‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 18 sur 32 · DES EFFORTS DU RATIONALISME POUR EXPLIQUER LA VIE DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DES EFFORTS DU RATIONALISME POUR EXPLIQUER LA VIE DE JÉSUS-CHRIST

Monseigneur, Messieurs,

C'est donc en vain que le rationalisme a fait effort pour anéantir et pour dénaturer la vie de Jésus- Christ. Jésus-Christ est debout , la puissance de l'histoire le protège contre toutes ces attaques, et le maintient. Aussi a-t-il fallu que le rationalisme tentât un dernier et suprême effort pour expliquer au moins cette vie qu'il n'avait pu ni détruire ni déshonorer. Nous catholiques, nous expliquons la vie du Christ, nous expliquons le succès qu'il a obtenu, le plus grand de tous, cette formation dans les esprits de la certitude rationnelle de la foi, cette formation

dans l'âme de la sainteté par l'humilité, la chasteté et la charité, cette formation dans le monde de la société spirituelle, une, universelle et perpétuelle , nous l'expliquons par ce seul mot, que Jésus-Christ est le Fils de Dieu. Mais, quand on ne l'explique pas ainsi, quand on suppose que le Christ n'est qu'un homme , il faut cependant se rendre compte à soimême de ce plus grand succès qui ait été jamais obtenu, et qui est le sien. Or comme en dehors de la puissancede Dieu iln'estquela puissance del'homme, si Jésus-Christ n'a pas agi par la puissance de Dieu, il reste qu'il ait agi par la puissance de l'homme. Mais la puissance de l'homme dans ses résultats étant manifestement inférieure à ce que Jésus-Christ a fait, il s'ensuit qu'il faut chercher dans l'homme une certaine racine de puissance qui, en des cas rares, peut se montrer tout à coup, et expliquer ce qu'a été et ce qu'a fait le Christ. C'est-à-dire que Jésus-Christ n'étant pas le Fils de Dieu , il n'est pas non plus, comme il le disait, le fils de l'homme, il n'est ni le Fils de Dieu, ni le fils de l'homme, il est le fils de l'humanité, le produit illustre de cette action sourde et progressive qui est la vie de l'humanité , et qui , à de certains moments fastiques, s'ouvre en quelque sorte, s'épanouit, tire de son sein un être extraordinaire, et le pose dans une gloire où tout ce qui viendra après le confirmera, jusqu'à ce que l'humanité, toujours grosse de l'avenir, se trouve mal représentée par cet être héroïque et souverain qu'elle a produit, et un jour, en le saluant encore d'un dernier aspect, le descende à terre et lui dise: Adieu.

C'est à réfuter ce système que je vais consacrer notre dernière Conférence de cette année. Cela fait , tout ce qui est de la constitution et du caractère, tant de l'Église que du Christ, vous ayant été manifesté dans notre enseignement, il ne nous restera qu'une chose : ce sera d'entrer dans la doctrine même de l'Église et du Christ, pour vous l'exposer dans la plénitude de son enchaînement; après quoi nous n'aurons plus qu'à nous reposer, vous, Messieurs, de votre attention , et moi du bonheur de vous avoir enseignés si longtemps.

Trois choses sont à expliquer dans la vie et le succès de Jésus-Christ : sa doctrine, qui paraît surpasser toutes les autres , la foi que le monde a donnée à cette doctrine, et, en troisième lieu, la réunion de cette doctrine et de cette foi dans un corps hiérarchiquement constitué, qui est l'Église. Or, dit-on, ce triple phénomène s'explique aisément par l'état général des doctrines, des esprits et des nations, au moment où Jésus-Christ a paru. D'abord par l'état général des doctrines. On se représente ordinairement celle de Jésus-Christ comme une doctrine neuve, inconnue, créatrice, comme quelque chose qui n'avait ni racines ni modèle dans le passé; c'est, au dire du rationalisme, une très-palpable erreur. Jamais le genre humain n'a été sans doctrine, c'est une part nécessaire de sa vie. Que quelque idiot satisfait dans la débauche de l'orgueil et des sens, passe à travers le monde sans se soucier de doctrines , comme un grain de poussière emporté par le vent passe et s'en va , on n'y contredit point. Mais l'humanité a d'au-

— 21G très vouloirs et d'autres destinées. Il faut qu'elle connaisse, qu'elle cherche, qu'elle se rende compte d'elle-même et de l'univers, qu'elle ait une foi, et jamais, dans la réalité, elle n'a vécu sans cet élément spirituel. Comme elle creuse la terre qui la porte, comme elle fouille le ciel qui la couvre, ainsi remue- 1- elle incessamment le sol fécond des doctrines pour y puiser un aliment qu'elle estime divin. Ce travail n'est pas moins vif en elle que le travail extérieur et le travail scientifique, et tous ensemble forment le tissu d'une action qui ne se décourage jamais. Or trois lieux principaux en avaient été le théâtre avant Jésus-Christ, l'Orient, l'Occident, et la Judée, qui était le nœud de l'un et de l'autre.

L'Orient conservait la doctrine sous cette forme : que l'homme était déchu, et qu'il avait besoin d'une expiation pour retourner à un état meilleur ; expiation que favorisaient de cycle en cycle des incarnations mystérieuses de Dieu. L'incarnation orientale, l'expiation orientale, la métempsycose, ou l'épreuve orientale, rien n'est plus célèbre dans l'histoire des doctrines, et il suffit de vous poser ces termes devant l'esprit pour qu'à l'instant même, allant au fond de l'Inde, vous y retrouviez encore vivant cet ordre d'idées. Quant à l'Occident, un travail d'une autre nature s'était accompli dans son sein. Sous l'empire d'une libre discussion , il s'était dépouillé davantage des mythes passés ; il cherchait une sagesse qui fût moins fondée sur la tradition que sur les données de la raison pure, et Platon avait été le plus mémorable

instrument de ces explorations de l'esprit humain. Il avait compris que Dieu était en communication avec l'homme non-seulement par des traditions altérées ou perdues, mais par l'effusion perpétuelle de son Verbe en nous, le Verbe divin, le Logos éternel, la raison absolue , dont notre raison et notre verbe sont l'image transparente, en sorte qu'en regardant ses propres idées , l'homme voit comme dans un miroir les idées mêmes qui sont en Dieu et y forment le Verbe premier. Et cette théorie de la manifestation de Dieu par son Verbe, dont le verbe de l'homme n'est que le diminutif et le reflet , était devenue le point le plus élevé des doctrines de la Grèce et de l'Occident. De son côté, le peuple juif avait maintenu avec une fidélité particulière le dogme de l'unité de Dieu , celui de la création , et de plus une certaine espérance de l'unité fondamentale de l'homme devant un jour se restituer telle qu'elle était dans la famille originelle.

Voilà évidemment l'état général des doctrines au temps du Christ , et ces doctrines , isolées longtemps chacune en leur lieu, avaient fini par se rencontrer à la suite des conquêtes d'Alexandre et des envahissements de Rome jusqu'en Asie. L'Orient , l'Occident, la Judée, et avec eux les brahmanes, les prophètes, les sibylles , les sages , tous les documents et tous les efforts du passé s'étaient comme donné rendez-vous au pied du trône d'Auguste, le jour où il ferma sur le monde les portes prophétiques du temple de la Guerre. Au même moment naissait Jésus-Christ. Doué d'un génie qui correspondait aux

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