DE LA VIE INTIME DE DIEU
Monseigneur , Messieurs,
Dieu existe; mais que tait— il? Quelle est son action? Quelle est sa vie? C'est la question qui se présente immédiatement à l'esprit. Dès que l'esprit a reconnu l'existence d'un être, il se demande comment il vit; et à plus forte raison se le demanderat-il de Dieu, qui, étant le principe des êtres, excite en nous un besoin de sa connaissance d'autant plus ardent et juste , que son action est le modèle de toute action, et sa vie l'exemplaire de toute vie. Qu'est-ce donc que Dieu fait? A quoi passe-t-il son éternité? Voilà, certes, une question hardie. Pourtant l'homme se la fait, et il veut la résoudre. Mais comment la
résoudre? Comment pénétrer dans l'essence divine pour y entrevoir l'incompréhensible mouvement d'un esprit éternel, infini, absolu, immuable?
Trois doctrines se présentent à nous. L'une affirme que Dieu est condamné par la souveraine majesté de sa nature à un épouvantable isolement ; que, seul en lui-même , il se regarde d'un regard qui ne rencontre que lui, et s'aime d'un amour qui n'a d'objet que lui ; qu'en ce regard et cet amour à tout jamais solitaires consistent la nature et la perfection de sa vie.
Selon la seconde doctrine, l'univers nous manifeste la vie de Dieu , ou plutôt il est la vie même de Dieu. Nous voyons en lui son action permanente, le théâtre où se réalise sa puissance et où se réfléchissent tous ses attributs. Dieu n'est pas sans l'univers , pas plus que l'univers n'est sans Dieu. Dieu est le principe, l'univers est la conséquence, mais une conséquence nécessaire, sans laquelle le principe serait inerte, infécond , impossible à concevoir.
La doctrine catholique réprouve ces deux systèmes. Elle n'admet pas que Dieu soit un être solitaire, éternellement occupé à une contemplation stérile de lui-même ; elle n'admet pas non plus que l'univers, bien que l'ouvrage de Dieu, en soit la vie propre et personnelle. Elle s'élève au-dessus de ces idées infirmes , et, nous emportant avec la parole de Dieu par delà toutes les conceptions de l'esprit humain, elle nous apprend que la vie divine consiste dans l'union coéternelle de trois personnes égales en
qui la pluralité détruit la solitude, et l'unité la division ; dont le regard se répond , dont le cœur se comprend, et qui, plongées dans ce flux et reflux de l'une à l'autre, identiques par la substance, distinctes par la personnalité, forment ensemble une ineffable société de lumière et d'amour. Telle est l'essence de Dieu, et telle sa vie, l'une et l'autre fortement exprimées par celte parole de l'apôtre saint Jean : Très sunt qui testimonium dant in cœlo , Pater, Verbum , et Spirilus sanclus. — Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit , et ces trois ne sont qu'une chose (1).
Ici, Messieurs, et bien peu de temps après vous avoir promis des clartés, il semble que je prenne plaisir à vous appeler dans un dédale de ténèbres ; car se peut-il rien concevoir de plus effrayant pour la pensée que les termes par où je viens d'énoncer, d'après l'Écriture et l'Église, les rapports qui constituent la vie intime de Dieu ? Toutefois , Messieurs , ne vous fiez pas à cette impression première ; confiez-vous plutôt à mes promesses, parce qu'elles sont celles de l'Évangile, où il est écrit : Ego sum lux mundi, — Je suis la lumière du monde. Et encore : Qui sequilur me non ambulat in tenebris , sed habebit lumen vitœ. — Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie (2). Oui, rassurez-vous, comptez sur Dieu, qui
(1) 1" Ëpître, chap. v, vers. 7
(2) Saint Jean, chap. vin, vers. 12.
ne vous a rien proposé d'inutile à croire, et qui a caché des trésors éclatants dans les mystères les plus obscurs , comme il a caché dans les entrailles de la terre les feux du diamant. Suivez-moi , passons les colonnes d'Hercule, et, laissant la vérité enfler nos voiles, avançons-nous sans crainte jusqu'aux régions transatlantiques de la lumière.
Nous voulons nous rendre compte de la vie divine ; la première question à nous faire est donc celle-ci : Qu'est-ce que la vie? Car tant que nous ne saurons pas ce que c'est que la vie en soi , il est clair que nous ne pourrons nous former aucune idée de celle de Dieu. Qu'est-ce donc que la vie? Pour l'entendre, il faut nous demander ce que c'est que l'être ; car la vie est évidemment un certain état de l'être. Nous arrivons ainsi à cette question première et suprême : Qu'est-ce que l'être? Et nous la résoudrons en cherchant ce qu'il y a de permanent et de commun dans les êtres infiniment variés dont le spectacle est sous nos yeux. Or en tous, quels que soient leur nom, leur forme, leur degré de perfection ou d'infériorité, nous découvrons une force mystérieuse qui est le principe de leur subsistance et de leur organisation , et que nous appelons l'activité. Tout être, même le plus inerte en apparence , est une activité ; il se condense en lui-même, il résiste aux efforts étrangers, il attire et s'incorpore des éléments qui lui obéissent. Un grain de sable est en lutte et en harmonie avec l'univers entier, et il se conserve par cette force qui est le fond même de son être, et sans quoi il s'abîmerait dans l'incapacité absolue du néant. L'activité
étant le caractère permanent et commun de tout ce qui est, il s'ensuit que l'être et l'activité sont une seule et même chose, et que nous avons le droit de poser cette définition : L'être est l'activité. Saint Thomas d'Aquin nous en a donné l'exemple, lorsque ayant à définir Dieu , qui est l'être dans sa réalité totale , il a dit : Dieu est un acte pur.
Mais l'activité entraîne l'action , et l'action c'est la vie. La vie est à l'être ce que l'action est à l'activité. Vivre, c'est agir. Il est vrai que l'action spontanée, et surtout libre , étant l'action parfaite, on marque ordinairement la naissance ou l'apparition de la vie là où se manifeste ce genre d'action. Ainsi l'on dit que la pierre est, que la plante végète, que l'animal vit; mais ces différentes expressions ne signalent que les gradations de l'activité, dont la présence, si faible qu'elle soit, constitue partout l'être vivant.
Nous savons ce que c'est que la vie. Faisons un pas de plus , cherchons-en les lois générales , et appliquons-les à Dieu.
La première loi générale de la vie est celle-ci : L'action d'un être est égale à son activité. En effet , l'action d'un être ne saurait être limitée que par une force étrangère ou par sa propre volonté. Or une force étrangère ne l'arrête qu'au degré où il manque lui-même d'énergie, et quant à sa volonté propre, s'il en est doué, elle le porte nécessairement jusqu'où il peut atteindre par sa nature. Une action supérieure à son activité lui est impossible ; une action inférieure ne lui suffit pas ; une action égale à son
activité est la seule qui le mette d'accord avec luimême et avec le reste de l'univers. Aussi, Messieurs, soit que vous considériez le mouvement général des mondes ou la tendance de chaque être en particulier, vous les verrez tous agir selon la quantité de leurs forces, et ne mettre de bornes à leur ambition que parce qu'il en existe à leurs facultés. Tous, l'homme compris, vont jusqu'où ils peuvent; tous, parvenus au terme qui les épuise et les arrête, écrivent comme le poëte, en accusant leur impuissance avec orgueil :
Sistimus hic tandem nobis ubi defuit orbis.
Cette première loi générale connue, je conclurai déjà quelque chose touchant la vie de Dieu; car l'action d'un être étant égale à son activité, et Dieu étant l'activité infinie, il s'ensuit qu'il y a en Dieu une action infinie, ou, pour parler plus clairement encore, qu'une action infinie constitue en Dieu la vie même de Dieu. Mais qu'est-ce qu'une action? La nature et l'humanité ne se composent que d'un tissu d'actions; nous ne faisons pas autre chose depuis l'instant de notre naissance jusqu'à celui de notre mort : et pourtant savez -vous bien ce que c'est qu'une action? Avez-vous jamais médité sur le sens de ce mot, qui renferme à lui seul tout ce qui se passe au ciel et sur la terre? L'action est un mouvement ; il nous est impossible d'en concevoir la nature sous une forme plus claire et plus générale. Le corps se meut quand il agit, la pensée se meut quand elle travaille, le cœur
se meut quand il conçoit des affections; de quelque part que vienne l'acte, la langue n'a qu'un terme pour l'exprimer, et l'entendement qu'une idée pour se le représenter. Tout est en mouvement dans l'univers parce que tout y est action , et tout y est action parce que depuis l'atome jusqu'à l'astre, depuis la poussière jusqu'à l'esprit, tout y est activité. Mais le mouvement suppose un but, un terme où l'être aspire. Je m'agite, je cours, j'expose ma vie : pourquoi? Qu'est-ce que je veux? Apparemment je cherche quelque chose qui me manque et dont j'ai besoin : car si rien ne me manquait, mon mouvement n'aurait pas de cause, le repos serait mon état naturel, l'immobilité mon bonheur. Puisque je me meus, c'est pour faire : faire est à la fois le motif et le terme du mouvement, et par conséquent l'action est un mouvement producteur.
Ne vous lassez pas de me suivre, Messieurs; il est vrai, je vous emporte par des voies dont peut-être vous n'entrevoyez pas encore l'issue; vous êtes passagers sur le vaisseau de Colomb, vous cherchez en vain l'étoile qui vous annonce le port ; mais prenez courage, tout à l'heure vous crierez : Terre ! Nous y touchons.
L'action est un mouvement producteur, je viens de le démontrer, et comme l'action est la conséquence de l'activité, il s'ensuit que la production est la fin dernière de l'activité, c'est-à-dire de l'être, puisque l'être et l'activité sont une seule et même chose. Mais dans quelle proportion l'être produira -t- il? Évidemment dans la proportion de son activité,
puisque, selon la première loi générale de la vie, l'action d'un être est égale à son activité. Ainsi vivre, c'est agir; agir, c'est produire; produire, c'est tirer de soi quelque chose d'égal à soi. Sans doute on peut concevoir une production inférieure à l'être d'où elle émane ; mais cette production, si elle a lieu, ne sera pas l'acte principal de la vie , elle n'en sera que l'accessoire et l'accident. Tout être tend à produire dans la plénitude de ses facultés , parce qu'il tend à vivre de la plénitude de sa vie, et il n'atteint ce terme naturel de son ambition qu'en tirant de lui quelque chose d'égal à lui-même. Il est aisé de le constater par l'observation , après l'avoir établi par le raisonnement. En quoi consiste, par exemple, le douloureux travail de l'artiste? L'artiste a eu dans son âme une vision du vrai et du beau ; l'horizon s'est déchiré sous son regard , et il a saisi dans le lointain lumineux de l'infini une idée qui est devenue la sienne et qui le tourmente jour et nuit. Que veut-il, et qu'estce qui le trouble? Il veut rendre ce qu'il a vu ou entendu ; il veut qu'une toile, qu'une pierre ou qu'une parole exprime sa pensée, comme elle est en lui, avec la même clarté , la même force , la même poésie , la même accentuation. Tant qu'il n'obtient pas cette bienheureuse égalité entre sa conception et son style, il est sous le poids d'un malheur qui le désespère; car il reste au-dessous de lui-même, et il pleure en larmes ardentes l'inefficacité de son génie, qui lui paraît comme une insulte et une mort. Celui à qui il a été donné davantage, dit l'Evangile, on lui demandera davantage. Telle est la loi de la production,
aussi bien dans l'ordre de la nature et de l'art que dans l'ordre de la vertu.
Mais, Messieurs, pour que la vie produise quelque chose d'égal à elle-même, il faut qu'elle produise la vie; pour que l'être vivant produise quelque chose d'égal à lui-même, il faut qu'il produise son semblable, ou, en d'autres termes, qu'il soit fécond. La fécondité est le terme extrême et complet de la production, qui est elle-même le terme nécessaire de l'activité. Nous arrivons de la sorte à connaître et à poser cette seconde loi générale de la vie : L'activité d'un être se résume dans sa fécondité.
Ici, Messieurs, le spectacle des choses parle si haut , qu'il est presque inutile de l'invoquer. Quel est dans la nature l'être vil et déshérité qui n'ait reçu de Dieu la grâce de produire son semblable, de se voir dans un autre lui-même émané de lui ? La plante ne cesse de semer dans la terre le germe qui la multiplie; l'arbre répand autour de lui et confie aux vents du ciel les semences mystérieuses qui lui assurent une innombrable filiation ; l'animal rassemble ses petits sous sa mamelle intarissable ; et l'homme , après tout, l'homme, esprit et matière , réunit dans sa fragile vie la double fécondité des sens et de la pensée. Il se lègue tout entier à une postérité qui le perpétue par l'âme autant que par le corps, père deux fois béni et deux fois immortel. Oserais-je aller plus loin, et, passant de l'homme aux frontières opposées de la vie , vous faire remarquer le prodige de la fécondité jusque dans ces êtres à qui la science
refuse l'organisation, et qui pourtant, malgré leur misère, trouvent encore en eux la force de séduire la nature et de se perpétuer dans son sein par des alliances qui accusent leur vitale énergie? Vainement, d'un pôle à l'autre, de l'homme au ver de terre, je cherche la stérilité; je ne la découvre qu'en un lieu et en une chose, dans la mort. En sorte qu'on peut dire avec une exactitude rigoureuse que la vie est la fécondité , et que la fécondité est égale à la vie.
Levons les yeux maintenant, nous le pouvons , levons-les vers Dieu. Si ce que nous avons dit est vrai, Dieu, étant l'activité infinie, est aussi et par cela même la fécondité infinie. Car, s'il était actif sans être fécond , s'il était infiniment actif sans être infiniment fécond , il s'ensuivrait de deux choses l'une , ou bien qu'il aurait une action improductive, ou bien qu'il ne produirait qu'au dehors de lui-même, dans la région du temporaire et du fini. Dire que l'action de Dieu est improductive, c'est dire qu'il agit sans cause, et que sa vie se consume dans l'impuissance d'une éternelle stérilité ; dire que son action n'est productive qu'au dehors, c'est dire que sa vie ne lui est pas propre, ce qui est absurde ; ou bien que l'univers est sa vie, ce qui nous ramène au panthéisme. Il faut donc conclure que la vie de Dieu s'exerce au dedans de lui-même par une infinie et souveraine fécondité. Ne cherchez pas d'avance, Messieurs, comment s'accomplit cet adorable mystère ; ne précipitez pas votre curiosité au-devant de la lumière et de l'abîme , soyez maîtres de vous , regardez
le point que vous regardez, entendez le son que vous entendez, pas davantage. L'infini, dans le ciel, se voit d'un seul coup ; sur la terre, nous soulevons péniblement quelque partie du voile qui le dérobe à nos yeux.
Dans ce moment, je ne veux de vous qu'une chose : je vous demande si vous pouvez vous faire l'idée de l'êlre sans l'idée d'activité, l'idée d'activité sans l'idée de production, l'idée de production sans l'idée de fécondité. Je vous demande si votre esprit consent à prononcer ce jugement : Dieu est une activité infinie qui aboutit à une infinie stérilité. Vous me direz : Il se regarde et il s'aime, n'est-ce rien? Oui, mais son regard et son amour sont stériles ; vous en contenteriez-vous vous-mêmes? Quoi ! votre regard et votre amour sont féconds; ils produisent un être vivant, semblable à vous , égal à vous , en qui vous vous voyez et vous vous aimez; et Dieu, le principe et l'exemplaire des choses, ne posséderait pas, sous une forme infinie et surnaturelle, le mystère que vous possédez sons une forme finie et naturelle! Son activité extérieure serait assez grande pour donner la vie à l'univers , tandis que son activité intérieure et personnelle n'aboutirait qu'au silence d'une immesurée solitude ! La fécondité serait-elle donc une misère , et la stérilité une perfection ? Si elle est une perfection, ne voyez- vous pas que Dieu les renferme toutes à un degré suréminent? Il faut donc conclure , avec saint Thomas d'Aquin, dans son merveilleux Traité des Personnes divines : Toute action ayant pour conséquence quelque chose qui procède de cette
action, de même qu'il y a une procession extérieure qui suit l'action extérieure , il y a aussi une procession intérieure qui suit l'action intérieure..., et c'est ainsi que la foi catholique pose en Dieu une procession (1).
Allons plus loin, Messieurs, demandons -nous pourquoi la fécondité est le résumé ou le terme de l'activité des êtres , pourquoi les êtres tendent à produire leurs semblables et les produisent, en effet. La raison en est contenue dans l'idée même d'activité et d'action. Car une action est un mouvement; un mouvement suppose un point de départ, qui est l'être agissant; un point d'arrivée, qui est l'être désiré; et une relation entre le principe et le but du mouvement, entre l'être agissant et l'être désiré. Otez cette relation, il ne reste plus de cause du mouvement, par conséquent plus d'action, plus d'activité, plus de vie, plus d'être, rien. La relation est l'essence même de la vie, et nous n'avons qu'à consulter notre propre vie pour en avoir une surabondante démonstration. Que faisons-nous, Messieurs, que faisons-nous depuis le premier de nos jours jusqu'au dernier? Nous entretenons des relations avec Dieu, avec la nature , avec les hommes , avec les livres , avec les morts et les vivants. Le temps même qui mesure notre âge est une relation , et notre esprit s'abîmerait en vain à se représenter la vie autrement que comme un tissu indivisible d'innombrables rapports.
(1) Question 27, article 1er.
Cela étant, qu'est-ce qu'une relation? Il nous importe étrangement de le savoir, puisque là est le nœud dernier de tout notre être. Une relation consiste dans le rapprochement de deux termes distincts. Le rapprochement parfait est l'unité, la distinction parfaite est la pluralité, par conséquent la relation parfaite est l'unité dans la pluralité. Parcourez toute la trame de vos rapports, vous n'y verrez pas autre chose. La vie de notre intelligence est une unité d'esprit dans une pluralité de pensées ; la vie de votre corps est une unité d'action dans une pluralité de membres ; votre vie de famille est une unité d'affection ou d'intérêts dans une pluralité de personnes; votre vie de citoyen est une unité d'origine, de devoirs et de droits, dans une pluralité de familles; votre vie catholique est une unité de foi et d'amour dans une pluralité d'âmes qui tendent vers Dieu : ainsi de tout le reste. Que fais-je ici? d'où vient que ma parole s'adresse à vous? Qu'y a-t-il entre elle et cet auditoire? Rien, sinon que mon âme cherche la vôtre pour la conduire au foyer d'une lumière qui, sans détruire la distinction de votre personnalité et de la mienne, nous rassemblera pourtant dans l'unité présente d'une même espérance et dans l'unité future d'une même béatitude.
Or cette merveille de l'unité dans la pluralité ne saurait s'établir que par la similitude des êtres, et la similitude des êtres suppose leur égalité de nature par leur communauté d'origine. La fécondité, qui produit des êtres semblables à leur auteur et semblables entre eux , est donc le principe naturel de
l'unité dans la pluralité , c'est-à-dire des relations qui constituent la vie des êtres par l'ensemble continu de leurs actes. Il est vrai que nous entretenons des rapports avec des êtres dont ne nous rapprochent pas une origine prochaine ni une similitude exacte; mais aussi ces rapports sont faibles et éloignés; c'est toujours le degré de la ressemblance déterminé par le degré de parenté, qui mesure la force et l'intimité des relations. Ainsi les membres d'une famille se touchent de plus près que les membres d'une cité; les peuples de même race s'unissent plus étroitement que les peuples de race diverse ; et tous les êtres créés viennent puiser en Dieu, leur père commun, la raison des similitudes et des rapports plus ou moins directs qui les relient tous ensemble dans la vaste unité de la nature.
Nous sommes donc en droit de poser cette troisième loi générale de la vie : Le but de la fécondité est de produire des relations entre les êtres, c'està-dire de donner un objet et une raison à leur activité.
Déjà , Messieurs , vous ne vous étonnez plus de ces prodigieuses paroles par lesquelles l'apôtre saint Jean nous définissait la vie divine: Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, le Fils, et le- Saint-Esprit , et ces trois ne sont qu'une chose (1). Vous entendez que le mystère de la vie est un mystère de relations , c'est-à-dire un mystère qui implique ces deux termes : unité dans la pluralité,
(lj Chap. vin, vers. 12.
pluralité dans l'unité. Mais avant de le conclure d'une manière encore plus formelle, arrêtons-nous un moment à considérer l'effet des relations dans les êtres.
La vie n'est pas le seul phénomène qu'ils présentent à nos regards. Par-dessus le mouvement qui les mêle et qui les emporte, nous découvrons un charme que nous appelons la beauté. La beauté est le résultat de l'ordre ; partout où l'ordre cesse , la beauté s'évanouit. Mais l'ordre, qu'est-il, sinon l'unité qui brille en une multitude d'êtres, et qui les ramène tous, malgré leurs distinctions et leurs variétés , à la splendeur d'un seul acte ?
La bonté est la sœur de la beauté. Elle est le don que les êtres se font réciproquement de leurs avantages , et par conséquent elle est aussi l'effet des relations. Pour se donner et pour recevoir, il faut être au moins deux.
Ainsi, Messieurs, la vie, le beau et le bien, ont un même principe, qui est l'unité dans la pluralité, et refuser à Dieu ce double caractère, c'est lui refuser à la fois la vie , la beauté et la bonté. Les lui refuserez-vous? Encore que vous n'entendissiez pas comment un même être peut réaliser en lui l'un et le plusieurs, cette faiblesse de votre intelligence détruirait-elle la chaîne des raisonnements et des observations qui nous ont initiés aux secrets les plus profonds de la nature des choses? Mais abordons dé face la difficulté.
Dieu est un; sa substance est indivisible parce quelle est infinie; cela est hors de doute pour la foi
comme pour la raison. Dieu ne peut donc être plusieurs par la division de sa substance. Mais s'il n'est pas plusieurs par la division de sa substance, comment le sera-t-il ? Comment un être un et indivisible peut-il en même temps se trouver plusieurs? Messieurs, je n'ai besoin que d'un mot, et je vous demande à mon tour : Pourquoi Dieu a-t-il besoin d'être plusieurs? N'est-ce pas pour avoir en luimême des relations, ces relations sans lesquelles nous ne saurions concevoir ni l'activité, ni la vie, ni l'être? Eh bien! que la substance de Dieu demeure ce qu'elle est et ce qu'elle doit être , le siège de l'unité, et qu'elle produise en elle-même, sans se diviser, des termes de relation, c'est-à-dire des termes qui soient le siège de la pluralité en se référant à l'unité. Car ces deux choses, l'un et le plusieurs, sont également nécessaires pour constituer des relations , et si la substance de Dieu était divisible, l'unité y manquant, les relations y manqueraient aussi.
Je vous comprends, Messieurs : vous voulez me dire que vous n'entendez pas même les expressions ' dont je me sers, et qu'il y a contradiction manifeste entre l'idée d'une substance unique et l'idée de plusieurs termes de relation qui y seraient contenus sans la diviser. Je vais vous montrer le contraire, et n'eussiez-vous que l'intelligence d'un enfant, elle vous suffira pour me suivre et pour rendre justice à la vérité.
J'étends la main : où est-elle, ma main? Elle est dans l'espace. Qu'est-ce que l'espace? Les philoso-
phes ont disputé sur sa nature : les uns ont cru que c'était une substance infiniment délicate et subtile; les autres que c'était quelque chose de vide, une simple possibilité de recevoir des corps. Quoi qu'il en soit, substance ou non, l'espace est manifestement une capacité constituée par trois termes de relation, la longueur, la largeur et la hauteur, trois termes parfaitement distincts entre eux, égaux entre eux, inséparables entre eux, si ce n'est par une abstraction de l'esprit, et pourtant ne formant ensemble dans leur évidente distinction qu'une seule et indivisible étendue, qui est l'espace. Je dis que la longueur, la largeur et la hauteur sont des termes de relation, c'est-à-dire des termes qui se réfèrent l'un à l'autre, puisque le sens de la longueur est déterminé par le sens de la largeur, et ainsi du reste. Je dis que ces termes de relation sont distincts l'un de l'autre ; car il est manifeste que la longueur n'est pas la largeur, et que la largeur n'est pas la hauteur. Je dis enfin que ces trois termes, malgré leur réelle distinction , ne forment qu'une seule et indivisible étendue, ce qui est encore de la dernière clarté pour les sens et pour l'esprit. Donc, il n'y a ni obscurité ni contradiction de langage à émettre cette proposition: Dieu est une substance unique contenant dans son indivisible essence des termes de relation réellement distincts entre eux.
Voulez-vous un exemple plus positif que celui de l'espace? Car, malgré la réalité de l'espace, vous pourriez peut-être l'accuser d'être une sorte d'abstraction : eh bien ! ramassez le premier corps venu.
Tout corps , quel qu'il soit , pierre ou diamant, est renfermé sous les trois formes de longueur, de largeur et de hauteur. Prisonnier de l'étendue, il la porte avec lui dans sa forme une et triple, et se l'incorpore en entier par une pénétration réciproque qui fait de l'un et de l'autre une seule chose. Le corps est espace, et l'espace est corps. La longueur, la largeur et la hauteur sont le corps en tant que long, en tant que large, en tant que haut. Divisez le corps tant que vous voudrez, changez sa matière intime selon votre plaisir, toujours subsistera le même phénomène d'unité dans la pluralité; en sorte qu'il n'y a rien dans la nature, espace et corps, le contenant et le contenu, qui ne tombe sous cette définition aussi simple qu'étonnante : une substance unique en trois termes de relation réellement distincts l'un de l'autre.
L'univers parle donc comme saint Jean. Non-» seulement rien ne s'y oppose à la légitimité logique des expressions qui rendent le mystère de la vie divine ; non- seulement ces expressions y prennent le caractère d'une formule générale et algébrique des êtres ; mais encore la puissance de l'analogie nous conduit à appliquer cette formule au principe même des êtres, à celui qui n'a dû mettre dans ses œuvres qu'une copie ou un reflet de sa propre nature.
Toutefois , dès qu'on applique à Dieu des expressions ou des lois de l'ordre visible , elles y changent subitement de proportions, parce qu'elles passent de la région du fini à celle de l'infini. Vous ne devez donc pas vous étonner, Messieurs, si la doctrine
catholique vous enseigne que les termes de relation revêtent en Dieu la forme de la personnalité. Entendons-nous sur ce mot. Tout être , par cela seul qu'il est lui et non un autre, possède ce que nous appelons l'individualité. Tant qu'il subsiste, il s'appartient ; il peut croître ou décroître, perdre ou acquérir; il peut communiquer à autrui quelque chose de soi, mais non pas le soi-même. Il est lui tant qu'il est; personne autre n'est et ne sera jamais lui, si ce n'est lui. Telle est la nature et la force de l'individualité. Supposez maintenant que l'être individuel ait conscience et intelligence de son individualité, qu'il se voie vivant et distinct de tout ce qui n'est pas lui, ce sera une personne. La personnalité n'est pas autre chose que l'individualité ayant conscience et intelligence de soi. L'individualité est le propre des corps, la personnalité est le propre des esprits. Or Dieu est un esprit infini; tout ce qui le constitue, substance et terme de relation, est esprit. Par conséquent chaque terme des relations divines a conscience et intelligence de soi; il se voit distinct des autres en tant que terme de relation , un avec eux en tant que substance : sa distinction fait son individualité relative; la conscience et l'intelligence de son individualité relative le font une personne. Imaginez l'espace devenu un esprit, vous aurez un phénomène analogue. La longueur , la largeur et la hauteur auraient conscience et intelligence de leur individualité relative, conscience et intelligence de leur unité absolue dans l'espace ; elles seraient une par la substance, plusieurs par la distinction élevée à l'état personnel.
Il nous reste à considérer, Messieurs, combien il y a de personnes en Dieu, comment et en quel ordre elles s'y produisent.
Jusqu'ici nous ne nous sommes aidés que des analogies de la nature extérieure; mais, au point où nous sommes parvenus, ayant à nous rendre compte du nombre et de la genèse des personnes divines, il est nécessaire que nous cherchions dans des profondeurs plus reculées une lumière plus voisine de la lumière de Dieu.
La nature extérieure n'est pas tout notre horizon et toute notre clarté. Nous la touchons par notre corps; mais elle est hors de nous , même dans notre corps, et, de plus, elle n'est que terre et cendre, et si elle a quelque chose de Dieu , ce n'est qu'un vestige et non pas une image de lui. Sortons de la limite de la poudre, entrons en nous-mêmes : ne sommesnous pas des esprits ? Oui, je suis un esprit. Dans ce sépulcre matériel que j'habite en voyageur, une lampe a été allumée, lampe immatérielle et pure qui éclaire ma vie, qui est ma vraie vie, qui descend de l'éternité et qui m'y ramène comme à mon origine et à ma nature. Que parlais-je tout à l'heure du temps et de l'espace? Qui pouvait m'arrêler dans ces viles comparaisons? Ah ! je le sens, vous m'en faisiez un reproche; vous m'accusiez de tenir mon âme et la vôtre captives dans ces inanités de l'univers, où je ne voyais que des ombres, où je ne touchais que des morts, où je ne suscitais que des empreintes froides et effacées de la vérité. Vous attendiez avec impatience que j'ouvrisse enfin l'arène d'une vision meil-
leure : je sens que j'y suis. Je vois ce qui ne se voit pas , j'entends ce qui ne s'entend pas , je lis ce qui n'a ni forme ni couleur : la vérité a encore un voile, mais c'est sa personne; elle a encore des secrets, mais ce sont les derniers. Arrière la nature, et voyons Dieu dans l'esprit!
L'esprit vit comme Dieu de la vie immatérielle, et par conséquent il connaît cette vie où les sens n'ont point de part , et qui est celle de Dieu. Que fait donc l'esprit lorsque , renfermé au dedans de lui-même , imposant silence à tout le reste, il vit de sa vie propre? Que fait-il? Ce qu'il fait, Messieurs? deux choses seulement, deux actes inépuisables, qui reviennent toujours, qui ne se lassent jamais, et dont la trame compose tout son travail avec toute sa joie : il pense et il aime. Il pense d'abord, c'est-à-dire qu'il voit et combine des objets dépouillés de matière, de forme, d'étendue et d'horizon : espèce d'univers devant lequel celui que nous habitons par les sens n'est qu'un cachot sourd et étroit. Il se joue dans celte mer sans rivage des idées. Il appelle à la vie, pour composer la sienne , des mondes sans nom et sans fin qui lui obéissent avec la promptitude de l'éclair. Il pejt n'en pas connaître le prix et les dédaigner; la contemplation pure lui pèsera d'autant plus qu'il l'exercera moins et qu'il enchaînera ses facultés aux abaissements du corps. Mais je ne parle pas de ces trahisons de l'esprit contre luimême; je parle de l'esprit tel qu'il est par sa nature, tel qu'il vit lorsqu'il veut vivre à la hauteur où Dieu l'a placé. Il pense donc , c'est son premier acte,
Mais la pensée, est-ce l'esprit lui-même, ou quelque chose qui est distinct de l'esprit? Ce n'est pas l'esprit lui-même; car la pensée vient et passe, tandis que l'esprit demeure toujours. J'oublie le lendemain mes idées de la veille ; je les appelle et je les chasse; quelquefois elles m'obsèdent malgré moi. Ma pensée et mon esprit sont deux. Je me parle à moi-même dans la solitude de mon entendement; je m'interroge, je me réponds; ma vie intérieure n'est qu'un colloque continuel et mystérieux. Et pourtant je suis un. Ma pensée, quoique distincte de mon esprit, n'en est pas séparée; quand elle est présente , mon esprit la voit en lui ; quand elle est absente , il la cherche en lui. Je suis un et deux à la fois. Ma vie intellectuelle est une vie de relation; j'y retrouve ce que j'ai remarqué dans la nature extérieure, unité et pluralité, unité résultant de la substance même de l'esprit , pluralité résultant de son action. Que serait, en effet, l'action de l'esprit, si elleétaitinféconde? Quels en seraient la raison, le but et l'objet? L'esprit, comme toute la nature, mais en une manière bien autrement élevée, est donc fécond. Tandis que les corps se divisent pour se multiplier, l'esprit, créé à la ressemblance de Dieu, demeure inaccessible à toute division. Il engendre sa pensée sans rien émettre au dehors de son incorruptible substance ; il la multiplie sans rien perdre de la perfection de l'unité.
Vous le voyez , Messieurs , en nous élevant de la vie extérieure à la vie intérieure , de la vie des corps à la vie de l'esprit, nous avons retrouvé la même
loi; mais nous l'avons retrouvée, comme il était inévitable, avec un accroissement de lumière et de précision. Les corps, malgré leurs révélations merveilleuses, nous tenaient à une trop grande distance de Dieu ; l'esprit nous a portés jusqu'au sanctuaire de son essence et de sa vie. Pénétrons -y, ou du moins , s'il nous est interdit de franchir certaines limites, allons aussi près que la bonté divine nous le permettra.
Dieu est un esprit , son premier acte est donc de penser. Mais sa pensée ne saurait être , comme la nôtre, multiple, sans cesse naissante pour mourir, et mourant pour renaître. La nôtre est multiple, parce qu'étant finis, nous ne pouvons nous représenter qu'un à un tous les objets susceptibles de connaissance; elle est sujette à périr, parce que nos idées se pressant l'une après l'autre , la seconde détrône la première, et la troisième précipite la seconde. En Dieu, au contraire, dont l'activité est infinie, l'esprit engendre d'un seul coup une pensée égale à luimême , qui le représente tout entier , et qui n'a pas besoin d'une seconde, parce que la première a épuisé l'abîme des choses à connaître, c'est-à-dire l'abîme de l'infini. Cette pensée unique et absolue , premier et dernier né de l'esprit de Dieu, reste éternellement en sa présence comme une représentation exacte de de lui-même , ou , pour parler le langage des livres saints , comme son image , la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance (1). Elle est sa parole,
(1) IIe Epître aux Corinthiens, chap. iv, vers. 4. — Épître aux Hébreux, chap. i, vers. 3.