces existants; il s'agissait d'un homme opérant, disait -on, en public , des prodiges inouïs , et accompagné partout d'une foule innombrable, attirée par ses œuvres et sa doctrine; il s'agissait d'un homme appelé au tribunal suprême de sa nation, condamné, mis à mort, puis, disait-on, ressuscité, et ayant envoyé ses
disciples à la conquête morale de l'univers ; il s'agissait d'un homme ayant réussi à soulever une foi inébranlable dans le cœur d'une multitude d'hommes de toutes les nations, et devenu par son nom seul le point de ralliement d'une nouvelle société. Si jamais il y eut des événements publics, c'étaient assurément ceux-là.
Et ces événements qui contredisaient toute la vie passée du genre humain, qui devaient, par conséquent , s'ils étaient faux , être repoussés de la trame générale de l'histoire par une invincible possibilité de les y faire cadrer, ont- ils ou non pris leur place dans cet enchaînement rigoureux de la vie humaine depuis trois mille ans? Ils ont fait plus qu'y prendre place , Messieurs; sans eux l'histoire est une énigme incompréhensible. En effet, de Moïse à Pie IX, ces deux termes extrêmes des annales du monde , quelle est la question principale de l'histoire? Est-ce la fondation et la chute des empires d'Assyrie, la guerre de Troie, les conquêtes d'Alexandre, la fortune des Romains, l'élévation des peuples modernes, la découverte de l'Amérique, les progrès de la science et de l'industrie dans les temps nouveaux? Non, aucune de ces questions , si vastes quelles soient, n'est la question principale de l'histoire, celle qui embrasse la totalité des trois mille ans qui vivent dans la mémoire du genre humain. La question principale, parce qu'elle contient tout, le passé, le présent et l'avenir, est celle-ci : Le monde ayant été idolâtre dans les temps antérieurs à Auguste, comment est-il devenu chrétien dans les temps postérieurs? Voilà les
deux versants qui partagent toute l'histoire, le versant de l'antiquité et le versant des âges nouveaux : l'un est idolâtre , plongé dans le matérialisme le plus effréné ; l'autre est chrétien , purifié aux sources d'un spiritualisme accompli. Dans le monde antique, la chair prévaut publiquement sur l'esprit ; dans le monde présent, l'esprit prévaut publiquement sur la chair. Quelle en est la cause? Qui a produit un changement aussi grand et d'une étendue aussi générale entre les deux temps de l'humanité? Qui a modifié à ce point la forme humaine et le cours de l'histoire? Vos pères adoraient des idoles; vous, leur postérité, venus d'eux par un sang corrompu, vous adorez Jésus- Christ. Vos pères étaient matérialistes jusque dans leur culte; vous êtes spiritualistes jusque dans vos passions. Vos pères niaient tout ce que vous croyez; vous niez tout ce qu'ils croyaient. Encore une fois, quelle en est la raison? Il n'y a pas dans l'histoire d'événements sans causes, pas plus qu'en mathématiques il n'y a de mouvement sans un moteur. Où est la cause historique qui a fait du monde idolâtre le monde chrétien , qui a donné Gharlemagne pour successeur à Néron? Vous êtes obligés de la connaître, où du moins de la chercher. Nous, catholiques, nous disons que ce changement prodigieux correspond à l'apparition sur la terre d'un homme qui s'est dit le Fils de Dieu , envoyé pour effacer les péchés du monde; quia prêché l'humilité, la pureté, la pénitence, la douceur, la paix; qui a vécu pieusement avec les petits et les simples; qui est mort à une croix, les bras étendus sur nous tou? . pour nous
bénir ; qui nous a laissé dans l'Évangile sa parole et son exemple, et qui, ayant ainsi touché l'âme de plusieurs, pacifié leur orgueil et corrigé leurs sens, a laissé en eux une joie calme si surprenante , que le parfum s'en est répandu aux extrémités du monde, et a séduit jusqu'à la volupté. Nous disons cela. Oui, un homme, un seul homme a fondé l'empire des chrétiens sur les ruines de l'empire idolâtrique, et nous ne nous en étonnons pas, parce que nous avons remarqué dans l'histoire que tout bien comme tout mal part toujours d'un principe un, d'un homme dépositaire de la force cachée du démon ou de la force invisible de Dieu. Nous disons cela, et nous appuyons notre parole de monuments ininterrompus qui commencent à Moise pour venir jusqu'à nous; nous en appelons à une publicité de trente- deux siècles consécutifs ; nous lions entre eux le peuple juif, Jésus-Christ, l'Église catholique, ou plutôt nous ne les lions pas entre eux , ils se présentent à nous étroitement, enchaînés dans une suite de choses qui se soutiennent l'une par l'autre; nous en appelons enfin à toute la trame de l'histoire , et au nom de cette trame immense qu'il est absolument nécessaire d'admettre et d'expliquer, nous vous disons : Jésus-Christ est le mot suprême de l'histoire, il en est la clef et la révélation. Non -seulement il entre dans l'histoire , il s'y place au milieu de tous les événements, sans peine et à l'aise, mais l'histoire n'est pas possible sans lui. Essayez, en suivant la ligne des monuments , de passer du monde ancien au monde nouveau, et de vous expliquer sans Jésus-
Christ comment le Pape a remplacé les Césars au Vatican. Le pourrez-vous? Et si une lueur de bonne foi reste au fond de votre âme, ne serezvous pas obligés de dire comme nous : Oui, c'est au Christ, au Calvaire, à ce sang répandu, que la rénovation du genre humain a commencé.
Aussi, Messieurs, avant notre âge, personne n'avait osé nié la réalité historique de Jésus -Christ, personne. Avant vous, bien avant vous, Jésus-Christ avait des ennemis ; car avant vous l'orgueil existait, et l'orgueil est le premier ennemi de Jésus- Christ. Avant vous, Jésus-Christ avait des ennemis; car avant vous la volupté existait, et la volupté est la seconde ennemie de Jésus-Christ. Avant vous, Jésus- Christ avait des ennemis; car avant vous l'égoisme existait, et l'égoïsme est le troisième ennemi de Jésus-Christ. Et cependant, lorsqu'il a paru pour la première fois, quand il est venu avec sa croix saper votre orgueil, insulter vos sens, traîner votre égoïsme aux gémonies, que lui a-t-on dit? L'orgueil, la volupté, l'égoïsme, avaient alors, comme aujourd'hui, à leur service des gens d'esprit, Celse, Porphyre, toute l'école des Alexandrins , et les gens heureux qui aiment la vie, et la tourbe des courtisans toujours prête à voir dans la vérité une secrète ennemie du pouvoir. Qu'ont- ils dit du Christ? Ils l'ont poursuivi par le supplice des siens, par la dérision de sa vie, par la discussion de ses dogmes, par l'oppression appelée au secours d'une cause qui trahissait la liberté; mais leurs livres subsistant dans mille débris, grâce à l'imprimerie, que j'appelais tout à
l'heure le salut de l'histoire , leurs livres en font foi, pas un d'eux n'a nié la réalité de la vie de Jésus- Christ. Vous seuls, venus dix-huit siècles après, et croyant que le temps , qui confirme l'histoire, en est le destructeur, vous avez osé combattre la clarté même du soleil , espérant que toute négation est au moins une ombre, et que l'imbécillité humaine, cherchant un refuge contre la sévérité de Jésus-Christ, accepterait toute arme pour se défendre et tout bouclier pour se couvrir. Vous vous êtes trompés. L'histoire subsiste malgré la négation , comme le cœur de l'homme subsiste malgré la débauche des sens, et Jésus-Christ reste, sous l'abri d'une publicité sans exemple et d'une nécessité sans contre-poids, au sommet de l'histoire.
Toutefois vous me jetterez un dernier mot, vous me direz : S'il ne s'agissait que de faits humains, tels que ceux dont se composent les annales ordinaires des peuples, il est manifeste que la vie de Jésus -Christ contenue dans les Évangiles serait hors de toute discussion. Mais il s'agit dans cette vie d'événements qui n'ont aucune proportion avec ceux dont nous sommes habituellement les témoins. C'est un Dieu qui s'est fait homme, qui est mort, qui est ressuscité : comment voulez -vous que nous admettions de si étranges faits sur un ensemble de témoignages humains? Car enfin des écritures publiques, des événements publics , la trame publique et générale de l'histoire, tout ce concours de preuves est purement de l'homme , et c'est sur ce fondement mortel que vous posez une histoire où tout est sur-
humain. La base croule évidemment sous le fardeau.
Messieurs , je ne méconnais pas la force de cette objection. Oui , je comprends que quand il s'agit de l'histoire d'un Dieu , il y faut une autre encre que pour l'histoire du plus grand homme du monde , c'est vrai. Mais aussi je crois que Dieu a résolu l'objection en créant pour son Fils unique, Jésus-Christ, une histoire qui n'est pas humaine, c'est-à-dire qui est dans des proportions si au-dessus du néant de l'homme, que la puissance historique ordinaire n'y aurait évidemment pas suffi. En effet, où trouverez-vous l'enchaînement du peuple juif, de Jésus- Christ et de l'Église catholique? Qu'y a-t-il de pareil nulle part? Et, de plus, sans revenir sur ce qui est déjà énoncé, dites -moi, je vous prie, parmi les histoires que vous connaissez, celle qui a eu pendant trois siècles des témoins morts pour l'attester? Où sont les témoins qui ont donné leur vie en faveur de l'authenticité des plus grands hommes et des plus grands événements? Qui est mort pour asssurer l'histoire d'Alexandre? Qui est mort pour assurer l'histoire de César? Qui? mais personne. Personne au monde n'a jamais répandu son sang pour communiquer un degré de plus d'évidence à la certitude historique de quoi que ce soit. On laisse l'histoire aller son train. Mais la faire avec son sang, cimenter le témoignage historique pendant trois cents ans avec du sang humain , voilà ce qui ne s'est pas vu, sauf de la part des chrétiens pour Jésus-Christ. On nous a interrogés trois siècles
durant, pour savoir qui nous étions; nous avons dit : Chrétiens. On nous a répondu : Blasphémez le nom du Christ; et nous avons dit : Nous sommes chrétiens. On nous a tués pour cela dans des supplices affreux, et, entre les mains des bourreaux, notre dernier soupir exhalait le nom de Jésus, comme un baume pour le mourant et un témoignage pour le vivant au siècle des siècles, Jésus -Christ. Nous ne sommes pas morts pour des opinions, mais pour des faits , le nom même de martyrs le prouve , et Pascal a dit excellemment : « J'en crois des témoins qui se font égorger. » Et, quoiqu'il y ait insolence à vouloir mieux dire que Pascal , je dirai pourtant mieux que lui : J'en crois le genre humain qui se fait égorger.
Voulez -vous une autre marque par où se révèle encore l'élévation de Jésus -Christ, dans l'histoire, par- dessus toute histoire? Dites -moi quel est l'ancien peuple du monde, le plus célèbre, à votre choix, qui ait laissé des gardiens sur son tombeau pour y garder son histoire? Où sont les survivants des Assyriens, des Mèdes, des Grecs, des Romains? où sont- ils? Quel peuple mort rend témoignage de sa vie? Un seul peuple, le peuple juif, à la fois mort et vivant, relique du monde ancien dans le monde nouveau, et témoin à charge contre lui-même du Christ par lui crucifié. Dieu nous a conservé cet irréprochable témoin ; je le produis, il est là. Regardez-le! le sang est dans ses mains. Et nous aussi, catholiques, nous, l'Église, nous sommes à côté de lui, nous parlons avec lui et aussi haut que lui.
Société vivante et universelle, nous portons dans les cicatrices de nos martyrs le sang versé par nous pour rendre témoignage à l'histoire de Jésus-Christ ; et, de son côté, société vivante aussi, universelle aussi, le peuple juif porte un sang qui n'est pas le sien , mais qui n'est pas moins éloquent que le nôtre. Il y a deux témoins ici et deux sangs. Regardez-les ! Regardez à la droite et à la gauche du Christ ; voici le peuple qui l'a crucifié , voici le peuple qui est né de sa croix. Ils vous disent tous deux la même chose; tous deux souffrent depuis dix-huit cents ans un martyre qui ne se ressemble pas, mais qui a la même source ; tous deux sont ennemis, et ils ne se rencontrent que dans une seule chose : Jésus- Christ ! Ah ! vous portez un défi à Dieu! Croyez -moi, quand l'homme porte des défis à Dieu, sa Providence s'est inévitablement ménagé une réponse, et vous venez d'entendre, au sujet de l'histoire de Jésus -Christ, celle qu'il vous fait.
Je conclus, Messieurs : nier la réalité historique de la vie de Jésus-Christ est un acte de démence, un coup désespéré. Et vous ne serez pas peut-être sans vous demander pourquoi on l'a fait, soit directement, soit indirectement, avec ou sans précaution. C'est, Messieurs, que la réalité historique de Jésus- Christ une fois admise, même en bloc, le sentiment de sa divinité se fait jour dans l'esprit, et qu'il est difficile de ne pas succomber plus ou moins. Des ténèbres étaient nécessaires autour d'une existence aussi remarquable, liée d'ailleurs à tant de choses qui le sont aussi. La négation n'eût-elle pour résul-