QUARANTE-TROISIÈME CONFÉRENCE
DES EFFORTS DU RATIONALISME POUR DENATURER LA VIE LiE JÉSUS-CHRIST
Monseigneur, Messieurs,
Je vous ai prouvé dans notre dernière Conférence la réalité historique de Jésus-Christ. Mais qu'est-ce à dire, que je vous ai prouvé la réalité historique de Jésus-Christ? Cela veut-il dire qu'il demeure constant qu'à une certaine époque un homme a vécu qui s'appelait Jésus -Christ? Si nous n'avions prouvé que cela, nous n'aurions rien prouvé; car un nom n'est rien. Prouver la réalité historique d'un personnage, c'est prouver la réalité du type vivant qui le constitue. Ainsi, quand je nomme César, je ne nomme pas un homme tel quel; je nomme le Romain qui,
avant Auguste, a conquis et gouverné les Gaules; qui, rappelé par le sénat, passa le Rubicon, s'empara de la dictature, et succomba enfin sous le poignard d'une conjuration. Et de même, quand je nomme Jésus-Christ, je nomme celui qui, au temps de Tibère, prêcha en Judée une doctrine religieuse, soutint sa parole par des actes dont vous vous réservez le jugement, mais qui étaient au moins singuliers, se fit des disciples, et, après une condamnation suivie de sa mort, fut présenté à tout l'univers comme vivant, et fonda enfin cette hiérarchie, ce dogme, ce culte, cette Église catholique que nous voyons jusqu'à présent. Et avoir prouvé la réalité historique de Jésus -Christ, c'est avoir prouvé la réalité de ce type que je viens de dessiner à grands traits.
J'ai fait plus, Messieurs, j'ai prouvé en même temps l'authenticité des Évangiles. Car un livre est authentique quand il est historique, et j'ai montré que les Évangiles avaient tous les caractères de l'histoire, c'est-à-dire qu'ils étaient une écriture publique , contenant des faits publics adaptés à la trame générale et publique des annales du genre humain. C'est là la grande authenticité. Il en est une autre , secondaire et peu importante, qui consiste à connaître la date précise d'un livre et le nom exact de son auteur. Je la mets au-dessous de l'autre, parce qu'un livre peut avoir une date certaine et un auteur certain , sans jouir d'aucune valeur historique, tandis qu'un livre historique emporte avec soi la date et la suite des choses authentiquement promulguées par
une invincible publicité. Les Évangiles sont authentiques des deux façons; mais la première et la grande authenticité suffisant à leur certitude , c'est à l'établir que je me suis attaché.
Peut-être en m'écoutant, Messieurs, vous vous êtes demandé à qui j'en voulais, et s'il était bien nécessaire de se donner tant de peine pour une chose qui ne semble pas contestée. Vous vous seriez trompés en cela. Non-seulement dans un ouvrage célèbre, sur l'Origine de tous les cultes, Dupuis a nié la réalité historique de Jésus-Christ, mais il n'est pas un incroyant qui à quelque degré ne fasse de même, et n'ait besoin d'élever des nuages entre son esprit et cette formidable figure du Fils de Dieu venu dans la chair. De là vient que vous entendez redire si complaisamment et si faussement qu'aucun témoignage contemporain , en dehors de l'école chrétienne , n'atteste la présence de Jésus-Christ sur le théâtre de l'histoire. De là vient que le fameux texte de Flavien Josèphe sur la vie et la mort du Christ a été si vivement frappé de suspicion. Il n'est pas d'incroyant que la certitude historique des premiers temps du christianisme ne trouble et n'importune, et qui ne tienne à haut prix le moindre doute à cet égard. Il fallait donc leur en ôter la consolation, d'autant plus, Messieurs, qu'en vous démontrant la divinité de Jésus- Christ, j'avais supposé préalablement l'authonticité de sa personne et de son histoire, et que si je ne fusse revenu sur mes pas pour l'assurer définitivement, tout l'édifice de ma démonstration eût porté sur une hypothèse gratuite. Achevons aujourd'hui
de substituer le fait à l'hypothèse en vous entretenant d'un autre effort du rationalisme, non plus pour anéantir la vie de Jésus-Christ, mais pour la dénaturer. Car, après avoir dit ou fait entendre que la vie du Christ était une fable, le rationalisme luimême s'est aperçu que c'était trop demander à la crédulité humaine; il a craint la lumière toute-puissante du bon sens , et au commencement de ce siècle, non pas en Angleterre, non pas en France, mais en Allemagne, un système nouveau s'est produit. On a dit : La vie du Christ n'est pas une fable, c'est un mythe. Qu'est-ce que le mythe? La vie du Christ est -elle un mythe? Tel est, Messieurs, l'objet de cette Conférence et de votre attention.
Rendons-nous bien compte d'abord des causes qui n'ont pas permis au rationalisme de sanctionner de son adhésion la réalité historique de Jésus-Christ. Assurément il reste bien des questions à vider, même lorsqu'on a dit : Jésus-Christ a vécu , son histoire est authentique, la publicité couvre de la plus décisive lumière les origines du christianisme et de la chrétienté. Cependant, Messieurs, ce pas fait, on se trouve tout de suite en face d'un dilemme trèssimple : Ou bien Jésus-Christ et ses apôtres ont été sincères, ou bien ils ont été des imposteurs. Dire qu'ils ont été sincères, c'est au fond confesser la divinité de leur œuvre ; car la réalité de la vie du Christ étant posée d'une part, et de l'autre la sincérité de cette même vie étant accordée, on ne peut pas, devant la nature et la suite des événements qui en forment le tissu , se défendre de cette conclusion :
Jésus-Christ est Dieu. Si, au contraire, on affirme que Jésus-Christ et ses apôtres ont été des imposteurs, on se place dans une position très-dure à l'esprit. Pourquoi? Parce que tout Jésus-Christ, tous les apôtres, tous les martyrs sont la sincérité de l'homme à son degré le plus sensible ; parce que Dieu a mis dans la personne de Jésus-Christ, dans la vie de ses apôtres, dans la mort de ses martyrs, un air et un parfum de bonne foi qui ne laisse pas supposer que toute cette belle histoire n'est, durant trois siècles, qu'un amas d'impostures plongées dans le sang. Aujourd'hui d'ailleurs, le christianisme est sincère ; on ne peut pas accuser de mensonge la multitude d'hommes civilisés qui croient à Jésus-Christ, qui prétendent avoir la démonstration quotidienne de sa divinité, qui disent qu'indépendamment de l'histoire évangélique, la seule action du Christ sur eux leur en manifeste la toute-puissante réalité; et c'est la thèse d'un Allemand célèbre qui, ayant fait le vide historique autour de lui, et constatant au dedans de son âme l'influence du Sauveur des hommes , disait à l'Allemagne : Mais moi qui vis, qui sens, qui pense, je vis avec Jésus-Christ, je sens avec Jésus- Christ, je pense avec Jésus-Christ; il m'élève audessus de moi, il me purifie, il me donne ce que rien de ce monde ne m'a jamais donné ; il est donc plus que moi, plus que le monde, plus que l'âme, il est Dieu. Oui, nous sommes sincères, et si tous les chrétiens ne prouvent pas leur sincérité par leurs vertus, il en est beaucoup du moins qui rendent à Jésus-Christ ce témoignage de leur foi. Oseriez-vous
les taxer d'hypocrisie? Oseriez-vous flétrir le cœur et les actions d'un si grand nombre d'hommes liés à vous par tant de nœuds? Hypocrites, et pourquoi? dans quel but? Quel plaisir d'être chaste par hypocrisie! Quel singulier dessein, et quel étrange salaire de ce sacrifice! Nous sommes donc sincères, et nous pouvons dire de Jésus-Christ, l'époux de nos âmes , comme Pauline de Polyeucte , et avec le même accent :
Mon époux, en mourant, m'a laissé ses lumières, Je vois, je sais, je crois.
Mais si le christianisme est sincère aujourd'hui, comment de la plus haute imposture possible, qui est de se dire Dieu , ce torrent, cette merde sincérité aurait-elle étendu ses golfes et ses horizons jusqu'à nous, jusqu'au centre de l'humanité actuelle? Une cause souillée ne peut pas produire un effet pur, et si aujourd'hui le christianisme est sincère, il l'était hier, avant-hier, au jour de sa jeunesse, il l'était en Jésus-Christ, le premier cœur d'où il est sorti pour embraser le nôtre et le rendre vrai. Ou du moins, si vous niez la conséquence sous cette l'orme, reconnaissez en Jésus-Christ, dans ses apôtres et ses martyrs, des signes de sincérité plus grands encore que ceux du christianisme présent, et comprenez pourquoi l'incroyance a besoin de rejeter hors de l'histoire les temps primitifs de la chrétienté, de peur que leur ayant donné une fois droit de bourgeoisie , ils ne ceignent trop aisément la couronne d'une in-
contestable divinité. Oui, nos ancêtres, les incroyants français, ont eu la hardiesse qu'il fallait avoir; ils ont mis la question là où elle est, et quiconque ne les imite pas, à tous risques et périls,1 est un lâche dans l'ordre de la négation ou un enfant. Nos pères , là comme ailleurs, allaient droit au fond des choses; ils comprenaient, avec l'intrépidité native de leur esprit , qu'il faut tout nier ou tout accorder. Je les en loue; car, après tout, quand on aime l'erreur, il vaut mieux y naviguer comme Colomb que d'y naviguer comme ces barques timides qui n'osent pas s'avancer dans l'Océan, et qui se brisent à la pointe même du rivage. En allant loin , on arrive plus vite au bout, et le même esprit qui poursuivait l'erreur a de plus grandes chances de rentrer à pleines voiles dans la vérité.
Le génie allemand n'est pas doué, semble-t-il, de cet avantage de lucidité et de rapidité. C'est lui qui a créé la théorie du mythe, autour de laquelle il tourne depuis cinquante ans. Mais enfin, qu'est-ce donc que le mythe? Écartez de la main les voûtes de cette cathédrale, et regardez cette autre voûte dont Pascal a dit : « Le silence éternel de ces espaces inconnus m'effraie. » Par delà les astres que votre œil y découvrira sans peine , et comme à l'extrême frontière de l'étendue, vous discernerez je ne sais quelles étoiles problématiques. Sont-elles le fruit d'une vision que trompe l'éloignement? Ont-elles une totale subsistance? ou plutôt leur apparition n'a-t-elle pas pour cause tout à la fois une illusion d'optique et une certaine réalité? Ainsi arrivera-t-il si, au lieu d'ex-
plorer les régions profondes du firmament, vous plongez un regard curieux jusqu'aux frontières <?. -ï l'antiquité. Vous y remarquerez des récits qui inquiéteront votre intelligence, incertaine si elle doit les repousser tout à fait ou les admettre tout à fait. Je choisis Prométhée pour exemple. Vous connaissez tous le thème de Prométhée, cet homme audacieux qui a dérobé le feu du ciel , et que Jupiter, en punition d'un si grand rapt, a fait clouer sur un roc, où son cœur est dévoré par un vautour. L'antiquité était pleine de ce récit, dont Eschyle a fait une des tragédies les plus singulières du théâtre grec. Qu'était-ce au fond que Prométhée? Était-ce une fable pure? Il est bien difficile de le penser, Messieurs; l'homme part toujours dans ses croyances et ses souvenirs de quelque réalité, et lorsque ses croyances et ses souvenirs ont un caractère universel , il n'est pas logique de les déshonorer par un dédain absolu. Mais, d'un autre côté, rangerez-vous dans l'histoire le thème de Prométhée? Nous ne le pouvons pas davantage. Comment admettre qu'un homme a dérobé le feu du ciel, que Dieu l'a enchaîné à un roc, et que son cœur, toujours renaissant, y est la proie d'un vautour qui ne se rassasie jamais? Nous sommes ici évidemment entre la fable et l'histoire. Un événement relatif aux destinées religieuses du genre humain s'est passé au fond des siècles primordiaux ; tous les peuples en ont emporté la mémoire dans leurs émigrations ; mais à mesure que l'ombre du passé grandissait sur le monde, la physionomie véritable de cette tragédie antique a perdu de sa clarté ; l'imagination a porté
secours à la mémoire, et Prométhée, cloué sur son roc, est devenu l'expression populaire et impérissable d'un grand crime suivi d'une grande expiation. C'est là le mythe. Le mythe est un fait transfiguré par une idée, et l'antiquité nous apparaît à sa frontière, je répète l'expression , comme gardée par une légion de mythes , qui tous sont l'expression altérée de quelque vérité.
Cela étant, dit le docteur Strauss, l'un des plus célèbres tenants de l'école mythique , pourquoi Jésus - Christ ne serait - il pas un mythe ? pourquoi les Évangiles seraient -ils autre chose qu'un ensemble de mythes , c'est-à-dire de faits réels transfigurés par des idées ? Voyons si la chose n'est pas possible, et, en second lieu, si elle n'est pas réelle.
Qu'elle soit possible d'abord, l'analogie ne laisse guère lieu d'en douter. Est-il une religion , soit l'idolâtrie, soit le brahmanisme, ou le bouddhisme, qui ait une autre subsistance que celle d'un vaste ensemble de faits et d'idées altérés les uns par les autres? Si vous le niez, chrétiens, vous vous portez à vous-mêmes un bien grand coup ; car vous affirmez par là que l'humanité est capable, tant elle est dépourvue de sens , d'adorer pendant des siècles des fables dénuées de toute espèce de fondement, soit traditionnel, soit idéal. Évidemment, vous ne le pouvez pas; vous devez convenir, sous peine de vous blesser vous-mêmes, que partout où l'homme a fléchi le genou avec quelque universalité et quelque perpétuité , il avait devant lui des faits incrustés dans des
conceptions. Mais si c'est là le phénomène général , pourquoi le christianisme ne se serait-il pas produit sous l'empire de la même loi? Sans doute les chrétiens adorent des faits ; Jésus-Christ est un fait ; seulement, comme dans toutes les occasions de cette nature , le fait primordial , quoique certain , a subi dans la pensée de ses adorateurs . avec le cours du temps et la fascination d'une idée préconçue, des modifications qui le tirent de l'histoire pure pour le ranger dans l'espèce des mythes. Que Jésus-Christ n'ait pas subi une transformation aussi complète que les faits plus lointains de la haute antiquité, on peut sans crainte y consentir ; mais le plus ou le moins n'est qu'une question secondaire, et il n'en reste pas moins que la personne du Christ et l'événement chrétien sont compris dans la loi générale qui rattache au mythe toutes les religions connues.
On peut d'autant moins en douter que la publication des Évangiles n'est pas contemporaine du Christ. De l'aveu même des chrétiens , un assez grand nombre d'années de tradition et de prédication a précédé l'ère de l'écriture évangélique, et si l'on s'en rapporte à une critique exacte, ce ne sera pas avant la moitié du 11e siècle qu'il sera permis de placer le règne assuré du Nouveau Testament. Que d'espace laissé à imagination et à la foi pour transformer Jésus- Christ !
Cette transformation était d'autant plus facile, remarquez-le bien , que l'idée messianique préexistait à Jésus-Christ. Bien avant qu'il parût, cette idée courait dans les veines du peuple juif; une foule
d'hommes , attentifs à la voix des prophètes , s'étaient occupés du Messie à venir, et après que le Christ s'en fut attribué la mission, il était naturel qu'on lui en appliquât tous les traits. L'idée messianique était le moule où se formait depuis des siècles le mythe de Jésus-Christ; Jésus-Christ n'avait en quelque sorte qu'à se laisser faire, et lorsqu'il fut mort, sa vie entra de soi-même, comme une matière en fusion, dans le moule du messianisme, d'où il sortit enfin tel qu'il est aujourd'hui sous l'œil étonné des générations.
L'analogie, le temps, l'idée préconçue du Messie , toutes ces circonstances nous mènent à conclure que le christianisme a pu se former, comme toutes les religions de l'antiquité , par le principe de la transfiguration mythique. Mais un examen plus sévère nous conduira bien au delà de cette conclusion , et nous fera discerner dans le Nouveau Testament tous les caractères d'un mythe accompli.
Premièrement, la vie de Jésus-Christ, telle qu'elle est rapportée dans les Évangiles, est empreinte d'un merveilleux continuel. Depuis l'ange qui annonça sa conception au sein de la Vierge Marie, jusqu'à sa résurrection et son ascension , pas un événement de cette existence n'est conforme au cours de la nature. Chaque parole enfante un prodige, chaque pas est un miracle, et le miracle semble lutter avec luimême pour se surpasser de moment en moment et confondre les dernières espérances de la raison. Or précisément le merveilleux est l'inséparable compagnon du mythe, et a le même siège que lui. Où trou-
vons-nous, en effet, le merveilleux? Est-ce sous nos regards , proche de nous , dans, le monde moderne enfin? Jamais. Tout ce que nous voyons est simple et naturel ; des lois générales , d'où procède un ordre constant, régissent le monde qui est devant nous; Dieu n'y intervient en aucune manière par des coups bizarres et subits ; mais il laisse aux causes secondes leur indissoluble enchaînement. Où donc trouvonsnous le merveilleux? Là même où nous découvrons le mythe, dans l'antiquité. L'antiquité est le siège de l'un et de l'autre , et le mythe même ne nous est révélé que par la présence du merveilleux. Car si rien n'était merveilleux dans l'antiquité, tout serait histoire. Mais alors, qui est-ce qui distingue le merveilleux de Jésus-Christ de tout autre merveilleux? En soi, rien; quant à la place, rien encore, puisque cette place est l'antiquité. Pourquoi donc, s'il vous plaît, coupez-vous en deux l'antiquité, l'une fausse, l'autre vraie? Pourquoi repoussez-vous dans le mythe le merveilleux antérieur à Jésus-Christ, et donnez-vous rang d'histoire au merveilleux qui lui est contemporain? La raison ne saisit aucun motif de ce discernement, si ce n'est que vous appelez le temps de Jésus-Christ un temps historique, par opposition à d'autres époques que vous appelez des temps fabuleux. Mais le merveilleux est justement le trait propre qui distingue les siècles de la fable des siècles de l'histoire ; car, sans cela , où serait le principe de leur distinction?
En second lieu , il est manifeste , à la première lecture des Évangiles, qu'ils ne présentent aucune
suite chronologique, rien qui annonce l'histoire, mais que ce sont de simples matériaux ramassés au hasard dans les esprits, sans même que l'on se soit inquiété d'y mettre la moindre vraisemblance d'harmonie. Tout y est confusion et contradiction. Le docteur Strauss n'a eu qu'à laisser courir son regard et sa plume pour former quatre volumes des incroyables méprises dont ils sont remplis. Et il ne faut pas en accuser les évangélistes ; c'est là même la preuve de leur sincérité. Ils ont pris le mythe comme ils l'ont trouvé , flottant , indécis , contradictoire à lui-même, comme tout ce qui sort du confluent ténébreux des faits et des idées. Plus d'un siècle avait passé sur la vie de Jésus -Christ; on en avait promené les lambeaux de l'Orient à l'Occident, sous le coup de sentiments et de pensées qui avaient des origines diverses , et bien que le type eût quelque unité, à cause de la force messianique qui était le point de départ primitif, néanmoins il était impossible que l'élaboration finale de tant d'éléments ne portât pas des cicatrices visibles du désaccord et de la variété.
Telle est, Messieurs, l'argumentation de l'école mythique. Je ne crois pas vous en avoir dissimulé la force, je n'aime pas à amoindrir les ennemis de la vérité. A quoi cela peut-il servir? Quand j'aurais abusé un moment de votre pénétration et de votre souvenir des choses, rentrés chez vous, un coup d'œil sur le docteur Strauss vous révélerait mon peu de sincérité, et la cause que je défends, pour avoir gagné un quart d'heure, perdrait un siècle dans
votre esprit. Non, Messieurs, c'est moins qu'un devoir, c'est un plaisir d'être sincère quand on a la vérité pour soi, et si les arguments de l'école mythique ont manqué de force en passant par ma bouche , c'est qu'après trois mois consacrés à leur étude, il ne m'a pas été possible de leur donner plus d'éclat et plus d'autorité. Ne vous le dissimulez pas, toutefois l'œuvre est habile autant qu'elle a pu l'être. Vous le voyez, la réalité historique de Jésus-Christ n'est pas niée ; on ne vient plus se briser contre la constitution même de l'histoire , et néanmoins , tout en demeurant un fait, Jésus- Christ est désarmé de la puissance du fait. D'un autre côté, il n'est plus nécessaire de combattre l'impression de bonne foi qui résulte de sa vie et de la vie des siens. On accorde cette bonne foi. Jésus croyait en soi , et l'on croyait en lui. On y croyait devant César, on y croit devant l'incrédulité. Vos pères donnaient leur sang pour des faits et des idées; vous donnez le vôtre pour des faits et des idées. Seulement , vous ne les entendez pas bien , et il est permis , il est honorable , il est glorieux de vivre et de mourir pour des choses que l'on n'entend pas bien.
Je crois, Messieurs, l'exposition suffisante, et je vais aborder de front cette grande machine de guerre germanique.
Nierai-je l'existence des mythes? Non, Messieurs ; le mythe me paraît historiquement la chose du monde la plus véritable. J'admets que l'homme, abandonné à la tradition pendant un long cours de siècles, finit par ne plus bien discerner l'encadrement
et le texte primitifs des événements. Comme un tableau devant lequel le spectateur recule toujours, le genre humain recule devant le passé, et, si bien qu'il le regarde, il vient un moment où sa vue s'obscurcit. Cependant l'imagination, travaillant sur ce spectacle devenu lointain, y ajoute des traits nouveaux; l'idée domine le fait, et il se produit quelque chose qui n'est plus ni une histoire ni une fable, mais que nous appelons un mythe. La mythologie est l'ensemble de toutes les créations de l'esprit humain entre l'ombre et la lumière de l'antiquité. Car, remarquez-le, quel est le théâtre des mythes? C'est l'antiquité, ou plutôt c'est la tradition abandonnée toute seule au cours de l'humanité qui la porte en avançant et la poussant. C'est la tradition pure qui est le siège du mythe ; mais là où se lève l'écriture , là où apparaît le récit immobilisé , là où l'airain scriptural est posé en face des générations, à l'instant la puissance mythique de l'homme s'évanouit. Car alors le fait reste devant lui dans ses proportions véridiques, il reste en commandant à son imagination, et mille ans n'y peuvent pas plus qu'un jour. Jamais, depuis Hérodote et Tacite, vous a-t-on signalé des mythes dans l'histoire? Charlemagne est-il devenu un mythe au bout de mille ans? Clovis au bout de treize cents? Auguste, César, en s'enfonçant dans le passé , ont-ils pris quelque apparence mythique? Non; le point le plus éloigné où l'historien moderne cherche à découvrir le mythe, c'est, par exemple, le commencement de Rome, Romulus et Remus. Pourquoi? Parce que, bien
qu'on s'approchât de l'écriture, bien qu'elle préexistât dans d'autres pays , elle n'avait pas encore reçu la garde de l'histoire romaine. Mais, une fois l'écriture vivante, une fois qu'elle s'est emparée de la trame générale de l'histoire, à l'instant le moule mythique est brisé.
Or Jésus-Christ n'appartient pas au règne de la tradition, mais au règne de l'écriture. Il est né en pleine écriture, sur un terrain où il est impossible au mythe de prendre racine et de se développer. La Providence avait tout prévu et tout préparé de loin, et si vous vous êtes demandé quelquefois pourquoi Jésus-Christ est venu si tard , vous en voyez maintenant une raison. Il est venu si tard pour n'être pas dans l'antiquité , pour être au centre de l'écriture ; car il n'est pas la première écriture , il s'en est bien gardé , il n'est pas la première écriture, il est l'écriture après quinze cents ans, et si vous ne voulez compter que depuis Hérodote , il est encore l'écriture après cinq cents ans. Ainsi il est moderne, et quand même le monde durerait des siècles sans nombre, comme au moyen de l'écriture tout est présent , parce que d'un coup d'œil et avec la rapidité de l'éclair nous parcourons toute la chaîne de l'histoire, Jésus-Christ est à jamais nouveau, assis dans la pleine réalité des événements qui composent la vie connue et certaine du genre humain.
Je pourrais m'arrêter là, Messieurs; car vous voyez bien que la machine mythique est par terre , puisque la condition fondamentale du mythe, qui est l'absence de l'écriture, manque en Jésus-Çhrist.
Le docteur Strauss lui-même convient expressément que le mythe n'est pas possible avec l'écriture ; aussi cherche-t-il à dépouiller Jésus-Christ du caractère scriptural en reculant la publication des Évangiles aussi tard qu'il peut. Nous verrons bientôt la faiblesse de cette ressource . si vous me permettez de suivre pas à pas la trace de son argumentation.
L'analogie, dit-il, est contre Jésus-Christ, puisque le mythe est la base de toutes les religions connues. Je le nie. Le mythe est la base des religions de l'antiquité, sauf le mosaïsme, parce que tous ces cultes plongeaient leurs racines dans une tradition dont l'écriture n'avait point arrêté les ombres et prévenu les écarts. Mais, l'écriture venue, les faux cultes eux-mêmes, tels que celui de Mahomet, ont pris une consistance historique qui les sépare manifestement des sacerdoces et des dogmes corrompus de l'antiquité. La différence saute aux yeux. C'est pourquoi , nous chrétiens, et vous qui combattez le christianisme, il ne vous viendra pas même à l'esprit de combattre Mahomet en faisant de sa personne un mythe, et du Coran un recueil mythique. La force de l'écriture, sous l'empire de laquelle il a vécu, nous interdit jusqu'à la pensée d'une aussi chimérique témérité. Nous sommes contraints d'avouer qu'il est un personnage réel , qu'il a écrit ou dicté le Coran, organisé l'islamisme, et notre seule ressource contre ses prétentions sur nous est de le traiter d'imposteur, de lui dire énergiquement : Tu as menti. Mais la chose est plus difficile en ce cas, le succès tout autrement coûteux, et voilà pourquoi le rationalisme
dispute avec tant d'art au Christ sa puissante réalité. Quoi qu'il en soit, l'analogie que l'on invoque pour étendre le nuage du mythe jusque sur lui est une analogie sans fondement. Une grande ligne de démarcation sépare en deux hémisphères tous les cultes connus, l'hémisphère mythique et l'hémisphère réel : celui-là contient les cultes formés dans les temps primitifs, sous l'empire d'une tradition mobile; celui-ci contient les cultes vrais ou faux que l'écriture a enchaînés dans une histoire et un dogme déterminés. Pour rejeter les premiers, il suffit de leur opposer leur nature mythique ; pour rejeter les seconds, il faut entrer dans la discussion de leur valeur historique, intellectuelle, morale et sociale. Il est vrai que l'on conteste à Jésus-Christ son caractère scriptural ; mais comment? parce que, diton, il est impossible d'établir que la publication des Évangiles ait eu lieu avant l'an 150 de l'ère; d'où il suit que le type du Christ a flotté pendant plus d'un siècle à la merci de la tradition. Messieurs, quand je l'accorderais! quand j'accorderais que nos Evangiles n'ont point paru avant l'an 140! Mais avant 150 l'écriture existait en dehors de l'école chrétienne; elle existait chez les Juifs, chez les Grecs, chez les Romains, sur tout le théâtre où se débattait la question du christianisme ; l'histoire était fondée par la publicité et l'immutabilité des monuments. Avant 150, on annonçait Jésus-Christ mort et ressuscité dans toutes les synagogues qui couvraient , et même au delà, la surface du monde romain ; on l'annonçait publiquement dans le palais des Césars et au pré-
toire de tous les proconsuls. Avant 150, j'ai cité Tacite et Pline le Jeune qui attestent qu'il en était ainsi. Ces prédications, ces témoignages, ces discussions, cette lutte, ce sang, tout cela était public, était écrit ; ce n'était pas une tradition morte , livrée aux chances du temps et de l'imagination pendant mille ans d'indifférence et de paix. On donnait au même moment sa parole et sa vie, et trois sociétés ensemble, souverainement intéressées à ce qui se passait, la société chrétienne , la société juive et la société romaine, se rencontraient sur le champ de bataille dont vous circonscrivez vous-mêmes à un peu plus d'un siècle la limite traditionnelle. Eh quoi! ces Juifs à qui l'on disait : Vous avez tué Jésus- Christ ! ces princes et ces présidents dont on foulait aux pieds les ordres au nom de Jésus- Christ; quoil pas un d'eux ne s'est aperçu qu'il s'agissait d'un mythe à l'état de formation? Non, tout le monde était dans le sang, et par conséquent dans la réalité; tout le monde était dans Ja discussion , et par conséquent dans la force et dans la gloire de la publicité, qui est le fondement de toute l'histoire. Peu importe donc la date des Évangiles; car l'histoire porte les Évangiles. S'ils n'ont paru que cent vingt ans après Jésus-Christ, ils vivaient avant de naître, ils vivaient dans la bouche des apôtres , dans le sang des martyrs , dans la haine du monde , dans la poitrine de millions d'hommes qui confessaient Jésus -Christ, mort et ressuscité! Quelle pitié, Messieurs! quelle faiblesse! Comparer une religion dont les origines sont aussi publiques et militantes , et dont la tradi-
tion n'aurait précédé l'écriture que de cent vingt ans, et ces cultes sans histoire, plongés pendant deux mille ans dans les eaux mortes d'une tradition qui n'était confiée à personne, et pour laquelle personne n'a jamais donné une goutte de son sang!
J'ai à peine besoin de vous dire, Messieurs, que nous n'acceptons pas la date qu'on veut bien assigner à la publication des Évangiles. Les Évangiles sont des écritures publiques, contenant des faits publics, qui entrent dans la trame publique de l'histoire ; ils portent le nom de trois apôtres et d'un disciple célèbres qui étaient des hommes publics dans une société publique; or il est impossible qu'une telle attribution, dans de telles circonstances, soit contraire à la vérité. Les lois mathématiques de la publicité ne le permettent pas. Les Évangiles sont des apôtres ; ils ont la valeur de leur témoignage , et la date de leur vie, c'est-à-dire la date d'une vie contemporaine et la valeur d'un témoignage contemporain. Ce détail d'authenticité se soude à l'authenticité générale des origines chrétiennes et n'en est pas séparable. Jugez encore une fois du rapport qui existe entre de tels monuments et les mythes obscurs sortis de l'abîme sourd et sans lumière de la haute antiquité.
En vain, pour rejeter Jésus-Christ plus loin que son temps, appelle- 1- on au secours l'idée messianique qui avait préparé sa venue. D'abord l'idée messianique n'était pas un mythe ; elle appartenait à un peuple scriptural, à un peuple écrivant et écrit, et elle-même était une part de son écriture. C'était
une idée fixe et un fait fixe. Mais quand même primitivement le messianisme eût été un mythe, il ne peut plus garder ce caractère dans son application à Jésus -Christ. Car cette application à Jésus- Christ est moderne; elle s'opérait à une époque toute scripturale et publique, et par conséquent, quoi qu'il en eût été dans le passé, le mythe disparaissait au grand jour de Jésus -Christ et de son siècle. La question réelle étouffait la question chimérique.
Restent, Messieurs , les signes mythiques que l'on prétend découvrir dans l'histoire même de Jésus- Christ. Le premier de ces signes est le merveilleux. Le merveilleux, dit- on, est le caractère mythique proprement dit; partout où il se montre, l'histoire disparaît; car, le miracle étant impossible en soi, tout récit qui le contient ne saurait évidemment être historique. Ainsi , nous dit le docteur Strauss , je renverse toute votre dogmatisation par ce seul mot : L'Évangile est un tissu de miracles; or le miracle est impossible : donc l'histoire en est impossible aussi, et, par conséquent, cette histoire n'existe pas. Ce ne peut être qu'un mythe.
Que le miracle soit impossible ou non , c'est une question de métaphysique que j'ai déjà traitée et sur laquelle je ne reviendrai pas. Mais , à tout le moins, c'est une question. Vous rationalistes, vous n'admettez pas la possibilité de l'action souveraine de Dieu en ce monde; nous chrétiens, nous l'admettons. Or nous sommes des hommes comme vous, des intelligences comme vous; si vous êtes nombreux, nous le sommes plus que
vous; si vous êtes savants, nous le sommes autant que vous. Et tandis que vous niez le miracle, nous en demandons tous les jours à Dieu, persuadés qu'il manifeste ainsi sa puissance et sa bonté à notre égard, même encore aujourd'hui. Nous allons plus loin : nous ne concevons pas l'idée de Dieu sans l'idée d'une souveraineté qui puisse se manifester par la toute- puissance de son action: en sorte que pour nous la négation de la possibilité du miracle est la négation même de l'idée de Dieu. Dieu, selon nous, est miraculeux de sa nature, et si l'histoire cesse par le miracle , nous pensons que Dieu cesse sans le miracle. Un abîme sépare, vous le voyez, ces deux sentiments. Que s'ensuit-il ? Il s'ensuit que la possibilité du miracle est une question , et par conséquent que décider de la réalité de l'histoire par la présence ou l'absence du miracle, c'est décider une question par une autre question, procédé contraire aux règles de la logique et du sens commun. Quoi I des monuments sont authentiques, ils s'enchaînent les uns aux autres dans un ordre visible et constant, ils se lient à toute la suite de la vie humaine publique, ils sont inattaquables, certains, consacrés, c'est folie d'y toucher; mais le doigt de Dieu s'y trouve, ce doigt qui a créé le monde, et cela suffit, l'histoire a disparu. Vous me dispenserez, Messieurs, même en supposant que le miracle soit problématique en soi, de nier le certain à cause de l'incertain. Nous autres chrétiens , nous admettons l'incertain sur la foi du certain : chacun a sa logique.
On insiste en faisant remarquer que le merveil-
leux est le seul caractère qui distingue la fable de l'histoire. Cela n'est pas, Messieurs; la ligne de démarcation entre l'histoire et la fable gît ailleurs; 'elle gît dans la différence des choses sans suite et sans monuments publics avec des choses suivies et orientées de toutes part par la publicité. Je l'ai dit, je ne le répète plus.
Le docteur Strauss est-il plus heureux dans ce qui fait le fond de son livre, le relevé des innombrables méprises et contradictions de nos évangélistes? Je ne le crois pas. J'ai lu ce livre avec attention et labeur, et voici comment je m'y prenais. Après avoir étudié un paragraphe, toujours fort long, et il y en a cent quarante -neuf distribués en quatre volumes, je fermais le livre pour me remettre un peu de la fatigue et d'une sorte de frayeur involontaire causée par l'abondance de l'érudition. Puis, ouvrant l'Évangile, que je baisais respectueusement, je lisais les textes qui avaient été l'objet de la discussion, pour voir si, par les seules lumières d'une littérature commune et sans le secours d'aucun commentateur, je ne parviendrais pas à rompre le nœud de la difficulté. Eh bien ! à part trois ou quatre passages, il ne m'a jamais fallu plus de dix minutes pour dissiper le charme d'une vaine science et sourire au dedans de moi de l'impuissance à laquelle Dieu a condamné l'erreur. Je ne puis, Messieurs, vous faire passer en revue toute cette légion de textes torturés par le rationalisme ; je me bornerai à deux exemples pris au hasard.
Saint Luc ayant à raconter la naissance de Jésus-
Christ à Bethléhem , hors du pays de ses parents , s'exprime en ces termes : II arriva dans ces jourslà qu'il parut un édit de César- Auguste pour dénombrer toute la terre; ce premier dénombrement ' fut fait par le président de Syrie Cyrinus. Làdessus le docteur Strauss, après avoir établi d'abord très -scientifiquement que le dénombrement n'était pas possible , ouvre les Antiquités judaïques de Flavien Josèphe, et montre par un texte formel que Cyrinus n'avait gouverné la Syrie que dix ans après la naissance de Jésus-Christ. Vous jugez du triomphe. Or savez-vous ce qu'il faut pour résoudre la difficulté ? Vous pensez peut-être qu'il sera nécessaire de modifier un mot, une lettre? non, ce sera moins que cela. Vous connaissez tous la valeur d'un accent dans la langue grecque; changez donc un accent , et voici quel sera le sens de l'évangéliste : Il arriva dans ces jours -là qu'il parut un édit de César- Auguste pour dénombrer toute la terre; c'est ce même premier dénombrement qui fut fait par le président de Syrie Cyrinus. C'est-à-dire que l'ordre ayant été donné du dénombrement de l'empire romain, et cet ordre ayant reçu un commencement d'exécution , il ne fut pourtant accompli que dix années plus lard, sous le président Cyrinus. Et si l'historien sacré fait mention de Cyrinus , c'est précisément pour imprimer un caractère authentique à sa déclaration ; car s'il s'était contenté de dire : Il parut un+édit de César - Auguste pour dénombrer toute la terre, on aurait pu lui objecter que le dénombrement ne s'était pas accompli au moment de
la naissance du Christ. Il prévient donc l'objection en disant : C'est ce même premier dénombrement qui fut fait par le président de Syrie Cyrinus.
Voici un autre exemple. Il est dit, à propos de la résurrection de Notre-Seigneur, que les saintes femmes allèrent au tombeau, selon saint Marc, le soleil étant déjà levé, et, selon saint Jean, lorsque les ténèbres régnaient encore. Le docteur Strauss remarque cette contradiction parmi un très -grand nombre d'autres qu'il prétend découvrir dans le fait delà résurrection, et il ne manque pas d'en tirer parti. Mais que faut-il donc pour résoudre celle terrible difficulté? Il suffît de comprendre que lorsqu'on commence une course de grand matin, il est possible de partir avec les ténèbres, et d'arriver avec le jour.
Je vous atteste, Messieurs, qu'à part un très-petit nombre de passages, rien ne m'a causé un embarras plus sérieux. En sorte qu'après que le livre me fut souvent tombé des mains par l'ennui, les mains me tombèrent encore en pensant que c'était là de la science, la science allemande, cette science au nom de laquelle, à nous prédicateurs et écrivains catholiques de France, on porte de superbes défis, en nous disant : Vous parlez du Christel de l'Évangile, vous les citez; mais à l'heure qu'il est, simples que vous êtes , l'Allemagne a détruit le Christ et l'Évangile ; elle les a pesés dans la lumière de la critique , et tout cela n'est plus qu'une ombre, un rêve, un mythe!
Laissons ce triomphe à l'orgueil, et nous, fils du
bon sens, cherchons pourquoi l'histoire de Jésus- Christ prête au genre d'attaques que je viens de vous signaler. Si la Providence l'eût voulu, Jésus-Christ n'eût eu qu'un seul historien conduisant d'un bout à l'autre le fil de sa vie avec une clarté chronologique qui eût mis chaque partie dans sa vraie place, et le tout à l'abri de la plus légère discussion. Mais la Providence ne l'a pas voulu. Elle souhaitait que l'Évangile fût l'œuvre de plusieurs hommes différents d'âge, de génie, de style et de point de vue, et dont aucun ne rassemblât sous sa plume tous les matériaux de la vie du Christ, mais de simples fragments dont le choix même fût arbitraire. La pensée de Dieu en cela était de faire de la biographie de son Fils un miracle de vérité intime que l'œil le plus vulgaire pût discerner, et qu'on ne rencontrât en aucune autre vie de quelque homme que ce fût. En effet, dès le premier regard , la multiplicité des évangélistes est frappante, non -seulement à cause du frontispice, qui porte des noms différents, mais par le reflet de leur nature personnelle en chacun des Évangiles. On voit, on sent que saint Matthieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean, sont des âmes diverses , et qu'ils burinent chacun de leur côté la figure de leur maître bien-aimé , sans prendre le moindre souci de ce que fait leur voisin , ni même de ce que demande la suite de la chronologie. De là un choix arbitraire de fragments , un défaut de liaison , des contradictions apparentes , des détails omis dans celui-ci et rapportés dans celui-là, une multitude de variétés dont on ne se rend aucune raison. Cela est vrai. Et pourtant
c'est bien dans les quatre évangélistes la même figure du Christ, la même sublimité, la même tendresse, la même force, la même parole, le même accent, la même singularité suprême de physionomie. Ouvrez saint Matthieu le publicain, ou saint Jean le jeune homme vierge et contemplatif ; choisissez telle phrase que vous voudrez dans l'un et dans l'autre, aussi différente par l'expression que par le sujet , et prononcez-la devant dix mille hommes assemblés, tous lèveront la tête, ils ont reconnu Jésus-Christ. Et plus on montrera le désaccord extérieur des évangélistes, plus cet accord intime d'où ressort l'unité morale du Christ deviendra une preuve de leur fidélité. Sils rendent unanimement si bien la figure inimitable de Jésus-Christ, c'est qu'il est devant eux ; ils le voient tel qu'il fut et tel qu'ils n'ont pu l'oublier. Ils le voient avec leur sens, avec leur cœur, avec l'exactitude d'un amour qui va donner son sang; ils sont à la fois témoins , peintres et martyrs. Cette pose de Dieu devant l'homme ne s'est vue qu'une fois, et c'est pourquoi il n'y a qu'un Évangile , bien qu'il y ait quatre évangélistes.
Aussi quelle âme y est insensible? quelle âme n'oublia un jour la science aux pieds de Jésus-Christ peint par ses apôtres? Écoutez, pour en finir, une parole française qui nous consolera des fureurs d'une science que l'Évangile n'a pas désarmée. Elle est d'un homme dont je vous ai déjà cité le jugement sur Jésus-Christ, et elle exprime dans une langue claire et heureuse le sentiment que laisse au profane comme au chrétien la lecture de l'Évangile : « Dirons-nous
que l'histoire de l'Évangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond , c'est reculer la difficulté sans la détruire ; il serait bien plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ce ton ni cette morale ; et l'Evangile a des caractères de vérité si grands , si frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros ! »
Voilà la langue française et le génie français. Et c'est pourquoi vous ne devez pas être surpris de revenir au Christ après l'avoir quitté. La lucidité de notre intelligence nationale soutient en vous la lumière de la grâce, et vous fait traverser comme des géants ces abîmes hérissés de science, mais d'une science qui brave l'âme. Soyez fidèles à ce double don qui vous porte vers Dieu ; jugez de la puissance de Jésus-Christ par les efforts si contradictoires et si vains de ses adversaires , et permettez-moi de vous rappeler, en finissant, un trait célèbre qui peint cette puissance , et dont quinze siècles ont confirmé l'éloquente prophétie.
Quand l'empereur Julien s'attaquait au christianisme par cette ruse de guerre et de violence qui porte son nom, et qu'absent de l'empire, il était allé chercher dans les batailles la consécration d'un pouvoir et d'une popularité qui devaient, dans sa pensée, achever la ruine de Jésus-Christ, un de ses fami-
liers, le rhéteur Libanius, rencontrant un chrétien, lui demanda , par dérision et avec toute l'insulte d'un succès déjà sûr, ce que faisait le Galiléen ; le chrétien répondit : « 11 fait un cercueil. » Quelque temps a près, Libanius prononçait l'oraison funèbre de J ulien devant son corps meurtri et sa puissance évanouie. Ce que faisait alors le Galiléen, Messieurs, il le fait toujours, quels que soient l'arme et l'orgueil qu'on oppose à sa croix. Il serait long d'en déduire tous les fameux exemples ; mais nous en avons quelquesuns qui nous touchent de près, et par où Jésus- Christ, à l'extrémité des âges, nous a confirmé le néant de ses ennemis. Ainsi, quand Voltaire se frottait de joie les mains, vers la fin de sa vie, en disant à ses fidèles : « Dans vingt ans , Dieu verra beau jeu, » le Galiléen faisait un cercueil : c'était le cercueil de la monarchie française. Ainsi, quand une puissance d'un autre ordre, mais issue de la sienne, à quelque degré, tenait le Souverain Pontife dans une captivité qui présageait la chute au moins territoriale du vicaire de Jésus-Christ, le Galiléen faisait un cercueil : c'était le cercueil de Sainte-Hélène. Et aujourd'hui, en regardant l'Allemagne agitée par les convulsions d'une science qui n'a plus de rives et dont vous venez de voir un si lamentable travail, nous pouvons dire avec autant de certitude que d'espérance : Le Galiléen fait un cercueil, et c'est le cercueil du rationalisme. Et vous tous, enfants de ce siècle, mal instruits par les misères des erreurs passées, et qui cherchez hors de Jésus-Christ la voie, la vérité et la vie, le Galiléen fait un cercueil contre
vous , et c'est le cercueil de toutes vos conceptions les plus chères. Et toujours en sera-t-il ainsi, leGaliléen ne faisant jamais que deux choses : vivre de sa personne , puis , soit avec du sang , soit avec de l'oubli, soit avec de la honte, mettre au tombeau tout ce qui n'est pas lui.