‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 14 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

de s'en rendre compte par les communica lions de l'hébraïsme avec la genlilité , mais qu'il faut supposer une diffusion de cette idée antérieure même à Abraham. Et cette idée messianique, si extraordinaire dans son universalité , son progrès , sa persévérance et sa précision, s'est-elle enfin accomplie? Oui, elle s'est accomplie : le Dieu un et créateur de la Bible hébraïque est devenu le Dieu de presque toute la terre , et les nations mêmes qui ne l'ont pas encore accepté lui rendent hommage par un certain nombre d'adorateurs que la Providence élit dans leur sein. Et cette incroyable révolution, qui l'a donc accomplie? Un seul homme, le Christ. Et d'où était-il, le Christ? Il était Juif, de la tribu deJuda, de la maison de David. Et comment l'a-t-il accomplie, cette prodigieuse révolution sociale et religieuse? En souffrant et mourant, comme David, Isaïe, Daniel, l'avaient annoncé.

Maintenant, Messieurs, je vous prie, qu'en pensezvous? Voici deux faits parallèles et correspondants, tous les deux certains, tous les deux d'une proportion colossale, l'un qui a duré deux mille ans avant Jésus-Christ , l'autre qui dure depuis dix-huit cents après Jésus-Christ; l'un qui annonce une révolution considérable et impossible à prévoir, l'autre qui en est l'accomplissement, tous les deux ayant Jésus- Christ pour principe, pour terme, pour trait d'union. Encore une fois, qu'en pensez-vous? Prendrez-vous le parti denier? Mais qu'est-ce que vous nierez? Sera-ce l'existence de l'idée messianique? Mais elle est dans le peuple juif, qui est vivant, dans toute la

suite des monuments de son histoire , dans les traditions universelles du genre humain, dans les aveux les plus exprès de la plus profonde incrédulité. Serace l'antériorité des détails prophétiques? Mais le peuple juif, qui a crucifié Jésus-Christ et qui a un intérêt national et séculaire à lui ravir les preuves de sa divinité , vous affirme que ses Écritures étaient autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui, et pour plus de sûreté, deux cent cinquante ans avant Jésus- Christ, sous le roi d'Egypte Ptolémée Philadelphe, et par ses ordres, tout l'Ancien Testament, traduit en grec , est tombé en la possession du monde grec , du monde romain, de tout le monde civilisé. Vous retournerez-vous vers l'autre pôle de la question , et nierez-vous l'accomplissement de l'idée messianique? Mais l'Église catholique, fille de cette idée, est sous vos yeux, elle vous a baptisés. Sera-ce au point de rencontre de ces deux formidables événements que vous chercherez votre point d'appui ? Nierez-vous que Jésus-Christ ait vérifié dans sa personne l'idée messianique, qu'il soit Juif, de la tribu de Juda, de la maison de David , et le fondateur de l'Église catholique sur la double ruine de la Synagogue et de l'idolâtrie? Mais les deux parties intéressées, et irréconciliables ennemies, conviennent de tout cela. Le juif dit : Oui, et le chrétien dit : Oui. Direz-vous que cette rencontre d'événements colossaux au point précis de Jésus -Christ est l'effet du hasard? Mais le hasard, s'il y en a, n'est qu'un accident bref et fortuit; sa définition exclut l'idée de suite, il n'y a pas de hasard de deux mille ans et de dix-huit cents ans

par-dessus deux mille ans. Direz-vous enfin que c'est le résultai d'une longue conspiration par laquelle le peuple juif, ambitieux et théologien, a cherché à se créer dans le monde une grande existence? Quoi l une conspiration de deux mille ans, fondée sur un chef que soixante générations devront attendre, et qu'il faudra créer après l'avoir si patiemment attendu ! Hélas ! on a bien de la peine à conspirer en faveur d'un homme vivant ; que sera-ce en faveur d'un homme qui n'existe pas, et qu'on suppose devoir naître à une époque indéterminée ! Et remarquez que, cet homme venu, les Juifs l'ont crucifié, sans doute parce que le supplice faisait partie de la conspiration. Remarquez de plus qu'ils l'ont nié après comme avant le supplice, sans doute pour assurer le succès final de la conspiration et tout le succès d'ambition et de théologie qu'ils s'en promettaient ! Messieurs, quand Dieu travaille, il n'y a rien à faire contre lui. Les proportions de Jésus- Christ dans les temps qui l'ont précédé sont plus frappantes encore que les proportions toutes divines de sa vie et de sa survie. Car enfin, quand on vit, on est une puissance , on a une action ; il est possible de concevoir que certaines circonstances ont favorisé un homme d'un rare génie et lui ont donné sur ses contemporains un immense ascendant. Même après la mort, il reste des amis, des disciples, le souvenir d'une vie qui a été réelle, et par conséquent un moyen survivant d'action. Mais sur ce qui nous a précédés, sur le passé, que peut-on? Qui de nous, si éminent qu'il soit, peut se faire un ancêtre? Qui de nous,

voulant établir une doctrine, se créera une avant garde de générations déjà fidèles à une parole qui n'était pas encore? Qui de nous présentera au monde ses aïeux doctrinaux , s'il n'est pas véritablement fils d'une doctrine antérieure à lui? Ah ! le passé est une terre close ; le passé n'est pas même un lieu où Dieu puisse agir, à moins qu'il n'y agisse d'avance en le préparant. Si Jésus-Christ avait été comme l'un de nous, tombé sans une préexistence providentielle entre le passé et l'avenir, il eût vainement demandé à l'histoire accomplie et fermée un piédestal qui le reportât de vingt siècles en arrière de son propre berceau. Au lieu de cela, Abraham, Isaac, Jacob, David, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Daniel, un peuple tout entier, le genre humain lui-même, viennent le reconnaître, le saluer dans les bras du vieillard Siméon s'écriant au nom de tout le passé, dont il est le dernier représentant : Maintenant, Seigneur, vous laisserez mourir votre serviteur en paix, selon votre parole , parce que mes yeux ont vu l'alto leur de votre salut que vous avez préparé à la face de tous les peuples pour être la lumière révélatrice des nations, et la gloire de votre peuple Israël (1). C'est ici le comble, Messieurs; Jésus-Christ nous apparaît le mobile du passé autant que le mobile de l'avenir, l'âme des temps antérieurs à lui aussi bien que l'âme des temps postérieurs à lui. Il nous apparaît dans ses ancêtres appuyé sur le peuple juif , qui esl le plus grand monument social et religieux des

(1) Saint Luc, chap. a, vers. 29, 30, 31 , 32.

temps anciens ; et dans sa postérité , appuyé sur l'Église cathelique, qui est la plus grande œuvre sociale et religieuse des temps nouveaux. Il nous apparaît tenant dans sa main gauche l'Ancien Testament, le plus grand livre des temps qui l'ont précédé, et tenant dans sa main droite l'Évangile , le plus grand livre des temps qui l'ont suivi. Et cependant, ainsi précédé et suivi, il est encore plus grand en lui-même que ses ancêtres et que sa postérité , que les patriarches et les prophètes, que les apôtres et les martyrs. Porté par tout ce qu'il y a de plus illustre en arrière et en avant de lui , sa physionomie personnelle se détache encore sur ce fond sublime , et nous révèle , en surpassant ce qui semblait au-dessus de tout, le Dieu qui n'a point de modèle et qui n'a point d'égal. C'est pourquoi, à la vue de cette triple marque de la divinité, avant, pendant et après, dans les ancêtres , dans la postérité , et dans le temps même de la vie, levons -nous, Messieurs; levons -nous tous ensemble, qui que nous soyons, croyants ou non croyants. Levons-nous, croyants, avec le respect , l'admiration , la foi , l'amour pour un Dieu qui s'est montré à nous avec tant d'évidence, et qui nous a choisis entre les hommes pour nous faire les dépositaires de cet éclat splendide de sa vérité ! Et nous , qui ne croyons pas, levons-nous aussi, mais avec crainte, avec anxiété, comme des hommes qui sont bien petits avec leur puissance, et leur raisonnement, devant des faits qui remplissent tous les siècles et qui sont si pleins eux-mêmes de l'empire et de la majesté de Dieu !

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