‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 24 sur 32 · DE LA CREATION DU MONDE PAR DIEU · texte numérisé non relu

DE LA CREATION DU MONDE PAR DIEU

Monseigneur, Messieurs ,

Nous avons pénétré jusque dans la vie intérieure de Dieu ; nous savons qu'il est, et comment il vit. La suite des idées nous conduirait maintenante rechercher quel est son caractère; mais deux mots nous suffiront sur ce point. Le caractère de Dieu est la perfection : tout ce qui est renfermé dans l'idée de perfection, comme l'immutabilité, la sagesse, la justice, la bonté, doit être attribué à Dieu dans un degré infini, et constitue son caractère métaphysique et moral. Les difficultés qui peuvent naître de ces divers attributs se résoudront naturellement lorsque nous traiterons des rapports de Dieu avec les êtres

créés. Nous les franchissons donc à pieds joints, et nous nous trouvons logiquement en présence de cette question : Étant donné Dieu, le principe des choses, comment les choses sont -elles émanées de lui? Par quel procédé , et surtout par quels motifs ?

Ici, Messieurs, nous commençons à toucher plus directement aux secrets de nos destinées; car elles prennent sans contredit leur source dans le procédé par lequel nous sommes sortis du sein de notre cause , et bien plus encore dans les motifs qui ont porté l'Être existant par lui-même à produire quelque chose qui ne fût pas lui. Quel est donc ce procédé? Quels sont ces motifs ?

Avant de vous le dire, Messieurs, je vous prie de bien remarquer l'état de la question. Il ne s'agit pas de savoir si le monde est ou n'est pas un ouvrage : cette question-là est jugée. Quiconque n'est pas panthéiste est contraint d'admettre que le monde a une cause, qui est l'œuvre d'une intelligence et d'un pouvoir supérieurs; or nous avons écarté le panthéisme, nous avons reconnu Dieu dans l'infirmité même de la nature, et par conséquent nous disons de lui avec le peuple et avec le poëte :

L'Éternel est son nom , le monde est son ouvrage.

Chose digne d'attention , les philosophes de l'antiquité qui croyaient à l'éternité de la matière , tels que Platon , ne pouvaient cependant s'empêcher de reconnaître dans l'ensemble des choses visibles le caractère d'une œuvre travaillée, et ils appelaient

Dieu le grand architecte de l'univers. C'est qu'en effet l'univers porte le signe éclatant de son impuissance personnelle, s'il est permis de parler ainsi; et ceux-là mêmes qui ne s'élèvent pas jusqu'à l'idée de sa création, y discernent pourtant la main de l'artiste qui l'a touché et construit. Ils le voient fait, encore qu'ils ne le voient pas créé, et sans cela la pensée de Dieu n'aurait aucune raison dans leur esprit. La production du monde est un dogme qui précède logiquement le dogme de l'existence de Dieu ; nous disons : Le monde est produit, donc Dieu est; et non pas : Dieu est, donc le monde est produit. C'est le raisonnement des anciens philosophes théistes aussi bien que celui des philosophes chrétiens ; seulement il était moins complet dans les premiers que dans les seconds. Aristote, par exemple, après avoir admis l'éternité de la matière , ne pouvait plus remonter à une cause suprême , si ce n'est en découvrant dans la nature quelque chose dont la présence ne s'expliquait pas sans un principe plus élevé. Tel était pour lui le mouvement des corps. L'analyse de ce phénomène l'avait conduit à reconnaître la nécessité d'un premier moteur, et il avait écrit cette proposition presque divine par sa .profondeur et son originalité : « Il y a quelque chose d'immobile qui est le principe du mouvement. »

Encore une fois, Messieurs, la question n'est donc pas de savoir si le monde est produit, mais comment et pourquoi il a été produit.

Deux systèmes se sont partagé les intelligences en dehors de la doctrine catholique. Le premier affirme

que le monde a été produit par le concours de Dieu et d'une certaine substance inférieure, coéternelle à Dieu. Figurez- vous , d'une part, l'être absolu et parfait; de l'autre part, une substance vile, informe, sans mouvement , sans vie , incapable de sortir par elle-même de cet état d'abjection, et toutefois incréée comme Dieu , éternelle comme Dieu , existant par soi comme Dieu , la matière , en un mot , et encore la matière dépouillée de cette gloire telle quelle que nous lui voyons aujourd'hui. Que Dieu l'eût laissée là , elle y serait encore , espèce de tombeau vide et éternel , ne recevant ni la vie ni la mort. Mais Dieu l'a regardée ; il a été saisi de pitié devant l'infinie grandeur de cette misère. Il a dit une parole , et le monde, sortant des langes immobiles de sa conception, a paru tel que nos yeux l'admirent, ancien par son fond , nouveau par sa forme , père et fils à la fois, fils d'un plus parfait que lui, père de lui-même par coopération.

Cette ingénieuse poésie n'a pas satisfait tous les esprits. Beaucoup lui ont refusé leur consentement. Ils ont trouvé misérable devant la logique comme en elle-même cette singulière substance moitié Dieu, moitié néant, Dieu par l'éternité de son être, néant par l'incapacité de se donner le mode de son existence, et ils ont imaginé, pour expliquer la naissance du monde, le système de l'émanation. Dans ce second ordre d'idées, Dieu a tiré de sa propre substance la substance de l'univers, mais sans lui communiquer ni sa personnalité ni sa divinité.

La doctrine catholique repousse ce système aussi

bien que le premier. Car, de deux choses l'une : ou bien la substance divine est tout entière et indivisible dans le monde, et en ce cas le monde est Dieu ; ou bien la substance divine n'est qu'en partie dans le monde par la vertu de l'émanation , et alors elle perd le caractère absolu sans lequel l'esprit ne saurait la concevoir.

Il n'est pas nécessaire, Messieurs, d'un grand effort de pensée pour saisir le vice ou plutôt le ridicule de ces théories sur l'origine de l'univers. Nous rencontrons ici un exemple frappant de la force et de la faiblesse de l'esprit humain. Il a bien vu que la nature sensible ne s'expliquait pas sans l'intervention d'une nature plus haute; mais, je ne sais pourquoi , il lui a été impossible de déterminer le mode et la mesure de cette intervention. Frappé de l'indigence de l'univers, il lui refusait l'existence propre pour en faire une émanation de la Divinité ; puis , ne concevant pas ni que Dieu pût sortir de lui-même, ni que sa substance s'appauvrît par cette émission, il attribuait au monde un fonds de vitalité originelle, mais pauvre et retenue aux plus extrêmes limites de l'incapacité. C'était toujours la même contradiction. Il ne fallait, ce semble, qu'un peu de vigueur de logique pour conclure à fond et dans la plénitude du vrai; l'homme ne l'a pas pu. Son œil, errant entre deux abîmes, n'osait accepter ni l'un ni l'autre, et cherchait au milieu un point d'arrêt chimérique.

Maintenant, ouvrez la Bible, et lisez -en la première phrase : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Quelle simplicité, Messieurs, et quelle

fermeté! Moïse n'affirme pas même l'existence de Dieu ; il le nomme et il le définit par une action qui explique en même temps l'univers. L'univers n'est pas éternel, il n'est pas non plus une émanation de la substance divine ; il a été fait dans toute la force de ce mot , il a été fait par un pur acte de volonté. Dieu a dit, et tout a été fait ; c'est l'expression de David , et c'est l'idée que l'esprit humain n'avait pu découvrir, pas même pour la combattre. Il l'ignorait, quoiqu'elle fût la clef de tout, et depuis qu'elle lui a été révélée , il la repousse comme une incompréhensible fiction. Qu'est-ce, dit-il, que faire de l'être par un acte de volonté ? Comment se représenter cette magique opération? Et qu'est-ce qu'une idée qui n'offre à l'entendement aucune image saisissable? L'homme agit, mais toujours sur une substance préexistante à son action; il produit, mais de simples modifications dans le sujet où s'exerce sa puissance; la création est un abîme où il ne découvre rien qu'un mot et un désespoir: un mot au lieu d'une idée, un désespoir au lieu d'une solution.

Qu'en pensez-vous, Messieurs? Est-il nécessaire de se représenter un acte pour en avoir l'idée? Ne suffit-il pas que la force logique nous contraigne d'en affirmer l'existence? La raison, je le veux pour un moment, ne saisit sous aucune face l'acte créateur; oui , mais elle voit que le monde n'est ni éternel , ni émané de la substance de Dieu , et , poussée à bout , elle conclut qu'il a été fait par voie de création : car quelle issue lui reste-t-il, sinon celle-là? Est-il plus aisé de se représenter la matière sortant par émana-

tion de la substance immatérielle , ou bien existanf de toute éternité par sa propre vertu? Assurément, si l'esprit aperçoit là quelque chose, il n'aperçoit qu'une impossibilité, et c'est pourquoi il se jette dans la seule route qui lui demeure ouverte, route obscure encore, mais éclairée du moins de la lumière renfermée dans toute nécessité logique. Est-il vrai d'ailleurs que le mot de création ne représente rien à notre entendement? Est-il vrai que nous ne concevions en aucune manière comment la volonté divine peut prononcer la souveraine parole : Fiat! Je m'en étonnerais ; car si nous avons démêlé dans notre intelligence des images qui nous ont introduits jusqu'au sacré vestibule de l'essence incréée, comment le mystère de notre volonté personnelle ne nous apprendrait-il rien touchant le mystère de la divine volonté? La volonté est le siège de la puissance; c'est par là que l'homme commande, et qu'il est obéi. Commander! Messieurs, quel mot! Y avez-vous jamais songé? Un homme laisse tomber de ses lèvres une parole : on écoute , on se presse , on court. Un autre parle, rien ne se fait. Tous les deux ont prétendu commander, un seul a réussi. C'est qu'un seul a dit le mot qui contient la puissance, ce mot : Je veux. Beaucoup pensent le dire , parce qu'ils le prononcent ; mais il y en a peu qui le disent en effet. C'est le mot le plus rare qui soit au monde , bien qu'il soit le plus fréquemment usurpé , et quand un homme en a le secret terrible , qu'il soit pauvre et le dernier de tous, soyez sûrs qu'un jour vous le trouverez plus haut que vous. Ainsi fut César.

Avez-vous remarqué dans les sciences occultes le rôle qu'y remplit la volonté , et comment nul ne s'y rend maître d'un autre que par l'énergie d'une sorte de fluide impératif? Les natures viriles résistent mieux aux ébranlements de ces arts secrets, et c'est pourquoi les anciens oracles avaient choisi pour organe la faible bouche des pythonisses. Pardonnezmoi cette allusion à des mystères contestables ; lavérité perce partout, et jusque dans les choses dont la nature est voilée et incertaine. C'est ainsi que les nuages portent le soleil en le cachant.

Quoi qu'il en soit, nul ne contestera que le siège de la puissance soit dans la volonté. C'est par la volonté que l'homme exerce l'empire sur ses semblables, et c'est par elle qu'il meut son propre corps. Quand donc la doctrine catholique nous enseigne que le monde est sorti d'un acte de la volonté divine, elle nous dit quelque chose qui se vérifie par l'expérience du lieu où gît en nous-mêmes le principe de notre force. En nous , comme en Dieu , la volonté fait de la force : mais qu'est-ce que la force? Je suis immobile ; tout à coup, mon bras s'élève, ma main s'étend, ma tête se dresse , mon regard s'allume : que s'est-il passé? Une puissance étrangère à moi m'a-t-elle saisi et soulevé de mon repos? Non, au dedans de moi , dans un lieu calme et immatériel , un acte s'est produit ; j'ai dit : Que mon corps se meuve, et il s'est mû. J'ai porté en même temps à mes membres, dans une proportion exacte, la quantité de force nécessaire à leur mouvement; j'ai voulu, et j'ai fait. Prenez garde I le mouvement n'existait pas. Il n'existait pas

dans mon corps, qui était à l'état d'immobilité; il n'existait pas dans mon âme, qui est d'une nature spirituelle : je l'ai fait par un simple acte de ma volonté, je l'ai créé. La proposition d'Aristote s'est vérifiée en moi : L'immobile est le principe du mouvement. Qu'est-ce que cela, sinon une création ? Direz-vous que la force motrice préexistait dans ma volonté? J'en conviens; mais la force motrice , qu'est-elle autre chose que le principe producteur du mouvement ? La doctrine catholique n'entend pas que Dieu crée sans une puissance créatrice dont sa volonté est le siège et l'organe. Le Fiat divin , comme le Fiat humain , a une cause efficace sans laquelle il ne serait qu'un mot vide, un désir infécond.

Remarquez bien, Messieurs, que le mouvement corporel est extérieur à l'âme qui le produit par un acte de vouloir intérieur. C'est en cela que gît la différence de la génération et de la création. Quand l'intelligence conçoit une pensée, elle engendre, parce que la pensée est de même nature qu'elle et demeure en elle-même; quand la volonté suscite le mouvement du corps, elle crée, parce que le mouvement n'est pas de même nature qu'elle et naît au dehors. Ces deux actes n'ont rien de commun. Le premier est le principe de la vie interne ; le second, de la vie externe. Le premier est la vie de Dieu et de notre âme ; le second est la vie du monde et de notre corps. Toute activité se réduit à ces deux termes : engendrer et créer, c'est-à-dire produire au dedans et produire au dehors. Nul être n'existe sans cette double faculté.

Si la première lui manquait, il n'aurait pas de vie intime et personnelle; si la seconde lui faisait défaut, il n'aurait pas de vie hors de soi. La génération concentre, la création dilate; elles composent ensemble le mystère de toute vie.

Jugez maintenant si la raison ne se forme aucune idée de l'acte créateur. Il est vrai qu'en Dieu cet acte prend une énergie qui surpasse notre faible portée. Tandis que le mouvement créé par nous s'éteint et meurt bientôt, les choses créées par Dieu s'affermissent dans une subsistance durable. C'est la même différence que nous avons déjà remarquée entre la production de la pensée divine et la production de la pensée humaine; la subsistance est le cachet des ouvrages de Dieu , tandis que tout ce que fait l'homme passe de l'être au néant avec une triste rapidité. Mais cet évanouissement de nos œuvres ne détruit pas leur réalité, ni l'analogie qu'elles ont avec les œuvres de l'infini. Nous engendrons réellement comme Dieu, nous créons réellement comme lui ; nous d'une manière incomplète et relative , lui en un mode parfait et absolu. Et nous entendons les deux mystères de la génération et de la création, qui composent la vie, parce que nous sommes réellement, quoique imparfaitement, générateurs et créateurs.

Cela posé, Messieurs, votre place et votre sort vous sont dès à présent connus : vous n'êtes pas des souverains, vous êtes des serviteurs. La souveraineté est l'existence par soi; vous ne l'avez à aucun degré. Vous avez été faits, vous avez été tirés du néant, selon l'énergique expression de la mère des Mâcha-

bées, et tout au plus pourrez-vous prétendre au titre d'enfants de Dieu. Ce sera là le terme extrême de votre ambition. Si par hasard la bonlé divine a jeté dans votre âme et sur votre front des traces de ressemblance avec lui, vous serez ses enfants, et il vous permettra , du fond de votre poudre, de faire monter jusqu'à son trône le nom de Père. Ce sera votre plus haute gloire. Quanta la souveraineté, n'y prétendez pas : qu'est-ce que la souveraineté d'un être qui vit par un autre? On veut pourtant vous la donner. C'est pour cela que le rationalisme s'épuise à prouver l'éternité du monde , et à chercher dans les ruines et dans la mort les signes de l'indéfectibilité. Car pensez-vous que l'esprit humain se précipitât si ardemment sur ces questions , si elles ne recouvraient des conséquences pour la direction de l'âme et de la vie? Tout est là, croyez-le. Dire que le monde est incréé, c'est dire que l'homme est souverain; dire que le monde est créé , c'est dire que l'homme est serviteur, et tout au plus enfant. La première doctrine nous donne le droit de nous définir comme Dieu : « Je suis Celui qui suis. » La seconde nous met au cœur la prière de l'Évangile : « Notre Père qui êtes aux cieux ! »

Il faut choisir, Messieurs : il faut ici -bas vivre en dieu ou en créature, dans la modestie de l'obéissance ou dans l'orgueil de la souveraineté. Lequel choisirez-vous? Des sages vous diront que vous êtes grands ; ils s'attacheront au côté sublime de votre être, et vous persuaderont qu'il n'y a rien au-dessus de vous. D'autres vous présenteront de vous-mêmes une image

basse et flétrie ; ils découvriront dans les régions infimes de votre nature des secrets qui vous feront rougir, et toutefois ce sera pour vous flatter encore. Seule, la doctrine catholique vous met à votre place sans insulte et sans adulation. Elle voit votre grandeur et vous la prouve; elle voit votre misère et vous la montre ; elle vous soutient contre l'orgueil qui vous enfle, et contre l'orgueil qui vous déshonore; elle vous donne enfin tout ensemble la raison de votre grandeur et de votre misère dans cette parole qu'elle seule a prononcée : L'homme est une créature, mais c'est la créature d'un Dieu.

La créature d'un Dieu ! Pourquoi? Quel motif a eu cet être inaccessible de regarder au-dessous de lui et d'appeler ce qui n'était pas ? Il nous importe de le savoir; car, évidemment, le premier et le dernier mot de notre destinée est dans le motif de notre création. Perdus que nous étions dans les froides ombres de l'inexistence, incapables de nous éveiller nousmêmes au fond de ce tombeau , nous n'avions d'autre espérance et d'autre germe de vie que dans la volonté de Dieu , et la volonté de Dieu ne pouvait elle-même se diriger vers nous, nous plaindre et nous nommer, qu'en vertu d'un motif qui la déterminât. Nul être raisonnable, en effet, n'agit sans raison, sous peine d'agir au hasard et d'ignorer ce qu'il fait en ignorant pourquoi il le fait. Aussi saint Thomas d'Aquin , cherchant avant nous le motif de la création , commence par poser cette maxime : Tout être agit pour une fin; et il appelle la fin du nom de cause finale , pour indiquer qu'étant le mobile des

actes de la volonté, elle est réellement le principe des choses que la volonté produit. Dieu , en créant le monde, a donc été mû par une fin, c'est-à-dire par un but qu'il s'est proposé d'atteindre , et qui était le terme de sa pensée, de sa volonté et de son action. Quelle était cette fin? Si, pour le savoir, nous étudions les ressorts de nos propres déterminations, nous démêlerons aisément parmi eux le mobile de l'intérêt ou de l'utilité. Nous voulons et nous agissons parce que nous avons des besoins ; nos mouvements sont l'effort d'un être qui ne vit pas de luimême, et qui cherche au dehors le soutien ou l'accroissement de sa vie. Mais Dieu n'a pas de besoins; il vit de lui et en lui ; rien ne manque à la plénitude de son être et de sa félicité : comment agirait-il par intérêt? Comment eût -il créé l'homme et le monde pour combler le vide de sa nature , ou pour ajouter à l'infini des ressources et des jouissances qui ne s'y trouvaient point contenues? Manifestement, il les possédait toutes ; il n'avait rien à gagner et rien à perdre dans la création de l'univers. Le déploiement extérieur de sa toute-puissance était un acte souverainement désintéressé.

11 est vrai, Messieurs, j'ai souvent entendu dire, et vous l'avez entendu vous-mêmes, que Dieu a créé le monde pour sa gloire. Mais cette expression a deux sens, l'un qui est exact et que je vous exposerai bientôt, l'autre qui n'est pas admissible, parce qu'il suppose que la volonté divine peut être mue par la raison de l'utilité personn Mie. Oublions donc un instant des termes mal définis, et continuons à chercher

quel a été le motif de Dieu dans la vocation du monde à l'existence.

L'homme n'agit pas seulement par intérêt ; il est capable d'agir aussi par devoir, c'est-à-dire de sacrifier son propre avantage à l'avantage commun, au nom d'une loi suprême qui règle les rapports des êtres et leur impose des actes dont le bénéfice est pour autrui. Ce motif est infiniment plus noble que le premier; il ravit l'âme à l'égoïsme, et lui donne pour mobile une impulsion d'en haut, qui, n'étant autre chose que la vue et le sentiment de l'éternelle justice, semble digne de se rencontrer en Dieu et d'avoir commandé sa résolution quand il créa le monde. Pourtant, Messieurs, il n'en est rien. Dieu est la justice même; dès qu'il agit, il le fait sous l'empire de cette loi d'équité qui est comprise dans son essence ; mais avant d'agir au dehors pour la première fois , avant de fonder l'univers , il ne lui devait rien. Il était libre à son égard de toute la liberté de l'être en face du néant. Il pouvait lui communiquer l'existence ou la lui refuser selon son plaisir, sans blesser aucun droit, sans méconnaître aucun devoir. L'homme lui-même ne doit rien au néant, et en tirant un autre homme de son sein généreux , il accomplit un acte de pleine et absolue souveraineté. Il est père, parce qu'il l'a voulu, comme Dieu est créateur, parce qu'il l'a voulu.

Mais quoi! aucun motif n'a-t-il donc inspiré la volonté créatrice? Cela n'est pas possible, Messieurs, nous vous l'avons démontré. Le motif existe ; ne nous

lassons pas de le chercher dans le mystère de nos propres délibérations.

Au-dessus du devoir, s'il est possible, ou du moins dans une place non moins profonde et sacrée , gît un autre mobile de nos actions : c'est l'amour. Nous allons parce que nous aimons ; nous souffrons, nous vivons, nous mourons, parce que nous aimons. L'amour guide nos actes les plus ardents, et si quelquefois nous nous sentons capables de tout , si, poussant la vie et la mort devant nous avec une force presque sacrilège, nous nous croyons quelquefois déjà dans l'énergie de l'immortalité , c'est l'amour assurément, c'est l'amour qui no'is persuade et qui nous emporte. Nul coursier n'est plus vite, nul ne franchit plus d'abîmes avec plus de bonheur, nul ne nous conduit plus loin, plus haut, et ne nous donne mieux la sensation de l'être qui va créer. Serait-ce donc l'amour qui pousse la volonté divine , et qui lui dit incessamment : Va et crée , va et crée ! Serait-ce l'amour que nous aurions pour premier père? Mais, hélas ! l'amour lui-même a une cause dans la beauté de son objet; et quelle beauté pouvait avoir devant Dieu cette ombre morte et glacée qui a précédé l'univers, et à laquelle nous ne donnons un nom qu'en trahissant la vérité? Qu'est-ce que le néant pouvait dire au cœur de Dieu ? Gomment aimer ce qui n'est pas ? Ou même , comment aimer la beauté finie quand on possède en soi la beauté parfaite et sans mesure? Déjà l'amour avait produit en Dieu son ineffable fruit ; déjà le Père, le Fils, le Saint-Esprit, respiraient coéternellcment dans le colloque et dans

l'étreinte de leur triple et une et infinie beauté. Ils voyaient, ils touchaient, ils parlaient ensemble leur béatitude, et, immuables tous trois dans un même ravissement , ils ne pouvaient plus rien voir, ni rien sentir, ni rien entendre qui méritât d'eux une goutte épanchée de leur amour. Le mystère était accompli tout entier, mon Dieu, et que restait-il pour émouvoir votre cœur, et pour qu'il nous découvrît de loin dans l'inanité totale où nous ne vous attendions même pas? Il restait quelque chose, Messieurs, n'en doutez pas; il restait quelque chose de plus généreux que l'intérêt, de plus élevé que le devoir, de plus puissant que l'amour. Sondez votre cœur, et si vous avez peine à m'entendre , si vos propres dons vous sont inconnus , écoutez Bossuet parlant de vous : «Quand Dieu, dit-il, fit le cœur de l'homme, il y mit premièrement la bonté. » Voilà, Messieurs, une parole divine, et Bossuet n'eût -il prononcé que cellelà , je le tiens pour un grand homme. La bonté! c'està-dire cette vertu qui ne consulte pas l'intérêt , qui n'attend pas l'ordre du devoir, qui n'a pas besoin d'être sollicitée par l'attrait du beau, mais qui se penche d'autant plus vers un objet qu'il est plus pauvre, plus misérable, plus abandonné, plus digne de mépris! Il est vrai, Messieurs, il est vrai, l'homme possède cette adorable faculté, j'en jure par vous tous. Ce n'est ni le génie, ni la gloire, ni l'amour qui mesurent l'élévation de son âme, c'est la bonté. C'est elle qui donne à la physionomie humaine son premier et plus invincible charme ; c'est elle qui nous rapproche les uns des autres ; c'est elle qui met en corn-

munication les biens et les maux, et qui est partout, du ciel à la terre, la grande médiatrice des êtres. Regardez au pied des Alpes ce vil crétin sans yeux, sans sourire et sans larmes, qui ne connaît pas même sa dégradation , et qui semble un effort de la nature pour s'insulter elle-même dans le déshonneur de ce qu'elle a produit de plus grand : gardez-vous de croire qu'il n'ait trouvé le chemin d'aucune âme, et que son opprobre lui ait ravi l'amitié de l'univers. Non, il est aimé, il a une mère, il a des frères et des sœurs, il a une place au foyer de la cabane, il a la meilleure et la plus sacrée, parce qu'il est le plus déshérité. Le sein qui l'a nourri le porte encore, et la superstition de l'amour n'en parle que comme d'une bénédiction envoyée par Dieu. Voilà l'homme !

Mais puis-je dire : Voilà l'homme, sans dire aussi : Voilà Dieu? De qui l'homme tiendrait-il sa bonté, si Dieu n'en était l'océan primordial , et si en formant notre cœur, il n'y avait pas versé avant tout une goutte du sien ? Oui , Dieu est bon ; oui , la bonté est l'attribut qui recouvre en lui tous les autres, et ce n'est pas sans raison que l'antiquité gravait au fronton de ses temples cette inscription fameuse où la bonté précédait la grandeur. Mais toute perfection suppose un objet où s'appliquer. 11 fallait donc à la bonté divine un objet aussi vaste et profond qu'ellemême : Dieu l'a découvert. Du sein de sa plénitude, il a vu cet être sans beauté, sans forme, sans vie, sans nom, cet être sans être que nous appelons le néant ; il a entendu le cri des mondes qui n'étaient pas, le cri d'une misère sans mesure appelant une

bonté sans mesure. L'éternité s'est troublée , et elle a dit au temps : Commence! Le temps et l'univers ont obéi à la volonté de Dieu , comme la volonté de Dieu avait cédé, mais librement, à l'inspiration delà bonté.

Je dis librement, Messieurs, parce que toutes les perfections divines s'exercent au dedans d'ellesmêmes dans le mystère de la sainte Trinité , et que leur action extérieure n'est plus dès lors nécessaire à leur dilatation , mais un effet spontané du libre arbitre de Dieu. Dieu était bon avant de créer le monde, et sa bonté absolue se produisait à l'infini dans la communication éternelle des trois personnes incréées. Quand donc il a fait l'univers , il l'a fait par un mouvement libre de son cœur, et non par nécessité. Il l'a fait gratuitement, sans l'impulsion de l'intérêt, sans la contrainte du devoir, sans l'entraînement d'un amour qui fût mérité , dans la seule fin de satisfaire sa bonté en communiquant la vie. C'est pourquoi saint Thomas d'Aquin traitant cette question dit que Dieu est le seul être parfaitement libéral, parce que seul il n'agit pas pour son utilité', mais à cause de sa bonté (1).

Cette conclusion, Messieurs, est de la plus haute importance pour toute la suite du dogme chrétien , et il est nécessaire de résoudre les difficultés qu'elle présente, soit au point de vue théologique, soit au point de vue rationnel.

Théologiquement, on oppose un texte de l'Écri-

(1) Somme, quest. 44, art. 4.

ture ainsi conçu : Universa propter semetipsum operatus est Dominus. — Le Seigneur a tout fait pour lui-même (1). Ces paroles ont un caractère de précision et de clarté qui obscurcit, ce semble, toutes les idées que nous venons d'émettre devant vous. Il est aisé pourtant de vous les expliquer. Dieu , pas plus qu'aucun être, ne saurait puiser hors de lui les motifs de ses déterminations ; il les trouve dans sa nature , et en leur cédant , s'il est permis de parler ainsi, il est manifeste qu'il agit pour lui-même, puisqu'il agit sous l'impulsion de quelque chose qui est lui-même. Mais la bonté a cela d'excellent et de singulier, qu'elle a le bien des autres pour but , et qu'en agissant à cause d'elle, on agit cependant pour autrui et d'une manière désintéressée. Ainsi il est vrai de dire qu'en créant le monde par bonté , Dieu l'a créé pour lui , puisque sa bonté c'est luimême ; et néanmoins il est parfaitement vrai de dire qu'il l'a créé libéralement, puisqu'il se proposait le bien de sa créature, et que ce bien ne pouvait accroître sa propre félicité. Mais l'eût-il même accrue, le motif de bonté resterait encore pur et sans reproche; car il n'y a rien de plus parfait que de trouver du bonheur à communiquer le sien. Cet égoïsme-là, si c'en est un, est celui des grandes âmes, et sans doute, bien que la créature soit inutile à Dieu, il faut croire que notre amour ne lui est pas indifférent , et que, sans le rendre plus heureux, il nous rend au moins chers et précieux devant lui.

(1) Proverbes, chap. xvi, vers. 4.

Il me sera facile encore de vous expliquer cette autre expression, que Dieu a créé le monde pour sa gloire. La gloire intérieure de Dieu est dans sa souveraine perfection; sa gloire extérieure consiste à être connu et aimé des intelligences libres ; et il est hors de discussion qu'il a , en effet , donné l'être à des intelligences pour en être connu et aimé. Mais pourquoi a-t-il voulu les appeler à le connaître et à l'aimer? Est-ce pour leur bonheur ou pour son utilité personnelle, par le motif de la bonté ou par celui de l'intérêt? Nous avons établi, avec saint Thomas d'Aquin, que c'était par le motif de la bonté, et l'expression dont il s'agit ne décide rien à rencontre, puisqu'elle ne touche même pas la question. Il suffît de définir le mot de gloire pour en être assuré.

Arrivons donc aux objections du rationalisme.

Loin de convenir que le monde est un ouvrage de la bonté divine, le rationalisme n'y voit pas même une œuvre de justice. Est-il juste, dit-il, de disposer du sort d'autrui sans sa participation? Lorsqu'il a plu à Dieu, usant d'une toute- puissance incompréhensible, d'appeler à la vie des êtres intelligents, des êtres capables de juger si l'existence était un don ou un malheur, avait-il le droit d'agir sans leur consentement? Les Romains l'ont écrit avec autant d'éloquence que de raison : Nemini invilo beneficium confertur. — Il n'y a pas de bienfait sans la volonté qui l'accepte. De quel droit nous a-t-on faits sans nous ? De quel droit nous a-t-on tirés du néant pour nous jeter, sans que nous le sussions, dans cet

abîme de maux qu'on appelle la vie? Quoi ! nous dormions tranquilles dans l'éternité de notre sommeil, et tout à coup une main invisible nous a saisis, une voix inconnue nous a appelés : elle nous a dit avec empire : Viens, vois, sens, pense, aime! Et après qu'obéissant malgré nous à cet ordre implacable , nous avons passé des heures ou des années entre des réalités confuses et des illusions déçues , tout à coup encore la main qui nous avait arrachés à notre première tombe, cette main nous repousse! Et la voix qui nous avait appelés, la même voix nous crie : C'est assez , couche tes membres , clos tes yeux, sors de ce monde, va-t'en! Mais si c'était pour nous qu'on nous a faits, ne devait-on pas nous consulter pour savoir où, quand, comment, à quelles conditions on nous donnerait la vie? Nul n'y a songé ; la vie nous est venue comme nous vient la mort , avec insulte et mépris de nous. Ah ! qu'une vaine théologie dise ce qu'elle voudra , ce n'est pas ici la plainte de l'esprit, c'est le gémissement de l'âme, c'est la sincérité de la souffrance et l'accusation de tous les mondes. Que du moins on nous laisse pleurer sur nous, qu'on respecte la désolation des âges, qu'on n'ajoute pas au malheur de notre destinée cet autre malheur de vouloir le comprendre.

Je me tairais, Messieurs, au bruit de ces accents qui vous ont troublés plus d'une fois, et qui peutêtre troublent encore dans cette assemblée bien des cœurs brisés; je me tairais, ou plutôt j'abandonnerais mes lèvres aux gémissements de la plainte et de

l'ingratitude, si je prenais dans cette question le même point de départ que vous. Oui , si cette vie était la vie, si cette lumière était la lumière, si ce monde était le monde, oui, je couvrirais mon front de mes mains, et je descendrais avec vous dans l'abîme d'un désespoir où je ne souffrirais même pas qu'on voulût me consoler. Mais l'avez- vous cru, et le christianisme vous l'a— t— il dit? l'avez-vous cru que cette vie fût la vie , que cette lumière fût la lumière, que ce monde fût le monde? L'avez-vous cru, et qui est-ce qui vous l'a dit? Je vous le demande encore une fois : qui est-ce qui vous l'a dit? Vousmêmes, personne autre que vous. Eh bien! sachez une chose, c'est que je ne vous crois pas. Je crois que cette vie est un chemin , que cette lumière est une ombre, que ce monde est un prélude; je crois que la vie c'est Dieu, que la lumière c'est Dieu, que le monde c'est Dieu. Et je crois de toute mon âme, au prix de mon sang, s'il le faut, je crois que Dieu nous a créés pour vivre de lui , pour nous éclairer de lui, pour trouver en lui la substance dont tout ce que nous voyons n'est qu'une image incapable et douloureuse. C'est ma foi , c'est celle que je vous annonce, et, pour la combattre, il faut la prendre telle qu'elle est , et non pas telle que vous la faites dans les injustices ou les découragements de votre esprit. Oui, nous souffrons tous : malheur à qui le nierait! Mais nous souffrons du chemin, et non pas de la vie. La vie est abondance, paix, joie, plénitude; quand nous aimons Dieu , nous en recevons quelques saintes prémices, quelques tressaillements impar-

faits , qui nous suffisent pour oublier le monde présent, ou du moins pour en accepter avec courage les maux passagers. Sied-il, en effet, au voyageur attendu par un amour infaillible , de se plaindre de la route, de maudire le sable qui le porte et le soleil qui le conduit? Pour moi, né de la douleur comme les autres , atteint des deux blessures de mes pères , le chagrin de l'âme et l'infirmité du corps , je bénis Dieu qui m'a fait et qui m'attend. Je n'exige pas qu'il m'ait consulté sur mon sort ; entre le néant où il m'a pris et l'éternité qu'il m'a promise , le choix n'était douteux que pour une démence parricide, et Dieu devait compter sur ma vertu comme il comptait sur sa bonté. La justice éternelle ne permettait pas de supposer le refus de la béatitude éternelle : elle avait le droit de stipuler en notre nom la reconnaissance, l'amour, l'acceptation d'une épreuve sans laquelle l'amour n'aurait pu se produire, et à tout le moins dans l'ingratitude elle-même le silence et l'équité du remords.

Vous poursuivez cependant, Messieurs, et vous me rappelez une pensée qui a longtemps tourmenté l'adolescence de ma raison. Si tous tant que nous sommes, créatures intelligentes et libres, nous arrivions, en effet, à la vie de l'éternité, il est certain que les misères de la vie présente s'évanouiraient de notre esprit, n'ayant, comme le dit saint Paul, aucune proportion avec ce poids de gloire qui sera un jour révélé ennous(i). Mais il n'en est pas de la sorte.

(1) Épître aux Romains, chap. vm, vers. 18.

La doctrine catholique nous apprend qu'une partie des intelligences créées ne parviennent pas au règne de Dieu , et qu'ainsi la création , au lieu de tourner à leur bonheur, tourne finalement à leur malheur éternel. Il est vrai que c'est par leur faute: mais qu'importe? Dieu le savait, Dieu l'avait prévu. Étaitce un acte de bonté de mettre au monde des êtres qu'une prescience infaillible voyait, que ce fût de leur faute ou non, exclus du bénéfice de leur vocation primitive et précipités dans une perte égale aux biens qui leur étaient destinés? Que si Dieu, dans la création, n'avait entendu agir qu'en vertu de sa souveraineté, par un acte de puissance et de bon plaisir, on concevrait peut-être qu'il n'eût pas tenu compte du résultat, et que la misère finale d'une partie de ses créatures , causée par leur prévarication , ne lui eût paru qu'un accident incapable de désarmer le droit et l'efficacité de son vouloir. Mais vous nous dites que le Fiat suprême a été prononcé par bonté, par le désir de communiquer la vie et la gloire aux êtres possibles que Dieu découvrait dans l'horizon de sa pensée. Ce but et ce motif sont-ils compatibles avec la déchéance éternelle des intelligences perdues? Sans doute, nous en convenons, la doctrine catholique n'enseigne pas, comme article de foi, que c'est le moindre nombre des hommes qui soit sauvé. Elle enseigne bien moins encore que, sur la totalité des hiérarchies intelligentes, ce soit la minorité qui maintienne ses titres devant la justice de Dieu. Mais qu'est-ce que cela fait? N'y eût-il qu'un seul homme, qu'un seul esprit, qui fût deshérité de la

vie véritable et à jamais réprouvé, c'en serait assez pour accuser la bonté divine, ou du moins pour ne pas mettre à sa charge la création de l'univers. Cherchez donc un autre mobile à la toute-puissance de Dieu; dites qu'il a fait ce qu'il a voulu parce qu'il l'a voulu, qu'il était le maître, que le crime et l'ingratitude ne pouvaient lui ravir ses droits de souverain, on vous entendra peut-être. Mais devant l'image terrible de la damnation éternelle , ne parlez point de la bonté de Dieu; tremblons sous sa justice, et taisons-nous devant son impénétrable majesté.

Je ne me tairai pas , Messieurs , car ce que vous venez de dire suffit pour vous répondre. Vous convenez que si la puissance créatrice entre dans les attributs qui constituent l'essence divine , il est impossible que Dieu en soit dépouillé par le mauvais vouloir de sa créature. Dire, en effet, que Dieu n'a pas le droit de créer un être qui abusera de ses dons, c'est dire que le méchant peut anéantir Dieu en empêchant l'exercice d'un de ses attributs essentiels. Quoi de plus vain et de plus insensé? Or, cela compris, la difficulté tombe de soi. En effet, lors même que Dieu agit par bonté, il agit dans la totalité indivisible de son essence; il agit avec sa puissance, sa sagesse , sa justice, et tout l'ensemble inaliénable de ses perfections. C'est la bonté qui le meut, mais la bonté qui n'abdique rien du reste de sa divinité. La bonté ne saurait lui interdire d'être sage , d'être juste, d'être puissant, d'être souverain, et s'il découvre par sa prescience une créature assez ingrate

pour tourner ses dons contre elle-même, il ne lui retirera pas le bienfait; car ce serait se retirer en même temps la puissance de créer dans des conditions équitables , ce qu'il ne doit pas , et ce qu'il ne ferait qu'en cessant d'exister. Vous direz peut-être : Autre est la puissance en soi , autre l'exercice de la puissance ; Dieu ne saurait perdre la puissance ; mais il est libre de ne pas l'exercer. Assurément , Messieurs; seulement comprenez que quiconque est libre de ne pas exercer une puissance, est libre aussi de l'exercer, sous peine de ne pas l'avoir. Si donc, de votre aveu , Dieu est libre , tous ses attributs considérés , de créer un être qui abusera du bienfait de la vie , pourquoi vous étonner qu'en effet il ait usé de cette liberté qui lui appartient et que vous lui reconnaissez ?

Quoi qu'il en soit métaphysiquement, direz-vous encore, le bon sens du cœur s'oppose à une telle conclusion. Quel est le père qui mettrait au monde un fils, s'il prévoyait que la vie serait pour lui, même par sa faute, un don fatal? Et Dieu n'est-il pas notre père? Doit -il avoir pour nous des entrailles moins tendres que les entrailles d'un homme mortel?

Ici, Messieurs, la comparaison manque de force , parce qu'elle manque de justesse. Dieu n'a pas créé des individus isolés , ni même des mondes , il a créé un monde unique où tous les êtres s'enchaînent par des rapports de dépendance et de services mutuels , et dont un seul ne peut être retranché sans que tous les autres souffrent de ce retranchement. Dans le

genre humain en particulier, chaque homme renferme en soi une postérité dont le terme n'est pas assignable, et qui fait des générations un faisceau solidaire où nul ne perdrait sa place qu'en entraînant avec lui la multitude de ses descendants. Supprimer un seul homme, c'est supprimer une race; supprimer un méchant, c'est supprimer un peuple de justes qui sortiront de lui. Car le bien et le mal s'entrelacent dans la suite mobile de l'humanité : un fils vertueux succède à son père coupable , et l'aïeul contemple trop souvent dans ses lointains rejetons des crimes qu'il n'a pas connus. Or, le regard de Dieu embrassant à la fois toutes les successions de la vie , toutes les renaissances du bien dans le mal et du mal dans le bien, aucune destinée ne lui apparaissait solitaire , telle qu'en la retranchant du livre anticipé de la vie, il ne coupât qu'une trame indigne de se développer. Adam, prévaricateur, renfermait à ses yeux toute la postérité des saints. Lui refuser l'être à cause de son crime, ce crime même n'eût-il jamais obtenu de pardon, c'était anéantir en lui tous les mérites du genre humain. Comment la bonté de Dieu lui eût-elle demandé ce sacrifice? Comment eût-elle exigé que les méchants fussent préférés aux justes, que la vie fût soustraite à ceux qui devaient en bien user par égard pour ceux qui en feraient un anathème au lieu d'une félicité?

Je connais Dieu, je l'aime, j'espère en lui, je le bénis de ma vie et de ma mort : pourquoi la faute d'un de mes ancêtres, éternellement prévue de la bonté divine , eût-elle intercepté ma naissance, et ne

m'eût-elle pas même permis de respirer un seul jour dans le mystère de liberté d'où pouvait sortir ma béatitude? Pourquoi eusse -je été condamné au néant pour qu'un de mes pères n'abusât pas de l'existence? Où seraient en cela la justice, la sagesse, la bonté?

Dieu n'avait pas à choisir entre créer ou ne pas créer un méchant, mais entre créer ou ne pas créer des générations entremêlées de bien et de mal ; et comme toutes présentaient ce mélange à son regard fatidique , il avait à choisir entre créer l'univers ou ne rien créer du tout. La question est bien différente, et assurément le père le plus tendre ne se déciderait pas à mourir sans postérité, si Dieu, lui découvrant l'avenir de sa race, lui montrait, dans les transfigurations séculaires de son sang, les inévitables alternatives de la gloire et de la honte, du bonheur et du malheur. Que serait-ce si, au lieu d'une seule génération , il s'agissait de toutes les générations humaines? Que serait-ce si on vous donnait le choix à vous-mêmes d'anéantir l'univers ou de le créer? car telle est la question qui a été pesée dans les conseils de Dieu.

Dieu l'a jugée, et le ciel et la terre vous disent comment il l'a jugée.

Vous pouvez, Messieurs, la juger autrement; vous pouvez vous plaindre de la vie , et ne pas estimer qu'elle soit un si grand don. Mais , sachez-le, la vie dont vous vous plaignez . ce n'est pas celle que Dieu vous a faite, c'est la vie que vous vous faites à vousmêmes. Vous en avez retranché Dieu , et vous vous

étonnez qu'elle ne soit plus rien. Vous avez produit le vide dans votre âme , et vous vous étonnez que l'infini vous manque. Vous avez couru après toutes les misères, et vous vous étonnez de n'être plus que doutes , ténèbres , amertumes , afflictions. Ah ! revenez, revenez à la vie, reprenez vos droits dans la création par le courage de la foi , par la sainteté de l'espérance, par la divinité de l'amour, et alors, reportés à votre place et à votre gloire dans les harmonies universelles, vous redirez avec tous les mondes le témoignage que Dieu s'est rendu à luimême après qu'il eut achevé son œuvre : Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et tout était bon (1).

(1) Genèse, chap. i, vers. 31,

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